De la tragédie grecque au football moderne

Que nous apprennent les principaux spectacles de nos civilisations? Ils véhiculent une représentation sociale et donnent de précieuses indications sur l’organisation des passions sociales.

Aristote et la tragédie grecque

Le fondement de cette analyse commence avec les premiers spectacles. Eschyle est le premier tragédien et Aristote le premier commentateur. Quel peuple aura jamais mis aussi haut une forme d’art aussi sophistiquée? Les tragédies grecques donnaient lieu à de véritable tournoi, où le meilleur auteur était couronné. Le seul équivalent à Eschyle, Sophocle et Euripide, est peut-être le théâtre français du XVIIème siècle, Racine, Corneille Molière. Le théâtre grec est plus que du théâtre ou de l’art. Il est, comme tout ce que faisaient les grecs, une forme de religion.

Le théâtre de Delphes

Aristote nous a légué dans sa Poétique, la célèbre théorie de la Catharsis, la purification des passions. Rappelons en le mécanisme, aussi simple que méconnu. Le spectacle tragique montre la chute des puissants, des rois, des empereurs. Ils passent inexorablement du bonheur supposément complet conféré par al détention du pouvoir, à la mort la plus atroce. On pense à Agamemnon, revenu victorieux de Troie, et assassiné par sa femme adultère. Ce type de spectacle, nous dit Aristote, permet de purifier la passion pour le pouvoir qu’on les spectateurs. Le tyran en nous est rabaissé par la réalité du destin du tyran que nous propose le poète. Nous nous identifions au personnage, nous « mimons », nous ressentons des émotions que nous lui attribuons. Au début tout va bien. Mais au fur et à mesure que la pièce avance, nous passons d’émotions positives à des émotions négatives. La mort ne fait envie à personne. Le spectateur ressent toutes les émotions négatives et il finit dégouté, écoeuré par la chute des tyrans. La réaction émotionnelle pèse sur ces choix moraux et il se détourne d’une carrière tyrannique. Le théâtre a un rôle social positif, contrairement au rôle philosophique négatif que lui a conféré Platon.

On fait parfois la contradiction de croire que le spectacle purifie lui-même les passions. Or chez Aristote, la purification a lieu par l’opposition de la passion antérieure au spectacle et de celle générée chez le spectateur par le spectacle lui-même. La passion n’est pas du tout purifiée parce qu’elle est développée, mais bien au contraire parce qu’on lui oppose des émotions inverses. Ainsi, les jeux vidéos violents ne purifient pas du tout les passions belliqueuses des joueurs, ils ne font que les développer. S’ils devaient les purifier, il faudrait que le héros meure dans d’atroce souffrances, ce qui n’est pas du tout le cas.

Les jeux olympiques

La Grèce antique nous a également légué les jeux olympiques. La gloire n’existe pas uniquement dans la conquête militaire. Elle vient aussi de l’exploit personnel, individuel, dans la course à pied, ou les lancés. Les jeux olympiques étaient l’occasion d’une trêve sacrée de tous les conflits militaires. Crées au VIIIème siècle av. JC, ils vécurent un millier d’années, jusqu’à l’édit de Théodose vers 393, ap JC qui  ordonna l’abandon des lieux de cultes de la religion grecque antique et y mit un terme définitif.

Organisés en Cité politiquement autonomes, mais partageant une même culture, les grecs nous ont léguées les principales structures de communication dépassant la simple unité politique: la religion, l’art et le sport.

Rome et ses gladiateurs

L’Empire romain se retrouve dans un spectacle complètement différent. Il n’est plus question de dilemme moraux et religieux, de pouvoir et de passions. Il est question bien plus prosaïquement de combat, de vie et de mort.

La chute dans le raffinement moral est patente. La société romaine n’a rien à voir avec la relative douceur des cités grecques. Le but de Rome est la conquête de l’univers, et non pas de découvrir le secret de la béatitude et du bonheur. Rome valorise uniquement la guerre, le combat, et la victoire. Tous les combats ne se terminent pas par la mort des perdants. Elle est bien au contraire très rare. Le colisée voit se succéder des gladiateurs professionnels, les représentants des peuples vaincus et les bêtes sauvages trouvées au quatre coin de l’Empire. Il éduque aux combats et à la gloire du vainqueur. Les différents types de gladiateurs (rétiaire, mirmillon thrace, provocator..) donne les bases de la tactique en combat rapproché. Les spectateurs ressortent gonflés à bloque! Les passions guerrière sont les premières de l’Empire. Il faut peut-être donner au peuple du pain et des jeux, mais certainement pas n’importe quels jeux

Le Colisée dans Gladiator

Fait quasiment unique, le Colisée a été le lieu symbolique de l’incroyable renversement des valeurs et de la chute de l’Empire romain. Après IV siècles, le spectacle est devenu barbare et odieux. Pourquoi? Parce que les martyres chrétiens se sont laissés massacrés. Il ont refusé de se battre, laissant apparaître la barbarie derrière la supposée « gloire » des combattants. Nous retrouvons là la célèbre catharsis aristotélicienne, qui permet un renversement des émotions, et non pas le simple renforcement des passions déjà existantes. La religion, l’art, la pensée, en élargissant l’éventail possible des émotions, peuvent modifier les représentations dominantes, et aller jusqu’à renverser les Empires.

Les joutes et tournois du Moyen-Âge

Le Moyen-Age, galant et aristocratique a inventé une forme de divertissement sublimé par la littérature de l’époque. Le tournois est l’image même du Moyen-Age. Respect du roi, amour pour la dame de son cœur, comportement chevaleresque à l’égard de l’adversaire. Il mèle l’amour courtois et l’art de la guerre.

Les concerts

Notre monde moderne déborde, ou faut-il dire débordait, de cérémonies collectives. Cérémonie religieuse, JT de 20h, tour de France, cinéma, réunion du G7 et tant d’autres exemples, tous destinés à créer des moments de synchronisations entre les participants et les spectateurs.

La musique, grâce à la force du rythme et aux talents des artistes, tient une place particulière dans ce type de moment. Ci-dessous un exemple étonnant. Lors d’un spectacle de Lara Fabian, le public s’est mis à chanter la chanson à sa place.

Et le football alors?

Le football est le sport du monde moderne. Il y a bien sûr toujours eu des jeux de balles. Mais c’est vraiment au XIXème siècle, quasiment en même temps que la Révolution industrielle, et dans le même pays, l’Angleterre, que le foot prend son envole.

Il ne s’agit plus d’un combat militaire, mais d’un jeux. Il n’y a plus de récit, pas de parole. Il n’y a pas non plus de roi ou de dieux à vénérer. Le football, comme le baseball, le basketball, le football américain, est profondément laïque. C’est sans doute la première raison de son succès. Apparemment distinct de toute idéologie et de tout pouvoir, il a le champ complètement libre pour conquérir toute la planète.

C’est aussi, seconde caractéristique majeur, un sport collectif. Il nécessite la coordination d’une dizaine de joueur, sous la houlette d’un entraîneur. Il rappelle la structure d’une armée, autant que celle d’une équipe dans une entreprise. Dans les deux cas, le succès vient de cette subtile combinaison des talents individuels et de la coordination collective. L’attaquant est le commercial qui doit vendre son produit. Le milieu de terrain est la production. La défense et le gardien sont les fonctions supports. Le DG est le capitaine. Sur le bord du terrain, le coach est le président. Il fixe et renouvelle la stratégie. Il organise la portefeuille de joueurs. Nous pouvons tous nous y retrouver.

Il s’agit de battre un adversaire, organisé exactement de la même manière, mais sans le tuer. Sans même le blesser. Dans un an ou dans 15 ans, un nouveau match permettra toujours une nouvelle revanche possible. Rien n’est définitif.

L’équipe représente presque toujours un groupe plus large. C’est l’équipe du Lycée, de la ville, de la région, et finalement du pays. L’organisation est parfaitement ritualisée. Dans tous les grands pays, chaque grande ville à son équipe. Les équipes sont regroupées en division, et toutes les fins de semaine il y a match. Toutes les pulsions entre les villes à l’échelon national sont ainsi organisée. Il y a les derbies, qui opposent deux équipes de la même ville ou région, et les classicos qui opposent les grandes villes, Paris-Marseille, ou Madrid-Barcelone. Et l’on recommence au niveau de chaque continent. Puis, tous les quatre ans, en alternance avec les Jeux Olympiques, c’est le mondial de football. Les joueurs représentent alors directement leur pays et jouent principalement pour la gloire.

La coupe du monde de football

Comme dans les joutes du Moyen-Age, le football met aux prises deux publics adverses. Ce n’est pas comme l’opéra ou le théâtre, ou tout le monde regarde le même spectacle. Là, tout le monde est sommé de choisir son camp. Le spectateur est supporter. En plus, il participe, il encourage. On parle de 13ème homme pour le désigner, tant il peut par ses chants, remonter ou maintenir le moral de son équipe.

Nous avons d’autres loisirs mondiaux, et bien d’autres préoccupations mondiales. Le cinéma est mondial, la rivalité et l’organisation économique aussi, la politique internationale épuise nos nerfs. Les jeux, jeux olympiques, tennis, et autres, sont finalement les événements qui nous rapprochent le plus. Dans le jeu, il n’y a finalement pas d’enjeu. Nous pouvons tous vibrer ensemble aux quatre coins de la planète, sans que la rivalité nous oppose. Nous pouvons soutenir l’équipe de notre pays, puis finalement celle d’un autre pays. Nous pouvons admire un geste technique réalisé par un joueur d’un autre continent, et blâmer le comportement de notre propre équipe. Nous ne sommes pas assignés définitivement. Il y a bien là une forme de communion mondiale dans le jeu, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Il y a la Mecque, les grandes célébrations des jeunes mondiales chrétiennes, ou le mur des lamentations. Toutes ces manifestations dépassent le simple cadre nationale. Mais elles sont en rivalité les unes contre les autres, quand ce n’est pas tout simplement en guerre. Hollywood crée aussi une culture mondiale. Mais dans le football, tout est en direct. Le spectacle est « live ». Il n’y a qu’une seule prise et pas de post production. La retransmission mondiale permet un partage d’émotion plus intense que dans aucun autre événement, si ce n’est les principales guerres, tout en restant essentiellement joyeux et positif. Nous célébrons le talent, la beauté du geste.

Sans aucune parole, le football est une pantonyme géante, un récit silencieux et riche. Tout est communiqué par le langage universel des gestes et du mouvement des corps. Comme dans la le théâtre et le drame, nous pouvons passer plusieurs fois du bonheur au malheur et vice-versa. Nous pouvons être attristé par la défaite, tout en conservant le secret espoir de remporter la victoire demain. Nous acceptons le destin, la défaite fatale, le coup du sort tragique qui fait raté un pénalty aux meilleurs joueurs, la blessure du héros, l’injustice du mauvais arbitrage, autant que le glorieux renversement de dernière minute.

La catharsis ou l’exemple?

La catharsis est la purification des passions. Mais elle n’existe que lorsque l’on oppose une passion à une autre passion. Elle repose en fait sur l’imitation, la mimesis, qui en reste le fondement principal. Les passions humaines ont une dimension sociales fortes. Elles font l’objet d’une vaste communication, d’une forme d’échange et d’économie. Elles sont même contagieuses. La « mimesis », l’imitation, décrit cette faculté humaine, cette possibilité de s’accorder émotionnellement, de se synchroniser avec l’autre, et notamment avec un groupe qui produit une émotion commune. La neurologie a identifié les « neurones miroirs » comment étant les zones du cerveau réceptacle de cette activité de recopie et d’appropriation émotionnelle du spectacle qui se présente à nous. « Imiter, c’est être avec » (J. Nadel, Imitation et communication entre jeunes enfants)

Les émotions sont décuplées par le partage et la communication qui en est faite à l’intérieur d’un groupe. Elles sont, enfin, sujettes à être manipulées. Une partie d’une foule dans un stade de football peut devenir violente. La passion peut s’y déchaînée. Elle s’y sent protégée par la force du groupe et les barrières mentales tombent. C’est avec sagesse que l’on a interdit et chasser des stades ce grand désinhibiteur qu’est l’alcool.

Les jeux vidéos violent éduquent à la violence. Le cinéma violent, qui esthétise le meurtre, nous permet de nous confronter à nos pulsions anti-sociales et nous en montre l’horreur. Mais quand le salaud ne descend pas aux enfers, seul l’exemple reste. Le mauvais génie des haines en tout genre sort de la bouteille. Tony Montana, le héros de Scarface, même connaissant une fin tragique, est devenu un modèle pour une série de petits bras du crime. La propagande ne fonctionne pas autrement. Son ressort est très simple. Elle développe les passions nationalistes et guerrières, ce qui est finalement beaucoup plus facile que de développer la raison et le contrôle de soi. La force du groupe soumis à cet endoctrinement entraîne tout sur son passage.

Propagande des jeunesses hitlériennes – Donnez un fusil à un jeune homme et

promettez lui la gloire!

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