Le désir (2/4) – Plaisir et peine, joie et tristesse, fierté et culpabilité

Il est un fait que toutes nos activités produisent, en plus de l’activité elle-même, certaines formes de plaisir et de peine. En suivant les différentes formes de désir identifiées par la tradition philosophique, nous pouvons en partie organiser les différentes formes de plaisir selon qu’elles correspondent au besoin, au désir au sens stricte, à la conscience morale, ou à la volonté.

Plaisir et peine

Le plaisir et la peine sont reliés au corps et principalement à la satisfaction des besoins. Ce sont les plaisirs de boire et de manger quand on a soif et faim, ou de dormir quand on est fatigué. Le manque corporel provoque la peine. Le plaisir naît de la compensation de ce manque physique. La peine vient d’un déséquilibre signalé par le corps, et le plaisir de la restauration de ce déséquilibre.

Pourtant, le plaisir et la peine dépasse le simple besoin. Parfois nous avons des désirs non nécessaires, et la satisfaction de la tension née du désir provoque tout de même un plaisir. Parfois, nous recherchons également le plaisir pour le plaisir. Cette dernière manière de présenter le plaisir a été qualifiée d’hédonisme par la tradition, du grec hédoné, plaisir. Mais en vérité, elle est très rare. Quand nous cherchons le plaisir, c’est toujours qu’il nous manque, soit que nous nous ennuyons, soit que nous ayons par ailleurs ressenti une douleur (peine, tristesse, culpabilité), que nous cherchons à compenser.

Hendrick van Balen et Jan I Bruegel, Banquet des dieux avec concert de nymphes, 1610-1615

La joie et la tristesse

Il n’y a pas fondamentalement de différence de nature entre plaisir et peine d’un côté et joie et tristesse de l’autre. La seule différence est que la joie et la tristesse accompagne des sentiments, quand le plaisir et la peine correspondent essentiellement à des sensations. Tout sentiment positif s’accompagne de plaisir. On dit alors que c’est de la joie. C’est la joie d’aimer et d’être aimé ou la joie de posséder une chose que l’on aime. Tout sentiment négatif s’accompagne de peine. On parle alors de tristesse. C’est à l’inverse, la peine de ne pas être aimé, ou de haïr nous-mêmes.

Là encore, notons une extension de la joie et de la tristesse qui concerne les choses de l’esprit. Même si en droit la joie liée au sentiment et la joie liée à la compréhension devraient être distingués, nous les mettons ensemble, faute d’un vocabulaire adéquate légué par la tradition. Nous ressentons de la joie dans le fait de comprendre quelque chose et de la tristesse dans le fait de ne pas comprendre. Ces joies et tristesse sont liées à la tension et la détente qui se produisent dans l’esprit qui examine une question, la résout, ou ne la résout pas. En plus s’ajoute l’augmentation ou la diminution de la confiance en nous-même que nous acquérons quand nous comprenons et étendons, ou au contraire ressentons les limites, de notre faculté de comprendre.

Autre plaisir qui est à relier aux facultés de l’esprit, le plaisir esthétique. Nous avons discuté ce sujet ici: https://foodforthoughts.blog/2020/05/29/de-la-beaute-limagination-1-2/

Culpabilité et respect

La culpabilité est la tristesse ou la peine ressentie quand nous savons que nous avons violé une loi morale avec laquelle nous sommes par ailleurs en accord. Il en est ainsi, par exemple, quand nous nous emportons contre un autre homme, alors que selon notre système de valeur personnel, nous mettons le respect de l’autre au sommet de nos valeurs morales.

Kant dit que nous sommes humilié par notre conscience morale. Il s’agit d’une forme de sanction, d’auto-sanction, venant de la constitution de la conscience morale elle-même. A l’inverse, quand nous respectons nos propres valeurs, nous ne ressentons la plupart du temps, presque rien. C’est pourquoi on appelle le respect des lois morales un devoir. Nous devons le faire par respect pour la loi elle-même. Le respect ou la fierté que nous avons sont très faibles quand nous respectons nos valeurs, presque imprescriptibles. Nous les ressentons essentiellement quand nous changeons de manière de voir, de valeur, et que nous sommes capables d’appliquer nos nouvelles valeurs. C’est-à-dire quand nous faisons un effort de volonté. Respecter la loi que l’on s’est donnée est la définition même de l’autonomie, et nous pouvons y ressentir un certain plaisir, aussi appréciable que rare. De même, quand nous voyons une personne dont nous sommes responsables, comme nos enfants, réussir quelque chose, nous ressentons une immense fierté. Nous avons à la fois l’impression d’avoir respecter le devoir moral, la responsabilité qui nous incombe dans l’éducation des enfants. Nous ressentons également une certaine vanité, l’enfant étant la chair de notre chair, son succès est aussi le nôtre.

C’est un fait absolument remarquable que la conscience humaine soit capable d’une telle conscience morale. Il s’agit d’une composante, d’un donné, qui malheureusement semble souffrir de nombreuses exceptions. Même s’il s’agit d’un autre sujet, on ne peut passer sous silence le combat, l’opposition et le dilemme qui existe entre la conscience morale et la défense de son propre intérêt.

Moïse et les tables de la loi

Dérèglements

Les descriptions précédentes sont conceptuelles et en un sens idéal. Impossible de finir cependant sans parler des dérèglements possibles de toutes ces fonctions, dérèglement si commun qu’ils semblent plus une norme qu’une exception.

Nous pouvons devenir accro au plaisir, d’autres trouvent du plaisir dans la peine et la douleur, et enfin, pour reprendre la définition de Leibniz, certains finissent même par trouver du plaisir dans le vice. Leibniz prend l’exemple d’un brigand qui sera rongé par la culpabilité lors de son ou ses premiers crimes, puis qui finira, crimes après crimes, par perdre le sens moral et trouver un certain plaisir, notamment dans la dextérité technique qu’il trouvera dans son occupation. Cependant, nous pensons que ceci est impossible. Ce que fera le brigand, c’est surtout de détourner son regard et sa conscience de l’horreur de son crime pour se concentrer sur les aspects pour ainsi dire positif de l’acte, comme sa qualité d’exécution, les techniques utilisées et développées. Mais au fond de lui-même, la douleur d’avoir transgressé un commandement est toujours-là, tapis dans les replis de sa conscience, et prête à resurgir tel un fauve dissimulé dans les hautes herbes.

Qui n’est pas sujet à ce type de dérèglement? Sans aller jusqu’à l’excès du criminel, qui sombre dans l’asociale et mérite le châtiment de la société, il y a mille gradations de ces dérèglements. La plupart du temps, et selon nous toujours, parce que l’homme reste, malgré tout un être moral, ces mélanges du positif et du négatif entraînent nécessairement une souffrance. Il en est de même lorsque nous cédons à quelque penchant déclenchant un excès, comme l’ivresse, que nous payons immanquablement le lendemain ou les jours suivants. C’est en cela également que le plaisir, la joie et le respect, restent une voie morale philosophiquement parfaite pour nous conduire.

Le marquis de Sade

Un nécessaire équilibre

Aucune vie faite uniquement de peine n’est supportable. La satisfaction, quelque soit sa forme, est un but légitimement inscrit dans notre constitution, et c’est bien nécessairement que nous la recherchons sour le terme de bonheur. Nous le recherchons tellement que c’est bien souvent cette nécessité qui nous fait déroger à nos propres règles. Nous compensons une tristesse par un plaisir excessif qui deviendra lui-même une nouvelle tristesse. De même, nous compensons une culpabilité par une colère contre quelqu’un d’autre, ce qui ne fera qu’entraîner une nouvelle culpabilité.

C’est ainsi que les dérèglements servent de soupape sociale et sont très difficile à interdire universellement. La boisson en Europe, qu’il est de coutume de boire au moins le week end (voir largement plus), permet le plus souvent de rapprocher les hommes et de purger les passions tristes. De même la cigarette et les autres drogues. Mais elles ont toute un prix, et c’est la dignité du sage, même s’il n’y arrive pas, de chercher un autre moyen de parvenir au bonheur. La plupart des hommes passe d’une peine à l’autre, d’une tristesse à un plaisir temporaire entraînant une nouvelle peine, qui appellera encore une nouvelle compensation, dans un cercle infini.

Plus profondément encore, et comme expliqué ailleurs, notre nature est par essence imparfaite, individuée, tordue, et il en est de même de notre désir. Pris dans l’injustice métaphysique de la vie et de cette individuation, nous n’avons souvent pas trop d’une vie, voire de plusieurs si l’on en fait un but familial ou collectif, pour trouver le chemin étroit qui nous permet de réconcilier l’universel et notre manière de vivre, tout en étant suffisamment heureux.

La recherche du plaisir

A travers toutes nos activités, nous cherchons donc une forme de plaisir. Non seulement la peine nous est insupportable, mais le repos, l’ennui, l’immobilité également. Le plaisir est lié au sentiment de vie et toute tristesse ou absence de plaisir nous donne l’impression de ne pas vivre. L’erreur de l’épicurisme n’est donc pas tant d’avoir mis le plaisir au fondement du comportement moral, que d’avoir immédiatement annulé son premier principe en recherchant des limites naturelles à ce même plaisir. De même, les critiques contre l’hédonisme se trompent, non pas en critiquant le plaisir, mais en s’aveuglant sur son domaine réel. Que ce soit les fonctions naturelles, les rapports sociaux, ou les fonctions intellectuelles, le plaisir au sens large est partout. S’i y a erreur sur le plaisir, elles sont de deux ordres. La première est ne pas le rechercher dans tous les domaines, y compris intellectuel. Chacun selon son niveau peut prendre plaisir à contempler le fonctionnement de son esprit. La seconde est de faire une mauvaise hiérarchie entre ses plaisirs, de privilégier un plaisir malsain de soi-même, sans écouter notre sentiment de culpabilité. Cela finit toujours par générer une grande douleur psychique. La difficulté bien réelle à laquelle nous sommes tous confrontés est d’organiser un équilibre entre les sources de nos plaisirs, en les respectant, pour y trouver une organisation de vie qui nous permette d’être aussi heureux que possible. Kant n’a pas tort de réduire le bonheur au plaisir. En revanche, il a crée une morale du devoir impossible, car il l’a volontairement séparé de tout plaisir possible. Or nous il est impossible de maintenir sur le long terme des principes provoquant uniquement notre tristesse. Ce que nous cherchons, ce sont bien évidemment les principes qui vont nous donner les plus grands plaisirs possibles.

Venise, palais des plaisirs de l’âme et du corp

L’article précédent est disponible ici:

https://foodforthoughts.blog/2020/07/29/le-desir-1-2-de-la-substance-a-la-volonte-de-puissance-la-liberte/

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