Le désir -3/4- le système (La liberté)

Substance et DÉSIR

Quel est le rapport entre ces positions pour ainsi dire métaphysique d’un côté, et le désir de l’autre? Le pont entre ces deux notions a principalement été jeté par Spinoza, qui les a tout simplement assimilées. Le désir est un conatus objectivé dans des objets de désir. Le désir est pour l’homme et dans une moindre mesure l’animal, la manière dont notre puissance vitale se déploie.

Spinoza est allé plus loin en assimilant désir et volonté, entre lesquels il n’y a pour lui, aucune différence. La volonté est uniquement un retour du désir sur lui-même, une conscience que le désir a de lui-même. Le désir est ce qui nous pousse à vivre et dans la vie.

Le PRINCIPE du désir

Pourtant, malgré son importance, il semblerait qu’il n’y a pas vraiment de système complet du désir dans l’histoire de la philosophie. Certains philosophes ont mis en avant telle ou telle émotions, ou désir. Adam Smith met en avant la sympathie. Rousseau, la pitié. Schopenhauer la compassion. Sous le même registre des passions socialement bénéfique, le christ a promu l’importance de l’Amour. Descartes a distingué six passions primitives; « l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse ; et que toutes les autres sont composées de quelques-unes de ces six, ou bien en sont des espèces ». Mais aucun n’a vraiment systématisé le champ du désir.

Empédocle, env. 490-435 av-JC

Le philosophe antique Empédocle avait fait de l’Amour (philia) et de la Haine (neïkos) les principes de sa physique. Lui qui a appliqué ingénument les principes émotionnels à l’univers, était sans doute le plus proche de la vérité que nous défendons. Le désir est conceptualisable exactement comme une force physique, et c’est d’ailleurs ainsi que la doctrine du conatus oriente sa définition. Quand nous désirons une chose, nous souhaitons être uni à cette chose. C’est un sentiment positif, une force positive, une forme de l’amour. A l’inverse, quand nous souhaitons être séparé du chose, qu’elle nous repousse, nous ressentons un sentiment négatif, une forme de haine, une force négative. Ce simple critère va nous permettre bientôt de classer l’intégralité des passions. Mais avant cela, revenons brièvement sur les différentes formes.

Pourquoi sommes-nous des êtres désirant? Parce que nous devons continuellement soutenir notre être en le reliant à des éléments en dehors de lui-même. Le désir est la marque de la finitude, et la modalité, la manière dont chacun vit son désir est la spécification individuelle de cette finitude et de sa manière de survivre malgré tout. Le désir est ainsi nécessaire et consubstantiel à notre nature, comme d’ailleurs à celle de tout vivant, qui tous nécessitent certaines conditions de vie pour survivre. C’est évident de tout le monde végétal et animal. Mais cela l’est aussi du monde minéral, qui nécessite une certaine température, une pression, et d’autres considérations d’organisation de son milieu, pour survivre dans son état. Le minéral ne puise pas proprement dire dans son environnement, mais il est une partie conditionnée par les autres parties de cet environnement.

Ainsi les doctrines qui font du désir la source de tous les maux, comme le bouddhisme, et qui prétendent trouver un moyen de supprimer totalement le désir, ne peuvent trouver la solution de leur doctrine que dans la suppression de toute vie, soit que l’âme accède à quelque Nirvana, soit que l’on décide de mettre fin à ses jours. Une autre méthode est de se renfermer dans un sanctuaire, ou un monastère, et par des vœux faits aux dieux, de se jurer à soi-même de limiter au maximum tout notre désir. Cette version douce revient en quelque sorte à l’épicurisme. Le corollaire dans l’épicurisme, comme souvent également dans la vie monacale, est le développement de l’autonomie, et de l’autarcie. Mais ainsi comprises, ces notions sont bien plutôt du repli sur soi-même et de la fermeture à l’autre. Une forme de rétrécissement de la vie, qu’un développement de notre puissance d’agir.

La seule voie, déjà bien difficile, est celle de la tempérance du désir, de son équilibre. Le désir est pour nous le guide qui nous permet de nous unir aux choses qui nous sont nécessaires et profitables. Grâce au désir, et même si les modalités en sont souvent tumultueuses, nous cherchons à nous unir au tout auquel nous appartenons.

Les formes du désir

Quels sont les différences entre besoin, désir et volonté, les trois termes généralement utilisés pour désigner et déterminer l’ensemble de nos inclinations? Là encore, il est possible de donner des réponses simples, sans entrer dans toutes les difficultés de la métaphysique de la liberté.

-La première distinction, et sans doute la principale, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Elle prétend montrer qui sépare le besoin du désir. Les besoins sont assez claires. Ils incluent tout ce qui est nécessaire à la survie. Il s’agit, pour les hommes, de l’eau, de la nourriture, du sommeil et la santé. Voilà ce que nous appelons les besoins, au sens le plus stricte. La manière de satisfaire ces besoins entraîne une certaine extension. Notre nourriture doit être variée, contrairement à l’eau, qui peut-être notre unique boisson. Le sommeil doit être confortable, ou du moins plus il sera confortable et mieux nous dormirons. Enfin, la conservation de la santé, qui n’est pas habituellement listée dans les besoins, n’en est pas moins essentielle. Cela nécessite un certain confort, de la chaleur, un abri contre les intempéries, une sécurité contre les bêtes sauvages ou les autres hommes. On le voit facilement, le besoin s’étend rapidement au delà de sa définition la plus stricte.

-Ce que l’on désigne sous le terme de désir, là aussi pris au sens restreint, concerne toutes les envies et les craintes qui ne sont pas absolument nécessaire et excèdent le besoin. Sans rentrer dans les détails, notons qu’à l’inverse du besoin, le désir est radicalement sans aucune limite, source de toute démesure et de tout hubris. Le désir est guidé, selon la représentation la plus communément acceptée, par les passions, la soif de pouvoir, d’or, de connaissance, ou tout ce dont nous imaginons ou pensons qu’il nous permettra d’être heureux, de trouver le bonheur. Le désir est lié à l’imagination, ce qui signifie qu’il se représente des choses aimables et haïssables sans que les raisons qui le pousse à se les représenter ainsi, soient toujours appréhendées comme étant rationnelles.

Le désir est une extension du besoin. Quand nous avons faim, nous pouvons manger à peu près n’importe quoi, sans distinction. Le désir va sophistiquer et déterminer le besoin. Il ne s’agira plus juste de manger pour se nourrir, mais de consommer des huîtres, de la viande braisée, du homard. Il ne s’agira pas seulement d’avoir une demeure, mais d’avoir un grand appartement, une maison de campagne, un palais, etc. Le désir raffine le besoin et étend notre volonté de nous unir à toute chose jusqu’au fin fond de l’univers.

-La volonté, enfin, différerait essentiellement du désir en ce qu’elle est, ou serait, éclairée par la raison. La volonté est comme un désir rationnel. Elle aurait la possibilité de s’opposer aux désirs qui naissent des passions. La volonté pourrait notamment nous faire suivre un chemin désintéressé, agir sans nous soucier uniquement ou principalement de nous-mêmes. Il pourrait ainsi y avoir certains conflits entre le besoin, le désir, et la volonté.

Pyramide de Maslow – une tentative de hiérarchisation des besoins

Dans tous les cas, besoin, désir, volonté, il s’agit de déterminer les motifs, les causes, de l’action. Dans tous les cas également, les différents termes se réduisent au besoin et ainsi au conatus (même dans les cas extrêmes, comme le suicide, nous recherchons le bonheur, la persévérance de notre être selon les conditions de cette persévérance). Nous agissons parce que c’est nécessaire pour survivre, pour satisfaire nos désirs, ou en suivant les représentations de notre volonté.

Des distinctions… à la réalité

Selon les distinctions précédentes et les différentes doctrines philosophiques, il n’y aurait donc pas beaucoup de difficultés à circonscrire les domaines des trois types de désir. Pourtant nous savons tous d’expérience qu’il y a loin de ces distinctions à la réalité de notre comportement émotionnel.

Dans notre vie émotionnelle et rationnelle, tout est mélangé. Nous ne sommes mêmes pas vraiment capables de faire la différence entre nos besoins et nos désirs, tant certaines de nos envies qui nous paraissent non nécessaires en elles-mêmes, peuvent rester malgré tous nos efforts totalement indispensables pour nous. Nos désirs se mélangent à notre besoin, et notre besoin, pour ainsi dire, dépasse le seul besoin.

Au premier chef des éléments difficiles à classer se trouve la sexualité. Elle n’est pas nécessaire pour l’individu, mais elle est nécessaire pour l’espèce… ce qui la rend particulièrement difficile à éviter, y compris pour l’individu. Les épicuriens, qui cherchaient leur plaisir dans les seuls plaisirs nécessaires, n’ont jamais réussi à trancher le débat interne à leur doctrine sur ce point. Vu l’importance du sujet, cela suffit à ruiner leur distinction des désirs en nécessaires et naturels d’un côté, et non nécessaires et non naturels de l’autre. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un désir non naturel, alors que tout appartient à la nature? Qu’est-ce qu’un désir non naturel pour l’homme, dont le désir est une extension du simple besoin? Pris dans la rigidité de sa distinction, l’épicurisme devient un ascétisme. Pire, la structure du désir étant de nous aider à nous relier aux choses qui nous manquent pour notre survie, la recherche par l’épicurisme et le stoïcisme d’une autonomie de l’individu, entre en contradiction avec la nature humaine profonde. Kant, dans ses Opuscules sur l’histoire, adoptant un point de vue anthropologique, fait au contraire de l’extension du désir sexuel largement au-delà des besoins de la reproduction la marque même du désir humain.

Le verrou, Fragonard, 1777

Quand à la place de notre volonté, et sa différence d’avec le désir, la question est évidemment délicate. Dans les deux cas, nous agissons en fonction d’une représentation. Il est faux de dire que l’action passionnelle n’est pas raisonnée. Comme nous l’avons expliqué largement ailleurs, toute action fait l’objet d’une validation de la conscience, y compris celle dont nous ne sommes pas les plus fiers. La seule exception possible est celle de la folie, dont cela constituerait d’ailleurs une définition correcte. Ce serait le seul cas d’irresponsabilité ou plutôt d’irrationalité, recevable. L’autre limite possible, l’absence de culpabilité, relève d’une autre forme de pathologie et ne suspend pas le jugement. Celui qui ne fait pas preuve de culpabilité manque certainement d’une composante clé de l’humanité et d’un comportement socialement acceptable, mais reste une personne capable d’un raisonnement.

L’action née du désir viendrait des passions, celle venant de la volonté de la raison. Les passions viendraient du corps et du dérèglement du plaisir et de l’imagination, quand la volonté viendrait d’un raisonnement et de l’esprit ou de l’âme. Cette distinction repose principalement sur un système dualiste corps / âme. Mais si nous considérons à l’inverse qu’il n’y a pas de dualité des substances, nous pouvons ramener toute volonté au désir. La volonté n’est pas opposée au désir, elle est au contraire un désir plus raffiné. Un désir soutenu par les calculs de la raison. L’opposition n’est pas entre le désir et la volonté, mais entre les désirs eux-mêmes.

Le système du désir

Le premier fait étonnant dans notre faculté de désirer est son incroyable extension. Elle s’applique à tout l’univers. Nous voulons un sandwich, comme un corps parfait, comme la fortune, comme la bienveillance de l’univers tout entier envers notre personne. Soit nous sommes loin du besoin, soit il faut considérer les phénomènes comme la religion, comme un besoin. Nous pensons en avoir rendu compte autant que possible en expliquant que le désir nous projette dans la totalité de ce qui est pour nous l’être.

Le second fait étonnant du désir, est que nous ne nous contentons pas de désirer les choses, nous sommes aussi constamment en train de réfléchir à la manière dont les autres, êtres ou choses, nous désirent. Nous avons la capacité de nous décentrer de nous-même pour faire cette évaluation et nous mettre à la place d’un autre. Le mécanisme intellectuel fondamental est le même que celui de la métaphore: le déplacement de sens d’une chose à une autre. Plus profondément encore, cette structure vient de notre finitude et de l’obligation dans laquelle nous sommes en permanence de nous compléter par autre chose. Cette structure n’est d’ailleurs pas exclusivement humaine. D’elle découle toutes les formes de pitié, compassion, ou autre mécanisme par lequel nous nous mettons à la place d’autrui. Nous seulement la compassion n’est pas limitée pour l’homme à l’humain, car nous pouvons être affectés par la douleur d’un animal, mais aussi par la disparition d’une forêt, de la grande barrière de corail. Même une oeuvre technique abîmée engendre une certaine tristesse. Secondement, ce sentiment n’est pas proprement humain, comme le montre largement les animaux. Entre un singe qui essaie de ranimer son congénère électrocuter par une ligne électrique en Inde, et une maman d’une espèce recueillant le petit d’une autre espèce, les exemples de pitié sont loin de manquer dans le règne animal. Mais revenons plus directement à notre sujet.

Pour organiser ces objets du désir, nous proposons de suivre la trame données par les idées kantiennes, le moi, la nature, Dieu. Nos émotions sont comme une seconde peau. Elles s’étendent à tout ce qui nous touche et nous concerne. Cela commence par nous-mêmes, nous pouvons nous aimer ou ne pas nous aimer. Puis il y a les autres, en général ou en particulier. Suivent les objets de la nature, les objets fabriqués, la nature, et enfin l’univers et les dieux. Nous pouvons à la fois aimer et détester toutes ces choses, mais aussi imaginer que toutes ces choses nous aiment ou nous détestent. C’est le cas dans la pensée du destin, lorsque nous imaginons que le destin nous joue des tours et nous punit pour une faute inconnue.

Les émotions peuvent être simples. Par exemple, quand nous voulons un verre d’eau, nous souhaitons être uni à l’eau. Quand nous sommes repoussés par une odeur rebutante, nous souhaitons être séparé de l’objet d’où émane une telle odeur. Mais le plus souvent les émotions sont complexes. La jalousie par exemple, est un mélange entre le désir d’un objet, une voiture, une robe, et la haine de la personne qui le détient qui selon nous n’aurait pas droit à ce objet qui nous échappe. Dans la colère, nous nous sentons trahi, méprisé par l’autre, donc mal aimé et nous détestons cette personne en retour. Et ainsi de suite pour toutes les émotions. Nous pouvons nous sentir détesté par l’univers, ou aimé par l’univers.

Nous pouvons également aimer ou détester la raison, et les idées. Cela fait partie du processus par lequel les valeurs acquièrent une certaine importance. Cependant, ce lien est plus faible et ne suffit pas la plupart du temps à diriger l’action. Il faut entre les deux, entre l’idée et l’action, une grande habitude et toute une série de conditions. Cependant, les valeurs que nous respectons ou trahissons engendrent également des sentiments de fierté de soi ou de culpabilité quand nous ne les avons pas respectées.

Après son extension à toute chose, la possibilité de l’imaginer réflexive et les combinaisons, la dernière dimension des émotions est le temps. C’est ainsi que la combinaison d’un événement voulu et du futur donne l’espoir et celle d’un événement non désiré et le futur donne la crainte. Dans le passé, la même combinaison donne la nostalgie d’un moment heureux, et le regret d’un moment d’un moment triste.

Le désir, et toutes les émotions ou sentiments qui en découlent, fonctionne comme une forme d’instinct. Il est capable de produire des réactions automatiques face au situation. La raison et le raisonnement s’y sur-ajoutent pour sophistiquer le système.

Désir et énergie

Le désir est notre principal moteur. Il fonctionne comme une pompe. Dès qu’un désir est satisfait, un nouveau se forme. Certains philosophes, comme Schopenhauer en ont conclu à sa nature essentiellement négative. Dès qu’un désir est satisfait, il ne présente plus pour nous la moindre satisfaction. Le désir nous plonge toujours dans un mouvement contraint né d’une apparente insatisfaction, ce qui a conduit de nombreuses philosophies ou religions à fait du désir l’origine de tous les maux. Tous nos désirs ne pourront jamais être satisfaits, ce qui fait du désir une source de souffrance.

Du point de vue des doctrines stoïciennes, qui mettent en avant l’autonomie, l’ataraxie, ou l’apathie, toutes doctrines prônant une indépendance totale, le désir, qui nous jette dans la communication et dans le monde, se trouve directement et nécessairement en opposition. Le désir trouble le repos de l’âme et sa médiation intellectuelle ou religieuse. Pourtant dieux et l’intelligence ou la raison, sont aussi des objets de désirs.

Si le bonheur est la satisfaction de tout désir, alors le bonheur est tout simplement impossible, car le désir se renouvelle sans cesse. Telle est la position de Kant. Le désir comprend une partie de besoin, mais il s’étend et se fixe de manière subjective sur de nombreux objets qui ne méritent sans doute pas autant d’intérêt. Il est capable d’un grand nombre de dérèglements. En plaçant la loi morale au-dessus des motifs pathologiques, Kant poursuit donc la tradition stoïcienne.

Désir, raison et passions

Selon les théories de la dualité de l’âme et du corps, qui trouvent l’une de leur première racine dans la pensée de Saint Augustin, la passion, qui vient du corps, serait un principe passif, et seule la raison, qui vient de l’âme, aurait la capacité d’être un principe actif de l’action. La passion s’oppose à la volonté.

Une autre tradition, plus anglo-saxonne, considère au contraire les passions comme un droit, pour autant qu’elles ne soient pas anti-sociales, à déterminer l’action. Leur but serait légitime, pour la seule raison qu’elles sont les principaux moteurs de nos actions, et qu’il est tout de même assez difficile d’imaginer la nature humaine ainsi plongée dans une dichotomie qui aurait été créée pour le plonger dans une tristesse constitutive.

Quand la tradition dite continentale, pour désigner la France et l’Allemagne, met l’accent sur la raison, et le choix rationnel, la tradition anglaise et américaine met l’accent sur les passions et critique la raison. Mais les doctrines, comme la nôtre qui place le désir comme principe vital premier, la raison est ramenée au rang d’outil servant cette puissance, un outil qui se saurait s’affranchir de son maître.

C’est notamment ce que l’on remarque dans la préparation de l’action, que l’on peut aussi considérer comme la structure active du désir. Toute action, en effet, suit une représentation mentale, un calcul rationnel, qui est l’expression consciente de notre désir. Le désir est toujours une projection. Quand nous désirons quelque chose, nous imaginons que la chose désirée va réaliser un but qui va lui-même nous apporter un plaisir, faire cesser une douleur, augmenter notre bonheur sous une forme ou une autre. Le désir fonction ainsi, sous diverse modalité, selon la structure de la cause finale. Nous imaginons un but, un résultat dans le futur et nous nous déterminons à agir maintenant, dans le présent, pour réaliser ce but. Kant définit la faculté de désirer comme la « faculté  d’être, par ses représentations, cause des objets de ces représentations », ce qui signifie exactement la même chose que ce que nous venons d’expliquer. Nous nous forgeons une représentation, une idée, une image, un but, et c’est cette image qui va guider l’action et la tentative de réalisation.

Cette construction intellectuelle et émotionnelle implique:

-Que toute action est le résultat d’une représentation intellectuelle. Il n’y a pas chez l’homme d’instinct ou d’action obligatoire en tant que telle. Tout passe par l’intelligence. Même si je meurs de soif, je me représente intellectuellement qu’un verre d’eau sera une source de satisfaction. Et quand je « vois le meilleur et fais le pire », c’est que j’ai également vu « le pire » et que j’y ai acquiescé en mon fort intérieur. A mon corps défendant, et pour des raisons égoïstes, j’ai donnée mon assentiment. En ce sens, toute action est volontaire.

-Que la fin entraîne le moyen: c’est parce que j’imagine que le verre d’eau va étancher la soif que je vais le chercher et le boire. Si j’imagine que me mettre à l’ombre va me permettre d’avoir moins chaud, et que je pense que je dois réduire la chaleur. Cela n’empêche pas qu’il y a une réflexion sur les différents moyens, et que certains puissent être refusés pour certaines raisons indépendante de leur efficacité relativement à la fin, mais pour d’autres raisons considérées comme supérieures, et ce d’autant plus facilement qu’il existe une alternative à la fin refusées. (Voir l’exemple des cas de cannibalisme sur un vaisseau sans aucune autre nourriture).

La faculté de désirer est la faculté de proposer, suivant les représentations que nous nous en faisons, des buts à notre action. C’est une faculté d’agir. Elle nous présente avant la réalisation de l’action, un résultat attendu de l’action. Le résultat peut, ou non, correspondre avec ce que nous imaginons. Si cela correspond, nous ressentirons une forme de joie ou de plaisir. A l’inverse, si notre représentation est mise en échec par l’action, nous ressentons une tristesse ou une peine. La situation n’est pas binaire. Il ne suffit pas d’avoir une représentation pour que l’action soit un succès. Le succès dépend de nombreux autres facteurs, qui ne dépendent pas de nous.

Le désir désigne donc les mobiles de l’action. Selon la théorie de la liberté de la volonté, appuyée sur les raisonnements, la représentation est le résultat d’une évaluation rationnelle qui guide la représentation et donc l’action. Mais la raison n’est pas la seule à déterminer la représentation. Les désirs corporels ou les passions peuvent également le faire, et principalement la recherche du plaisir. Les représentations peuvent alors être multiples et entrer en conflit, un conflit dont la raison, malheureusement, ne sort par toujours vainqueur. Selon la thèse de la liberté rationnelle, nous sommes d’autant plus libres que nous sommes capables de suivre la raison, et d’autant plus esclave que nous suivons les passions, le corps ou le plaisir.

Se pose également la question de la motivation de ces représentations. Car si nous imaginons que boire un verre d’eau va étancher notre soif, il s’agit d’une représentation née d’un besoin, la sensation de soif. Il y a donc bien une cause mécanique à l’origine de la représentation de la cause finale. De nombreux philosophes utilisent ce fait, notamment Spinoza, pour dénoncer alors la réalité de la cause finale à l’oeuvre dans le désir. Il ne s’agirait que d’une illusion, ou au mieux d’une prise de conscience du mécanisme à l’oeuvre. Tout désir viendrait de notre conatus, de notre nature ou volonté, comme d’une cause mécanique. Il n’y aurait aucun espace pour la liberté, et tout serait soumis à la cause mécanique. L’introduction de la cause finale et du rôle de la représentation nous fait croire que nous sommes libres, mais en fait, nous ne le sommes pas vraiment. Il n’y a qu’à voir la faiblesse insigne de la raison dans sa lutte contre les passions. Quand bien même nous parviendrions à suivre le calcul rationnel plutôt que la passion immédiate, il y aurait également vraisemblablement un accord entre la raison et la passion.

La liberté dans la représentation

Les philosophes stoïciens, et à leur suite Descartes et Spinoza, s’accordent pour suivre la voie ouverte par Cicéron dans les Tusculanes. Si ce sont les représentations qui gouvernent, ou représentent, notre désir, l’une des voies du bonheur est tout simplement, en suivant Descartes, « de changer son désir plutôt que l’ordre du Monde ».

Nos désirs étant généralement sans limite, le simple fait de désir quelque chose d’impossible nous met dans une impasse émotionnelle. Je peux bien désirer la paix sur terre, ce n’est pas pour cela qu’elle arrivera. Mais voilà le moyen de me corriger. Si je désire la paix, c’est que je me représente qu’elle fait partie du bonheur, qu’elle serait bien plus profitable que la guerre, qu’il faut favoriser la collaboration entre toutes les hommes. Je me représente également qu’elle est possible. Or, comme le dit Kant en en-tête de son Traité sur la paix perpétuelle, « la paix est le rêve du sage, la guerre l’histoire de l’humanité ». Il me suffirait donc, pour ne plus me retrouver dans l’insatisfaction de voir mon désir de paix jamais réaliser, de changer mon point de vue et d’accepter la réalité de la guerre. Mon action n’en sera que plus pragmatique et je pourrais faire mienne la devise romaine, si vis pacem, para bellum, si tu veux la paix, prépare la guerre.

Il s’agit, pour les tenants de cette tradition stoïcienne, de travailler rationnellement sur les représentations pour modifier les motifs sur lesquels s’appuient le désir. La modification des représentations est conduite par la remise en cause rationnelle des croyances et par les retours de l’expérience. Mais Cicéron va plus loin. Il pose la capacité de la raison de mettre en place des lois, la capacité de se donner des lois à soi-même et que nous serions en capacité de respecter. C’est ce que Cicéron appelle, suivant toute la tradition philosophique qui le précède, l’autonomie, la capacité à se donner par soi-même des lois, définition très exact de la liberté.

La méthode est absolument valable. Cependant, ce que nous montre la réalité, c’est plus un processus d’éducation du désir et d’ajointement de nos prétentions personnelles à la réalité. Je peux me faire une loi de devenir milliardaire, cela n’est en rien une raison suffisante pour garantir que je vais le devenir. Le champ des désirs que je peux changer est essentiellement le champ du malheur, de tout ce qui me rend insatisfait. Là, sur ces points, le pouvoir positif de la parole rationnelle, du logos, permet d’apprendre à voir les choses différemment et d’alléger certaines douleurs et certains malheur. Mais pour en arriver-là, il faut bien se retrouver dans une situation malheureuse.

Et malgré tout cela, le champ des représentations que nous pouvons modifier pour augmenter notre bonheur, et réorienter notre désir, est limité. Il va d’ailleurs très souvent, voir tout le temps, dans le renoncement à nos rêves ou à nos belles idées. C’est un processus de désillusion du pouvoir de la liberté elle-même et de restriction de son champ d’action. Le rôle de la raison est donc bien plutôt celui d’un éducateur du désir, que celui d’un législateur. Ainsi en est-il de la philosophie, qui définissant au plus près les concepts, et la science, nous ramenant à la réalité et nous offrant des moyens techniques d’agir, restent les deux meilleures moyens d’augmenter notre liberté.

Meurtre dans un jardin anglais – l’art de la représentation

L’article précédent de la série est disponible ici:

https://foodforthoughts.blog/2020/08/03/le-desir-2-3-plaisir-et-peine-joie-et-tristesse-fierte-et-culpabilite/

L’article suivant de la série est disponible ici:

https://foodforthoughts.blog/2020/08/03/le-desir-devoir-ou-conscience-morale/

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