Le désir -(1/4)- De la substance à la volonté de puissance ( la liberté)

L’être sous l’etant

L’étant et l’âme

Chez Aristote, les choses, les étants, sont connus d’après l’expérience sensorielle que nous en faisons. Nous voyons la forme, la couleur, sentons le poids, l’odeur, entendons les sons ou bruits, etc. Mais, en dessous de ces informations, de cette manifestation du phénomène, nous présupposons toujours un élément générique qui existe en dessous de cet étant et relie toutes ces caractéristiques. C’est ce qu’Aristote appelle la substance, littéralement ce qui ce tient en dessous de la manifestation. En grec le terme employé est hypokeimenon, ce qui siginifie en-dessous du phénomène. Le terme de substance est le terme latin signifiant la même chose: ce qui soutient ce qui est, ce qui est en dessous de l’étant.

La substance, dont on présuppose l’existence réelle, se différencie de l’essence, qui est l’objet de la connaissance rationnelle. L’essence, c’est la définition, ou autrement dit, le concept. L’essence n’est identifiée à la substance que dans les théories idéalistes pour lesquelles l’Idée, donc l’essence, est l’origine même de l’être. Mais il est tout à fait possible de les séparer et de considérer, comme nous le faisons généralement depuis Kant, que l’idée est un objet intellectuel différent de la chose, objet réel. Même si les choses dépendaient d’Idée, au sens platonicien, et que nous sommes capables d’idée, au sens d’abstraction conceptuelle, rien ne nous garantirait que ces deux sens du mot idées correspondent, et que les idées conceptuelles que nous pouvons avoir correspondent à des Idées qui seraient à l’origine des choses dont elles sont les idées.

Plus délicate est la différence entre l’âme et la substance. L’âme est pour les êtres animés le principe de leur mouvement. Elle est ce qui différencie le corps mort du corps vivant. Cependant, le corps mort finissant par se dissoudre, il est difficile de séparer ce principe vital du corps auquel il est lié. De plus, l’âme, toujours selon Aristote, est présente partout. Minimum dans la matière immobile, elle est à son maximum chez l’homme, l’étant le plus complexe. A partir de ce point, la différence entre substance et âme est assez difficile, voir impossible, à conceptualiser. Aristote nous dit bien que l’âme est une substance (De Anima), mais comme il envisage différentes solutions, son point de vue n’est pas très clair. Il propose notamment plusieurs axes de travail: l’âme serait une substance matérielle, ou une substance formelle. Cette distinction reprend le débat entre le matérialisme et l’idéalité de l’âme, qui lui permettrait d’être immortelle. Quand on considère le corps comme une substance matérielle et l’âme comme une substance spirituelle, on entre dans la question du dualisme de l’âme et du corps. Cela ouvre la voie à une compréhension différence de l’âme, qui pourrait être immortelle, et du corps, mortel.

Aristote et une petite partie de ses oeuvres

La définition de la substance, le fait qu’il n’y ait qu’une ou plusieurs substances, un ou plusieurs types de substances, est une position forte, structurant toutes les positions philosophiques, au moins jusqu’à Kant.

Les problèmes de la substance

Cette notion de substance a posé un grand nombre de problèmes en philosophie.

Prenons en premier le nombre de substance. Y-a-t-il une seule substance pour tout ce qui est? C’est par exemple la thèse moniste de Spinoza. Ou bien chaque chose individuelle a-t-elle sa propre substance? Si c’est le cas, comment toutes les substances sont-elles organisées entre elles? Leibniz, qui défend la pluralité des substances expliquent que leurs rapports sont régis par Dieu et par une Harmonie pré-établie. Autre thèse intermédiaire: est-ce qu’il y a une substance pour chaque espèce, qui se décline ensuite entre les individus appartenant à l’espèce.

Secondement, quelle est la nature de cette substance? Est-ce une substance corporelle, matérielle, ou spirituelle? Si l’on imagine bien un substrat à toutes les manifestations d’un corps physique, comme une pomme ou une brique, la question se complique quand il s’agit d’un être intelligent. Quel est en effet le dénominateur commun de toutes les manifestations intellectuelles, de toutes les pensées que je puis avoir? Quand j’affirme, que je nie, ou que je m’interroge, que suis-je à travers toutes ces manifestations? Descartes répond: « je suis une chose qui pense ». Ce qui signifie, je suis une substance pensante. Comment en effet imaginer que toutes ces manifestations intellectuelles puissent venir du même type de substance qui serait celle d’une pierre, ou d’un arbre? cela n’a rien d’évident.

Plotin, – l’Ame du monde – 205-270 ap-JC

Suivant cette piste, les théories dualistes séparent les substances en matériel et intellectuelle. Ainsi Descartes pose le corps et l’âme comme deux substances séparées, ce qui pose évidemment immédiatement la question de leur union dans un homme vivant. Plotin défend l’idée d’une Âme du monde, substance noétique, intellectuelle, qui rencontre le principe matériel.

Toutes ces questions sont particulièrement difficiles à trancher, ce qui explique que les philosophes sont majoritairement en désaccord sur toutes ces questions. Ce désaccord est encore amplifié par les thèses religieuses qui investissent également ces questions. Rarement la même notion, désignant peu ou prou exactement la même chose, aura connu autant de noms différents dans l’histoire de la philosophie, rendant la compréhension des différents concepts et théories beaucoup plus complexes qu’elles ne sont en réalité.

L’âme et le conatus

La racine de la pensée moderne de l’âme comme puissance vitale, et non uniquement comme substance éternelle survivant à la mort, se trouve chez Hobbes. Pour renouveler l’antique problème, le philosophe anglais, utilise un terme nouveau. Il parle de « conatus », du latin conans, signifiant ce qui s’efforce (endeavor en anglais) et ce meut. Ce nouveau terme permet de ne pas entrer sur le débat de l’immortalité de l’âme, tout en mettant l’accent sur l’élément donnant la puissance de ce mouvoir aux corps et principalement à l’homme. Il permet aussi de tenir compte des avancées de la nouvelle physique de Galilée. Le conatus, c’est la substance ramenée sur terre et assimilée au principe physique de toute chose. Il explique à la fois ce qui se tient en dessous de toutes les manifestations, ce qui les relie, et le principe d’inertie qui sert de base aux nouvelles théories physiques du mouvement.

Thomas Hobbes 1588- 1679

La substitution du conatus à la substance permet également d’éviter l’essentialisme, le fait de ramener un être à sa définition. En revanche elle prend position, en considérant que tous les corps physiques individuels ont une substance, ou un conatus, ce qui pose inévitablement la question de l’interconnexion des conatus, exactement comme en physique se pose la question de l’interconnexion des corps individuels.

Nous laissons les subtiles différences que l’on peut trouver entre ces notions aux exégètes. Toujours est-il que dans tous les cas, pour ce qui concerne la vie elle-même, âme, substance, conatus, sont tous synonymes de principe vital, principe de mouvement.

La vie comme énergie

D’autres philosophes, comme Schopenhauer et Diderot, vont reprendre ces notions et leur faire franchir un pas supplémentaire vers la synthèse. Schopenhauer revisite la notion d’être en soi de Kant. Seuls les phénomènes, l’apparence de la chose, nous est connue. L’être en soi, la substance, nous est inconnue, mais nous sommes obligés de la postuler. Or, nous dit Schopenhauer, cette chose en soi n’est rien d’autre que de l’énergie, de la persévérance dans l’être, ce qu’il appelle de la « volonté ». Que ce soit l’âme humaine, ou ce qui se cache derrière la chose apparemment inerte, la matière la plus purement matière, il s’agit dans tous les cas de « volonté ». Il s’agit presque d’une traduction de conatus, en donnant au terme une connotation psychologique.

Diderot, faisant preuve d’une intuition rare et en reprenant les thèses atomistes et matérialistes, a défendu l’idée que toute vie était finalement exclusivement faite d’énergie. Sa thèse est étonnement proche de celle de Schopenhauer et rejoint l’une des principales interrogations de la physique moderne (voir La plénitude du Vide de Thuan Trinh Xuan).

Vie et volonté de puissance

Les derniers avatars sont chez Nietzsche et dans le vitalisme, comme chez Bergson. Nietzsche est loin d’être aussi original qu’on le pense parfois, et ne fait que reprendre la notion de volonté de Schopenhauer. Il lui adjoint le complément de puissance, qui correspond mieux à sa doctrine du fort comparé au faible. Mais essentiellement, il s’agit de la même volonté de survivre ou de vivre en donnant à la vie le plus d’extension et d’intensité possible. La notion reste tout à fait comparable à ce qu’Hobbes appelait aussi « endeavor », s’efforcer de, se développer autant que possible selon notre nature. Nietzsche parle également de volonté de volonté, une formule volontairement tautologique, pour signifier que cette volonté a son principe en elle-même, et non en dehors, dans un projet ou une cause finale qui lui faudrait réaliser. Son seul projet est de persévérer elle-même.

Chez les vitaliste, la thèse intègre les données de L’origine des espèces de Darwin, et principalement la notion dynamique de lutte pour la survie, le célèbre « struggle for life ». est vue de manière plus immanente. Il s’agit de comprendre, non plus d’un point de vue individuel, mais général dans la création, comment l’énergie de la vie se développe, se transforme pour donner lieu à toutes les diverses manifestations de la matière, des différents organes, des espèces, des individus. Nous sommes, au bout du parcours, finalement très proche de la conception de l’âme d’Aristote, qui consistait à étudier l’âme selon les organismes, en allant du plus simple au plus complexe, de la matière quasiment brute, à l’âme intellective, capable de raisonnement, en passant par l’âme végétative, celles des végétaux, et animal, celle qui donne le mouvement à toutes les formes d’animaux.

A travers toutes ces question, a-t-on vraiment pu avancer sur cette question? Le renouvellement et la différenciation de la question sont évidemment des avancées. Sur le fond, toutes les problématiques avaient sans doute été posées par Aristote. Au niveau des thèses, celle de la substance comme énergie vitale, présente dans toute la création, aussi bien dans les individus, leur espèces et leurs différences, permet de relier toutes les formes de vie et de jeter un pont avec la physique. La question de la multiplicité ou de l’unité des substances reprend la question de l’un et du multiple. Il faut de toute manière inclure les deux visions, celles de l’analyse individuelle et de la synthèse de l’intégralité des individus dans une unité complexe qui les englobe toutes les individualités. Sous ce regard, il importe peu de savoir si la substance est la totalité ou uniquement individuelle. La question restera toujours celle de l’union de cette diversité.

L’article suivant sur le même sujet est disponible ici:

https://foodforthoughts.blog/2020/08/03/le-desir-2-3-plaisir-et-peine-joie-et-tristesse-fierte-et-culpabilite/

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