Petite histoire de la morale

La morale est une discipline en constante évolution. C’est une évolution de long terme, pluri-millénaires, qui dépend la plupart du temps de l’évolution des principaux systèmes religieux sous-jacents. Les exposés qui tentent ainsi de rendre compte rapidement de ces grands moments de l’histoire intellectuelle humaine passent forcément par des raccourcis. Notre présentation, qui se concentre sur la morale occidentale, n’y échappe pas et devrait être complétée.

L’âge juif

L’âge le plus ancien est l’âge juif. Il est caractérisé par une morale qui ne se sépare pas de la religion. Etre juste, c’est être pieu. Rappelons ses grands traits. Dieu ordonne. Il est le législateur, il procure la loi. Le peuple élu entre les autres peuples, doit tout faire pour obéir. Quand le peuple n’arrive pas à suivre les commandements, au nombre de 613 au total (!), il est puni par son dieu. Et quand Dieu l’a suffisamment châtié, il renoue avec lui une nouvelle Alliance. Le Dieu unique est volontiers colérique et jaloux. Le peuple vit dans la culpabilité constante. Il passe son temps à violer les commandement. Il ne peut structurellement pas obéir à toutes les lois prescrites. Ce système existe toujours. Il a permis aux juifs de travers des millénaires, faisant de cette civilisation celle qui détient sans doute le record de longévité.

Dieu décide de se débarrasser de tous les hommes -rien que ça-, à l’exception de Noé.

L’âge grec

Caractérisé par le polythéisme, la Grèce antique présente une grande variété de croyances. Il y a de la faute et du péché, du destin, mais aussi de la loi. Le péché existe, c’est l’hubris, la démesure. Il entraîne la colère des dieux. Mais l’homme pieu peut espérer s’en mettre à l’abri par le respect des rites. La superstition est puissante. Un dialogue avec le destin s’instaure, fait de sacrifice, de prière, d’oracle et de divination. Il s’agit de s’attirer la faveur des dieux ou d’éviter leur colère. Mais le principal point qui le différencie de l’âge juif, est la distinction d’une morale religieuse, la piété, et d’une, voire même plusieurs, morales philosophiques.

C’est la composante principale du fameux miracle grec. Socrate, Platon, Aristote, proposent une morale complémentaire à celle de la religion. Tout en respectant le principe de la divinité, ils mettent sur la voie d’un Dieu des philosophes, un dieu auquel on accède par la raison.

Plusieurs systèmes vont naître. Pour certains d’ailleurs, les grecs auraient même explorés tous les systèmes moraux possibles. L’hédonisme, ou quête du plaisir, est parfois désigné comme la doctrine de l’épicurisme. Plus généralement, les grecs ont surtout cherché le calme des passions, l’Ataraxie, soit par la maîtrise de son jugement, chez les stoïciens comme Epictète, soit en cherchant à équilibrer les passions en visant la médiété, on dirait aujourd’hui l’équanimité, comme Aristote. Dans tous les cas, l’homme est viril, fort, glorieux, pour atteindre la vertu. Il se bat avec la raison pour lutter contre les passions. C’est un âge d’inégalité et esclavage et rien ne garantit que tous puissent y accéder.

Le bonheur se conquiert par la raison, par la maîtrise de son jugement, et par un comportement vertueux. Le principal moyen pour y accéder est la pensée. L’autonomie s’acquiert par la loi, ou les maximes de comportement posées par l’esprit. Mais les indications sur le moyen d’y arriver restent limitées.

Héraclès

L’âge chrétien

La révolution de Jésus opère sur plusieurs plans. Elle est d’abord une réponse à la religion juive. Jésus, juif lui-même, trouve un chemin permettant de libérer le peuple de la culpabilité de la faute et du péché. Il le trouve dans une lecture attentive de l’Ancien Testament: c’est le chemin de l’Amour. Les paroles des Évangiles ne sont pas forcément d’une incroyable clarté sur ce point. A la place de cette querelle millénaire de la faute, Jésus propose l’Amour, c’est-à-dire l’union de tous les hommes et de Dieu. J’aime dieu, j’aime mon voisin comme moi-même. Jésus est universalité, sa religion s’adresse au monde entier. Il n’y a plus non plus de peuple élu. Et pour nous libérer de la faute et du péché, il a une méthode radicalement nouvelle: il prend tout sur lui! Nous n’avons plus besoin de nous sentir coupable de vivre. Le Christ rédempteur proclame qu’il est venu pour nous libérer et prendre sur ses épaules toute la souffrance du monde. Ainsi libérés, nous pouvons contempler Dieu dans toute sa beauté et grandeur. Nous n’avons plus besoin du commerce sacrificiel de la superstition antique. Ce que nous vivons n’est pas une injustice du destin, c’est la place que Dieu a faite pour nous au sein de sa création.

La doctrine de Jésus, puis de l’Eglise, reste symbolique et un peu obscure. Elle fonctionne sur des mythes et des rites. L’immaculée conception est digne du récit d’une Métamorphose d’Ovide. Dieu descendu des cieux séduit une nymphe et enfante un demi-dieu. La théorie du Père, du Fils et du Saint Esprit, complétée par la Vierge, dessine comme une forme de polythéisme qui sera refusé par les juifs monothéistes.

Après des siècles de gestation et de développement, passant notamment par une nouvelle littérature de l’Amour, de Tristan et Iseult à la Quête du Graal, c’est chez les philosophes cartésiens, que l’on trouve le sommet de la pensée de l’Amour. Descartes, dans sa Correspondance, Malebranche, dans son Traité de morale, Spinoza dans sont Ethique, détaillent une nouvelle morale fondée sur l’Amour et non plus sur la vertu ou l’Ataraxie. La révolution avec les Temps Antiques est telle, que pour certains penseurs, comme les jansénistes Saint Augustin et Malebranche, Jésus a ouvert une voie vers le bonheur qui était totalement inconnue et impossible à parcourir pour les grecs. D’où la question récurrent que l’on trouve dans la théologie de savoir si les Anciens pouvaient ou non accéder au bonheur. Les Jansénistes, assumant la dimension historique de l’avènement du Christ soutiennent que c’était radicalement impossible, engendrant une brèche temporelle dans l’universalité du christianisme.

Dans cette morale, l’Amour de Dieu est le principe de la béatitude et du bonheur. En aimant ce qui est parfait, nous aimons de l’amour le plus pur possible. Comme Dieu est créateur de l’univers, en l’aimant, nous nous aimons nous-mêmes. Le bonheur et la vertu sont des récompenses, et si c’est la raison qui nous conduit à Dieu, l’amour permet d’inclure un élément charnel, émotionnel, qui facilite, soutient et amplifie le développement de la vertu.

Vierge à l’enfant

L’âge du protestantisme

Cet âge commence avec Luther et la dénonciation des excès de l’Eglise catholique. Le protestantisme refuse le mythe irrationnel. C’en est fini de l’incompréhensible immaculée conception. Ce tropisme intellectuel trouve son achèvement dans la morale kantienne. C’est l’âge du devoir, de la loi morale universelle et entièrement rationnelle. Je dois respecter tout homme parce qu’il est homme et rationnel. C’est la raison qui le commande. L’Amour, déchu de sont trône, redevient une émotion, sociable certes, mais finalement comme les autres. Il n’est pas supérieur à l’Ataraxie. Le bonheur est définitivement congédié. Il est inatteignable. On ne peut pas vivre en se faisant plaisir 24h sur 24h. C’est aussi l’âge d’or de la République et de la morale des droits de l’homme universel. L’homme pose le droit rationnel pour tous. Nous sommes tous égaux devant la loi. La religion peut subsister, mais elle doit ce tenir « dans les limites de la simple raison ». La philosophie des Lumières sépare l’Eglise et l’Etat, met fin au merveilleux de tous les mythes et promeut la tolérance religieuse.

95 thèses de Luther placardées sur les Eglises

C’est aussi l’âge de la construction des Nations et du développement universel du droit, jusqu’au patriotisme, à la colonisation, et finalement aux deux Guerres mondiales. C’est la fin de la transcendance au sens religieux. Il ne reste que la transcendance des Idées. Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme nous explique que le marché vit sous la morale protestante, Nous sommes jugés dans cette vie, par nos actes et nos accomplissements concrets, réels, et l’argent que nous gagnons. Nous ne préparons plus une vie future. Nous ne serons plus jugés par Dieu. Il n’y a ni Paradis, ni Enfer.

L’âge du marché

Les mouvements contre la morale rationnelle, la déontologie et les droits de l’homme sont puissants. Le romantisme, survivance et retour à un Moyen-Âge mythique en est l’un des principaux contradicteurs. Mais c’est plutôt dans la direction du marché et du capitalisme que s’instaurent les critères moraux dans lesquels nous vivons actuellement. Le marché est international, cosmopolitique, global, mondial. Il a dépassé depuis longtemps les Etats-nations et les organisations supra-nationales – à l’exception notable de la Chine, qui accepte les entrées de capital, mais pas les sorties et dont la monnaie échappe au marché.

Ce développement du tout-marché s’accompagne du retour des morales du plaisir, appuyées cette fois sur le formidable outil de production du capitalisme. « Jouir sans entrave », accélérer la satisfaction du désir, tout faire plus vite, plus fort, sans autre but que l’accroissement du désir et sa satisfaction. Nietzsche donne les grande ligne de cette morale désabusée, sans autre but, sans fin, centrée sur l’individu. La morale ancienne ennuie et rebute plus que jamais. Tout « moraliste » est sanctionné impitoyablement. Le Nasdaq est le nouveau dieu. Les Etats reculent devant un système de production mondialisé dont il dépend pour ses impôts sa monnaie et sa survie. Le principe de l’économie est la satisfaction du maximum de désir en un minimum de temps. Il correspond parfaitement à cette l’image qu’utilise Luc Ferry: une toupie qui tourne sur elle même sans parcourir un millimètre. Le péché et l’injustice sont aujourd’hui de ne pas pouvoir jouir et participer au marché de manière non pas équitable, mais égale.

Wall Street

Le développement personnel est la nouvelle morale « new age » qui tente de trouver des bornes à la modernité. Elle essaie de répondre à l’angoisse de l’homme livré au seul désir sans frein et à un monde d’une complexité jamais vue, où plusieurs systèmes moraux, religieux, politiques, coexistent et influencent plus ou moins toutes nos vies. Même l’Amour, si cher aux chrétiens est devenu un produit de consommation comme un autre. La « libération » de la femme conduit à une remise en cause du fait, pourtant naturel, de la grossesse. C’est la révolution de la pilule. La médecine a franchi un pas faustien. La famille n’est plus une valeur, pas plus que l’éducation des enfants, de plus en plus externalisée à l’Etat, aux camps de vacances, voire au marché avec l’apparition de la littérature Young Adults et des séries pour enfants. N’en déplaise à Luc Ferry, l’Amour est mort. C’est Moi et le Marché. La liberté n’est plus une exigence morale. Elle a été remplacée par la liberté d’assouvir ses passions. Mandeville l’explique dans sa fable des Abeilles: toute passion est un marché potentiel. Il suffit de tout transformer en commerce et argent.

Et après?

Depuis la chute des valeurs chrétiennes, les valeurs morales changent à une vitesse nouvelle. L’âge de la loi morale et de le République est finalement le plus court que nous ayons connus pour l’instant. Il aura suffit de 150 ans pour qu’il cède aux puissances du marché.

Sous la loi du marché, se présente également le première âge planétaire de la morale, et une complexité jamais vue auparavant. L’Histoire avec un grand H a lieu presque tous les jours. Le monde cumule tous les systèmes antérieurs. Nous sommes à l’ère de la morale multipolaire mise en lumière par Huntington dans le Choc des civilisations: chinoise, occidentale, indienne, japonaise, islamique, russe, juive… auxquelles il faudrait ajouter le capitalisme et le marché mondial, dénominateurs communs universels. Le même pays, l’Arabie Saoudite, peut ainsi être indirectement l’un des principaux commanditaires des attaques contre le World Trade Center à New York en 2001, et l’un des principaux alliés des Etats-Unis notamment par le pétrole qu’il lui vend, pétrole libellé en dollar. Période baroque s’il en fût.

Que se passera-t-il quand le dieu profit et l’indice boursier n’arriveront plus à contenir et réguler toutes ces puissances? Y-a-t-il vraiment un horizon où le dieu capital sera remis en cause et le capital équitablement partagé? Y-at-il un horizon de mondialisation des valeurs et de poursuite du développement de la démocratie, comme ce fut le cas après la chute du mur de Berlin? Les autorités supra-nationales vont-elles devenir enfin efficaces? L’islam va-t-il se laïciser? Ou bien le modèle chinois, celui d’une dictature marchande finira-t-il par s’imposer?

Si la réponse est si complexe, c’est que nous avons l’impression de vivre une période de décadence morale et non de progrès moral. Il y a à peine trente ans, quand le mur de Berlin est tombé, le progrès de la démocratie nous paraissait une évidence. Mais depuis qu’il a perdu son meilleur ennemi communiste, l’Occident n’avance plus. Même les plus belles idées tournent mal. Nous avons décidé d’aider la Chine a se développer. C’est un indéniable succès qui a permis à des centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté. Mais aujourd’hui, nous sommes complètement dépendant d’un Etat autoritaire que rien ne semble plus pouvoir arrêter. La défense et l’acceptation des minorités ou particularités, position de la femme, des noirs, des LGBT, au nom du respect dû à chaque homme par le fait même de son humanité, s’abîment dans la violence de revendications dépassant le seul cadre juridique. Sans parole ou rite pour répondre aux questions de l’injustice ou du destin, nous avons sombré dans la concurrence victimaire. On ne veut plus la même loi pour tous. On veut pour chacun plus que pour les autres. Il n’y a plus de principe reconnu comme garant d’une justice commune, ni même de cause universelle de l’injustice. Tout est de la faute de l’Etat! Il est sommé de compenser toutes les inégalités consubstantielles au fait d’être, et ne paraît plus en mesure d’arrêter ces revendications absurdes. A force de flatter les électeurs, l’Etat paie sa propre démagogie par son incapacité à instaurer un discours à peu près rationnel.

L’anarchie de marché, encore appelé libertarisme, selon laquelle tous les aspects de notre vie doivent être contrôlés en dernier ressort par le marché et non plus par l’Etat, semble pour l’instant la seule voie vraiment en progrès dans le monde. Elle n’est pas si éloignée de la dictature mercantiliste à la chinoise, surtout depuis qu’elle est secondée par des algorithmes et des processus informatiques toujours plus puissants, qui pourraient très bien régenter l’ensemble de nos vies dès demain. L’individualisme, les passions, le marché, s’auto-alimentent sans fin. Plus rien n’arrête le narcissisme, les marchés du luxe, de la cosmétique, les réseaux sociaux, et les revendications.

Parce que je le vaux bien – où la maxime de l’égoïsme érigée en loi du marché

Le marché récupère tout, y compris l’écologie. La population mondiale était d’un milliard en 1900, de 3,5 milliards en 1970 et de 7,5 milliards en 2017. Plus rien n’arrête cette croissance exponentielle et l’on n’a jamais autant glorifié la nature que depuis sa disparition quasiment totale. Nous n’avons toujours pas de solution au problème de l’énergie propre, véritable quadrature du cercle des temps modernes. L’écologie met la nature au dessus de l’homme, et se présente comme un dangereux anti-humanisme. De plus, seul le marché et le progrès technologique sous-jacent permettront de limiter la pollution venant de ce même marché et de ce même progrès technique. Il n’y a pas de solution en dehors du système actuel.

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