Titanic de James Cameron – ou le mythe d’Amour

La fin de la Belle Epoque

Hubris et tragédie grecque

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Le Titanic, plus grand paquebot du monde lors de sa mise à l’eau, sombre lamentablement lors de son premier et dernier voyage, dans la nuit gelée du 14 au 15 avril 1912. Le Titanic reste le symbole moderne de l’échec de l’orgueil des hommes. Il devait montrer toute la puissance de ses concepteurs, et il a finalement rappelé toute leur faiblesse, éventré et coulé corps et biens d’un seul coup, par un iceberg vengeur dressé sur sa route.

Cette tragédie a tout du mythe grec. Comme dans les mythes antiques, les hommes, pris par la folie de l’hubris, la démesure du pouvoir, défient les dieux. Ils construisent un monstre de métal et d’acier chargé de défier le temps, l’espace, l’océan. C’est l’homme contre la nature, l’homme-Dieu contre les dieux de l’Olympe. Le destin assumé de ce golem moderne est gravé dans son nom : Titanic, du nom des créatures mythiques gouvernant le Terre avant la génération des dieux Olympiens, Zeus, Hadès et Poséidon, qui les en chassèrent. Nietzsche est mort en 1900, l’homme occidental est en pleine crise de déicide, croit qu’il va créer un monde moderne débarrassé des Dieux, quitte pour cela à ressusciter certaines puissances bien moins policées.

La construction du Titanic est décidée en 1907. Il est le second d’une série de trois paquebots lancés par les chantiers navals Harland et Wolff et la compagnie de transport britannique White Start Line. Les trois noms prévus pour les trois bâtiments sont l’Olympic, le Titanic et le Gigantic. Les Géants sont également le non d’une autre race de divinités pré-olympiennes. Les Géants sont la première race divine, née avant les Titans. Les Titans les supplantèrent, comme ils furent eux-mêmes supplantés par les Olympiens. Après le naufrage du Titanic, le Gigantic a été rebaptisé Britannic. Seul l’Olympic survivra. Les dieux grecs sont toujours vivants.

Tout se passe effectivement comme dans le mythe. Le Titanic, nouveau Titan donc, défie ses ancêtres divins. Poséidon reste fidèle au serment fait à Zeus aux temps jadis, quand celui-ci lui a confié le royaume des mers, tandis qu’Hadès recevait le royaume des morts. Il est hors de question de laisser revenir les Titans, quand bien même seraient-ils aider par les hommes. Tout se passe comme si Poséïdon, rejouant la titanomachie, la guerre Dieux de l’Olympe contre leurs géniteurs titanides, avait mis cet Iceberg sur la route de la folie des hommes et de leur péché de démesure. Aucun navire ne sera jamais insubmersible. On ne peut vaincre ni l’Océan, ni Poséidon, son maître.

La fin d’un Monde

La chute du Titanic prélude l’effondrement de la Première Guerre mondiale. L’Europe a défié ses Dieux pour la dernière fois et entame son irrémédiable déclin. Les Etats-Unis vont prendre le relais. Même si de nombreux riches américains ont décédés sur le navire, comme Astor ou Guggenheim, certains autres, et non des moindre, en réchappèrent. JP Morgan, le fondateur de la banque éponyme, toujours aujourd’hui l’une des plus puissantes au monde, était un grand amateur de paquebots. Il avait réservé l’une des plus belles suites. Mais protégé par le destin, il décommande juste avant le départ.

La société décrite par le film est profondément inégalitaire. La première classe est celle des riches et puissants. La seconde classe n’est presque pas représentée. Et la troisième classe est celle des migrants, notamment irlandais, qui partent vers la terre promise américaine. La peinture qu’en fait Cameron est proche de la caricature. Les riches sont méchants, snobs même entre eux, perclus de convention et considèrent que leur vie vaut plus que celles des autres passagers. Le méchant du film, le fiancé de Rose, s’en prend au Sherman Act, cette loi de 1890 qui interdit les monopoles, l’aristocratie économique du capitalisme.

Les pauvres sont tout aussi caricaturaux. Eux connaîtraient la « vraie » vie, le bonheur des activités collectives, de la danse, de la joie apportée par un peu de bière. Jack et Rose naviguent entre ces deux eaux, mais la société n’est pas encore prête à laisser s’ouvrir les portes de ces classes. Il n’y a pas ou peu de communication ou de mélange.

Le mythe d’Amour

Jack

Le succès du film tient principalement à sa formidable histoire d’Amour. Jack a tout de l’amoureux parfait. Il est beau, jeune, joueur, insouciant, sûr de lui. Il gagne sa place sur le paquebot au panache, en jouant aux cartes. Il est immensément généreux et offre une place à son ami, pour que ce dernier puisse refaire sa vie dans le Nouveau Monde.

Jack est aussi artiste, danseur, dessinateur, prêt à monter dans la société, sans oublier la troisième classe dont il vient. Il défend apparemment les vraies valeurs de la vie : la création, le don de soi aux autres, un peu de folie qui permet de visiter aussi bien les cabines des dieux de première classe que les entrailles de la bête, de passer des ors des riches et puissants, à la fournaise rougeoyante dans la laquelle les esclaves nourrissent le monstre de métal de charbon et de sueur.

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Jack ressemble trait pour trait à l’Amour tel qu’il est décrit dans le Banquet de Platon. Socrate rapporte ce mythe qu’il tient directement de la prêtresse Diotime. Amour n’est pas un dieu, mais un démon, chargé de relier les hommes et les immortels, ce qui veut dire en langage d’aujourd’hui, de faire sortir l’individu de son égoïsme pour le relier à quelque chose de divin qui le dépasse. Amour est le fils de deux dieux, Pauvreté (Penia) et Expédient (Poros). Tout comme Jack, Amour est désargenté et malin.

Ecoutons Platon parler d’Amour : « Il n’a pas de gîte, couchant toujours par terre et à la dure, dormant à la belle étoile sur le pas des portes et sur le bord des chemins, car puisqu’il tient de sa mère, c’est l’indigence qu’il a en partage. À l’exemple de son père en revanche, il est à l’affût de ce qui est beau et de ce qui est bon, il est viril, résolu, ardent, c’est un chasseur redoutable ; il ne cesse de tramer des ruses, il est passionné de savoir et fertile en expédients, il passe tout son temps à philosopher, c’est un sorcier redoutable, un magicien et un expert. »

C’est Jack, bien plus que Rose qui mène l’histoire d’amour. C’est lui qui la sauve de la mort quand elle pense sauter par-dessus-bord. « Si tu sautes, je saute », et par cette phrase lie irrémédiablement leur destin.

Elle, Rose, est une rebelle. Elle aime l’art contemporain, avec un indéniable sens des affaires qui la conduit à ne choisir que les impressionnistes les plus chers du 20ème siècle. Elle cherche à s’échapper d’un monde de convenance et d’argent auquel elle n’appartient de toute manière plus, sa famille étant désargentée. Rose cherche plus la liberté et le sens de la vie, que l’amour. Les Etats-Unis sont pour elle le symbole de la liberté de créer et d’aimer. Elle survivra et vivra une vie d’aventures.

La mort

Derrière cette l’idylle, pourtant, plane en permanence l’ombre de la mort. Les fans glosent sans fin sur le décès de Jack. Les modélisations informatiques et reconstitutions réelles montrent que Jack aurait pu se mettre sur la planche de salut qu’il trouve pour Rose une fois le navire englouti par les flots. Jack aurait pu survivre avec Rose. James Cameron s’est défendu. Son héros était, selon son l’auteur, déjà condamné, ayant passé trop de temps dans la mer gelée pour pouvoir s’en sortir. Peu importe qu’il meure dans l’eau ou sur la planche. Mais la vérité est malheureusement ailleurs. La mort de Jack, son sacrifice pour sauver son amour est beau, déchirant et tragique, dans la tradition des amants malheureux, de Tristan et Yseult à Roméo et Juliette. Cameron a cependant en partie dévié du mythe, l’un des deux amants survivant à l’autre. Jack donne tout à son amour, c’est sa beauté, autant que son échec. Il n’y a pas de réciprocité à son don de soi complet. Ce n’est pas que de l’Amour, c’est aussi un sacrifice qui dépasse le personnage du mythe de Platon. Ce ne sont ni la différence de classe sociale, ni même le naufrage d’une civilisation qui les sépare. C’est tout simplement la forme de leur amour. Jack et Rose n’ont rien vécu d’autre que les premiers instants : pas de mariage, pas d’enfant, pas de coups durs. On peut même se demander comment ils ont pu tomber à ce point amoureux en si peu de temps et pourquoi il est si important pour Jack de sauver Rose. A cela, le film ne donne pas de réponse claire.

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Le Coeur de l’Océan

Ce bijou est l’un des héros de l’histoire. Plus gros diamant bleu du monde, le « Cœur de l’océan » est le cadeau que le fiancé de Rose prévoit de donner à la famille de sa promise en présent de mariage. Il est le prix à payer par un arriviste pour obtenir le nom désargenté mais noble qui manque encore à sa gloire.

Le diamant de fiançailles, démesurément gros ramène l’amour à une transaction sociale, et non au coup de foudre et au don de soi. Mais ce diamant est bien plus que le simple symbole de la vulgarité mercantile.

Un véritable diamant

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Le Cœur est inspiré d’un véritable joyau, le Hope, découvert au 17ème siècle, un diamant bleu profond de 45 carats. Son origine est double. Il aurait été volé au cou de la déesse indienne Sitâ, épouse de Rama, ou compagne de Vishnu, selon les versions du mythe hindou. Plus prosaïquement, il aurait été acheté par un voyageur français qui le revendit à Louis XIV. Le diamant est ensuite dérobé lors du vol des joyaux de la couronne française en 1792. On le retrouve 20 ans plus tard, en Angleterre, dans la collection de la riche famille Hope, dont il prend le nom. Après une riche carrière, la pierre est léguée au Smithsonian museum de Washington. Elle a la réputation d’être la seconde œuvre d’art la plus contemplée au monde, juste après la Joconde. Joyau d’une déesse, puis d’un roi, maintenant trésor de l’humanité, cette pierre semble avoir son propre destin parmi les hommes.

L’au-delà du Monde

Comme les Pierres d’Infinités de la galaxie Marvel, le Cœur de l’Océan est magique. Il joue de nombreux rôles et toute l’histoire tourne finalement autour de lui.

Son pouvoir, qui lui vient de son immortalité de pierre précieuse, est de permettre, en plus du voyage de l’expédition des chasseurs de trésor qui cherchent à le retrouver pour le revendre, un autre voyage par-delà le temps cette fois.

Il est bleu, profond et pur, comme l’océan dont il est le symbole. Il n’a pas le rouge volcanique et passionnel du rubis, ni le vert amazonien éclatant de vie de l’émeraude. Son bleu est couleur froide, comme l’océan, la glace et la mort. Son pouvoir est de communiquer avec ce monde des esprits, des défunts et de l’éternité. Grâce à lui, le Titanic rongé par la rouille, caché dans la noirceur des profondeurs, retrouve son éclat et sa vie.

Le Cœur est également le symbole de l’amour entre Rose et Jack, mais aussi entre Rose et son fiancé, qui voulait l’acheter contre ce bijou. Les personnages de Rose et du diamant sont ainsi irrémédiablement liés, au point de ne faire qu’un, comme nous le montre le portrait nu de Rose, vêtue du seul joyau, réalisé par Jack, mais réellement dessiné par James Cameron lui-même.

Rose a conservé le diamant toute sa vie et ne l’a jamais revendu. C’est lui qui permet la plus belle scène du film, la scène finale. Rose laisse le joyau tomber dans l’Océan. En même temps que la vie la quitte comme le diamant rejoint la mer, et son âme rejoint celles de tous les passagers décédés du Titanic. Comme dans la promesse chrétienne du corps glorieux, Rose retrouve tous les personnages qu’elle aime dans l’état même où elle les a aimés. Rien n’a changé de la magie des premiers instants. Jack est là, dans toute sa jeunesse, à l’attendre les bras grands ouverts. Le navire et son équipage sont entièrement ressuscités. Les deux amants sont réunis dans l’éternité de l’(e)au-delà. Le diamant sert de véhicule à cette passion qui défait la mort.

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