Il est de bon ton aujourd’hui de présenter Aron comme la gloire de la philosophie française, celui qui aurait rendu leur fierté aux démocrates et à la droite, contre la folie et l’aveuglement communiste. Est-ce que cette thèse résiste à l’analyse? Absolument pas. Il faut n’avoir jamais lu une ligne d’Aron pour défendre une telle idée. Tout lecteur sérieux d’Aron sait au contraire que ses textes sont essentiellement de longues analyses, rarement conclusives et ne portant jamais sur les principes décisifs de la discipline. Ce n’est pas un hasard, c’est son système. C’est le système de ne pas avoir de système. Un refus d’une penser organisée en somme.

Le refus de la pensée de l’histoire
Aron refuse les grandes idéologies, toutes les doctrines de la fin de l’histoire. C’est faire une double confusion philosophiquement mortelle. La première confusion est de croire que les positions de Hegel sur la raison dans l’Histoire et l’Idée de liberté d’un côté et celles de Marx et de la dialectique matérialiste de l’autre sont équivalentes. Or il n’en est rien. Poser cela, c’est déjà acter la victoire de la sociologie de Marx. C’est ne rien comprendre à la philosophie spéculative.
Lorsque Kant inaugure la pensée de l’histoire, sous forme de téléologie, de but de l’histoire, et quand Hegel la reprend, ils ne prétendent absolument pas que ces doctrines soient des sciences démontrées. Elles sont même par nature indémontrables et entièrement dans le champ de la spiritualité. Ce ne sont pas des sciences de l’histoire comparables aux mathématiques. Kant a déjà lui-même montré que toute prévision philosophique de l’histoire était impossible, dans sa réfutation de toute théodicée, tout discours expliquant que la justice de Dieu était déjà là ou allait finir par se manifester sur terre. Et pourtant, malgré la réfutation, la philosophie de l’histoire reste pensable sous le rapport de l’Idée. Là est le saut spéculatif et spirituel qui distingue une œuvre philosophique recherchant non pas un sens, mais tous les sens possibles.
Réduire Hegel à Marx, c’est une faute contre la philosophie. Il faut n’avoir étudié ni l’un ni l’autre pour ne pas voir que nous sommes face à des pensées radicalement différentes. L’un est un philosophe, l’autre un intellectuel dès le début engagé, et dont aucune des thèses concrètes et réelles, même en économie, n’a résisté à l’épreuve du temps. Il suffit de lire la première partie de Capitalisme, Socialisme et Démocratie de Schumpeter pour avoir une réfutation en règle de l’économie et de la sociologie de Marx. Une telle réfutation de la pensée politique de Hegel est tout simplement impossible (ne serait-ce que par la thèse de l’objectivation de l’idée de liberté, idée d’abord interne, maîtrise sur soi, qui cherche ensuite à se déployer de manière concrète dans l’Etat, à travers les modes de ce qu’il appelle la vie éthique, la famille, l’État, le mariage…).
Comment un philosophe politique post-kantien peut-il refuser de penser le sens de l’histoire et continuer à se présenter comme philosophe? Même dans la République VIII Platon, analyse de la temporalité des différents types de régimes politiques: aristocratie, timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie.
Le pire, c’est qu’en refusant d’emblée toute philosophie de l’histoire, Aron acrédite la thèse de Marx qui dénonce justement les philosophies de l’histoire comme étant des idéologies et prétend, dans un renversement délétère, fournir lui-même autre chose qu’une idéologie. Aron a été complètement aveugle sur le point
Le refus de la pensée normative, ou le refus de la pensée tout court
Aron ne s’arrête pas là. Il refuse également toute pensée normative. Pourquoi en effet chercher à définir ce que sont la liberté, l’égalité, la propriété quand on cherche à créer une œuvre de philosophie politique? C’est d’une absurdité totale. C’est un renoncement en règle à la philosophie. Dans le genre d’ineptie, nous avons aujourdhui des philosophes non universaliste, comme si la philosophie n’était pas une recherche de l’universelle mais du particulier…Comme si les mathématiques devenaient non universalistes. C’est impensable.
Ce refus de la pensée normative a une double conséquence insupportable. D’abord, l’œuvre elle-même se réduit à l’analyse des travaux des autres. Des milliers de pages de commentaires sur des penseurs, le plus souvent issus de l’université elle-même, que personne ne connaît et qui n’intéressent personne. Nous retrouvons les mêmes types d’analyse chez Ricoeur et qui ne débouche pas plus sur quoi que ce soit de concret, se complaisant dans l’auto-référence universitaire.
Refusant la définition, la recherche du sens ou de la nécessité, la pensée dite synthétique, Aron privilégie l’analyse, la pensée du détail non reliée à une totalité. Non seulement cela n’a pas de sens pour un philosophe, mais en plus, cela n’est pas possible. On ne peut pas juger sans principe, quand bien même on ne s’autoriserait qu’à penser des détails. Le résultat, c’est une manière d’avancer masquée sur ses propres principes. C’est une méthode assez insupportable, que l’on retrouve chez de nombreux « philosophes » français. Ils critiquent tout, sans jamais dévoiler leurs propres thèses. Or leurs critiques ne nous intéressent pas. Et leurs thèses existent bien, cachées sous cette fausse objectivité. Sauf qu’il faut être un spécialiste, relever les non-dits, identifier ce qui n’est jamais critiqué pour les découvrir. C’est une écriture cryptique qui renoue ou revivifie une forme d’éstorérisme.
La philosophie ramenée au rang de la sociologie
Le résultat de toutes ces manœuvres est une destruction en règle de l’ambition philosophique. On ne peut pas s’étonner après que la philosophie institutionnelle est à peu près disparue de l’université. Il est déjà difficile de penser en étant dans un système fonctionnarisé, mais quand on refuse en plus de penser, que reste-t-il? L’école du commentaire infini, et notre université produit de magnifique conservateur de la pensée philosophique. Et l’école de la sociologie marxiste, qui dénonce tout sous l’angle d’un égalitarisme utopique et faisant de la démocratie la responsable de tout, sans plus jamais penser le danger des autres régimes.
Un fait symbolique interroge. Aron se revendique directement de la méthode sociologique de Max Weber. Weber est célèbre pour sa thèse sur le protestantisme comme racine du capitalisme. Or, cette thèse, soi-disant sociologique et basée sur les faits, ne résiste pas deux secondes à la critique. Braudel, par exemple, montre que la dynamique du capitalisme commence bien avant, directement dans l’Europe chrétienne du Moyen Âge. Une thèse purement matérialiste qui contredit la thèse bien pratique qui cherche essentiellement à absoudre la religion chrétienne du capitalisme. Ce point est pourtant clé, les anti-capitalistes s’étant créés un ennemi imaginaire sur mesure, tantôt le protestant, tantôt le juif, tantôt l’individu hédoniste de la philosophie de Bentham, l’essentiel étant toujours de dénoncer l’anti-chrétien. Il est toujours plus facile de réfuter un homme de paille que les thèses réelles de ses opposants.
À force de transformer la philosophie en sociologie, nous avons perdu les moyens de défendre la liberté et la responsabilité contre le sociologisme. Tout est la « faute » du système. Or le système est démocratico-capitaliste. Donc la démocratie est la cause de tous nos maux. Penser en sociologue, c’est admettre par principe que la liberté n’existe pas, et qu’elle est une idéologie comme les autres, masquant le fait que le sociologisme est lui-même l’idéologie qu’il prétend dénoncer.
On nous reprochera facilement de ne pas suffisamment citer nos sources. Une objection légitime, qui ne changera pas la conclusion. Les critiques d’Aron ne manquent pas. Terray, Lefort, et surtout Manent, ou encore moins connu, Lan Li, qui analyse le glissement de la philosophie politique quasiment jusqu’au journalisme. Une critique que l’on peut également faire à Marcel Gauchet.
Sartre à jamais indépassable
Alors oui, Aron n’a pas sombré dans la défense des totalitarismes, comme son meilleur ennemi.
Mais la vraie différence est ailleurs : Sartre a eu un véritable geste philosophique en rédigeant L’Être et le Néant, dans l’ennui de l’Occupation. (Sa consommation de Corydrane, une amphétamine, en quantité importante aurait été plus tardive). Il s’inscrit pleinement dans la tradition de la phénoménologie, qu’il était allé étudier en Allemagne. Il a également eu le courage de corriger la doctrine d’Habermas, qui lui répondit par son célèbre « mon existentialisme n’est pas un humanisme ». Même si seule la première partie de L’Etre et le Néant vaut le coup, (un peu comme seule la première partie de d’Etre et temps), elle restera dans l’histoire de la philosophie. De l’œuvre d’Aron, il ne restera rien.
Le tournant de gauche de Sartre reste pour nous incompréhensible. Nous ne l’avons pas étudié en détail. Il est nécessairement en conflit avec Être et temps, qui est totalement universaliste. C’est un débat pour les spécialistes.
Le retour de l’idéologie
Privé des moyens de se défendre, de la possibilité de critiquer ou de montrer les contradictions, l’esprit a perdu sa place sur le trône de la pensée. Regardez les ravages du wokisme aux États-Unis. Tous ceux qui ont tenté de lutter contre les thèses des gender studies ont été expulsés de l’université. On ne parle pas de dangereux doctrinaires, mais de personnes qui ont osé rappeler que l’on pouvait se référer à la réalité biologique quand on parle de sexualité. Pour la papesse Judith Butler et ses followers, le sexe est une construction sociale ou identitaire. La réalité n’existe pas. La biologie dit exactement l’inverse. Il est impossible, en tout cas aujourd’hui, quel que soit le traitement médical, de changer le sexe biologique, qui est encodé directement dans l’ADN et les chromosomes. Donc, quand on parle de sexualité, chez un mammifère, il est impossible de faire l’impasse sur cette réalité. Cela ne veut pas dire qu’on n’a pas le droit de vivre sa sexualité comme on le veut ou comme on le peut. Cela veut juste dire que l’on ne peut pas échapper à la réalité biologique, en tout cas jusqu’à aujourd’hui. Et de dénoncer et de traiter de fascistes tous ceux qui disent l’inverse. Dans un déni total de la réalité, qui est la marque de l’idéologie.
Le rapport avec Aron? Il a acté que l’on ne devait pas, dans sa méthode, contredire un texte avec des éléments logiques ou pris à l’extérieur, et sûrement pas de son propre fonds. Un doctorant de l’université pourra ainsi faire son doctorat sur Judith Butler sans jamais soulever cette objection de la réalité de la sexualité biologique et être docteur. Celui qui va la critiquer rationnellement ne sera pas reçu.
C’est le paradoxe Aron, celui d’un penseur qui est supposé avoir combattu les idéologies et qui a pourtant remis les armes devant elles.

Alors que faire?
Il serait trop facile de critiquer sans rien proposer. Nos lecteurs fidèles connaissent notre méthode. Il ne s’agit pas de disparaître derrière l’analyse de la réalité, mais de confronter la réalité aux principes. Les principes sont connus, liberté et égalité. Leurs fondements restent complexes, notamment pour l’égalité. Mais la dialectique de la modernité reste une dialectique de l’égaliberté, comme l’a posé Balibar (dont les positions marxistes bien connues ne l’empêchent pas toujours d’avoir un raisonnement authentiquement philosophique, même si ces conclusions sont du grand n’importe quoi et servent de fonds de commerce à la « doctrine » totalitaire des Insoumis). Il faut reprendre ces principes, leur fondation et leur liaison.
La réalité est confrontée au principe, non par pour légitimer la réalité et tordre les principes pour en faire des règles, mais pour tester le principe, éventuellement le redéfinir, mais surtout pour penser le rapport de la réalité et du principe, de la théorie et de la pratique. La pensée politique ne peut pas être un monisme, ni dans la pure théorie, ce qui est fait une utopie, ni dans le pur réalisme, ce qui en fait un machiavélisme, ou une pensée des rapports de force. Même la thèse de Rawls est insuffisante, et l’université française c’est abîmée dans une école de l’égalitarisme marxisante qui la consumme à petit feu.
La doctrine analytique a produit l’inverse de sa promesse. Elle laisse le champ libre à l’idéologie dont elle s’est privée elle-même des moyens de la combattre. C’est une défaite en rase campagne avant même d’avoir livré le combat. Aron a laissé l’école de la liberté française dans l’obscurité la plus totale.
Annexe
-Introduction à la philosophie de l’histoire -1938, Raymond Aron
-L’opium des intellectuels – 1955, Raymond Aron
-Les étapes de la pensée sociologique – 1967, Raymond Aron
– La proposition de l’égaliberté. Essais politiques 1989–2009, Etienne Balibar (âme sensible…)
– Les métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident, Pierre Manent
Annexe
La méthode analytique
Généré par Claude
Voici un résumé de la façon dont Raymond Aron présente la méthode analytique, dans Les étapes de la pensée sociologique (1967) — un recueil de cours consacré à Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto et Weber.
Où se trouve cette notion
C’est dans son introduction, en justifiant le choix de ses auteurs, qu’Aron caractérise Montesquieu comme exemplaire dans l’usage de la méthode analytique, par opposition à la méthode synthétique d’Auguste Comte. Cette opposition structure toute sa lecture des deux auteurs.
En quoi consiste la méthode analytique (chez Montesquieu)
Aron montre que Montesquieu procède en décomposant le fait social complexe en une pluralité de facteurs distincts et en cherchant, pour chacun, des relations causales précises plutôt qu’un système global unificateur :
- La recherche de lois causales derrière les lois-commandements. Aron précise que c’est à travers la notion de loi que Montesquieu explique les phénomènes sociaux : Montesquieu cherche les lois-causales qui rendent compte des lois-commandements (c’est-à-dire les lois juridiques positives). Autrement dit, derrière chaque règle de droit se cache une régularité causale à découvrir empiriquement.
- Une typologie comparative des régimes. Montesquieu classe les régimes politiques (république, monarchie, despotisme) selon leur nature (leur structure institutionnelle) et leur principe (le ressort psychologique ou passionnel qui les anime — vertu, honneur, crainte). C’est une méthode de comparaison différentielle, qui isole des variables plutôt que de construire un système déductif unique.
- La multiplicité des facteurs explicatifs. Climat, géographie, religion, économie, mœurs, « esprit général » d’une nation : Aron insiste sur le fait que Montesquieu articule ces différents ordres de causes séparément, chacun apportant sa part d’explication, l’esprit général d’une nation rejoignant la théorie des institutions politiques, puisqu’un régime ne se maintient que dans la mesure où le sentiment dont il a besoin existe dans le peuple. On juxtapose et combine des explications partielles plutôt que de les subsumer sous une loi unique.
- Le problème des faits et des valeurs. Aron interroge la capacité de jugement du sociologue, qu’il n’autorise que si le chercheur use de critères universellement valables pour comparer deux institutions — souci méthodologique de rigueur comparative qu’Aron valorise particulièrement, et qui annonce sa propre exigence de neutralité axiologique inspirée de Weber.
=> Ceux qui ont vraiment lu L’Esprit des Lois savent à quel point cet ouvrage n’a aucun intérêt philosophique au sens propre. C’est une histoire du droit, pas une philosophie du droit. Se baser sur cet ouvrage est déjà une trahison.
Le contraste avec la méthode synthétique de Comte
Pour bien comprendre ce qu’Aron entend par « analytique », il faut voir ce à quoi il l’oppose. Chez Comte, il s’agit au contraire de construire une synthèse globale : Aron évoque la synthèse philosophique des sciences chez Comte, articulée autour de l’idée qu’il faut une synthèse des sciences ayant pour centre et pour principe la sociologie elle-même — la fameuse hiérarchie des sciences positives culminant dans la sociologie, reine des sciences, et dont l’ambition ultime ira jusqu’à vouloir fonder une véritable religion de l’humanité.
En somme
La méthode analytique, telle qu’Aron la dégage chez Montesquieu, consiste à :
- décomposer le fait social en éléments et facteurs distincts (institutions, mœurs, climat, passions…),
- chercher des corrélations causales locales entre ces éléments plutôt qu’une loi générale unique de l’histoire,
- comparer systématiquement les cas (régimes, sociétés) pour dégager des régularités,
- sans prétendre à une synthèse totalisante du savoir ni à une philosophie de l’histoire globale — ce qui la distingue radicalement du projet comtien.
C’est aussi, notez-le, la méthode qu’Aron lui-même pratique et revendique implicitement dans tout l’ouvrage : il procède auteur par auteur, comparant les doctrines entre elles plutôt que de les subsumer sous un système unique — signe que cette préférence pour l’analytique contre le synthétique n’est pas seulement descriptive, mais reflète son propre positionnement intellectuel, hostile aux grands systèmes explicatifs totalisants comme le marxisme ou le positivisme comtien.
=> Là aussi, Aron se trouve un « homme de paille », un ennemi qui l’arrange bien. Comte est bien l’inventeur du terme de sociologie, mais il établit une vraie théorie, qui doit être combattue comme telle, au niveau des principes. Aron ne touche pas un instant la manière de réfuter Comte. Il n’essaie même pas.
En fait, Aron a accepté la leçon sur l’idéologie de Marx et s’est avéré incapable de la dépasser. Il accepte de même la leçon de Nietzsche, selon laquelle tout est interprétation, plongeant l’université dans le malheur de la non-pensée.
La seule solution, c’est de repartir de Kant et Hegel. Il n’y a aucun intérêt philosophique à reprendre de vagues méthodes sociologico-historiques pour chercher les mystères de l’esprit.
Un soutien timide au Général de Gaulle
8 juillet 1964, le Général de Gaulle à A. Peyrefitte : « La légalité était contre la France libre ! »
« Le Général me demande de me préparer à prononcer un discours sur Péguy à Orléans, pour le cinquantième anniversaire de sa mort.
AP : «Vous m’avez cité un jour une formule de Péguy: « L’ordre, et l’ordre seul, fait en définitive la liberté. « . Vous sembliez y attacher une certaine importance. Ne croyez-vous pas, mon général, que la formule est réversible : « La liberté, et la liberté seule, fait en définitive l’ordre » ? »
Le Général esquisse un sourire : « Il arrive que les meilleures formules se retournent… Ces deux notions se commandent. En juin 40, l’ordre était jeté bas, comme il le fut rarement dans notre histoire. Il n’y avait plus ni ordre, ni liberté. Il était clair qu’un ordre nouveau ne pourrait se rebâtir qu’à partir de la liberté. C’est-à-dire à partir des Français libres, et seulement dans une France libérée. L’ordre de Vichy était caduc, par le fait même que ce régime n’était pas libre. Ces gens ont commis l’erreur de croire qu’ils allaient pouvoir faire une Révolution nationale, tout en étant asservis. C’est alors que la nécessité m’a précipité hors des routes légales. »
La « nécessité », ou plutôt sa foi en la patrie et en lui-même…
AP : « C’est pour ça que vous avez inventé le concept de légitimité ?
GdG. — Tout au plus, je l’ai réinventé : il était très vivant au siècle dernier, et même dans les siècles précédents. J’ai invoqué la légitimité, parce que la légalité était contre la France libre. Tout ce qui représentait la légalité s’est éloigné alors de moi. À part de rares exceptions, les fonctionnaires de métropole et d’outre-mer, l’armée, l’aviation. La marine a préféré se faire couler à Mers-el-Kébir, ou se couler elle-même à Toulon, ou s’empailler à Alexandrie. Le pire : les Français de l’étranger. André Maurois, Jules Romains, Alexis Léger et tant d’autres ont choisi confortablement de s’installer aux États-Unis ; quitte à se donner bonne conscience en montant Roosevelt et le Congrès contre moi.
À Londres, dans une revue qui avait eu le culot de s’intituler La France libre, Raymond Aron et André Labarthe ne cachaient pas leur hostilité à mon égard. Raymond Aron me traitait de Badinguet. Il a contribué à répandre aux États-Unis l’idée que je n’étais qu’un général de pronunciamento, de type latino-américain. »
Ce n’est sûrement pas par américanisme qu’en février 1959, des normaliens d’extrême- gauche l’avaient, eux aussi, traité de la sorte… En 1940, « quarante millions de Français », respectueux de la légalité, se rangeaient ainsi derrière Pétain. Il avait fallu attendre le 11 novembre 1940 pour qu’apparût en métropole le premier signe tangible de sympathie à l’égard du gaullisme : des étudiants portant deux gaules s’étaient massés autour de l’Arc de Triomphe, avant que la police les poursuivît.
Note:
Badinguet est le surnom moqueur donné à Napoléon III.
L’origine est assez amusante.
En 1846, alors qu’il est emprisonné au Fort de Ham après sa tentative de coup d’État contre la monarchie de Juillet, Louis-Napoléon Bonaparte s’évade déguisé en ouvrier maçon. Pour quitter le fort, il emprunte les vêtements et l’identité d’un véritable maçon nommé Badinguet.
Lorsque, quelques années plus tard, il devient président de la République puis organise le coup d’État du 2 décembre 1851 avant de se proclamer empereur sous le nom de Napoléon III, ses adversaires républicains refusent de l’appeler « Sa Majesté » ou même « Napoléon III ». Ils le surnomment ironiquement « Badinguet », pour rappeler que l’empereur était autrefois un prisonnier évadé sous une fausse identité.
Le mot prend rapidement une portée politique :
- c’est une manière de ridiculiser le souverain ;
- il suggère qu’il est un usurpateur plutôt qu’un héritier légitime de Napoléon Ier ;
- il devient l’un des sobriquets les plus célèbres du Second Empire.
Des écrivains comme Victor Hugo, farouche opposant à Napoléon III, utilisent fréquemment ce surnom dans leurs écrits et dans la presse d’opposition.
Ainsi, lorsqu’on rencontre dans un texte du XIXᵉ siècle une formule comme « Badinguet », il faut presque toujours comprendre Napoléon III, avec une intention satirique ou méprisante.