La sagesse – le sage et l’appétit (2/4)

Cet article fait suite au premier de la série que vous pouvez trouvez ici: https://foodforthoughts.blog/2026/11/04/la-sagesse-le-sage-et-la-justice/

La troisième âme

Platon distingue trois parties fondamentales de l’âme. Le logistikon, c’est l’âme pensante, le thymos, l’âme ardente de la justice, et enfin l’âme appétitive, celle qui régule la boisson, l’appétit pour la nourriture et l’appétit sexuel. Nous avons vu, et notamment dans les articles précédents de cette série, les moyens de trouver la sagesse dans les deux premières âmes. La troisième, cependant, résiste. C’est la plus difficile à maîtriser. Dans le Timée, Platon l’explique parce que c’est l’âme physiquement la plus éloignée de l’âme intellective. Cet appétit est, nous dit Platon, totalement insensible au discours de la raison. A tel point, dit-il, que notre seule chance est de lui parler par image, des images qui se reflètent dans la surface lisse du foie, et par la peur et la menace.

La première âme, l’âme rationnelle, est guidée par la logique et l’humilité de la docte ignorance. La seconde âme, Platon ne nous dit pas comment la dominer et nous avons proposé notre idée de la justice dans notre article précédent. Mais que faire de cette troisième âme? C’est selon nous l’un des pires échecs, l’une des pires trahisons de la philosophie que de ne pas nous donner de réponse sur la mise en œuvre réelle et pratique de la sagesse.

Une question individuelle?

La raison est le domaine de l’universel. Même si nous avons des capacités intellectuelles au combien différentes, nous sommes tous malgré tout, rationnels. La justice et la morale est également un sujet universel. Il est incroyablement difficile de ramener dans le giron de la justice les âmes perdues du narcissisme, de la force et de la violence. Mais c’est tout de même possible. Il est surtout possible d’éduquer pour ne pas en arriver là.

Mais comment discipliner notre troisième âme? Nous connaissons les sujets: drogues, cigarette, nourriture, boisson, et sexe, sont les problèmes que cette troisième âme est supposée régler. Mais il suffit de regarder rapidement le règne animal pour constater qu’aucune autre espèce n’a autant de difficulté à se maîtriser que l’espèce humaine.

La quantité de méthodes découvertes et mises en œuvre pour se purifier des intempérances est juste hallucinante. Elle l’est tout autant que leur échec. Il faut ici souligner un point crucial. D’ailleurs, avant de le faire, il faut en signaler un autre. Sur ce sujet, il n’est pas possible d’être politiquement correct. Il s’agit bien de descendre dans les méandres de l’âme humaine. A l’image de Platon, qui n’hésite pas à parler de manière explicite des tentatives d’Alcibiade pour avoir des rapports sexuels avec Socrate, il faut tenir un langage clair. Ce point levé, revenons à notre premier point non politiquement correct. Il s’agit de la différence homme-femme.

Une question de sexe

L’organisation de la troisième âme est très différente chez les deux sexes. Ce n’est pas du tout un problème. Bien au contraire, s’agissant de l’âme régulant les fonctions sexuelles et la reproduction, l’ignorer et prétendre construire une méthode universelle serait une erreur fatale. Les hommes sont bien plus soumis aux addictions, à l’obésité, l’alcoolisme, la violence, la prison, la solitude, les écrans, les jeux vidéos, la guerre, les métiers dangereux et à la pornographie. Il ne faut certainement pas en conclure à une supériorité imaginaire des femmes, qui seraient plus sociables, moins sujettes à la violence et aux drogues. Si tout cela est exact, c’est surtout parce que la violence féminine est tout à fait différente. Mais pas du tout parce qu’elle n’existerait pas.

C’est d’ailleurs principalement sur ce point qu’on été fondées les différences entre les hommes et le femmes dans les théories non contemporaines, si peu favorables au sexe faible. Hiérarchiser les sexes n’est pas acceptable, même en théorie. Cela n’a tout simplement pas de sens. En revanche, chercher les différences liées ou concomitantes à la sexualité est particulièrement pertinent. Nous sommes ici dans le royaume des simplifications signifiantes, ce qui ne veut pas dire des préjugés. Il faut juste annuler la distribution statistique pour rendre les différences plus visibles et saillantes.

Les femmes sont moins fortes, mais supportent mieux la douleur. Elles se battent moins, vivent plus en groupe, sont de très loin et historiquement les plus grandes consommatrices de littérature, essentiellement galante ou dite de gare. Les hommes aiment Star Wars. Cela ne parle pas aux femmes, qui préfèrent Twilight. Une trilogie irregardable pour les hommes. Les figures d’hommes violents, de vampire et de milliardaires ont un énorme succès chez les femmes. L’âme appétitive déborde sur l’imagination. Les théories du genre, y compris celle qui nie la réalité du sexe biologique, ne sont défendues et acceptées que par des femmes et souvent des lesbiennes. On voit bien leur intérêt. Les hommes ne défendent pas de thèses aussi grossièrement irréalistes. On retrouve la même séparation dans le goût pour la littérature et celui pour les sciences. Plus la science est dure, moins on y trouve de femmes. Cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas les capacités. C’est surtout une question de narcissisme. Elles s’identifient moins à une activité abstraite. Elles sont en revanche bien représentées, plus que les hommes, en médecine, biologie et droit. Il serait bien naïf de prétendre que les femmes sont plus coopératives et les hommes plus concurrentiels. Tous ceux qui ont connu un manager homme et un manager femme savent que le management actuel des femmes est, sous prétexte de consensus, souvent bien plus brutal que celui des hommes. La violence psychologique des femmes est l’un des grands tabous de notre époque. La concurrence féminine s’exprime différemment, par le narcissisme de la beauté devant le miroir. Miroir, miroir, qui est la plus belle? Une question qu’aucun homme ne posera à son miroir. Une femme se définit parce qu’elle est, un homme par ce qu’il fait. Les femmes aiments les sacs et les chaussures, les hommes les voitures. Les femmes privilégient l’intérieur, les hommes l’extérieur, selon la conformité de leurs organes sexuels.

Tout se passe comme si, dans le spectre des facultés humaines et des trois âmes de Platon, les femmes se spécialisaient dans la médiété, dans l’imagination et le langage, là où les hommes sont plus capables de parcourir tout le spectre et surtout les extrêmes, des mathématiques à la violence pure. Les femmes y gagnent une santé et un corps plus faciles à contrôler. Mais elles le paient avec une imagination trop forte. Parfois, la différence des sexes rend la vie ensemble impossible. Les deux agressivités, celle du discours et celle de la force, forment un couple particulièrement mal assorti et explosif. Un point, jamais dit, tabou là encore, a rendu l’accès à la philosophie difficile pour les femmes. Leur narcissisme est une muraille de Chine. Le monde pourra s’écrouler avant qu’une femme admette qu’elle a eu tort ou qu’elle a pu se tromper. Pour une raison incompréhensible pour les hommes, une femme ne peut pas supporter de se tromper. C’est ce qui explique leur manque de représentation dans les sciences dures. Cela n’a rien à voir avec le niveau d’intelligence ou le QI, mais tout avec le narcissisme. C’est cette incapacité à changer, qui empire une fois la période de reproduction passée, qui finit par venir à bout de tous les hommes mariés. Les femmes ne sont sociables avec les hommes qu’en proportion de leurs années de reproduction.

Les progrès anthropologiques de la médecine

Dans le chapitre VI du Discours de la méthode, Descartes explique que les progrès de la médecine feront plus pour la morale que toute la philosophie. L’histoire lui a sûrement donné raison bien plus qu’il ne l’imaginait lui-même. La médecine a transformé l’homme au point de transformer toute la société. Fin de la mort en couche, fin de la faim généralisée, allongement de la durée de vie, fécondation maîtrisée, viagra pour la sexualité des plus âgées et désormais Wegovy et Ozempic pour ne plus être gros. La boucle semble bouclée.

Nous n’avions rien à manger. Nous nous soignons désormais pour ne plus être gros. Les femmes passaient leur vie en couche. Elles ont désormais des conditions de vie très proches de celles des hommes. Elles sont notamment désormais soumises à la même concurrence du marché pour l’accès aux ressources et leurs comportements, notamment les addictions, sont en train de se développer. Par la force des choses, les hommes se rapprochent donc également nécessairement des femmes. La concurrence pour l’accès aux ressources a été complètement modifiée.

La force de l’acte et de l’habitude

Nous avons développé ailleurs la méthode pour prendre en charge toutes ses habitudes et les rendre meilleures. Entre Platon, Aristote et Maine de Biran, il apparaît que la meilleure manière de se comporter correctement, de maîtriser nos passions animales, est de mettre de l’action là où il n’y a que de la passivité. Au lieu de se ronger les ongles, il faut mettre en place une véritable habitude de soin. Au lieu de manger n’importe quand et n’importe comment, il faut faire ses courses, chercher des recettes, manger à heures fixes, modifier l’alimentation avec les saisons, maîtriser le sucre pour ne pas laisser la glycémie s’emballer… Il faut faire un minimum de sport, même quand on ne veut pas en faire beaucoup. Trop en faire, d’ailleurs, rend impropre à la réflexion, parce que l’on passe trop de temps à récupérer. Pour toutes ces habitudes, le temps et la répétition sont nos alliés. Nous avons développé cela ici: https://foodforthoughts.blog/2026/06/27/les-principes-de-la-liberte-de-lindividu-a-letat-1-lindividu-et-lerreur-de-la-morale-de-kant-1-3/

Ce beau principe que nous a légué Maine de Biran, de dépasser nos passivités par l’action, donne un contenu positif à l’habitude. Aristote et Platon laisse plus de place à l’éducation, en montrant à nouveau toute l’importance, mais tombent aussi dans un cercle. Pour éduquer correctement, encore faut-il avoir également fait correctement. Il faut donc bien au début, pour ainsi dire, un bon début. Malheureusement, ce n’est pas suffisant. Il y a encore autre chose.

La force du sage: apprendre à mourir et ce que cela peut bien vouloir dire

Nous avons vu dans notre texte précédent, comment Platon nous donnait finalement presque toutes les armes intellectuelles pour apprendre à discipliner le sens de l’honneur, de la justice, de la colère, qui constituent le thymos, la seconde partie de l’âme. Socrate nous avait déjà donné, avec la méthode socratique des questions-réponses, pour nous ouvrir à la partie rationnelle de l’âme, le logistikon. Avec sa conception du thymos et l’aide d’autres penseurs, Gandhi, Kant, Hobbes, notamment, nous avons pu donner un contenu concret au Thymos. Le respect de la loi morale et de la réciprocité de l’honneur, l’acceptation du sens de la justice, le développement d’une manière de parler juste, comme a pu l’être celle de la non-violence de Gandhi. La reconnaissance du fait que oui, le juste aura à subir l’injustice, et qu’il vaut mieux être juste et subir que de devenir soi-même injuste. Il faut accepter la justice dans notre cœur et développer un discours de justice audible par tous.

L’animal qui sait qu’il va mourir

Mais qu’en est-il de la manière de maîtriser notre troisième âme? La première question serait de savoir pourquoi elle s’embale à ce point, pourquoi elle est aussi désordonnée. Nous ne trouvons pas de tel désordre dans le monde animal. Pourquoi? Très certainement parce que l’animal ne se projette pas très loin dans l’avenir. Il n’a pas la conscience d’un avant et d’un après de sa propre existence. Ou alors cette conscience est bien moins développée que chez l’homme.

« De toutes les créatures terrestres qui meurent, les humains sont les seuls pour qui mourir est un problème. Ils partagent avec les animaux la naissance, la jeunesse, la maturité sexuelle, la maladie, le vieillissement et la mort. Mais ils sont les seuls de tous les êtres vivants à savoir qu’ils mourront. » « Eux seuls peuvent prévoir leur propre fin, eux seuls sont conscients du fait qu’elle peut advenir à tout moment. » (Norbert Elias, La Solitude des mourants) – Voir en Annexes quelques une des principales pensées des philosophes sur la mort.

Motre idée est la suivante. Le fait que l’homme soit un animal rationnel fait qu’il sait qu’il va mourir. Ce savoir, quand il rencontre et se mélange, pour ainsi dire, avec nos passions animales, l’appétit et la sexualité, les fait dévier très fortement de leur cours et les rend très excessive. L’appétit, l’instinct de survie et de reproduction, confronté à l’image de sa propre mort, sombre ou même créé en réaction, la peur de mourrir. Cette peur envahit tout et les comportements de compensation, nourriture et sexe deviennent des réactions et des échappatoires à cette peur fondamementale.

Ce que nous disons est donc en partie l’inverse de l’idée habituelle. La doxa philosophique nous dit que la raison doit nous permettre de contenir l’instinct et de le maîtriser. Nous disons que la raison, la connaissance de notre propre mortalité, a pour premier effet de rendre l’instinct de survie beaucoup plus fort et de le faire dévier de ces fonctions naturelles usuelles. Il se retrouve devant la négation de lui-même et un combat qu’il ne peut pas remporter. Il est face à une contradiction insoluble.

C’est alors ainsi que l’on peut dire que philosopher, c’est apprendre à mourir, qu’apprendre à maîtriser son âme appétitive, revient finalement à trouver les moyens d’accepter que l’on va mourir, de ne plus avoir peur ou de maîtriser sa peur. La connaissance éternelle de la mort, du mouvement et du changement d’un côté et la force de la vie qui fait tout pour survivre de l’autre. La sagesse doit trouver le moyen de dépasser la contradiction née de la raison elle-même.

Premières réponses inutiles

La première réponse est le découragement. Si tout est foutu, que la vie n’a pas de sens, que nous allons mourrir de toute manière, alors laissons-nous tomber dans les plaisirs, les drogues, etc, pour au moins nous abrutir et ne pas trop y penser en attendant l’heure de l’abattoire, qui d’ailleurs se déroule le plus souvent dans de terribles douleurs et souffrance. Cette vie ne vaut rien. Entre cynisme et plaisir.

La seconde réponse, qui n’est qu’un dérivé, nous dit qu’il faut sortir du temps. Nous ne sommes malheureux que de nous projetter dans le futur.. un futur qui finit toujours irrémédiablement de la même manière. Tous les hommes sont mortels, Socrate – même Socrate- est un homme – Socrate est mortel. Si je parvenais à vivre éternellement dans l’instant présent, je peux évacuer la question de la mort. Evidemment, c’est impossible. Cette fausse réponse appartient au cortège de toutes celles qui prétendent amputer l’humanité d’une partie d’elle-même pour résoudre les problèmes de l’humanité. Mais l’on ne fera jamais un homme sans la conscience du temps.

Troisième réponse, un peu du même ordre, est la réponse bouddhiste. Non seulement je me concentre sur le présent, mais en plus je médite sur ma propre non-existence, parce que rien n’existerait en fait. C’est parfaitement absurde et là encore, on ne peut pas surpprimer de l’homme la conscience de lui-même, je suis, j’existe.

La quatrième réponse manquée est celle d’Epicure. Pourquoi le soucier de la mort quand je suis en vie? Je ferais mieux de me soucier de la vie. Je ne serais même pas conscient du fait que je serais en train de mourir, puisque nous sommes soit vivant, soit mort, mais pas entre les deux. Cette solution serait parfaite, si justement nous ne savions pas déjà à l’avance que nous allons mourir. C’est un peu la solution d’une partie du monde animal. Mon chien n’a vraiment pas l’air troublé par la conscience de sa propre mort. Il pense tranquillement à manger, se reproduire, dormir, se faire caliner, avoir des copains chiens, suivre sa maîtresse. Il peut être troublé par la mort d’un autre chien qu’il connaît, mais pas au point d’intérioriser cette connaissance. Peut-être que certains animaux, comme les éléphants, qui vont mourir dans un cimetierre (Montaigne « Apologie de Raimond Sebond ») commun, ont une conscience plus développée de la mort. Il enseigne des éléments à leurs enfants, dépassant le seul instinct. Mais la communication sur ce sujet avec les animaux les plus intelligentes restent difficiles.

Cinquième et dernière objection qui nous vient en tête ici: l’éternel optimiste. L’optimiste n’est pas cynique. Il voit le bon côté des choses. La vie est faite pour être vécue. Nous pouvons nous plaindre que toute vie soit une forme d’injustice, mais il vaut mieux être un esclave vivant qu’Achille, le plus grand des héros, mort. Il faut faire de notre mieux ici bas, parce que nous avons l’honneur incroyable d’être des hommes. De toutes les objections c’est la seule réellement valable. Mais elle répond presque trop bien. Elle n’adresse pas entièrement notre problème. Elle ne tient pas en respect la peur de la mort, puisque justement elle nous qu’il vaut mieux être en vie que mort. Il existe une autre variante, celle de l’optimiste qui vit sa vie toujours heureux. Là nous sommes dans la psychologie et plus dans la philosophie. J’ai la chance de connaître un homme qui se montre et a très souvent les ressources psychiques de la bonne humeur. Mais justement, la bonne humeur, si tant est qu’elle soit réellement possible, n’est pas la sagesse. Elle parvient à tenir le problème de côté, mais pas à le résoudre. Il est sûrement vrai que les conditions de vie influencent le moral d’un tel ou une telle. Mais elles n’ont aucun impact sur le problème philosophique de la maîtrise des passions lui-même.

Nous sommes plongés dans un paradoxe rationnelle. La raison nous rend malheureuse et nous dérègle. Nous allons continuer cette analyse dans un prochain article, consacré au beau, à l’immortalité de l’âme et aux Idées.

Annexe

Montaigne

Montaigne ne formule pas exactement l’idée que « l’homme est un animal qui sait qu’il va mourir ». En revanche, il développe une réflexion très proche dans les Essais, livre I, chapitre 20 (numérotation de l’édition de Bordeaux de 1595), intitulé « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ».

Il écrit :

« Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a desapris à servir. »

Et un peu plus loin :

« Le but de nostre carriere, c’est la mort, c’est l’objet necessaire de nostre visée : si elle nous effraye, comment est-il possible d’aller un pas en avant sans fievre ? »

Wikisource+1

Mais il y a une autre formule, particulièrement intéressante pour ta question initiale :

« Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. La crainte, le désir, l’espérance nous élancent vers l’avenir et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. »

(Essais, I, 3, « Nos affections s’emportent au-delà de nous »).

C’est peut-être là que Montaigne est le plus proche de ton idée : l’homme ne se contente pas de savoir qu’il mourra ; il vit constamment projeté vers un avenir dans lequel il ne sera plus.

Et c’est une différence philosophique importante : chez Montaigne, la conscience de la mort n’est pas seulement une caractéristique biologique de l’homme, elle révèle aussi une manière humaine de se rapporter au temps et à sa propre existence.

Schopenhauer

Chez Schopenhauer, le passage que tu cherches se trouve dans Le Monde comme volonté et comme représentation, tome II, chapitre XVII, intitulé « Du besoin métaphysique de l’homme ».

Voici une traduction française du passage :

« Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence ; c’est pour tous une chose si naturelle, qu’ils ne la remarquent même pas. »

Puis Schopenhauer explique que l’animal vit dans une continuité immédiate avec la nature, tandis que l’apparition de la raison permet à l’homme de prendre ses propres conditions d’existence pour objet de réflexion.

Il écrit ensuite :

« Son étonnement est d’autant plus sérieux que, pour la première fois, il s’approche de la mort avec une pleine conscience, et qu’avec la limitation de toute existence, l’inutilité de tout effort devient pour elle plus ou moins évidente. »

Et il conclut :

« De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l’homme seul. L’homme est un animal métaphysique. »

PhiloLog+1

La nuance est importante par rapport à ta formulation initiale.

Schopenhauer ne définit pas l’homme simplement comme l’animal qui sait qu’il va mourir. Il le définit comme l’animal qui s’étonne de sa propre existence. La conscience de la mort donne à cet étonnement sa profondeur et son intensité.

C’est donc la mort qui transforme la conscience humaine en interrogation métaphysique : pourquoi existons-nous, pourquoi le monde existe-t-il, et quel sens donner à cette existence ?

C’est une thèse plus forte que la simple conscience de la mortalité.

Heidegger

Heidegger développe cette question dans Être et Temps (1927), principalement aux §§ 46 à 53. Mais sa pensée va plus loin que l’idée selon laquelle l’homme est simplement un animal conscient de sa mort.

Il ne dit pas seulement que l’homme sait qu’il va mourir : il affirme que l’existence humaine est, dès son commencement, structurée par la possibilité de sa propre mort.

1. La formule la plus célèbre

Dans Être et Temps, § 48, Heidegger écrit :

« Dès qu’un homme vient à la vie, il est assez vieux pour mourir. »

(Sobald ein Mensch zum Leben kommt, sogleich ist er alt genug zu sterben.)

La mort n’est donc pas seulement un événement qui se produira à la fin de notre existence. Elle est une possibilité qui accompagne toute notre existence. Espérer ensemble+1

2. La mort comme possibilité fondamentale

Au § 50, Heidegger écrit :

« La mort est la possibilité de la pure et simple impossibilité du Dasein. »

(Der Tod ist die Möglichkeit der schlechthinnigen Daseinsunmöglichkeit.)

C’est une formule assez difficile, mais essentielle.

La mort est la possibilité que toutes nos possibilités cessent. Elle n’est pas une possibilité parmi d’autres : elle est celle qui met fin à la possibilité même d’exister et d’agir.

Heidegger la caractérise comme :

  • la possibilité la plus propre ;
  • la possibilité absolue, c’est-à-dire sans relation de substitution possible ;
  • la possibilité indépassable. Hyperlexikon+1

3. L’homme fuit pourtant cette conscience

C’est peut-être le point le plus intéressant pour ton interrogation.

Heidegger remarque que nous parlons spontanément de la mort sous la forme impersonnelle :

« On meurt. »

Mais ce « on » permet précisément de ne pas penser à sa propre mort. Les autres meurent, les gens meurent, cela arrive quotidiennement, mais moi, pas maintenant.

Cette manière de parler constitue une forme de fuite devant notre condition mortelle. Heidegger l’analyse au § 51.

4. L’existence authentique

Au § 53, Heidegger développe l’idée de Vorlaufen zum Tode, que l’on traduit par « devancement de la mort ».

Il ne s’agit pas de désirer mourir, ni de vivre dans l’obsession de la mort. Il s’agit de regarder lucidement cette possibilité ultime et de comprendre que personne ne peut l’assumer à notre place.

Cette prise de conscience peut nous arracher à l’existence impersonnelle du « On » et nous conduire à assumer véritablement nos propres possibilités.

Une distinction entre les quatre philosophes

PhilosopheCe qui caractérise l’homme face à la mort
MontaigneIl peut apprendre à mourir et ainsi apprendre à vivre librement.
SchopenhauerIl s’étonne de sa propre existence et découvre sa finitude.
Norbert EliasIl sait qu’il mourra et fait de cette connaissance un problème de vivant.
HeideggerIl existe en permanence dans la possibilité de sa propre mort.

La différence fondamentale, à mon sens, est que Montaigne s’intéresse à la manière de vivre avec la mort, Schopenhauer à la conscience métaphysique qu’elle suscite, Elias à sa dimension sociale et existentielle, tandis que Heidegger en fait une structure constitutive de l’existence humaine.

Et une précision : Heidegger ne définit pas l’homme comme un animal qui sait qu’il va mourir. Son concept de Dasein (être-là) ne se laisse pas réduire à une définition zoologique de l’homme. C’est précisément ce qu’il cherche à dépasser.

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