La sagesse n’est ni impossible, ni inatteignable
Une mauvaise interprétation de Sénèque nous a fait croire que le sage n’existait pas. La sagesse serait un idéal inaccessible, un horizon toujours repoussé, et le sage un phénix parmi les hommes. Semblable à l’Achille poursuivant la tortue, décrit par Zénon, l’aspirant à la sagesse serait condamné à parcourir éternellement la moitié du chemin le séparant du but, sans jamais combler cette distance.
Cette interprétation est fausse, heureusement. Quand on la regarde de près, d’ailleurs, ce n’est pas exactement ce que dit Sénèque. Il affirme simplement que le sage est extrêmement rare. Mais il existe bien en acte. La sagesse n’est pas uniquement une idée ou un modèle. À l’image de nombreuses qualités, elle est une forme de don. Certains sont doués pour les mathématiques, d’autres pour le football, et d’autres enfin, pour la sagesse. Socrate et Platon l’expliquent par la thèse du démon. Le démon n’est pas uniquement ce qui retient de parler. Il est le symbole de ce qui fait le destin d’un homme, ce qui lui donne un lien unique à la transcendance. C’est ainsi, par son démon, son lien à la transcendance et à la divinité, que le sage est naturellement sage. Le démon de Socrate lui fait accoucher les âmes, et ce depuis plus de 2300 ans. Le démon de Mozart lui a inspiré le Requiem. Qu’il vienne réellement de la nature, ou de l’éducation, du père, de la mère ou du caractère, peu importe en réalité. Il définit la personne et c’est là l’essentiel.
Alors, qu’est finalement un sage? Ce n’est pas du tout, en tout cas au début, un vieil homme assis sous un arbre, pauvre et distribuant des paroles plus ou moins éveillées à des disciples plus ou moins émerveillés. Le sage est d’abord un homme juste. À l’image de Salomon, son sens de la justice n’est quasiment jamais pris en défaut. En cela, il se sépare du reste de l’humanité. Le sage n’est pas intellectuellement infaillible, ce qui est impossible. Il ne fait même pas en permanence preuve d’équanimité, de contrôle de ses passions et de ses pulsions. C’est impossible également. Mais, comme il cherche et comprend la justice, il pèse le pour et le contre. Il est capable de remettre en cause toutes ses idées, toutes ses positions, pour toujours les affermir. Il a le courage de la vérité, parce qu’il connaît le prix du mensonge. Et ce prix est toujours l’injustice. L’anglais n’a qu’un seul mot pour exprimer ce que nous disons en deux en français: « right ». You are right signifie à la fois « tu as raison », mais aussi « tu es juste, droit ». L’anglais pose directement l’équivalence entre la rectitude du jugement et celle du caractère. La justice et le raisonnement s’éclairent l’un l’autre.
L’expérience de l’injustice
La manière dont nous réagissons à l’injustice est peut-être la clé de toute notre existence, que ce soit celle du sage ou celle du salaud. Les sages racontent souvent leur expérience de l’injustice. Pour Platon, c’est, nous dit la tradition, la mort de Socrate. Pour Rousseau, c’est le peigne volé. Saint Augustin raconte le vol des poires dans Les Confessions. Sartre raconte le choc des insultes contre son professeur et la trahison du remariage de sa mère. Plus près de nous, Luc Ferry raconte la ruine financière de son père et leur déménagement dans une campagne profonde. Onfray raconte comment ses parents, extrêmement pauvres, l’ont abandonné et chassé de chez eux. Une histoire terrible.

Plusieurs réactions sont possibles face à l’injustice. La plus commune, la plus universelle reste, quoi qu’on en dise, l’acceptation. La première injustice a souvent lieu dans la famille. Se révolter contre, c’est se révolter contre le père violeur, la mère manipulatrice, ou la religion qui exclut l’autre. Il est bien trop difficile pour la plupart d’entre nous de se révolter contre leurs parents. Cela engendre une remise en cause de l’identité même, dont peu de personnes sont capables, et fait encourir un véritable risque pour sa vie, tant nous sommes dépendants des autres. Nous préférons être l’enfant d’un salaud ou d’une salope, que l’enfant de personne. La peur et la lâcheté ont alors déjà gagné. Elles vont se cacher sous les beaux noms de respect, de loyauté, de culte. L’injustice inverse toutes les valeurs et se fait de tout un masque.
La violence est également une réaction possible à la violence reçue dans la famille. Elle est une sous-partie de l’acceptation du mal. Le violent a accepté comme étant le mode de vie principal, la violence qu’il a reçue au sein de la famille. Il la reproduit, jusqu’à donner la mort et se donner la mort. La force physique et l’intelligence du mal deviennent ses seuls systèmes et seuls horizons. Un tel homme est quasiment perdu pour la société, la loi et toute forme de justice. L’autre est un ennemi, parce qu’il est déjà lui-même son ennemi, comme il était l’ennemi de ses parents. Il a intériorisé la haine de ses parents et l’a transformée en haine de soi. Le violent cherche par tous les moyens à contaminer les autres pour prouver que son système est le seul possible. Il est enfermé dans un cercle de violence.
La victimisation est une seconde réaction possible. Elle est de deux sortes. Sincère ou manipulatoire. La victimisation sincère peut devenir un chemin de sagesse. Elle interroge le sens de la vie et de l’injustice de la vie. Il n’y a pas d’expérience plus profonde et plus commune que celle de l’injustice et elle pose réellement question. Celui qui commence par se poser en victime s’interroge sur sa place dans le monde. Il est donc aussi capable, et c’est bien ce que font Saint Augustin et Rousseau, de s’interroger sur lui-même.
Celui, en revanche, qui utilise la victimisation pour chercher la pitié et qui entre dans la concurrence victimaire est un manipulateur. Il est capable de pleurer devant le puissant pour obtenir quelque chose et de vous frapper dès que celui-ci a le dos tourné. Sa duplicité et son hypocrisie est sans nom. On le repère à sa plainte trop bruyante. Les plus grandes douleurs ont la pudeur de la tristesse qui sert la gorge. La souffrance et l’injustice sont partout dans nos vies. Même quand on a subit une injustice très grande, surtout d’ailleurs quand on a subit ce type d’injustice, on sait que passer un certain stade de douleur, il ne sert à rien de tenter de hiérarchiser les maux pour se prétendre plus malheureux qu’un autre. L’empathie fait bien plutôt reconnaître soit la douleur de la souffrance chez celui qui s’en croit exempte, ou la douleur d’une souffrance supérieure à la nôtre dans un malheur encore plus profond, dont on ne peut plus sortir.
Le dernier cas de figure, le plus rare, est la lutte authentique pour la justice. Elle n’est pas exempte non plus, cependant, d’un terrible quiproquo.
Les biais de la raison et de la justice
La sagesse du sage s’appuie sur la morale, mais elle s’appuie également sur la raison. Il en résulte un certain nombre de malentendus, notamment pour le sage. Voici les deux principaux.
Le complexe de Cassandre
La compréhension du mouvement commence souvent par la vision du mal. Sensible à la justice comme la truite à la pollution du fleuve, le sage voit à la fois les situations injustes en vertu des principes non respectés et leurs conséquences néfastes.
La plupart des hommes ne voient ni les principes, ni les conséquences de leurs actes. Le sage voit les deux. Gandhi voyait à la fois le caractère désormais grotesque de la colonisation britannique et le bain de sang inévitable qu’allait entraîner la partition. Il ne le voyait pas uniquement comme la cause nécessaire du retrait mal fait des Anglais. Le statut quo était impossible. Il le voyait aussi dans les contradictions religieuses de l’hindouisme et de son système de castes, qui rejette une grande partie de la population, dans l’Islam, qui avait accueilli une partie des intouchables, et dans les sikhs, cette religion très militarisée qui pouvait se laisser déborder par sa propre force. L’occupant anglais honni était aussi celui qui permettait d’éviter les guerres religieuses. Rien ne put arrêter les massacres et la guerre. Il n’y avait aucune partition parfaite possible.

Le sage peut voir le drame, le crier de toutes ses forces, il sera traité de Cassandre. Les hommes veulent tout, tout sauf une chose, se remettre en cause. Ils croient toujours qu’ils vont sortir gagnants des situations. L’inégalité, la passion de dominer, la concurrence et non pas la coopération, est leur mode de vie et d’action. Ils sont incapables, sans guide, d’envisager une coopération pacifique qui pourrait bien être difficile à mettre en œuvre, mais bénéficierait à tous.
Le biais de Cassandre consiste à croire qu’il suffit de montrer aux hommes les conséquences terribles et absurdes de leurs actes pour les arrêter et les rendre justes. L’équilibre de la guerre froide est un équilibre de la terreur, savamment organisé autour de la destruction mutuelle garantie.
Le biais de sagesse
Le second obstacle est de croire que l’on peut changer quelque chose par la seule puissance de la sagesse. Le sage s’imagine, parce que son activité est rationnelle, de simple bon sens, ou parce qu’elle s’appuie sur des principes moraux, qu’elle est à la portée de tous et que tout le monde désire la sagesse. Mais c’est une erreur. Pire, c’est un biais cognitif. La plupart de l’humanité utilise son intelligence pour elle-même, parfois pour sa famille et sa communauté, et encore. Mais elle a renoncé à défendre le bien de l’humanité depuis longtemps. Elle n’est pas capable d’une vision universelle des choses.
La plupart ne fonctionnent qu’en termes de pouvoir, de puissance, de passions, d’accès aux ressources et de satisfaction des pulsions naturelles. C’est le cas de tous les discours politiques des partis. Ils défendent soit les forts, soit les faibles, mais sans jamais sortir de ce logiciel de division, assez absurde.
Expliquer à une personne son erreur est un exercice périlleux. Expliquer à une personne son erreur morale relève presque de l’impossible. Les raisons qui ont poussé une personne a accepter l’injustice sont souvent incrustées dans l’image qu’elle a d’elle-même. Lui montrer son âme dans un miroir, surtout quand celle-ci n’est pas reluisante, ne fait la plupart du temps que déclencher une autre forme de colère, entre méchanceté, agressivité et attaque.
Rien, peut-être, ne montre aussi clairement la folie des hommes que la division des religions humaines. Ce qui devrait par excellence réunir les hommes, l’idée de transcendance, d’un créateur commun, d’une source commune, l’interrogation sur la création, le sens de la vie et le destin de l’homme, est la plus absurde source de guerre et de conflit. A chaque fois, c’est la même erreur. Chacun croit posséder le vrai rapport à l’universel, et cela alors même que la religion particulière en question exclut une partie de l’humanité, les goys, les mécréants, ceux qui n’ont pas connu Jésus, etc. La contradiction entre l’universel et l’égoïsme est historiquement l’une des pires de toutes.
Le lien entre la raison et la justice est pourtant assez clair. Toute violation de la loi morale, du respect qui est dû à chaque homme par chaque homme, est une erreur et elle aura des conséquences négatives. Dans la grande majorité des cas les conséquences sont inévitables, même s’il peut y avoir un certain brouillard sur la durée qu’il faut pour qu’elles arrivent et sur la forme que prendra la réponse. Ce sont bien des objections que l’on fait aux « Cassandre » Cela ne change en rien le diagnostic. Ces objections sont en général le signe d’une corruption intellectuelle. Elles font partie des éléments de défense des malhonnêtes. Mais elles ont ceci de particulier qu’elles sont des pièges pour le sage rationnel. Il est vrai également que le lien positif, entre un comportement correct et une récompense immanente, ici-bas, est encore plus indémontrable.
Tristesse et colère du sage
Le sage, confronté à l’injustice du monde, ne va certainement pas aimer le destin, comme le préconise Nietzsche, ce modèle de fausse sagesse. Le juste ne peut en rien aimer le bruit et la fureur du monde, lui qui aspire tout au contraire à la justice et à la joie. Notre rapport au monde navigue entre amour et haine, mais plus sûrement entre indignation et consternation devant l’injustice, le manque de respect mutuel des hommes entre eux, le manque de morale et de réalisme.
Le sage peut avoir, au contraire de l’image que l’on en a communément d’une personne toujours sereine quelle que soit la tempête, la sagesse mélancolique. Il peut sombrer dans le désespoir et la dépression. Que lui apporte sa sagesse, si ce n’est du conflit et des ennuis? A quoi sert de voir la tragédie si cela ne permet jamais de l’éviter? Plus il est sage, plus il s’éloigne du monde. Plus il est sage, plus les autres, dans leur incroyable inversion des valeurs, vont le traiter de lâche et de raté. Alors qu’ils sont les lâches et que le fait de réussir ou rater est complètement relatif à un système de valeurs qui n’est pas celui du sage. Tous incapables du raisonnement le plus basique, ils haïssent la raison, incapables d’accepter l’erreur et l’humilité de la remise en cause.
Le sage passe ainsi son temps à regarder le désolant spectacle du monde. Les rares personnes sensées qu’il rencontre ne suffisent pas à faire la différence. Il suffit d’ailleurs souvent de les mettre dans un groupe pour que leur comportement change complètement. Le sage est seul, face au monde et face aux autres. Ce qui est grand est rare, écrit Spinoza pour se consoler.
Il peut alors sombrer dans l’insatisfaction et la revendication. Il sombre dans la complainte contre la méchanceté du monde. Il devient cynique et la victime de sa propre sagesse. Spinoza nous a mis en garde. Il ne faut ni rire, ni pleurer, mais comprendre. Ce jugement n’est cependant pas encore suffisant. Il cache une autre vérité, une autre condition. Ce que doit faire le sage, c’est s’accepter comme sage, avec toute la solitude que cela suppose.

Sénèque, encore lui, nous explique que le sage ne se met jamais en colère. Aristote et Platon nous expliquent à l’inverse qu’il existe une colère juste. La colère juste est la réaction à l’injustice. Pourtant nous voyons souvent que cette colère n’est pas acceptée socialement, principalement quand elle est individuelle, de personne à personne, ou dans une hiérarchie sociale professionnelle. Elle est le plus souvent, voire tout le temps, interprétée comme un caprice, soit que les interlocuteurs ne voient réellement pas le juste, soit qu’ils acceptent et revendiquent leur injustice pour telle ou telle raison. La colère juste est extrêmement mal vue. On attaque alors la forme pour ne pas avoir à répondre sur le fond.
La parole du sage
Expliquer à une personne son erreur est un exercice périlleux. Expliquer à une personne son erreur morale relève presque de l’impossible. Les raisons qui ont poussé une personne a accepter l’injustice sont souvent incrustées dans l’image et l’identité qu’elle a d’elle-même. Lui montrer son âme dans un miroir, surtout quand celle-ci n’est pas reluisante, ne fait la plupart du temps que déclencher une autre forme de colère, entre méchanceté, agressivité et attaque. Cela renforce l’injustice et ne la guérit pas.
Les grands sages de l’humanité ont tiré de ce problème de la communication de la justice, l’essentiel de la grandeur de leur doctrine. La méthode socratique d’accouchement des âmes, la doctrine de l’amour de Jésus, ou encore la doctrine et la pratique de la non-violence chez Gandhi, sont toutes les trois des manières de communiquer la sagesse sans heurter de front ou trop brutalement, le narcissisme des interlocuteurs. Aucun de ces très grands sages n’a cherché à imposer directement et rationnellement la justice. Ils savaient que c’est impossible et aurait mis leur vie en danger encore plus qu’elle ne l’était déjà. C’est sans doute l’un des grands secrets de la sagesse.
Parmi les plus belles et les plus puissantes théories humaines ont été créées finalement uniquement pour ne pas mettre les méchants directement en face de leurs responsabilités, mais pour les accompagner vers un chemin de moralité. La docte ignorance de Socrate est une technique de prudence. Socrate a bien une doctrine positive, celle des Idées et de l’immortalité de l’âme. Il en résulte que les âmes des hommes, pour avoir toutes vu les idées de manières différentes, n’ont pas toutes le même rapport à la justice. La puissance de la justice chez une personne dépend de la qualité de son âme et toutes les âmes ne sont pas identiques. Socrate, d’ailleurs, ne donne pas de définition du contenu des Idées. La connaissance que nous en avons est essentiellement intuitive, directe. Il laisse ses interlocuteurs chercher une définition.
La non-violence, l’appel à l’amour, la maïeutique, ont tous des buts et des publics différents. La non-violence fonctionnait parfaitement pour lutter contre un colonisateur. Elle ne fonctionnera plus dans un pays « normal », ou plutôt elle fonctionne tellement bien qu’on ne la voit plus comme une exception, mais comme la norme. Les mouvements qui prônent, quant à eux, la violence, l’extrême gauche, le fascisme et le nazisme, sont reconnus comme étant des extrêmes. Mais l’extrême centre, pour ainsi dire, n’a jamais le droit de passer par la violence, fut-ce la violence de la juste de la colère.
La loi est un système imparfait qui n’a pas pour but d’imposer la justice à tous. Une justice dont nous n’avons pas la recette magique. La loi va encadrer la possibilité de vivre ensemble des citoyens, ou sujets, d’un même pays. Mais nous le voyons tous les jours, la justice n’est pas juste. Elle est un minimum très insuffisant pour nous faire vivre dans une société morale. Le corollaire de ce triste constat est celui de Montesquieu: le pouvoir corrompt, et plus on est puissant, plus on peut être corrompu. Le faible croit que la justice va l’aider et il est en général prêt à la respecter. Le fort, surtout le riche, a plus de moyens à consacrer à son injustice. Il va payer pour noyer la justice dans ses procédures. Le sage devra faire bien attention aux environnements et aux personnes avec lesquelles il va s’engager. Ce sera d’autant plus difficile que la sagesse est un destin très solitaire. Tous les sages n’ont pas la force de devenir des Socrate ou des Gandhi.
Malgré toutes leurs forces, leurs grandeurs et leurs méthodes, Socrate, Jésus et Gandhi sont tous morts de leur art. Malgré toutes leurs précautions, ils n’ont pas survécu à la haine et à la jalousie que déclenche la sagesse chez les injustes. Le silence, la prudence, offrir une voie positive de coopération, sont les chemins que le sage va privilégier dans sa vie quotidienne. Parfois, malheureusement, il faut aussi se battre, en restant dans la doctrine de la guerre défensive.
Le sage doit trouver dans l’acceptation de son destin de sage, qui fait de lui un homme à part, un homme éclairé par la justice, assez de force pour ne pas se laisser aller à la colère juste, qui reste tout de même une émotion forte, négative, et qui n’a de toute manière que très peu, voire pas d’impact sur ses interlocuteurs. Il y a là un grand travail de retenue à accomplir pour trouver la force d’apporter une réponse constructive à l’injustice. Socrate était retenu par son démon. Gandhi pouvait chercher pendant des jours le meilleur moyen d’action. C’est dans le silence et l’étude que le sage trouve les moyens de gérer l’injustice et de la renverser en justice.
S’assumer comme sage, dans la solitude de la sagesse
Le sage doit accepter que les autres personnes sont injustes, et qu’il est lui, sage, différent des autres dans sa sagesse. Il n’y a pas d’égalité dans le rapport à la justice. En termes socratiques, nous pouvons dire que l’âme du sage a contemplé la justice beaucoup plus que celle des autres hommes. Ce point est absolument crucial pour la santé du sage. S’il n’y avait en effet pas de différence entre la vision de la justice du sage et celle des autres, le sage passerait sa vie dans la colère!
Le plus grand obstacle du sage est de ne pas comprendre la place exceptionnelle de la sagesse. C’est sur ce point que l’Oracle est décisif pour Socrate. L’oracle souligne, et Platon le fait dès que possible dans les dialogues, le caractère inouï, singulier, tout à fait différent, de Socrate. La sanction du don par l’Oracle empêche tous les autres de contester à Socrate sa singularité de sage. C’est un bouclier. Son démon et sa sagesse en font un homme divin à nul autre pareil. Il ne s’agit cependant pas d’en tirer une gloire égocentrique. Il s’agit au contraire d’accepter son destin. L’oracle libère Socrate du poids d’avoir quoi que ce soit à prouver aux autres et contribue à l’ouverture de sa carrière sociale et politique de sage. L’oracle fait ce que la société athénienne démocratique refusera de faire, elle justifie Socrate. C’est sans doute lui, en faisant de Socrate un homme divin, qui empêche Athènes de condamner Socrate bien plus tôt. Socrate aurait-il survécu sans la protection symbolique de Delphes? Rien n’est moins sûr. De Gaulle, Gandhi, Churchill, furent également détestés et peut-être bien plus que ne le furent Staline et Mao, qui étaient craints. La grandeur entraîne la jalousie des lâches, quand la force les domine par la peur. Mais l’Oracle ne sanctifie pas que Socrate. Il sanctifie tous les hommes, ou plutôt chaque homme, venant le voir. Il affirme, même si son oracle est incompréhensible, que chacun d’entre nous a un lien personnel et individuel à la divinité. Il affirme ou réaffirme le caractère sacré de toute vie humaine individuelle. Dans le cadre de la démocratie directe athénienne, c’est aussi une protection contre la fureur de la foule et la tyrannie toujours possible de la majorité.

En plus de l’Oracle et de son démon, Socrate trouve aussi le courage de sa sagesse dans deux points majeurs de sa philosophie. Le premier est cette sentence qu’il répète sans cesse, à savoir « qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre ». On peut s’interroger longuement sur le pourquoi de cette devise, qui n’apparaît pas dans un système de justice mais en éclaire un point particulier. En toute logique, en effet, il faudrait d’abord définir la justice, puis le préjudice que l’on commet envers soi-même quand on est injuste, et enfin seulement, pire des cas, expliquer pourquoi il vaut mieux subir l’injustice que la commettre. Une seconde interprétation de cette devise est son opposition à la doctrine inverse des sophistes, qui préfèrent détenir et utiliser la force avant de la subir, et notamment pour se prémunir de la violence totalitaire et égalitariste du vote démocratique, notamment par leur force de persuasion.
Mais il y a encore une autre manière de comprendre cette sentence. C’est celle du sage qui se félicite de savoir rester juste en toutes circonstances, quelles que soient les horreurs petites ou grandes qu’il voit autour de lui, ou doit subir toute la journée. Celui qui subit, en effet, reste juste. Et maintenir autant que possible son rapport à la justice est plus important que tout le reste. Il en va ainsi du narcissisme du sage, qui se construit dans son rapport à l’Idée et son respect du principe. Non, dans une soi-disant supériorité de pouvoir par rapport aux autres.
Philosopher, c’est apprendre à mourir.
C’est en s’acceptant comme sage que le sage finira la conquête du calme et de la sérénité des passions relatives à la justice, c’est-à-dire des passions sociales. La sagesse, qui cherche partout l’absolu, le général, le bien, la justice, etc, est une exception du caractère. Même parmi les plus religieux, ou les plus grands penseurs, la véritable sagesse est extrêmement rare. La plupart se croient sages alors qu’ils ne le sont pas. Certains le sont et en souffrent, ne l’étant pas assez. Quelques-uns, enfin, l’assument, avec la force et la faiblesse que cela entraîne nécessairement. Mais ils trouvent dans la puissance du respect de la justice, la force intérieure permettant de conquérir la sérénité, même face à la pire des injustices. Heureux et béni des dieux est celui qui voit la sagesse et ne sombre pas dans l’injustice. Il possède une chance insigne qui le met définitivement à part et au-dessus du reste des hommes. Le sage accepte cette supériorité morale et surtout, il accepte de voir pour ce qu’elle est, à savoir un grand malheur, l’infériorité de tous ceux qui sont plongés dans l’injustice. Accepter cette différence est la seule manière de ne pas sombrer dans la folie en contemplant le spectacle de l’horreur du monde. « La paix est le rêve du sage, la guerre est l’histoire de l’humanité », rappelle Kant en introduction de La Paix perpétuelle. Le sage est seul face au monde et doit trouver dans sa sagesse la force qu’il ne peut trouver nulle part ailleurs.
Quand une personne accepte son être soi individuel, la différence spécifique qui fait son essence, elle accepte par là même de mourir à tout le reste. Elle se détache du monde pour obéir à son dieu ou son démon. Elle trouve le sens de sa vie dans son lien individuel à la transcendance, dans le fait de cultiver ce lien. La réalité perd de sa splendeur et de ses enjeux. Le but est de suivre son propre démon. La vie en dehors n’est alors plus que la tragi-comédie du mouvement perpétuel, de l’invention et de la destruction, de la joie et de la haine, des divisions tout à la fois absurdes et nécessaires.
Ces considérations donnent la méthode pour se délivrer de toutes les émotions liées à l’injustice et rester sur chemin juste. La seconde partie de l’âme, le thymos (irascibilité, ardeur), ou au moins une partie du thymos, peut-être entièrement disciplinée par cette médiation, cet enchaînement de raisons et leur patiente mise en acte. Il reste à discipliner la troisième âme, l’âme appétitive, celle de la nourriture et de la sexualité, celle de l’intempérance. Il faut continuer la recherche sur ce point. La difficulté principale est l’éloignement de la puissance du raisonnement, ce qui rend difficile la maîtrise de ce cheval fougueux.
