J’ai récemment rejoint l’équipe administrative d’une grande société cotée. Je n’ai pas tenu plus de deux semaines. Ce que j’y ai vu m’a à la fois consterné et éclairé.
La fonction publique du privé
Les grandes entreprises ont toute une administration, dont le but est de satisfaire aux 1001 normes internes et externes. Droit, informatique, finance, ressources humaines, achats… ces fonctions sont bien connues. Ce que j’avais oublié, en revanche, est cette loi, selon laquelle plus l’entreprise est grande, et plus ces équipes sont déconnectées de l’activité marchande. Il ne s’agit plus de faire progresser l’entreprise ou de gagner de nouveaux marchés. Il s’agit uniquement de respecter et de faire respecter les lois, les règles et les règlements. Mais pas n’importe comment. Et c’est là que le bas blesse. Il s’agit de ne jamais prendre le moindre risque, de ne jamais être en tort. D’avoir toujours raison, mais surtout sans jamais rien faire soi-même.
C’est la caricature, la version chimiquement pure du travail administratif. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela n’existe pas uniquement dans l’administration publique, mais bien partout où il y a de l’administration. Dans le privé, ces départements sont d’ailleurs bien aidés par l’inflation continue des normes, qui leur donne toujours plus de place et de pouvoir, qui entrave toujours plus l’action marchande réelle. Cette stratégie du public contre le privé est ouverte et assumée.
Un système où la haine le dispute à la lâcheté
Tout le monde se battant pour ne jamais se tromper, tout le monde se bat en fait pour ne jamais travailler. Moins on en fait, moins l’on se trompe. La moindre question posée est une preuve de la bêtise de son auteur. Le questionné, de toute manière, n’a jamais la réponse et va diluer au maximum pour ne jamais s’exposer à quoique ce soit. La plus petite initiative personnelle est la marque de l’infâmie individualisme. Agir, c’est se mettre une cible dans le dos, se désigner soi-même comme bouc-émissaire. D’où tout cela peut-il bien venir?
Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, relayés par certains des directeurs les plus haut placés, les discours de LFI! En pleine crise des lycées, mon directeur, diplômé d’une grande école de commerce parisienne, n’a pas hésité à soutenir que tout était de la faute de la police et de sa violence. Même dans ce type d’environnement, où les employés suivent le cours de bourse de leur entreprise pour savoir ce que vont donner leurs différents plans d’intéressement, le réel ne semble pas pénétrer. Les 8000 comparutions en justice, les 900 policiers et 120 personnes de l’éducation nationale agressées, les dizaines de millions d’euros de dégâts n’existent pas. On pourrait attendre ce type d’argument dans une administration centrale. Mais dans une banque?
Je tente de discuter avec une autre personne qui m’explique que les élèves ont toujours plus d’heures de cours. Je lui explique que les données statistiques montrent que globalement on est passé d’environ 33h par semaine à 30h par semaine, qu’il n’y a pas cours le mercredi après-midi et dans de nombreux établissements pas le samedi. Cette personne refuse de l’entendre et me lâche tout en blanc: « c’est mon ressenti, c’est ma perception, tu n’as pas le droit de la remettre en cause ». Je pense au Sophiste et à Platon qui déclare consterné « si tout est relatif, il n’y a plus de logos, il n’y a plus de discours partagé ». Mon interlocuteur n’en démord pas. Comparé à son ressenti, valeur universelle de lui à lui, et malgré toutes mes explications pour arrondir les choses, je suis pour lui, rien moins qu’un menteur. Il a « sa » vérité et elle se saurait être discutée. Il ne le dira pas, mais la suite est évidente, je suis pour lui un menteur au service du « pouvoir » et des riches. Lui qui est sans doute plus riche et plus protégé que moi et que la plupart de la population.
Qu’est-ce qui peut bien motiver toutes ces personnes ? Elles ne risquent quasiment rien, ont des emplois bien rémunérés et stables, dans une société prestigieuse. La plupart sont formés, diplômés, parfois des meilleures institutions. Et pourtant.
Ce qui m’a le plus frappé, c’est tout simplement leur méchanceté. Une méchanceté institutionnalisée, organisée, reconnue, systématique. Valorisée. Dès qu’une personne quitte une réunion, c’est un con et un incapable. Il n’a qu’à se débrouiller. La maxime de Hobbes, selon laquelle celui qui n’est pas dans la réunion est toujours le dindon de la farce, est confirmée par les faits. C’est évidemment d’autant plus vrai et fort que cette personne, support de toutes les haines, n’est ni un administratif, ni un grand patron de l’organisation.
Toute question posée est une preuve de bêtise. Le système est fait pour que vous vous trompiez. L’organisation du travail suit un découpage absurde qui empêche quiconque d’avoir toutes les informations, quiconque, sauf les directeurs de département, qui communiquent à part, en dehors des équipes. Vous êtes en permanence le rat dans un labyrinthe. Dos au mur, prêt à recevoir les balles. Ces personnes sont aussi, fait notable, totalement obsédées par les questions de pouvoir. L’idée même de collaboration bienveillante et de travail en commun leur est totalement étrangère. Le pouvoir sert à pousser la faute et la responsabilité chez ceux qui n’en n’ont pas. À créer des boucs émissaires pour toutes les situations. Certains postes ne sont recrutés que pour cette mission. Être celui qui va faire, donc se tromper et que l’on pourra utiliser comme paratonnerre. Dans ce monde, le pouvoir et la responsabilité sont totalement séparés. Être puissant, c’est non seulement n’être responsable de rien, mais aussi avoir le pouvoir d’éloigner de soi toute responsabilité, pour préserver son poste et sa possibilité de pouvoir continuer à monter dans cette hiérarchie du vide. Cette dissociation du pouvoir et de la responsabilité est consternante. Elle transforme tous les subalternes en cible et fusible. Le lecteur ne s’étonnera sans doute pas si nous lui apprenons qu’une partie de ces personnes est malade, de cancer, de stress, de colère. Les autres ne survivent que par le plaisir mauvais de
Étrangement également, toutes ces personnes sont incroyablement légalistes. La responsable juridique est d’ailleurs la chef, légale ou réelle, de tout ce petit monde. Mais le droit ne leur sert pas à construire. Il est, bien au contraire, un outil pour asservir l’autre. Pas du tout un outil d’organisation de la liberté contractuelle ou d’organisation des responsabilités. Il est le support de la hiérarchie des pouvoirs. Le juriste est comme l’ingénieur. La Russie ou l’Iran ont des ingénieurs pour fabriquer des missiles. Elles ont aussi des tribunaux. Ce qu’elles n’ont pas, ce sont des principes moraux humanistes, le respect de l’autre, la bienveillance et l’envie de coconstruire.
Comment survivre dans cet environnement?
Même au sein des grandes entreprises, on marche sur la tête. Le sage doit, là encore, apprendre à se défendre face à ce langage et cette organisation de la haine administrative. Tout est piégé. Tous les responsables savent déjà tout. Vous êtes un acteur dans une pièce dont on ne vous a pas distribué le manuscrit. Ils veulent le discours, mais certainement pas la vérité.
Comme le dit Terence dans l’Adrienne, « Obsequium amicos, veritas odium parit », « La complaisance fait des amis, la vérité engendre la haine ». La tradition a retenu de manière plus synthétique « Veritas odium parit ». Ils sont le peuple que dénoncent Thrasymaque au début de la République, Tocqueville quand il annonce les dangers de la tyrannie de la majorité, et Nietzsche quand il oppose les forts et les faibles (mais en commettant pas mal d’erreurs). C’est le peuple de l’inversion des valeurs, celui où l’homme est un loup pour l’homme, où le but du jeux est d’agresser et de dominer en se faisant passer pour une belle âme. Des cannibales qui vivent de dévorer les autres, symboliquement, mais aussi réellement. La vérité montrerait immédiatement qu’ils ne font pas leur travail correctement et ne sont pas légitimes. Ils n’en veulent surtout pas et feront tout pour l’étouffer, c’est-à-dire pour ruiner la réputation, l’avancement, la carrière de celui qui dira quoi que ce soit. Jusqu’à la dépression, le harcèlement, la démission ou le licenciement. Pour ceux qui voudraient tenter de survivre en gardant leur âme, voilà quelques principes d’action pour tenter de survivre dans un envionnement malveillant:
- Il ne faudra pas discuter avec eux et si possible ne jamais leur écrire. Si tu ne peux pas faire autrement, tu feras un email en mettant d’autres personnes en copie et en détaillant des questions précises, toujours formulée de manière neutre.
- Il ne faut pas leur parler en one to one. D’une manière ou d’une autre, cela finira en une accusation invérifiable contre toi.
- Devant eux, tu ne travailleras pas. Il n’est pas question de montrer une potentielle faiblesse.
- Avec eux, tu ne travailleras pas. La collaboration n’existe pas. Ce n’est pas la peine d’en attendre.
- Tu ne les tiendras pas informé. Ils ne le feront pas pour toi, et toute information est pour eux une arme qu’ils sauront retourner contre toi.
- Tu ne leur demanderas jamais d’aide.
- Tu ne diras rien en réunion. Tout ce que tu diras sera retenu contre toi.
- Aussi éloigné que possible tu te tiendras. Contrairement aux mafieux dans le Parrain, l’idéal est vraiment de ne jamais avoir à faire à eux.
- Tu feras bien attention à tous ceux qui te diront d’aller leur parler pour leur poser des questions. C’est un piège. Ils t’envoient faire ce qu’ils n’ont pas faits eux-mêmes. Ils ne sont là que pour nourrir le Moloch et t’envoyer au sacrifice à leur place.
- Ils cachent leur méchanceté derrière un masque de gentillesse. Tu ne leur feras pas crédit d’honnêteté.
- Tu n’essaieras pas de les convaincre. On ne transforme pas un lâche en une personne courageuse.
- Tu prendras soin de bien comprendre comment te déresponsabiliser de tout ce qui pourrait être ton périmètre de travail, pour réduire les risques critiquess, et donc de critique, au plus strict minimum.
- Tu ne travailleras pas avec les collègues qui ne répondent pas aux questions.
- Tu trouveras des responsables pour tout. Mais si tu as encore un peu de dignité, tu t’abstiendras de les critiquer avec la meute. Mais la technique du bouc-émissaire est puissante, et même à ne rien dire, sans même parler de défendre les faibles, tu finiras par te faire mal voir.
- Tu ne défendras jamais personne, ce serait remettre en cause la chaîne alimentaire symbolique du système.
- Tous ceux qui répondent à une question suffisamment claire par une autre question ne veulent pas avancer. Vous ne vous y piquerez plus.
- Ils attaquent aussi la position: qui êtes-vous pour parler ainsi? Vous pourrez leur rendre la pareil, qui sont-ils pour vous critiquer? Mais ce serait une insulte et vu comme une agression.
Mais le plus sage reste de fuir ce type d’environnement complètement toxique. C’est parfois un véritable malheur que de devoir travailler pour les autres pour gagner sa vie.
La démocratie et la haine
Dans notre dernier article, nous mettions en évidence le fait troublant de l’organisation de la haine en démocratie. Chaque défense d’une cause devient le prétexte de la haine du camp opposé. C’est particulièrement vrai pour les extrêmes. Mais c’est aussi un travers de tout discours. Défendre une thèse finit toujours par donner une forme de permission à détester la thèse inverse.
Nous avons retrouvé la même haine dans cette équipe. Nous sommes certainement d’une naïveté confondante pour n’avoir jamais remarqué jusqu’ici le poids de la haine dans le monde. Nous la pensions une exception. Ce peuple servile des administrations, nous a rappelé à la réalité, heureux de servir sans responsabilité et toujours prêt à ressentir une joie mauvaise quand il entend parler d’une personne ayant pris des risques et n’ayant pas connu le succès. C’est au fond un peuple de lâches. La peur nourrit la lâcheté et la lâcheté alimente la haine. Seule compte ici la conformité. La malveillance règne en maître.
Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais compris les critiques citées plus haut, de Platon contre le peuple et la démocratie, de Tocqueville ou encore de Nietzsche contre les faibles. (Il faut dire que Nietzsche ne s’aide pas beaucoup en assimilant les faibles aux juifs et aux prêtres, ce qui n’a aucun sens). La critique que présente Platon au début de La République est de loin la plus puissante. Les faibles unis pour former le peuple écrasent les forts. Les forts ne peuvent littéralement plus rien faire. Ils sont soumis à la tyrannie de la majorité. Ce dispositif était effectif, clair, transparent dans l’Athènes antique. Nous avons, et moi le premier, tendance à lire ce texte en pensant au nazisme et au fascisme, et à voir la force comme une certaine idée du totalitarisme. Mais nous raisonnons par rapport à notre histoire et à nos institutions démocratiques, qui reposent sur un libéralisme des droits individuels inconnus au temps de Platon, et en chariant des interprétations marxistes et nietzschéennes de la force et de la faiblesse, qui troublent la lecture directe du texte. Nous inversons la charge du texte.
Une autre manière de lire la dénonciation des travers de la démocratie que présente Platon, est de considérer l’envers des vertus que Socrate met en avant un peu plus tard dans le texte. Socrate défend les vertus cardinales, courage, justice, prudence et tempérance. À l’envers, les valeurs combattues, ou les vices dénoncés, sont la lâcheté, l’injustice, le mensonge, et l’intempérance. Si nous les comprenons maintenant de manière politique, leur signification est encore plus claire. Ce ne sont plus des vices personnels qui sont dénoncés, mais bien des vices sociaux. Le dispositif de Socrate, qui consiste à ramener l’analyse de l’État à l’analyse d’une seule personne, est aussi un artifice qui permet de ne pas critiquer directement la société et de ramener chacun à sa morale et à sa responsabilité personnelle.
L’intempérance est la violence et la soif de violence du peuple. Celle qu’il cache derrière l’égalité. Celle qui mène à la mort de Socrate et qui nous prédispose à toujours attaquer le plus faible. L’injustice est la tyrannie de la majorité, qui remplace la morale et le respect de l’autre. Socrate a échoué à correctement définir la morale et à l’opposer au droit. Il est resté au niveau de la vertu et de l’excellence individuelle. Il a cherché la solution dans l’éducation ou la nature de chacun. Il l’a cherché également dans la compétence et le savoir technique. Mais ce n’est pas suffisant pour en faire un principe opposable. Il faudra attendre Kant pour avoir un vrai principe moral. Il était pourtant bien sous ses yeux, au fondement du pacte social décrit dans le Criton. La tension perpétuelle vers le bien, la vertu, l’excellence, l’a peut-être empêcher d’aborder la morale autrement que par l’Ethique. C’est cette tournure d’esprit qui nous rend parfois la compréhension des dialogues si difficiles. La lâcheté au contraire du courage, nous fait accepter la défaite face à l’ennemi. Socrate et Alcibiade en sont bien incapables. Ils préfèrent la mort. Et la Cité les mettra à mort pour cela, pour lui avaoir montrer sa propre lâcheté en prouvant leur courage. Mort symbolique pour Alcibiade, réelle pour Socrate.
Tous les travers reposent en défintives sur la peur de la vie. La peur même à la lâcheté, qui est l’envers de la prudence. La lâcheté mène à la haine, à la méchanceté, et qui est l’opposée du courage et surtout de la bienveillance. La prudence cherche à éviter les coups tout en continuant à oeuvrer pour le bien. La lâcheté s’accomode parfaitement de l’esclavage. Partout où le peuple et les conventions sociales dénoncent la colère, ils cherchent avant tout à conserver le monopole de la jalousie sournoise qu’ils instillent et refusent toute colère juste qui les obligeraient à regarder leur propre lâcheté, leur propre vacuité nihiliste en face. Ce n’est pas la colère qu’ils détestent, c’est le courage de la colère juste.
Peut-on vivre sans haine?
Empédocle place au principe de l’organisation physique de l’univers, non pas des forces, mais des sentiments, des émotions opposées, l’amour et la haine. L’amour rapproche, la haine sépare. L’attraction et la répulsion gouvernent le monde. Platon est bien plus sceptique sur l’amour, qui est pour lui un délire dicté par la nature, dont le but est sûrement la reproduction. Aristote et Platon vont tous les deux défendre une idée de l’Amitié, la philia, que l’on peut traduire par concorde sociale. Ils sont tous les deux également assez horrifiés par la pédérastie inscrite dans les moeurs de la société athénienne. Le but de la Cité est le bonheur en commun. Aristote consacre deux chapitres de l’Ethique à Nicomaque à ce sujet, ce qui en fait en termes de pages, le plus important.
Mais revennon un instant à la réponse de Socrate à ce problème politique. Elle n’est pas parfaite et loin s’en faut. Il préconise une organisation de la société fondée sur les qualités d’âme de chacun. Au premier abord, la thèse est séduisante. Il divise les âmes en or, argent et bronze et fer. Mais ce faisant, il ne se rend pas assez compte qu’il ne fait que substituer une tyrannie à une autre. C’est là que la critique de Popper, qui dénonce le caractère fermé, héréditaire, ultra-hiérarchisé et essentialiste de la République de Platon fait mouche. Le texte de Popper est très mal écrit et ses idées compliquées à suivre. Il suffit cependant de ne garder cette idée de société « ouverte », par opposition à la société totalitaire et « fermée ». En distinguant trois ou quatre catégories d’âmes, et même s’il insiste sur le fait que l’on peut, parfois, passer d’une catégorie à l’autre, Socrate a complètement verrouillé sa société. S’il impose bien des épreuves et des tests pour distinguer les âmes, le naturel philosophe, le courage physique et autre, la dérive potentiel de son régime est une nouvelle tragédie. La République dégénère dans un système de castes, ni plus ni moins. Le racisme social qui en découle inévitablement est l’angle mort de son raisonnement. Le système hindou, qui en est la meilleure traduction concrète, le montre dans toute la clarté nécessaire. Les brahmanes se croient vraiment ontologiquement meilleurs que les intouchables. Leurs âmes se sont réincarnés dans la classe la plus haute, ce qui est une preuve suffisante de tout. Socrate ne défend jamais explicitement cette thèse, qui heurte trop d’aspects de sa doctrine. Mais les éléments sont là. Dans un système de caste et de classe, où les hommes ne sont plus à égalité, mais ontologiquement différents, les différentes classes sociales sont programmées pour se haïr les unes les autres. L’ordre et le bien ne peuvent pas fonder l’inégalité. (Il y a d’ailleurs une contradiction profonde dans le jugement des âmes. Si l’âme a été mauvaise, ce n’est pas en lui imposant une vie encore plus difficile que l’on va la rendre meilleure. Ce serait ajouter de la difficulté à la difficulté. Il est tout à fait possible de concevoir le jugement des morts exactement dans l’autre sens. Une âme de tyran devrait se réincarner en âme de philosophe pour être purifiée).
Démocratie, Aristocratie, République.
La démocratie dégénère en la tyrannie absurde d’une majorité guidée par la lâcheté et incapable de supporter le courage des autres. Un Périclès fut possible, mais pas un Alcibiade. Tous les autres ont fini condamnés à mort. Le gouvernement d’un seul est toujours une dictature, qu’on l’appelle tyrannie, illibéralisme,monarchie ou autrement. Reste le gouvernement d’un petit nombre, ni trop grand, ni trop petit. C’est l’aristocratie. Qu’elle soit héréditaire et nous tombons dans le système des castes, et dans un régime finalement très proche de la monarchie héréditaire. Trop large, c’est le retour de la démocratie. Il faut donc une aristocratie qui soit en permanence renouvelée. Comment la choisir, comment la tenir en respect, quel pouvoir lui donner? Comment les renouveler sans perdre de qualité? C’était le rôle de la République que de prendre le meilleur de toutes les autres formes. Mais elle a oublié de lutter contre les dérives du peuple.
L’équation politique semble, en fait, insoluble. Ce n’est pas la peine d’aller y chercher un idéal. Dès La République, Platon inaugure l’une des toutes premières lois de science politique de l’histoire. Chaque régime est condamné à se défaire et à se transformer dans une autre forme, qui est elle-même condamnée à dégénérer: timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie Mêmes les lois n’y peuvent rien. Le mouvement des passions, du temps, de la nature humaine est ainsi fait. Même les religions meurent.
Nous vivons aujourd’hui l’échec d’une manière de vivre la Vème République de de Gaulle. Nous ne pouvons pas lui imputer directement l’échec de notre époque et du monde après lui. Il a fait, comme tout homme, ce qu’il a pu. Et ce fut beaucoup. Mais il a aussi commis des erreurs qui nous paraissent aujourd’hui impardonnables. Il a cru, malgré toute sa haine pour le régime des partis, à la rationalité financière de la classe politique. Il n’a pas vu la démagogie démocratique et la ruine. Il en a pourtant laissé les fondements se mettre en place. La vertu, décidémment, ne s’enseigne pas. En tout cas, pas de cette manière là.
A nouveau, que faire de la haine?
La haine est-elle le côté pile nécessaire et structurel de tout côté face? Spinoza tente de se mettre à distance, ni rire ni pleurer, ni aimer, ni haïr. Ni peur, ni confiance, ni crainte, ni espoir. Mais est-ce simplement possible? Défendre une thèse, c’est nécessairement réfuter la thèse adverse. Il n’y a que le fil de la raison et de la logique qui puisse nous sortir de ce système. La froide raison finira par tenir plus chaud que les sentiments clairs-obscurs. Pourtant même la raison rejette et déteste. Il y a donc bien un bon art d’aimer, rationnel, et une haine qui en découle, contre la haine elle-même. L’amour de la raison est une haine de la haine.
Convaincu que le modèle socratique ne peut pas fonctionner, Platon a lui-même cherché d’autres alternatives. Dans Le Politique, il propose que le législateur devienne le tisserand des vertus et des vices. Les courageux s’occuperont des transformations de la société et de sa défense. Les lâches seront les administrateurs excessivement prudents et respectueux des lois. Que devient ce beau système quand les lâches prennent le dessus, bien assis sur la tyrannie de la majorité? Ou quand un courageux devient hors de contrôle et instaure la tyrannie d’un seul ? Le beau tissu de la Cité ne le dit pas. Les trames sont supposées se tenir les unes les autres, mais Platon ne dépasse pas ici le stade de l’image.
Une attitude fondamentale devant la vie?
Il y aurait donc deux attitudes fondamentales devant la vie. La peur et la confiance. La peur serait l’attitude la plus commune et finalement la mieux organisée. Elle serait formalisée dans toutes les démarches administratives et dans la loi elle-même. La confiance est bien plus rare. Même Pétain a construit une ligne Maginot, quand de Gaulle demandait des chars et la guerre de mouvement.
Mais de telles distinctions ont du mal à être opérantes. De nombreux lâches sont heureux et n’ont finalement plus peur. Ils ont construit une position qui correspond à leur mentalité, entre professions réglementées et fonctionnariat. Ils deviennent effectivement forts. Leur silence et leur lâcheté sont largement récompensés (qu’on pense une seconde au gouverneur de la banque de France, qui vient de finir sa carrière et dénonce désormais la dérive budgétaire. Il a respecté la règle tacite qui consiste à être dans une position de pouvoir sans jamais rien faire et surtout ne jamais dire la vérité. Il est allé au bout de sa « brillante » carrière). Les non-peureux, les courageux, se retrouvent dans un monde où ils ne peuvent plus rien faire et ils deviennent les nouveaux peureux. On pensera à tous les indépendants dont le magasin vient d’être à nouveau vandalisé par la foule des lâches et faibles. Thrasymaque, au tout début de la République, se retrouve ainsi dans la situation paradoxale de se réclamer fort et en même temps d’être en train de se plaindre. Nietzsche, dans La Seconde dissertation de la généalogie de la morale, tombe carrément dans le délire, avec ses méditations sur le prisonnier qui préfigure tout à la fois sa propre folie et ce qu’un écrivain pourrait imaginer de la vie d’Hitler en prison.
La dialectique du maître et de l’esclave est renversée, mais pas pour des raisons dialectiques. L’esclave ne devient pas un maître parce qu’il a été éduqué par son maître. Le maître ne devient pas esclave par relâchement moral. Cette dynamique est presque celle de l’ancien monde, de l’Ancien Régime. Les oppositions que l’on trouve chez Platon, Tocqueville ou Nietzsche sont bien plus opératoires dans un monde démocratique. Le tissu social du Politique se construit à l’envers de la trame détaillée par Platon. L’alliance de la carpe et du lapin est impossible. Que faire de la démocratie? Il faut lui donner des limites. Limites financières par la règles d’or. Limite idéologique par la démocratie active et l’interdiction des partis extrémistes. Plus difficile encore, il faut faire respecter ces lois.