Etre en soi-même – c’est être quoi?

L’époque nous incite partout à « être soi-même ». « Be youself » est le slogan en anglais. La vie serait simple et toute la sagesse se résumerait en quelques principes collant parfaitement à leur utilisation marketing: just do it, be yourself, parce que je le vaux bien.

Vraie sagesse des foules? Ou farce et attrape marchande? En face de ces slogans la bienpensance fustige l’individualisme, le consumérisme, et bien sûr, le capitalisme. Vraie sagessse des foules? Ou attrape nigaud politique?

La problématique philosophique est légèrement différente. D’un côté l’individu, ou plutôt le sujet, autonome en pensée, libre parce qu’il ne peut se penser autrement. De l’autre le groupe et ses tendances totalitaires, conformistes, écrasantes. La solution des Lumières est parfaitement résumées par Kant, la liberté dans la limite des libertés d’autrui.

« Le droit est donc l’ensemble des conditions sous lesquelles l’arbitre de l’un peut être uni à l’arbitre de l’autre suivant une loi universelle de la liberté. » (Doctrine du droit, Introduction, § B, Ak. VI, 230).

Cette formulation est tout de même un peu obscure, et Kant la détaille dans La paix perpétuelle, La République repose sur trois principes: la liberté des membres de la société, leur dépendance à l’égard d’une législation commune et leur égalité juridique en tant que citoyens.

Kant refuse de poser la liberté comme premier principe sans toujours l’associé au reste de la société. Mais il l’a déjà posé dans les Idées de la Raison, le Moi, la Nature et Dieu, et dans sa reprise du principe cartésien « je pense ».

Les Lumières pose, de manière philosophique, la réalité de la constitution de la personne, pour l’opposer à toute forme de dictature et de totalitarisme. C’est ainsi que l’on crée une société d’hommes libres, une société ouverte à la différence. En face, les défenseur de l’identité du groupe sont toujours des défenseurs d’une forme d’esclavage volontaire. Que ce soit la défense de la monarchie, de la religion, du communisme, du fascisme, tout ceci est en fait pareil, c’est toujours la grande dissolution de la liberté personnelle dans le groupe.

Mais qui suis-je?

A l’inverse, le libéralisme nous assigne une liberté politique que nous comprenons, mais qui résulte souvent dans un grand vide. Fromm, l’un des disciples de Freud l’exprime dans La peur de la liberté. Que faire de la liberté? La philosophie et les traditions de sagesse nous offre autant de réponses insatisfaisantes que possible.

Le grand vide bouddhiste

La solution qui obtient le plus de suffrage est celle proposée par le bouddhisme. L’un de ses meilleurs représentant contemporains, maintenant que le Dalaïa Lama a plus ou moins renoncé à ses oeuvre publiques, est Eckhart Tolle, dont on retrouve facilement les méditations sur Youtube. Certaines sont de grandes qualités. Son rythme posé, sa manière de chercher l’authenticité de la vie sont à saluer.

Il n’empêche que le fond de la doctrine bouddhiste reste une erreur. Pour le bouddhisme, la vie est souffrance, et le désir nait de la souffrance. Mais la réponse que donne la doctrine est celle de l’illusion. Le Moi, le Désir, et même le monde, ne sont que des illusions. Le bonheur est de se connecter, via la médiation, au grande vide qui est l’essentiel réelles de toute vie. C’est évidemment un nihilisme d’une morbidité confondante.

C’est aussi une erreur sur le fonctionnement réel de la conscience. La puissance de l’âme est un puissance créatrice (une poiésis nous dit Aristote), un intellect agent, qui se reflète dans l’intellect patient, qui est la conscience elle-même. Nous voyons l’esprit indirectement dans ses créations, de la même manière que nous voyons la lumière dans les objects qu’elle révèle mais sans pouvoir la regarder en face. Le vide bouddhiste est la négation même du pouvoir créatif de la conscience, ce pourquoi c’est là encore une voie qui ne mène nulle part.

Ce n’est pas en déclarant que l’essence de la vie est le vide que l’on va résoudre le problème du vide. C’est bien plutôt donner le point à l’adversaire. C’est une défaite.

La voie morale et la voie de la raison

Nous revoilà avec notre liberté, aussi grandiose que vide. Que faire alors? Une nouvelle voie s’offre à nous pour donner du contenu à cette liberté. C’est la voie de la morale. Nous devons faire le bien. Nous avons beau être libre, nous devons respecter la liberté en chacun et pas seulement en nous-mêmes.

Chaque occasion d’affirmer la liberté, mais aussi de se battre pour la règle morale et la rationnalité doit être prise. Il n’y en a pas tant que cela. Elle nous pose souvent le dilemme moral de devoir nous nuire à nous mêmes en défendant la vérité. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde », nous dit Ghandi. Repecte la loi morale, mais aussi fais respecter la morale.

Pourtant, même en étant moral, nous ne sommes pas encore nous-mêmes. Nous acceptons la rationalité universelle et reconnaissons la liberté. Mais ce n’est pas encore un contenu concret.

Il en est d’ailleurs de même de la voie de la raison. Même un être parfaitement rationnel, qui aurait vaincu toutes ses passions, pour autant que cela soit même imaginable, n’aurait pas pour autant une activité propre complète et réelle. De manière réelle et concrète d’ailleurs, c’est bien plutôt une personne éduquée dès son plus jeune âge par l’habitude à maîtriser ses propres penchants concrets. La raison montre un chemin, mais l’éducation et l’habitude, adaptées à la personne, réalise autant que possible un comportement rationnel idéal et inattégniable.

La voie de l’identité… externe

Contrairement aux deux précédentes, cette voie n’est pas philosophique. Elle n’a rien d’universelle ou de rationnelle. Il s’agit de défendre une cause venant d’ailleurs. Nous allons nous créer ou accepter une identité venue d’ailleurs. Il y d’abord les identités familiales. Faire comme papa, maman, grand-papa,etc. Ou, connexe, croire en la même religion et le même dieu. Ou encore, en dehors de la famille, se lancer dans la défense de ceci ou cela, une cause un parti. Le grand avantage de toutes ces méthodes… est de tenir chaud.

Comme papa, je reste relié au parent. Comme défenseur d’une cause, le suis du « bon » côté de l’histoire et de l’être. Comme défenseur d’une couleur de peau, d’un pays, d’une religion, j’appartiens à une communauté dans laquelle un fond commun indestructible nous unit. Enfin… en théorie…Parce que les plus grandes rivalités ont aussi lieu à l’intérieur des groupes les plus fermés.

Une fois le parti dispau, les parents morts, le commerce ayant fait faillite… que suis-je? Que reste-t-il de moi, profondément moi? Suis-je le passeur d’une tradition que je n’ai pas créée, que je n’influe pas, que je comprends à peine? Est-ce là tout ce que la vie me propose, la reproduction plus ou moins à l’identique? C’est insuffisant pour combler l’être.

La voie du destin

La voie du destin est une voie de la résignation. Je suis où je suis par la grâce de la nature. Je n’y peux rien. D’ailleurs, il suffit de regarder la si faible place que la liberté a réellement pour s’exprimer dans nos vies pour le constater tous les jours. Nous ne s’avons même pas pourquoi nous sommes nés ici et maintenant. Nous passerons la plus grande partie de nos vies à être le jouet des circonstances et de forces qui nous dépassent absolument. Même toute la puissance de notre action individuelle est incroyablement limitée. Goutte d’eau dans l’univers. Il faut une forme de grâce, d’incroyable, pour forger des êtres comme Ghandi ou Socrate et qu’ils parviennent à marquer l’humanité. Ce qui ne les empêche d’ailleurs pas de connaître l’échec. Un Van Gogh meurt fou ou à peu près et sans le sous.

Le destin est la voie construire par nous, mais qui nous écrase. C’est la voie du « syllogisme paresseux » dénoncé par Cicéron. Si tout est déjà décidé, « écrit dans le grand livre du monde », comme le rappelle Jacques le fataliste de Diderot, à quoi bon l’action? Spinoza réduit à la liberté à n’être que la conscience de ce que je fais. Je peux analyser le monde, mais pas agir de moi-même. Mes motifs, mes désirs sont guidés de l’extérieur. Je ne peux que penser. Et le mieux que j’ai à faire est alors de penser à Dieu, exactemnet comme Epictète. On présente souvent la célèbre distinction de maître stoïcien comme une leçon de liberté. Il y aurait ce qui dépend de moi, et ce qui n’en dépend pas. Il y aurait donc la place pour une chose qui dépende de moi… Mais la réalité du texte d’Epictète est tout autre. La seule chose qui dépende de moi réellement est de reconnaître l’infini puissance de dieu, de ses lois, de ses commandements. Et c’est tout. Il n’y a pas de liberté d’action.

The choosen one – l’élu

Mais là encore, ce qui nous attend est la voie de la dépression nerveuse. Spinoza est mort très jeune, à 44 ans, en 1677. Deux ans après avoir terminé l’Ethique. On ne peut pas survivre dans la contemplation de dieu. Kant aura une formule définitive: la liberté de Spinoza est liberté du tourne broche, du cochon conscient qu’il est en train de cuire dans l’âtre. Une liberté plus proche de l’enfer mécanique que de quoi que ce soit d’autre.

La voie de l’âme et du don

Que nous reste-t-il? Que sommes nous réellement? Comment affronter ce néant que nous sommes nous-mêmes?

La voie du don est la plus évidente. Elle est très visible dans certaines disciplines, dans le sport ou dans le dessin par exemple. Ce sont pour beaucoup des capacités naturelles hors du commun, défiant les statistiques. On les trouve dans les caractéristiques physique, artisitiques, mais aussi intellectuelles. Dans les sport, les arts, et les mathématiques. C’est la taille, l’extention et la coordination pour le basketter. Le toucher de balle du footballer. Le stye de l’auteur de roman. Le génie mathématique de l’esprit rationnel. Le don du créateur de vêtement ou du musicien de génie. C’est une voie toute tracée pour celui qui accepte son don et s’y remet.

Nous les trouvons aussi dans les goûts. L’amour du bricolage, de la cuisine, de la fabrication, de la joute verbale. Devenir patissier, chef, travailler dans le BTP ou la mécanique automobile. C’est simple. Tout le monde n’en a pas.

Mais il y a encore des donc plus profonds, ou une profondeur supplémentaire à ces dons. C’est le don venu du ciel. Le don qui créé le destin individuel. Platon a listé 4 délires. Le délire prophétique est celui qui permet de voir l’avenir. Le délire poétique est celui de la créativité, et pas uniquement en poésie (c’est un sens moderne et étroit). Le délire mystique est celui qui éloigne de la réalité et rapproche des dieux. Et enfin le délire amoureux, qui nous rend fou de l’être aimé. Mais il y en a peut-être de nombreux autres. Le don, d’ailleurs, n’est peut-être même pas un don, mais uniquement ce que la vie a fait de nos puissances naturelles. Le tragique est également un puissant révélateur ou catalyseur du don. Il va orienter vers ce qui donnera du sens à la vie qui reste. Socrate obéissait à son démon, qui en faisait un homme divin, communiquant la philosophie aux hommes. Nous avons tous un démon. Nous devons juste apprendre à l’écouter à nouveau.

Quand sommes-nous heureux? Quand sommes-nous pleinement nous-mêmes? Quand nous suivons la voie de notre destin, la voie de la créativité de notre âme. Il ne suffit pas de survivre et d’être dissout dans la matérialité. Il ne suffit pas non plus d’appliquer la loi morale et de risquer de se dissoudre dans les autres. Nous ne pouvons pas non plus nous abandonner totalement à la croyance, où la vie ici-bas est impossible. Il doit nécessairement y avoir un contenu concret individuel et particulier du « je ».

Le don est la réponse. Il nous donne l’action et le sens. Il nous permet de nous aimer nous-mêmes et de trouver une place tout en nous détachant des vagues et orages qui nous entourent.

Annexe

Yoga et méditation

Le siège de la pensée rationnelle est dit-on à l’avant du front, dans le cortex préfrontal. C’est lui qui est activée lorsque nous sommes dans une situation de fuite, de lutte, de peur, de défense face à la réalité. Il correspond au chakra du milieu du front. Il est l’instinct de survie.

Le chackra racine, celui qui nous relie à la divinité et la transcendance, est celui du haut du crâne. Il nous délivre de nous même en nous connectant à l’univers.

Mais nous pouvons aussi nous concentrer sur l’arrière du crâne. Une zone apparemment indéterminée et pourtant très vaste. C’est la zone de la puissance réelle de l’esprit, celle qui va se refléter dans la puissance passive de l’imagination, reflet qui se donnera à voir à l’oeil interne (ou l’ouïe interne) et nous montrera les pouvoirs de notre psyché. Nous pouvons apprendre à nous concentrer sur cette partie et détendre l’avant du cortex. Peut-être y trouverons-nous une force nouvelle pour nous soutenir dans nos actions.

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