Le Lycée suit après la mort d’Aristote une trajectoire étrangement parallèle à celle de l’Académie : une école brillante à ses débuts, puis un long déclin, et enfin une redécouverte tardive qui sauve le corpus.

Le Lycée après Aristote : scolarques et destin du corpus (322 av. J.-C. – IIIe siècle apr. J.-C.)
Les scolarques du Lycée (l’école péripatéticienne)
| Scolarque | Dates de direction | Œuvres conservées |
|---|---|---|
| Aristote | 335–322 | (pour mémoire) Corpus considérable conservé, transmis précisément grâce à l’histoire racontée ci-dessous. |
| Théophraste d’Érèse | 322–287 | Le mieux loti des successeurs : Caractères (entièrement conservé, portraits satiriques de types moraux) ; Recherches sur les plantes et Causes des plantes (entièrement conservées, fondatrices de la botanique) ; courte Métaphysique (conservée en entier, texte bref) ; Sur les sensations (De sensu, conservé). Sur les quelque 240 titres que lui attribue Diogène Laërce, l’immense majorité n’est cependant connue que par fragments. |
| Straton de Lampsaque | 287–269/268 | Aucune œuvre complète ; fragments (édition de référence : Wehrli) portant surtout sur la physique — il s’écarte nettement de la téléologie aristotélicienne. |
| Lycon de Troade | 268–224 | Rien de substantiel conservé, seulement des fragments et témoignages (notamment chez Diogène Laërce), malgré une réputation d’orateur exceptionnel qui lui valut apparemment le surnom de « Glycon » (le doux). |
| Ariston de Céos | c. 225–190 | Fragments seulement (Wehrli), dans la veine des Caractères de Théophraste. |
| Critolaos | milieu du IIe siècle av. J.-C. | Fragments seulement ; connu notamment pour avoir fait partie, avec le stoïcien Diogène de Babylonie et l’académicien Carnéade, de la fameuse ambassade des trois philosophes envoyée à Rome en 155 av. J.-C. — épisode marquant l’entrée officielle de la philosophie grecque dans la vie intellectuelle romaine. |
| Diodore de Tyr | fin du IIe siècle | Rien de conservé, à peine mentionné par les sources. |
À partir de là, l’école décline nettement en tant qu’institution productrice de doctrine originale. Un déclin que la légende attribue en partie à un accident bibliographique resté célèbre.
L’épisode de la bibliothèque perdue (récit de Strabon)
Selon le géographe Strabon (XIII, 1, 54), les manuscrits originaux d’Aristote et de Théophraste auraient été légués à un certain Nélée de Scepsis, dont les héritiers, craignant les confiscations des rois de Pergame collectionneurs de livres, les auraient cachés dans une cave, où ils se dégradèrent pendant près de deux siècles (humidité, vers). Rachetés au Ier siècle av. J.-C. par le bibliophile Apellicon de Téos, ils furent ensuite saisis par Sylla lors de la prise d’Athènes (86 av. J.-C.) et rapportés à Rome. C’est ce fonds, dans un état très dégradé, qui aurait servi de base à la grande édition critique établie par Andronicos de Rhodes vers 60–40 av. J.-C. — édition qui a fixé, pour l’essentiel, l’ordre et la forme du corpus aristotélicien tel que nous le lisons encore aujourd’hui. L’authenticité complète de ce récit est débattue par les historiens modernes, mais il rend compte, au moins symboliquement, de la quasi-disparition puis de la renaissance éditoriale du corpus.
La renaissance péripatéticienne et le retour aux commentaires (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle apr. J.-C.)
| Auteur | Dates | Œuvres conservées |
|---|---|---|
| Andronicos de Rhodes | milieu du Ier siècle av. J.-C. | Aucune œuvre personnelle conservée de façon certaine ; son importance tient à son travail éditorial sur le corpus aristotélicien lui-même, qui nous est parvenu grâce à lui. |
| Boéthos de Sidon | Ier siècle av. J.-C. | Fragments seulement, conservés via des citations chez des commentateurs postérieurs. |
| Aspasius | IIe siècle apr. J.-C. | Commentaire sur l’Éthique à Nicomaque — partiellement conservé, l’un des plus anciens commentaires suivis d’Aristote qui nous soit parvenu. |
| Alexandre d’Aphrodise | fl. c. 200 apr. J.-C. | Le plus important de tous, surnommé « le Commentateur » par excellence : Commentaire sur les Premiers Analytiques, Commentaire sur les Topiques, Commentaire sur la Métaphysique (conservé partiellement), Commentaire sur le De sensu — tous substantiellement conservés ; plus deux traités personnels entièrement conservés, Sur le destin (De fato) et Sur le mélange (De mixtione), ainsi qu’un traité De l’âme de sa main propre. |
| Thémistius | c. 317–388 apr. J.-C. | Paraphrases de plusieurs traités d’Aristote (Physique, De l’âme, Analytiques postérieurs…) — substantiellement conservées ; il marque la transition vers l’époque où les commentateurs néoplatoniciens d’Athènes et d’Alexandrie (Simplicius, Ammonius, Philopon — que nous avons déjà rencontrés) prendront eux aussi Aristote comme objet de commentaire systématique. |
Un parallèle frappant avec l’Académie : comme pour l’Ancienne Académie de Speusippe à Cratès, le Lycée connaît, après une génération brillante (Aristote, Théophraste), une éclipse de plusieurs siècles où l’activité philosophique originale semble s’étioler — avant qu’un travail éditorial décisif (Andronicos pour Aristote, comme Cicéron et les doxographes pour l’Académie sceptique) ne permette la survie ou la refondation du corpus. La grande différence, c’est que le Lycée renaît ensuite comme tradition de commentaire (Alexandre d’Aphrodise, puis les néoplatoniciens), tandis que l’Académie renaît comme doctrine positive concurrente (le Moyen puis le néoplatonisme) — deux destins post-scolaires très différents pour les deux grandes écoles fondées par Platon et son élève.
Alexandre d’Aphrodise est le seul nom qui se dégage réellement de cette succession. Etrange descendance pour le maître que fut Aristote.
Le destin des œuvres d’Aristote : d’Alexandre d’Aphrodise à la Renaissance italienne
C’est un parcours passionnant à mettre en regard de celui de Platon, car il emprunte des voies presque inverses : là où Platon transite presque exclusivement par Byzance avant de resurgir d’un coup à Florence, Aristote effectue un grand détour par le monde syriaque et arabo-musulman, qui devient pendant plusieurs siècles le principal foyer vivant de sa pensée, avant un retour tardif et complexe vers l’Occident latin.
Rappel du point où nous nous étions arrêtés
Nous avions laissé le corpus aristotélicien entre les mains des grands commentateurs de l’Antiquité tardive — Alexandre d’Aphrodise (c. 200), Thémistius (IVe siècle), puis les néoplatoniciens d’Alexandrie et d’Athènes déjà rencontrés (Ammonius, Simplicius, Philopon, Olympiodore). C’est précisément ce dernier foyer, alexandrin, qui devient le point de bascule vers l’Orient.
Le relais syriaque (Ve–VIIIe siècle)
Avant même la conquête arabe, des communautés chrétiennes de langue syriaque (araméen tardif), notamment nestoriennes et monophysites, avaient commencé à traduire Aristote — d’abord pour des besoins théologiques (la logique servant à argumenter dans les controverses christologiques).
| Traducteur | Dates | Contribution |
|---|---|---|
| Sergius de Reshaina | mort en 536 | L’un des tout premiers à traduire et commenter en syriaque les Catégories d’Aristote, formé à Alexandrie même. |
| Probus | Ve–VIe siècle | Commentaires syriaques sur l’Organon (les traités de logique). |
| Georges des Arabes, Jacques d’Édesse | VIIe–VIIIe siècle | Poursuivent et affinent les traductions syriaques de l’Organon, posant le vocabulaire logique qui passera ensuite en arabe. |
Cette étape syriaque est cruciale et trop souvent oubliée : elle constitue le pont technique indispensable entre le grec et l’arabe, la plupart des premières traductions arabes d’Aristote se faisant non pas directement du grec, mais via un intermédiaire syriaque.
L’âge d’or de la philosophie arabo-musulmane (VIIIe–XIIe siècle)
- VIIIe–Xe siècle : sous les Abbassides, la Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma) à Bagdad orchestre un immense mouvement de traduction. Le traducteur le plus prolifique est Hunayn ibn Ishaq (809–873), médecin nestorien, assisté de son fils Ishaq ibn Hunayn — ensemble, ils traduisent ou révisent la quasi-totalité du corpus logique et naturaliste d’Aristote.
- Al-Kindi (c. 801–873), dit « le philosophe des Arabes », premier grand assimilateur d’Aristote en langue arabe, mêlé cependant à des éléments néoplatoniciens (via le fameux Theologia Aristotelis, en réalité tiré des Ennéades de Plotin mais faussement attribué à Aristote — un contresens qui aura une influence considérable et durable).
- Al-Farabi (c. 872–950), surnommé « le Second Maître » (Aristote étant le premier), rédige des commentaires détaillés sur la logique, la métaphysique et la politique aristotéliciennes, et tente une synthèse originale entre Aristote et Platon.
- Avicenne (Ibn Sina, 980–1037), moins commentateur pur que grand système philosophique original très marqué par Aristote (notamment sa métaphysique de l’être nécessaire/possible) ; son œuvre encyclopédique, le Kitab al-Shifa (Livre de la guérison), sera abondamment traduite en latin et influencera profondément la scolastique.
- Averroès (Ibn Rushd, 1126–1198), né à Cordoue, est le sommet de cette tradition : il rédige des commentaires — souvent à trois niveaux (grand, moyen, petit commentaire) — sur la quasi-totalité du corpus aristotélicien conservé. Certains de ces commentaires, dont l’original arabe est aujourd’hui perdu, ne nous sont parvenus que grâce à leur traduction latine ou hébraïque (c’est le cas, par exemple, du Commentaire moyen à l’Éthique à Nicomaque) — un cas de figure qui inverse totalement le schéma habituel de perte des sources.
Le relais hébraïque
Les communautés juives d’Espagne et de Provence jouent un rôle de passerelle supplémentaire, essentiel et souvent sous-estimé :
- Maïmonide (1138–1204), lui-même profondément aristotélicien (Guide des égarés), contribue à la diffusion de la pensée péripatéticienne dans le monde juif.
- De nombreux commentaires d’Averroès, dont l’original arabe est perdu, ne survivent aujourd’hui que dans leur traduction hébraïque, réalisée par des traducteurs juifs actifs en Provence et en Italie du Nord aux XIIIe–XIVe siècles.
Retour vers l’Occident latin (XIIe–XIIIe siècle)
Deux canaux distincts et presque simultanés réintroduisent Aristote en Occident, après le long isolement médiéval où seule la logique ancienne (logica vetus : Catégories et De l’interprétation, traduites et commentées par Boèce dès le VIe siècle) était connue.
| Canal | Traducteurs clés | Contenu |
|---|---|---|
| Direct, du grec | Jacques de Venise (actif c. 1125–1150), qui aurait traduit notamment la Physique directement du grec | Constitue la logica nova (Seconds Analytiques, Topiques, Réfutations sophistiques) et les premiers Libri naturales. |
| Indirect, via l’arabe (école de tolède) | Gérard de Crémone (1114–1187), Michel Scot (traducteur d’Averroès, actif au début du XIIIe siècle) | Apporte simultanément le texte d’Aristote et l’appareil critique considérable des commentaires d’Averroès — d’où l’expression fréquente d’« Aristote arabo-latin ». |
| Complet et direct, du grec | Guillaume de Moerbeke (c. 1215–1286), dominicain flamand, traducteur attitré de Thomas d’Aquin | Révise ou traduit pour la première fois directement du grec la quasi-totalité du corpus (dont la Politique, jusque-là inconnue, et la Poétique en 1278) — la traduction la plus fiable et la plus complète du Moyen Âge, sur laquelle Thomas d’Aquin fonde l’essentiel de ses propres commentaires. |
La synthèse scolastique et ses tensions (XIIIe siècle)
- Albert le Grand (c. 1200–1280) et son élève Thomas d’Aquin (1225–1274) entreprennent d’intégrer systématiquement le corpus aristotélicien (via Moerbeke) à la théologie chrétienne — projet d’une ampleur comparable à celui de Ficin pour Platon deux siècles plus tard, mais dans l’autre sens (christianiser Aristote plutôt que redécouvrir Platon).
- Cette intégration ne va pas sans heurts : les condamnations parisiennes de 1210, 1215 et surtout 1277 (sous l’évêque Étienne Tempier) frappent certaines thèses aristotélico-averroïstes jugées incompatibles avec la foi (éternité du monde, unité de l’intellect), visant notamment l’« averroïsme latin » incarné par Siger de Brabant (c. 1240–1284), qui défendait une lecture d’Aristote via Averroès jugée trop radicale.
La Renaissance italienne : retour aux sources grecques
Le mouvement est ici étrangement parallèle à celui que nous avons vu pour Platon, mais Aristote en profite en réalité plus tôt :
- Début du XVe siècle : Leonardo Bruni, le même humaniste qui traduisait Platon, retraduit aussi en latin l’Éthique à Nicomaque et la Politique directement du grec, jugeant les traductions médiévales (via l’arabe ou le syriaque) trop éloignées du texte original et de son style.
- L’afflux de manuscrits et de savants byzantins (Bessarion, Théodore Gaza, Georges de Trébizonde — ce dernier étant justement l’adversaire de Bessarion dans la querelle sur Platon) profite autant, sinon plus, à Aristote qu’à Platon : Trébizonde en particulier est un champion acharné de la supériorité aristotélicienne face à la mode platonicienne montante.
- 1495–1498 : Alde Manuce, à Venise, publie la première édition imprimée du texte grec complet d’Aristote — soit près de vingt ans avant son édition grecque de Platon (1513) ! Signe que la priorité éditoriale va d’abord à Aristote, dont le texte grec integral était déjà, contrairement à Platon, largement étudié depuis des siècles via les canaux arabo-latins, même si c’est dans une version philologiquement moins fidèle.
- Naît alors un vif débat, tout au long du XVe et du XVIe siècle, entre l’aristotélisme padouan (l’université de Padoue restant un bastion de l’aristotélisme scolastique et naturaliste, avec des figures comme Pietro Pomponazzi au tournant du XVIe siècle) et le platonisme florentin de Ficin — rivalité qui rejoue, dans l’Italie de la Renaissance, l’antique querelle qu’avait déjà animée Pléthon contre les aristotéliciens byzantins au concile de Ferrare-Florence.
Le contraste final est saisissant : Platon renaît en Occident par une redécouverte quasi soudaine, portée par un petit cercle érudit florentin travaillant sur des manuscrits grecs fraîchement arrivés de Byzance ; Aristote, lui, n’a en réalité jamais cessé d’être lu, commenté et disputé — mais dans une langue (l’arabe, puis le latin scolastique) et sous une forme (le commentaire technique plutôt que le dialogue littéraire) très éloignées du texte original, de sorte que le geste des humanistes italiens consiste moins à le « redécouvrir » qu’à le retraduire et le purifier de huit siècles de médiations successives.
Les éditions canoniques
Les manuscrits canons d’Aristote : une histoire textuelle bien plus complexe que celle de Platon
C’est en fait un cas bien plus compliqué que celui de Platon, et pour une raison structurelle : là où Platon repose essentiellement sur deux manuscrits jumeaux couvrant tout le corpus, la tradition d’Aristote est éclatée en de multiples familles de manuscrits différentes selon les traités, sans archétype unique — conséquence directe, d’ailleurs, de la fameuse histoire de la bibliothèque cachée que je t’avais racontée (Andronicos de Rhodes ne travaillant peut-être pas à partir des mêmes sources pour tous les traités).
Le manuscrit le plus important : le Parisinus Graecus 1853
| Caractéristique | Détail |
|---|---|
| Lieu de conservation | Bibliothèque nationale de France, Paris |
| Date | Xe siècle |
| Sigle conventionnel | E (dans la nomenclature établie par Bekker) |
| Contenu | L’une de nos principales autorités pour un grand nombre de traités aristotéliciens, notamment la Métaphysique, le De l’âme, le Des parties des animaux |
| Histoire matérielle | Copié par (au moins) trois copistes distincts, en deux volumes séparés à l’origine ; passé, à la Renaissance, entre les mains de Catherine de Médicis (qui l’a possédé), puis de Jean Hurault de Boistaillé, ambassadeur français à Constantinople et à Venise, qui a rapporté en France plus de 150 manuscrits grecs au XVIe siècle — dont celui-ci |
C’est notamment sur ce manuscrit que porte encore aujourd’hui une querelle philologique célèbre et non résolue : l’authenticité du petit traité dit « petit alpha » de la Métaphysique (le second livre, très bref), dont l’attribution à Aristote lui-même reste débattue depuis… près de mille ans, à cause d’une scholie ambiguë inscrite précisément dans ce manuscrit.

Autres manuscrits majeurs, selon les traités
| Manuscrit | Sigle | Lieu de conservation | Date | Importance |
|---|---|---|---|---|
| Vaticanus Graecus 1339 | P | Bibliothèque apostolique vaticane, Rome | XIIe siècle | Étroitement apparenté au Parisinus 1853 pour plusieurs traités biologiques (Des parties des animaux) ; contient un grand nombre d’œuvres aristotéliciennes |
| Laurentianus (plusieurs cotes, ex. Plut. 87) | — | Biblioteca Medicea Laurenziana, Florence | XIIe–XIVe siècle | Famille manuscrite importante pour la Métaphysique (branche dite « β », concurrente de celle du Parisinus, dite « α ») et pour d’autres traités |
| Urbinas Graecus 35 | — | Bibliothèque apostolique vaticane, Rome | IXe siècle | L’un des tout premiers témoins conservés pour l’Organon (les traités de logique) |
| Coislinianus 330 | — | Bibliothèque nationale de France, Paris | Xe siècle | Témoin important pour l’Organon également |
Une complication propre à Aristote : le témoin latin de Guillaume de Moerbeke
Voici un point vraiment singulier, qu’on ne rencontre pas chez Platon : pour certains passages de la Métaphysique, les éditeurs modernes doivent parfois se tourner vers la traduction latine de Guillaume de Moerbeke (celui-là même qu’on a rencontré dans notre discussion sur la scolastique) — non pas par confort, mais parce que cette traduction du XIIIe siècle semble avoir été faite sur un manuscrit grec aujourd’hui perdu, appartenant à une recension différente et parfois meilleure que celle conservée par nos manuscrits byzantins directs. Werner Jaeger, dans son édition de référence de la Métaphysique (1957), a fait un usage systématique de ce témoin latin pour reconstituer certains passages — un cas rare où une traduction devient elle-même une source textuelle de premier ordre, faute de manuscrit grec équivalent.
L’équivalent du Stephanus pour Aristote : la pagination Bekker
Exactement comme pour Platon, il existe un système de citation universel, mais fondé sur une édition bien plus tardive et plus rigoureuse que celle d’Estienne :
- Immanuel Bekker (1785–1871), philologue prussien, publie entre 1831 et 1837 l’édition complète d’Aristote pour l’Académie royale des sciences de Prusse, à Berlin — la première édition fondée sur une comparaison systématique des manuscrits anciens (dont le Parisinus 1853, qu’il désigne par le sigle E), plutôt que sur la seule collation d’éditions imprimées antérieures comme l’avait fait Estienne pour Platon un siècle et demi plus tôt.
- La pagination Bekker qui en résulte (ex. : 1094a1 pour le début de l’Éthique à Nicomaque, ou 987a29 qu’on a cité plus tôt pour la Métaphysique) reste, comme le Stephanus pour Platon, le système de référence universel — mais avec un avantage technique : elle est continue sur l’ensemble du corpus (pas de recommencement à chaque volume), contrairement à la pagination Stephanus qui recommence à 1 dans chacun des trois tomes.
Une différence majeure avec Platon : pas d’archétype unique
C’est le point le plus important à retenir : alors que la tradition manuscrite de Platon dérive, comme on l’a vu, d’un archétype unique du VIe siècle, celle d’Aristote est beaucoup plus fragmentée — chaque traité, voire chaque livre à l’intérieur d’un même traité (c’est notamment le cas de la Métaphysique), peut avoir sa propre histoire textuelle indépendante, avec des familles de manuscrits distinctes (la fameuse distinction des recensions « α » et « β » pour la Métaphysique), parfois enrichies ou corrigées par des traductions médiévales arabes ou latines. C’est un travail de philologie encore activement débattu aujourd’hui — comme en témoigne, par exemple, une conférence donnée à l’université de Fribourg pas plus tard qu’en novembre 2023, entièrement consacrée aux subtilités de la transmission manuscrite de la seule Métaphysique.
En miroir de ce qu’on avait vu pour Platon : là où deux manuscrits (Paris et Oxford) et une seule édition de référence (Stephanus, 1578) suffisent à couvrir toute la tradition platonicienne, la tradition aristotélicienne exige de jongler avec une demi-douzaine de manuscrits majeurs répartis entre Paris, Rome et Florence, une édition de référence plus tardive et plus rigoureuse (Bekker, 1831), et, pour certains passages, le recours à une traduction latine médiévale faute de témoin grec direct — reflet fidèle, en somme, de cette histoire de transmission bien plus tourmentée qu’on a retracée ensemble depuis Andronicos de Rhodes jusqu’à Alexandre d’Aphrodise.
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