Platon – le platonisme après Platon, 1/2 l’Académie et les néo-platoniciens

Introduction

Il ne s’agit pas là d’entrer dans les méandres de la pensée des successeurs de Platon . Nous présentons uniquement des éléments historiques permettant de retracer l’histoire du platonisme. Il y a deux branches. La plus importante est la branche aristotélicienne. La seconde est la branche dite néo-platonicienne, dont le plus grand représentant est Plotin.

Ces deux branches sont généralement présentées comme séparées. Mais cela n’a pas vraiment de sens, Aristote ayant passé entre 17 et 20 ans avec Platon, tous les diaologues post socratiques portant la marque d’Aristote et toute l’oeuvre de Platon n’étant peut-être qu’un réarrangement des dialogues sous une forme désormais thématiques.

Les deux branches ayant des histoires différentes, nous les présentons en suivant cette distinction historique qui aura un véritable impact sur l’histoire de la philosophie, jusqu’à la Renaissance, où les deux corpus se rejoindront enfin.

A la mort de Platon, vers 347 av. J.-C., probablement à Athènes, Speusippe est nommé à la tête de l’Académie à la place d’Aristote. Une simple querelle humaine, qui aura des conséquences sur toute l’histoire de la philosophie. Aristote s’en ira fonder sa propre école, le Lycée. Nous présentons l’Académie du point de vue… académique. L’école elle-même a vécu des hauts et de bas, qui ne nous intéressent pas dans les détails ici.

L’Académie de Platon

De l’Académie de Platon à Plotin (347 av. J.-C. – IIIe siècle apr. J.-C.)

1 L’Ancienne Académie (387–c. 266 av. J.-C.)

Cette période, devenue invisible, est marquée par l’absence quasi totale d’oeuvres conservées.

ScholarqueDates de directionŒuvres conservées
Speusippe347–339Aucune œuvre complète conservée ; fragments substantiels rassemblés par les éditeurs modernes (notamment l’édition Tarán), issus de citations chez des auteurs postérieurs (Diogène Laërce, Proclus, Sextus Empiricus).
Xénocrate de Chalcédoine339–314Aucune œuvre complète ; fragments (édition Heinze, puis Isnardi Parente) tirés principalement de Cicéron, Plutarque et Sextus Empiricus.
Polémon d’Athènes314–269Aucune œuvre conservée, même fragmentaire de façon substantielle ; connu presque uniquement par les témoignages doxographiques (Diogène Laërce).
Cratès d’Athènesc. 269–266Rien de conservé ; simple mention dans les listes de succession (Diogène Laërce).

2 La Moyenne puis Nouvelle Académie : le tournant sceptique (c. 266–c. 90 av. J.-C.)

Là aussi, aucune oeuvre directe, mais une vraie filiation avec le monde romain, principalement gràce à Cicéron qui est l’un des derniers élèves de cette école. L’oeuvre de Cicéron étant marquée par son grand éclectisme, nous pouvons supposer qu’elle participeà la transmission d’une partie au moins de cette tradition.

ScholarqueDatesŒuvres conservées
Arcésilas de PitaneScholarque c. 266–241Aucun écrit : il enseignait uniquement par oral et refusait délibérément de rien mettre par écrit, par cohérence avec son scepticisme radical. Connu seulement par des témoignages (Cicéron, Diogène Laërce, Sextus Empiricus).
Carnéade de CyrèneScholarque Nouvelle Académie, c. 155–137Comme Arcésilas, n’a rien écrit lui-même ; sa pensée nous est transmise par son disciple Clitomaque et surtout par Cicéron (notamment dans les Academica et le De Natura Deorum).
Clitomaque de Carthagec. 187–109Aurait rédigé plus de 400 rouleaux selon la tradition antique, mais rien n’a survécu directement ; connu uniquement via les résumés de Cicéron.
Philon de LarissaDernier scholarque de l’Académie unifiée, c. 110–84Aucune œuvre conservée directement ; principale source indirecte : les Academica de Cicéron, qui fut son élève à Rome.

3 Antiochus d’Ascalon et le retour au dogmatisme (« Cinquième Académie »)

AuteurDatesŒuvres conservées
Antiochus d’Ascalonc. 125–68 av. J.-C.Aucune œuvre conservée directement. Sa doctrine (fusion éclectique du platonisme, du stoïcisme et de l’aristotélisme) nous est connue presque exclusivement à travers Cicéron, qui fut son élève et le met en scène longuement dans les Academica (notamment le livre dit Lucullus) et le De Finibus.

4 Le Moyen platonisme (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle apr. J.-C.)

C’est la période où le platonisme redevient une doctrine positive, en dialogue étroit avec le pythagorisme, le stoïcisme et l’aristotélisme — le terreau direct d’où émergera Plotin. Plutarque, qui fut prêtre d’Apollon à Delphes. Il participait au culte, aux cérémonies et à la vie institutionnelle du sanctuaire.

A l’exception de Plutarque de Chéronée et du Didaskalikos d’Alcinoos, la plupart des grandes figures de cette période de près de trois siècles ne nous sont connues que par fragments ou par les témoignages d’auteurs tiers (Cicéron étant, de loin, la source la plus précieuse pour la période sceptique) — à la différence du néoplatonisme proprement dit (section suivante), où les œuvres majeures nous sont, la plupart du temps, parvenues directement et intégralement.

AuteurDatesŒuvres conservées
Eudore d’AlexandrieIer siècle av. J.-C.Aucune œuvre complète ; fragments cités notamment par Stobée.
Plutarque de Chéronéec. 46–120 apr. J.-C.Le corpus le plus abondant de tout le Moyen platonisme : parmi ses Moralia (plus de 60 traités conservés au total, philosophiques et autres), plusieurs sont directement platoniciens — Sur la genèse de l’âme dans le Timée ; Sur le E de Delphes ; Sur la disparition des oracles ; Questions platoniciennes ; Sur Isis et Osiris ; Contre les stoïciens sur les notions communes. Il est également l’auteur des célèbres Vies parallèles, biographiques plutôt que philosophiques.
Théon de SmyrneIIe siècle apr. J.-C.Exposition des connaissances mathématiques utiles pour la lecture de Platon — entièrement conservée.
« Albinos » / AlcinoosIIe siècle apr. J.-C.Didaskalikos (Enseignement des doctrines de Platon) — entièrement conservé ; c’est le seul manuel scolaire complet du Moyen platonisme qui nous soit parvenu, et une source précieuse sur l’enseignement platonicien de l’époque. Un débat savant persiste sur l’identité exacte de son auteur (longtemps attribué à Albinos, on l’attribue aujourd’hui plutôt à un certain Alcinoos, distinct d’Albinos).
Apulée de Madaurec. 125–170 apr. J.-C.Du dieu de Socrate (De deo Socratis) et De Platon et de sa doctrine (De Platone et eius dogmate) — tous deux conservés en latin. (Il est aussi l’auteur, dans un tout autre genre, des Métamorphoses, dites L’Âne d’or, roman qui n’a rien de philosophique.)
Numénius d’ApaméeIIe siècle apr. J.-C.Aucune œuvre complète, mais fragments substantiels conservés, notamment grâce à leur citation extensive par Eusèbe de Césarée dans sa Préparation évangélique — en particulier de son traité Sur le Bien. Figure de transition majeure : son dualisme métaphysique (un premier Dieu immobile, un second Dieu démiurge) annonce directement certains aspects de la métaphysique plotinienne.
AtticusIIe siècle apr. J.-C.Aucune œuvre complète ; fragments conservés via Eusèbe de Césarée, connu pour sa polémique contre les platoniciens trop influencés par Aristote.
Maxime de TyrIIe siècle apr. J.-C.Dissertations (Diexeis / Orationes) — un ensemble d’environ 41 discours/conférences, entièrement conservé.
Galien129–216 apr. J.-C.Avant tout médecin, mais auteur d’un traité important sur la psychologie platonicienne : Sur les doctrines d’Hippocrate et de Platon (De placitis Hippocratis et Platonis) — conservé.
Ammonius Saccasc. 175–242 apr. J.-C.Aucun écrit conservé, ni même attesté : il n’a, semble-t-il, jamais rien écrit lui-même. Il est pourtant la charnière décisive de toute cette histoire, puisqu’il fut le maître, à Alexandrie, du jeune Plotin — la boucle avec le néoplatonisme se referme ainsi.

Le néoplatonisme (IIIe–VIe siècle apr. J.-C.)

Le fait vaut la peine d’être noté, il faut attendre un peu plus de 500 ans, un demi-millenaire, après la mort de Platon (-347), pour qu’un successeur suffisamment créatif, Plotin, marque l’histoire de la philosophie. C’est une forme de petite renaissance, comme le retour aux oeuvres de Platon et Aristote en ont connu de nombreuses.

Pour apprécier cette position chronologique, rappelons que Cicéron meurt le 7 décembre 43 av. J.-C., assassiné sur ordre de Marc Antoine, pendant les proscriptions du second triumvirat.

Et que Saint Augustin, nait le 13 novembre 354 apr. J.-C., à Thagaste (aujourd’hui Souk Ahras, en Algérie). Il meurt le 28 août 430, à Hippone. L’auteur de la Cité de Dieu aurait toute sa place dans cette liste.

PhilosopheDatesÉcole / LieuŒuvres conservées aujourd’hui
Plotin205–270Rome (fondateur du mouvement)Les Ennéades — 54 traités regroupés après sa mort par Porphyre en six groupes de neuf. L’ensemble est intégralement conservé — c’est le socle du corpus néoplatonicien.
Porphyre de Tyr234–305 (ou 310)Disciple et éditeur de Plotin, Rome puis SicileVie de Plotin ; Isagogè (introduction aux Catégories d’Aristote) ; Sentences (Aphormai) ; De l’abstinence ; Lettre à Marcella ; Vie de Pythagore ; fragments du traité Contre les chrétiens ; fragments du commentaire au Parménide.
Jamblique de Chalcisc. 245–325Syrie (Apamée)Sur le mystère des Égyptiens (De mysteriis) ; Vie pythagoricienne ; Protreptique ; fragments substantiels de Sur la philosophie pythagoricienne ; commentaires sur Platon et Aristote conservés seulement en fragments.
Salluste (Saloustios)IVe siècleCercle de l’empereur JulienDes dieux et du monde (De diis et mundo) — entièrement conservé.
Julien « l’Apostat »331–363Empereur, disciple des néoplatoniciens syriensContre les Galiléens (fragments substantiels) ; Discours ; lettres.
Plutarque d’Athènesc. 350–432Fondateur de l’école néoplatonicienne d’AthènesAucune œuvre conservée directement ; connu par les témoignages de ses successeurs.
Syrianus?–437Athènes, maître de ProclusCommentaire sur la Métaphysique d’Aristote (conservé) ; commentaires sur Hermogène ; commentaires sur Platon perdus mais exploités par Proclus.
Hiéroclès d’AlexandrieVe siècleAlexandrieCommentaire sur les Vers d’or de Pythagore — entièrement conservé.
Proclus412–485Athènes (dernier grand systématisateur)Éléments de théologie ; Théologie platonicienne ; commentaires sur le Timée, le Parménide, la République et le premier Alcibiade ; Éléments de physique ; Hymnes ; Sur l’existence des maux ; Sur la providence (via traduction latine médiévale).
Marinus de Naplousec. 440–500Athènes, successeur et biographe de ProclusVie de Proclus — entièrement conservée.
Ammonius Hermeiouc. 435/445–517/526Alexandrie, fils d’HermiasCommentaire sur l’Isagogè de Porphyre ; Commentaire sur les Catégories ; Commentaire sur le De interpretatione.
Damasciusc. 462–538 (après)Dernier diadoque de l’Académie d’AthènesDifficultés et solutions touchant les premiers principes (De principiis) ; Vie d’Isidore (fragments substantiels) ; commentaires sur le Parménide et le Philèbe.
Simplicius de Ciliciec. 490–560Alexandrie puis Athènes (exil en Perse après 529)Monumentaux commentaires sur Aristote : Physique, Traité du ciel, Catégories, De l’âme (attribution débattue).
Olympiodore le Jeunec. 495/505–570AlexandrieCommentaires (notes de cours) sur le Gorgias, le Phédon et le premier Alcibiade de Platon, et sur Aristote.
Priscien de LydieVIe siècleAthènes, exilé en PerseSolutions aux questions posées par Chosroès (Solutiones ad Chosroem) — conservé.
Jean Philopon (figure de transition, chrétien)c. 490–570Alexandrie, élève d’AmmoniusContre Proclus, sur l’éternité du monde — conservé ; nombreux commentaires sur Aristote.

La fermeture du temple de Delphes

Un élément important s’intercale dans notre histoire, ma fin du culte de Delphes, qui correspond à la fin historique du polythéisme grec. Il se situe à la fin du IVe siècle apr. J.-C., mais il faut distinguer plusieurs étapes.

  • 362 apr. J.-C. : sous l’empereur Julien, qui tente de restaurer les cultes traditionnels, Delphes fonctionne encore. C’est à cette époque que l’on place la célèbre réponse attribuée à l’oracle : « Phoibos n’a plus de demeure… », généralement considérée comme le dernier oracle de Delphes. Le site officiel de Delphes la présente comme la dernière prophétie prononcée par l’oracle.
  • 380–392 : les empereurs chrétiens prennent progressivement des mesures contre les cultes païens.
  • 391–394 : sous Théodose Ier, les cultes païens sont interdits et les sanctuaires doivent cesser leur activité cultuelle. Pour Delphes, les sources situent généralement la fin officielle de l’oracle autour de 390–394.
  • Fin du IVe / début du Ve siècle : le sanctuaire d’Apollon est effectivement abandonné comme centre cultuel. Le temple lui-même semble avoir été progressivement démantelé plutôt que simplement « fermé » en une journée. Le site officiel de Delphes indique qu’il fut abandonné à la suite des édits anti-païens de Théodose.

La fermeture de l’Académie et de l’école d’Athènes (529 apr. J.-C.)

La politique religieuse de Justinien

En 529, l’empereur Justinien Ier, engagé dans une vaste entreprise de codification du droit romain (le Corpus Juris Civilis, dont le premier Code paraît cette même année) et dans une politique résolue d’unification religieuse de l’Empire autour du christianisme orthodoxe, ordonne la fermeture de l’école néoplatonicienne d’Athènes, alors dirigée par Damascius. Cette mesure s’inscrit dans une répression plus large du paganisme (fermeture de temples, interdictions diverses). Aux yeux de Justinien, cette école, ouvertement fidèle à une théologie polythéiste et hostile au christianisme, représentait le dernier foyer institutionnel visible de l’enseignement païen dans l’Empire — d’où sa décision de « mitiger ce dernier foyer d’enseignement païen », comme le résume l’historiographie moderne.

Notre unique source contemporaine de la mesure elle-même est le chroniqueur byzantin Jean Malalas, dans sa Chronique (XVIII, 47), qui rapporte laconiquement l’édit impérial interdisant l’enseignement de la philosophie (et, au passage, du droit) à Athènes.

Le départ pour la Perse (531–532)

Plutôt que de se soumettre, sept philosophes, parmi lesquels Damascius lui-même, Simplicius et Priscien de Lydie, décident de quitter l’Empire romain et de partir chercher refuge à la cour du roi perse sassanide Chosroès Ier (Khosro/Anushirvan), dont la réputation, sans doute largement idéalisée, était celle d’un authentique roi-philosophe platonicien. Notre seule source sur cet épisode est l’historien Agathias, écrivant plusieurs décennies plus tard (Histoires, II, 30-31) : il explique leur départ par leur conclusion que, la religion officielle de l’Empire romain ne leur convenant plus, l’État perse leur semblait de loin préférable.

Les philosophes arrivent à la cour perse (à Gondishapur) au début de l’année 532 environ. La désillusion est rapide : la réalité politique et intellectuelle perse s’avère très éloignée de l’utopie du roi-philosophe qu’ils espéraient trouver, et le récit d’Agathias contient d’ailleurs des marques d’ironie assez nettes à l’égard de cette attente déçue.

Le retour, garanti par un traité de paix

La même année 532, Justinien et Chosroès signent la « Paix perpétuelle » entre les deux empire, et l’une de ses clauses, fait suffisamment rare pour être noté, garantit explicitement à ces sept philosophes le droit de rentrer en territoire romain et d’y vivre en paix, libres de pratiquer leur religion sans être contraints de se convertir au christianisme. Ils sont de retour, semble-t-il, dès 533.

Ce qu’ils font ensuite : des trajectoires très inégales

C’est là un point que l’historiographie récente (notamment les travaux d’Edward Watts) a permis de mieux préciser, et qui nuance le récit traditionnel d’une « fin » nette et définitive :

  • Simplicius est, de loin, le plus productif après son retour : c’est dans cette période qu’il rédige la grande majorité de ses monumentaux commentaires sur Aristote — mais à titre privé, sans jamais rouvrir d’école ni obtenir de statut institutionnel.
  • Priscien de Lydie continue également d’écrire (dont sa réponse aux questions de Chosroès), suffisamment influent pour être encore attaqué par Jean Philopon.
  • Damascius, en revanche, le chef même du groupe, ne laisse plus trace d’aucune activité philosophique après son retour — seule œuvre attestée : une épitaphe pour une esclave nommée Zosime, gravée à Émèse (aujourd’hui Homs, en Syrie) en 538. Le silence total qui entoure la fin de sa vie reste, aujourd’hui encore, largement inexpliqué.
  • Selon certaines hypothèses (débattues), un foyer de néoplatonisme païen aurait pu survivre encore quelque temps aux marges orientales de l’Empire, du côté de la Syrie (Damascius en étant originaire) — à Harran (Carrhae), en Mésopotamie —, mais cette « hypothèse harranienne » reste contestée par une partie des spécialistes actuels.

Un débat historiographique à connaître

Deux nuances importantes, aujourd’hui bien établies par la recherche récente, viennent complexifier le récit qu’on en fait souvent trop simplement :

Ce n’était pas « l’Académie » de Platon elle-même. Comme le souligne Edward Watts, l’institution fermée en 529 n’était pas la continuation ininterrompue et institutionnellement identique de l’école fondée par Platon en 387 av. J.-C. — c’était son héritière autoproclamée, reconstituée et refinancée à plusieurs reprises au fil des siècles (notamment par Plutarque d’Athènes au tournant du Ve siècle, puis restaurée par Damascius juste avant sa fermeture), plutôt qu’une institution ayant traversé neuf siècles sans discontinuité matérielle.

La date même de 529, et l’ampleur réelle de la mesure, sont débattues. Plusieurs chercheurs (notamment J. Beaucamp, dans un article de 2002 justement intitulé « La date de la fermeture de l’école d’Athènes ») ont interrogé la fiabilité du témoignage unique de Malalas et la possibilité que la mesure ait été moins un « arrêt » institutionnel brutal qu’une interdiction ciblée, dont les effets concrets et la chronologie exacte restent difficiles à établir avec certitude.

Le destin des œuvres de Platon : de la fermeture de l’Académie (529) à Marsile Ficin

Après avoir vu naître, fleurir et se refermer le néoplatonisme, il faut suivre le texte lui-même — le support matériel — à travers mille ans de transmission avant qu’il ne redevienne pleinement accessible en Occident.

La survie byzantine (VIe–XVe siècle)

Après 529, Platon ne disparaît jamais du monde grec : la transmission se poursuit sans interruption à Constantinople, mais de façon inégale selon les époques.

  • VIe siècle : selon les spécialistes du texte platonicien, tous les manuscrits médiévaux qui nous sont parvenus (une bonne centaine au total, copiés entre le IXe et le XIVe siècle) dérivent d’un même archétype perdu du VIe siècle, un codex en deux volumes utilisé dans les derniers milieux néoplatoniciens — probablement lié de près à l’entourage de Damascius ou Simplicius.
  • IXe siècle : la « petite renaissance » byzantine, portée notamment par le patriarche Photios, grand lettré passionné de textes antiques. C’est de cette période que datent nos deux manuscrits les plus précieux et les plus anciens : le Parisinus 807 (Bibliothèque nationale de France) et le Bodleianus 39 (Bodleian Library, Oxford), tous deux copiés à la fin du IXe siècle.
  • XIe–XIVe siècle : copies successives, commentaires byzantins (notamment ceux, tardifs, de Michel Psellos au XIe siècle, lui-même passionné de Proclus et de théurgie néoplatonicienne), mais sans grand renouvellement doctrinal — le texte est conservé plus qu’il n’est repensé.

Le monde arabo-musulman : une transmission indirecte et partielle

Contrairement à Aristote (massivement traduit, commenté et discuté par Al-Kindi, Al-Farabi, Avicenne, Averroès), Platon est beaucoup moins directement traduit en arabe. Il est surtout connu :

  • indirectement, à travers des résumés ou adaptations, notamment le Compendium ou paraphrase des Lois attribué à Al-Farabi (Xe siècle) ;
  • à travers la médiation du néoplatonisme arabe (le fameux Theologia Aristotelis, en réalité tiré des Ennéades de Plotin, faussement attribué à Aristote — un curieux malentendu qui a longtemps fait passer des idées plotiniennes, donc indirectement platoniciennes, sous le nom du Stagirite).

Ce canal ne joue donc, pour Platon lui-même, qu’un rôle secondaire comparé à son rôle majeur pour Aristote.

Le Moyen Âge latin occidental : un accès presque nul

C’est le point le plus frappant : durant presque tout le Moyen Âge latin, l’Occident ne connaît directement qu’une infime partie de l’œuvre de Platon.

Texte disponibleSourcePortée
Une partie du Timée (jusqu’à 53c seulement, soit la partie cosmologique)Traduction et commentaire de Chalcidius (fin IIIe–début IVe siècle)Le texte platonicien le plus lu et copié de tout le Moyen Âge occidental (environ 200 copies conservées) — seul grand rival païen du récit de la Genèse, abondamment annoté (Pétrarque et Ficin lui-même en ont possédé et annoté des exemplaires).
Ménon et PhédonTraductions d’Henricus Aristippus, en Sicile (XIIe siècle)Diffusion restreinte, cercles savants uniquement.
Reste du corpus platonicienAucun accès directConnaissance de Platon presque entièrement médiatisée par des sources secondaires : Cicéron, Macrobe (Commentaire sur le Songe de Scipion), Boèce (Consolation de philosophie), et surtout le Pseudo-Denys l’Aréopagite (vers 500, en réalité un disciple de Proclus faussement identifié au disciple de saint Paul), canal détourné mais immensément influent par lequel une bonne partie de la métaphysique néoplatonicienne s’infiltre dans la théologie chrétienne médiévale sans que son origine païenne soit reconnue.

L’essentiel de la philosophie médiévale occidentale (scolastique) est donc aristotélicien, pas platonicien — un déséquilibre qui ne sera corrigé qu’à la Renaissance.

Les prémices humanistes (fin XIVe–début XVe siècle)

  • 1397–1400 : Manuel Chrysoloras, savant byzantin, enseigne le grec à Florence — c’est le tout début du retour massif à la langue grecque en Occident. Il traduit partiellement la République.
  • Début XVe siècle : Leonardo Bruni, humaniste florentin, traduit en latin une sélection de dialogues platoniciens — premier geste de traduction humaniste, encore partiel et isolé.
  • Pendant ce temps, Pétrarque (mort en 1374), bien qu’incapable de lire le grec, collectionne fébrilement des manuscrits grecs, dont un Platon, par pure vénération — symbole de l’appétit humaniste naissant, encore frustré par l’absence de traducteurs compétents.

Le tournant décisif : le concile de Ferrare-Florence (1438–1439)

C’est l’événement charnière. Convoqué dans l’espoir (éphémère) de réunifier les Églises d’Orient et d’Occident, ce concile amène en Italie une importante délégation byzantine, accompagnée de son érudit le plus singulier :

Georges Gémiste Pléthon (c. 1355–1452), philosophe néoplatonicien byzantin fervent, donne à Florence des conférences enflammées sur les différences entre Platon et Aristote, plaidant pour la supériorité du premier. Son influence directe sur Cosme de Médicis, présent dans l’assistance, semble avoir été décisive : selon le témoignage de Ficin lui-même (rapporté dans ses œuvres complètes), c’est cet enthousiasme qui aurait fait germer dans l’esprit de Cosme l’idée d’une nouvelle « Académie » platonicienne à Florence.

La chute de Constantinople (1453) et l’afflux de manuscrits

La prise de la ville par les Ottomans précipite la fuite de nombreux savants byzantins vers l’Italie, avec armes et bagages — et surtout avec leurs bibliothèques. Le plus influent d’entre eux est le cardinal Bessarion (1403–1472), lui-même ancien élève de Pléthon, converti au catholicisme et devenu l’un des plus ardents défenseurs de Platon en Occident : son traité In calumniatorem Platonis (« Contre le calomniateur de Platon », 1469) répond point par point aux attaques anti-platoniciennes du byzantin pro-aristotélicien Georges de Trébizonde — querelle qui témoigne de l’intensité des débats sur la préséance de Platon ou d’Aristote dans l’Italie de cette époque.

Marsile Ficin et l’Académie platonicienne de Florence

  • 1462 : Cosme de Médicis confie à Marsile Ficin (1433–1499), jeune érudit florentin, la tâche de traduire l’intégralité de Platon en latin, et lui offre une villa à Careggi, près de Florence — noyau de ce qu’on appellera rétrospectivement l’« Académie platonicienne de Florence ».
  • 1463 : sur l’insistance pressante de Cosme, alors mourant, Ficin interrompt provisoirement son travail sur Platon pour traduire en priorité le Corpus Hermeticum (textes hermétiques attribués à un mythique Hermès Trismégiste), que Cosme voulait absolument lire avant de mourir — épisode révélateur du climat ésotérique et syncrétiste dans lequel s’inscrit toute cette entreprise.
  • 1463–1469 : Ficin traduit l’ensemble des dialogues de Platon en latin — première traduction complète de l’œuvre platonicienne en Occident depuis l’Antiquité.
  • 1484 : publication imprimée de cette traduction complète (l’Opera Platonis), diffusée dans toute l’Europe lettrée grâce à l’imprimerie, encore toute récente.
  • 1492 : Ficin traduit également l’intégralité des Ennéades de Plotin en latin — bouclant ainsi la boucle avec le néoplatonisme antique que nous avons longuement parcouru.
  • 1513 : Alde Manuce, à Venise, publie la première édition imprimée du texte grec de Platon (l’editio princeps) — dernière étape technique qui met enfin le texte original, et non plus seulement sa traduction latine, à la disposition de tous les savants européens.

Les textes les plus anciens des dialogues encore conservés

Les deux sources les plus anciennes des dialogues à notre disposition sont les suivantes:

Manuscrit A — Parisinus graecus 1807 (Bibliothèque nationale de France, Paris)
Copié vers 900, il contient aujourd’hui les 8e et 9e tétralogies ainsi que les Spuria (œuvres douteuses/apocryphes) — probablement le second volume d’un ensemble original en deux tomes.

République, livre VII (514a-515d), début du mythe de la caverne, Grec 1807, f. 73 – BNF

Manuscrit B — Bodleianus (« Clarkianus ») 39, dit le « Clarke Plato » (Bodleian Library, Oxford)
C’est en réalité le plus ancien des deux, daté avec précision grâce à une souscription : achevé en novembre 895 par le copiste Jean le Calligraphe, à Constantinople, pour le compte d’Aréthas de Patras (futur archevêque de Césarée de Cappadoce), qui paya 21 pièces d’or pour la copie et le parchemin. Il contient les six premières tétralogies (de l’Euthyphron au Ménon) — sans doute le premier volume de ce même ensemble en deux tomes dont le manuscrit parisien serait le second.

Un détail savoureux sur son parcours : ce manuscrit a été retrouvé en 1801, posé à même le sol du monastère Saint-Jean-le-Théologien, sur l’île de Patmos — le monastère l’avait apparemment acquis entre 1201 et 1355 et l’avait ensuite largement oublié. C’est le voyageur et minéralogiste britannique Edward Daniel Clarke qui l’a acheté au monastère cette année-là et l’a rapporté à la Bodleian Library d’Oxford, où il porte aujourd’hui son nom (« Clarkianus 39 »).

Le texte universellement utilisé est le Burnet, codifié selon la technique de Stéphanus

Le texte que nous lisons aujourd’hui dans n’importe quelle traduction moderne de Platon vient de Burnet (XXe siècle, fondé sur les manuscrits médiévaux byzantins comme A et B) — mais il est cité selon un système de pagination hérité d’une édition genevoise de 1578, elle-même fondée non sur ces manuscrits, mais sur la chaîne des éditions imprimées de la Renaissance remontant à Alde Manuce (1513) — un bel exemple de la façon dont la forme de citation et la source du texte peuvent, dans la transmission d’une œuvre antique, suivre deux généalogies presque entièrement indépendantes l’une de l’autre

Stéphanus est le nom latinisé d’Henri Estienne (1528–1598), imprimeur et humaniste, membre de la célèbre dynastie d’imprimeurs-érudits Estienne (dont le père, Robert Estienne, avait fondé l’atelier à Paris avant de s’installer à Genève en 1550, chassé par les persécutions contre les protestants).

En 1578, à Genève, Henri Estienne publie Platonis opera quae extant omnia (« Toutes les œuvres de Platon qui subsistent ») — la première édition complète imprimée de l’ensemble du corpus platonicien, en trois volumes in-folio, avec le texte grec et une traduction latine en colonnes parallèles.

C’est cette mise en page même qui a créé le système. Chaque page de l’édition est divisée en cinq sections, marquées a, b, c, d, e dans la marge entre les deux colonnes — d’où les fameuses références du type « 514a » ou « 990a34 ». Cette pagination, purement matérielle à l’origine (elle correspond littéralement aux pages physiques de l’édition genevoise de 1578), s’est imposée comme le standard universel de citation, indépendant de toute édition ou traduction ultérieure — c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle reste irremplaçable : elle permet de retrouver le même passage dans n’importe quelle édition moderne, quelle que soit la langue.

Estienne n’est pas retourné consulter directement le Parisinus 1807 ou le Bodleianus/Clarkianus 39. Son travail d’établissement du texte grec repose sur une collation d’éditions imprimées antérieures :

  • l’editio princeps d’Alde Manuce (Venise, 1513) — celle-là même dont on avait parlé à propos de la Renaissance italienne ;
  • deux éditions de Bâle (1534 et 1566, chez Valder, avec l’aide de Simon Grynaeus et Johannes Oporinus) ;
  • une édition de Louvain (1531) pour les Lois spécifiquement ;
  • complétées par quelques consultations manuscrites ponctuelles, sans that Estienne ait mené un travail systématique de collation des plus anciens témoins manuscrits byzantins.

Il commande par ailleurs une traduction latine entièrement nouvelle à Jean de Serres (Serranus), qu’il édite et révise lui-même.

Le chaînon qui manque : la critique philologique moderne

Le travail rigoureux de retour aux manuscrits les plus anciens et les plus fiables (notamment le Parisinus et le Clarkianus, mais aussi bien d’autres témoins) pour établir un texte critique au sens moderne — avec un véritable stemma codicum (arbre généalogique des manuscrits) — n’a été entrepris que bien plus tard, essentiellement au tournant des XIXe et XXe siècles, avec l’édition de référence encore utilisée aujourd’hui : celle de John Burnet, dans la collection Oxford Classical Texts (5 volumes, 1900–1907). C’est ce texte-là, établi selon les méthodes modernes de critique textuelle, que lisent les spécialistes aujourd’hui — mais on continue, par pure commodité et par tradition, à le citer selon la pagination Stephanus de 1578, devenue une convention purement référentielle, entièrement déconnectée du texte grec qu’elle accompagnait à l’origine.

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