Conditions stratégiques
Trump est certes en partie inconséquent. La guerre en Iran n’en est pas moins existencielle et voici pourquoi.
La puissance américaine vient du pacte construit à la fin de la Seconde guerre mondiale. Grand vainqueur de la guerre, les Etats-Unis deviennent les gendarmes du monde, avec l’URSS, mais tout de même bien plus puissante que leur rival. Les Etats-Unis ont en effet des cartes majeures que l’URSS, enfermée dans son discours communiste, ne peut pas entièrement comprendre.
Les Etats-Unis garantissent la paix sur les mers, la fin de nombreux empires, le développement des nation et le développement du commerce mondiale. En échange de la liberté du commerce et de la sécurisation des mers, les Etats-Unis imposent le dollar comme la monnaie des échanges. C’est la définition même de la Pax Americana.

Keynes avait proposé une monnaie mondiale de référence, le Bancor. Ce système permettait d’arrimer toutes les monnaies du monde à un référentiel commun. Les Etats-Unis ont refusé, pour imposer leur monnaie et leur puissance.
Un commerce mondial libellé en dollar impose à chaque commerçant d’acheter des dollars pour réaliser ses transactions d’import export. Le dollar s’impose dans toutes les économies « libres », dans toutes les banques centrales. Les besoins en dollar grandissent en même temps que le commerce mondial. Les Etats-Unis peuvent ainsi vendre du dollar en permanence, faire fonctionner la planche à billets avec un risque très limité. Ils vendent directement leur monnaie. Ce système permet de financer des déficits très important et permet ainsi de financier l’armée la plus puissante du monde.
Ce pacte est une merveille d’ingénierie financière. Dès le départ, dès Bretton Woods, la grande réunion financière de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il était prévu de laisser tomber l’étalon-or. L’impression ad infinitum de dollar était dès la conception incompatible avec l’étalon-or. C’est la garantie du financement de la paix que la Grande-Bretagne n’a jamais réussi à construire, malgré l’immensité de son Empire.

Ce système est principalement fondé sur la liberté et la libéralisation du commerce. Or le commerce le plus stratégique à cette époque, avec celui du blé, est celui du pétrole. Notamment parce que toutes les armées, et principalement l’armada américaine elle-même, fonctionne grâce au pétrole. Il sera libellé en dollars. C’est ce que l’on appelle le système du pétro-dollar, le lien clé entre les deux actifs, plus important finalement que le lien à l’or lui-même .
Le grand public connaît les déclarations comme celle de John Connally, “The dollar is our currency, but your problem.” « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème. », qui l’a prononcé cette phrase en 1971, quelques mois après la suspendu la convertibilité du dollar en or, le 15 août 1971 par Nixon.
On a beau jeu de critiquer en permanence l’amérique et ses échecs militaires. Mais s’il y a bien un terrain sur lequel les Etats-Unis n’ont pas failli, c’est le développemement du commerce mondial. Nous voyons bien sur le graph ci-dessous ( https://www.wto.org/french/res_f/statis_f/trade_evolution_f/evolution_trade_wto_f.htm) la croissance phénoménale du commerce après la chute du mur de Berlin en 1989. Telle est la promesse du monde construit après les deux Guerres Mondiales, la guerre et la recherche des empires est remplacée par les échanges internationaux faits entre des nations. On peut et on doit même, critiquer la croissance économique et notamment son impact sur l’environnement. On doit également reconnaître la grandeur du système.

Ormuz
Il n’y a donc pas que le nucléaire ou la défense d’Israël. Loin de là. L’Iran a peut-être bien commis une erreur fatale en prétendant fermer le détroit d’Ormuz. C’est une attaque directe de la garantie américaine sur les mers et la liberté de circulation.

Les échanges maritimes représentent 80% du commerce mondial. Le commerce maritime est incomparablement plus performant que le commerce terrestre, grâce aux porte contenaires géants. Les routes terrestres, notamment les nouvelles routes de la soie chinoises, ne peuvent représenter qu’une part non significative des échanges.
Que ce soit du point de vue du commerce ou du point de vue militaire, l’adage « Qui tient les mers, tient les terres », “Whoever commands the sea commands the trade; whoever commands the trade commands the riches of the world.” attribué à Raliegh, vaut toujours. On trouve une origine plus ancienne chez Sir Francis Bacon (1561–1626), dans The Historie of the Reigne of King Henry the Seventh (1622) : “He that hath the command of the sea hath the command of the world.” « Celui qui commande la mer commande le monde. »
Modeler le terrain stratégique
C’est sur ce point que l’attaque des Etats-Unis est un peu précipiter par rapport à la réalité de la puissance iranienne. Mais en réalité, nous voyons bien que l’attaque se prépare au moins depuis les actes terroristes du Hamas et le 7 octobre.
Sur le plan économique, l’Iran est sous sanction depuis des dizaines d’années. Le paix vit chichement, d’autant qu’il consacre une large partie de ses ressources au militaire. Les Etats-Unis veulent désormais couper complètement l’Iran du système du dollar.
Sur le plan militaire, justement, les « proxys », ces alliés extérieures de l’Iran, sont attaqués les uns après les autres et affaiblis jusqu’à ne plus ressembler à grand chose. Toujours sur le plan militaire, mais sous un autre ordre, les bases nucléaires sont bombardées bien en amont de l’acte direct. La guerre a très largement affaibli le pays. Il est un peu consternant d’entendre parfois que l’Iran sortirait renforcée du conflit. Le pays, qui était déjà au bord de la guerre civile, ne va certainement pas mieux.
Sur le plan politique, le régime iranien a déjà changé. La branche religeuse a été coupé quasiment totalement sur aux actions coordonnées entre Israël et les Etats-Unis. Il faut vraiment être très anti-américain pour y voir un risque et non pas un progrès, l’un de nos problèmes mondiaux étant bien la puissance d’une religion musulmane qui n’a pas encore fait son adaptation à un monde laïque.
Sur le plan énergétique, c’est là que les Etats-Unis ont agit trop vite. Trop sûr d’eux, ils ont cru pouvoir faire tomber le régime rapidement, comme ils l’avaient fait avec le Vénézuela. Il fallait d’abord modeler le terrain et créer de nombreuses voies permettant de contourner Ormuz. C’est évidemment ce qui en train d’arriver. De nombreux projets sont lancés pour construire de nouveaux pipelines pour passer par Oman, la Syrie, ou autre. Un autre chantier majeur est en cours de développement pour relier le Nigeria à l’Europe. Ormuz n’aura plus jamais la même importance. Il conservera une importance, mais elle sera réduite, le gaz ne pouvant pas encore passer par une autre route. Quand les nouveaux pipeline se seront multipliés, enterrés de préférence, l’Iran aura beaucoup moins de levier.
La question monétaire
Il ne faut pas non plus confondre la volonté, peut-être pas si forte, de dévaluer le dollar et une autre idée qui serait d’arrêter d’en faire la devise garantissant le système des échanges mondiaux. Ce sont bien deux objectifs différents, correspondant aux deux faces du dollar, interne, dont la baisse permettrait peut-être de relancer ou soutenir les exportations, et rôle mondial du dollar. De toute manière, avec ses 40 trillions de déficit, les Etats-Unis n’ont pas le choix et ne peuvent pas quitter le système qu’ils ont créé.
Il n’y a de toute manière pas d’alternative. L’Europe n’a pas une armée suffisante pour défendre l’Euro. Le Yuan n’est pas libre et sa valeur reste très questionnable. C’est d’ailleurs l’une des erreurs majeures, à notre sens, de l’OMC, que de ne pas avoir intégré la libéralisation de la monnaie dans les conditions d’ouverture au marché international. Toutes les valeurs sont désormais faussées et l’Occident passe son temps à importer une déflation venue de Chine qui s’est révélée mortifère pour ses économies.

Conclusion
Les Etats-Unis, pour protéger la suprémacie du dollar, leur rôle de gardien des mers et pour contrer la Chine, n’ont pas le choix. Iran delenda est. Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain, avec le même ou avec un autre président. Le régime iranien, selon toute vraisemblance, est condamné.
Nous avons parfois l’impression que Trump se rêve plus en chef des CRICN (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord), qu’en chef du monde libre. Mais quand on regarde les faits, la réalité est bien plus contrastée. Les Etats-Unis demandent à l’Europe et à l’Otan d’investir beaucoup plus dans leur défense pour garantir une plus grande partie de leur sécurité sur leurs fronts, notamment face à la Russie. Mais dans le même temps, les Etats-Unis ont renversé le gouvernement du Vénézuela, dont le pétrole allait principalement en Chine et prétendent désormais remettre la main sur le pétrole iranien. En Russie, l’Ukraine a déclenché une guerre contre une partie du pétrole russe, qui finance la guerre et fait tourner le pays. Trump, qui a peut-être un peu trop un logiciel des années 2000 et mise sans doute un peu trop sur le pétrole (les renouvelables et notament le solaire, sont presque exclusivement produits par la Chine), n’est pas du tout le fou que l’on décrit trop souvent. Le rôle de bad cop qu’il se donne est aussi fait pour attirer la Russie et la Corée du Nord en dehors de la sphère chinoise. Compte tenu de la nature de ces régimes, cela n’a aucune chance de fonctionner, mais c’est uniquement fait pour faire pression sur les alliés de la Chine.
