Spider-man, la dualité de la personnalité et le destin

Le plus populaire des héros

Les Spider-man de Sam Raimi, avec Tobey Maguire dans le rôle-titre, sont considérés comme les meilleurs spider-man et parfois même comme les meilleurs films de super-héros. Comment expliquer un tel succès? Pourquoi ces films et principalement le second de la série, sont-ils aussi attachants? Que nous disent-ils d’universels qui nous parlent à travers les symboles et derrière le masque?

Dans notre dernier article sur les super-héros, nous avions développé l’idée selon laquelle le côté héroïque des super-héros montre la volonté dans toute la puissance de sa subjectivité. https://foodforthoughts.blog/2026/05/30/la-volonte-langoisse-le-courage-et-les-super-heros-1-2/ Le super-héros est pris d’un côté, la vie réelle et toutes ses difficultés, à laquelle correspond une réalisation effective, objective, une action et un impact concret sur la réalité. Et de l’autre, il vit une forme de rêve éveillé. C’est le règne de l’imagination, du fantasme et de la toute-puissance. La dynamique à rechercher serait donc celle de l’objectivation de la volonté, de l’intégration de la subjectivité dans l’objectivité. Il est plus facile de se rêver super-héros que de s’inscrire dans la réalité.. C’est en tout cas la thèse de Hegel.

Mais une autre interprétation est possible. Nous allons le voir maintenant.

Volume 1

Le premier opus, le thème n’aura échappé à personne, raconte le passage de l’enfance à l’adolescence. Peter Parker découvre son corps, tout son corps… Il découvre l’amour avec Marie Jane. Le second opus en revanche, est plus subtil qu’il n’y paraît. (Ces films n’ont d’ailleurs pas de sous-titre). Son sujet principal est le passage à l’âge adulte et ses difficultés. La distinction entre puberté et passage à l’âge adulte est déjà assez remarquable.

Peter Parker est amoureux de MJ. Il est « mordu » par une araignée lors d’une sortie scolaire où il prend des photos de MJ pour le magazine du lycée. La morsure pourrait bien être une image de l’amour, qui déclenche la métamorphose en super-héros.

Peter est très timide. Il cherche à gagner de l’argent pour acheter une voiture. Il décide alors d’utiliser ses pouvoirs dans la vraie vie, pour participer à un tournoi de catch. Enfin, dans la vraie vie, c’est assez vite dit. Il a d’abord quelques expériences mitigées au lycée, tantôt glorifiantes, quand il arrive à battre le « bully », le harceleur, tantôt embarrassantes, quand il reste collé à son plateau repas avec du fil d’araignée… Peter choisit une voie moyenne. Il remporte son combat de catch et l’organisateur ne veut pas le payer, parce qu’il n’aurait pas respecté les trois minutes.

Nous nous rappelons tous du drame fondateur qui suit cette scène. L’organisateur du tournoi se fait braquer. Peter refuse de l’aider et laisse passer le cambrioleur, pensant rendre à l’organisateur la monnaie de sa pièce. Et là, c’est le drame. Le cambrioleur, mal organisé au possible, cherche une voiture à voler. Il tombe sur Ben, qui croit venir chercher Peter à la sortie de la bibliothèque. Il lui tire dessus et le tue pour prendre sa voiture et s’enfuir.

La leçon est cruelle pour Peter. Il a répondu à une l’injustice peut importante et au fondement contestable, par une autre injustice. Il l’a payé d’une injustice encore plus grande. L’injustice, comme la violence, est une spirale qu’il devient difficile d’arrêter. Peter a utilisé ses pouvoirs pour lui, in fine, se vanter devant MJ. Mais il ne les a pas utilisé également pour faire le bien. Il a laissé passer le mal, alors qu’il pouvait faire quelque chose. Il a utilisé ses pouvoirs uniquement pour lui-même.

Peter Paker restera profondément marqué par cette culpabilité. Il n’est pas entièrement responsable. Il n’est pas le criminel en tant que tel. Vu de l’extérieur, il avait tout à fait le droit d’avoir peur et de ne pas s’interposer devant un cambrioleur armé. Mais il sait qu’il aurait pu le faire sans prendre de risque. (Nous détaillons en Annexe l’histoire originale de la mort de Ben).

Le bouffon vert

Peter est désormais presque forcé de devenir spider-man. L’expérience de l’injustice, plus même que la découverte de ses pouvoirs, le conduit à devenir un héros. Il défendra désormais la loi et la vie. Il ne le fera pas pour gagner de l’argent. Ni pour d’autres formes de gain personnel dans sa vie normale. Il le fera anonymement, sous un masque, comme une idole. Si nous aimons tous spider-man, c’est parce qu’il nous rappelle tous les efforts quotidiens, discrets, anonymes, que nous faisons pour promouvoir la justice.

Plus étonnante est la leçon sur les pouvoirs, la subjectivité et leur utilisation. Dans notre article précédent, nous défendions la thèse selon laquelle la vie subjective, celle de l’enfant qui se prend pour un super-héros doté de tous les pouvoirs, devait être transformée en vie objective. Spider-man nous dit quelque chose de tout à fait différent. La vie subjective, celle dans laquelle nous nous croyons un géant luttant contre l’injustice, ne se communique pas de manière si évidente à la vie réelle. La première leçon, celle du premier film, est qu’utiliser notre subjectivité uniquement à des fins personnelles et financières finira par nous soumettre nous-mêmes à l’injustice. Le film nous apprend également que la sanction sera chez nos proches, dans notre famille elle-même. Elle s’exercera comme un karma vengeur.

C’est aussi ce que nous montre le bouffon vert. Tant que Norman garde son statut social et vend la mort à l’armée américaine en faisant gonfler sa fortune, tout va presque bien pour lui. Mais quand son statut social est menacé, son double subjectif prend le dessus et l’avale complètement. Ce n’est pas beau à voir et cela le conduit à une mort certaine. Le bouffon vert est à la fois la seconde chance de Spider-man pour faire le bien, la nouvelle version du cambrioleur et une forme de double de Peter. Il est peut-être ce que Peter aurait pu devenir s’il avait touché l’argent du combat, s’il n’avait pas été confronté à l’injustice de la même manière. Norman voir bien en lui une sorte de fils, excellent à l’école et en science, tentant de s’en sortir par lui-même. Ils n’ont pas de secret l’un pour l’autre, chacun sachant qui est le personnage réel derrière le masque. Norman demandera à Peter de ne pas dire la vérité à son fils biologique, Harry, et Peter s’exécutera.

La liaison des deux faces de notre identité est un art difficile et plein de risque.

Volume 2

Peter est désormais pris dans une nouvelle contradiction. Le consensus du premier opus ne tient plus. Peter a bien accepté sa vie de super héros, mais c’est sa vie réelle qui disparaît à nouveau. D’un côté, il est le jeune homme qui fait ses études et tente de trouver sa voie dans la vie en devenant photographe pour le Daily Bugle.

Et de l’autre, il est le super-héros qui doit sauver tout le monde, tout le temps, à New York. Entre les deux, comme si cela ne suffisait pas, son principal enjeu est toujours l’amour de sa vie, Mary-Jane Watson. La pression est si forte que Peter préfère renoncer à ses super pouvoirs. Comment en est-on arrivé là?

La crise de la double identité

Spider-Man sauve tout le monde lorsque l’expérience d’Otto Octavius, le brillant scientifique qui veut contrôler l’énergie du soleil, tourne mal. Tout va pour le mieux, côté super-héroïque.

Mais Peter découvre que MJ est fiancée à John, le fils du patron du Daily Bugle. John est astronaute. Il revient de l’espace. Peter a beau réciter de la poésie à MJ, suivant un conseil d’Otto, c’est trop tard. Il n’est plus pour MJ « qu’un fauteuil vide », celui qui n’est jamais là, ou toujours en retard. Un fantôme. Le prétendant des occasions manquées. MJ, fascinée par les étoiles, que ce soit celle du métier d’actrice ou autre, a décroché son astronaute. Côté amitié, ce n’est pas plus simple. Harry, le fils de Norman Osborn et meilleur ami de Peter, le gifle devant tout le monde, parce qu’il protège Spider-man, le meurtrier de son père. Peter perd son amour et son ami. Il est au fond du trou. Le coupable est tout désigné. C’est Spider-man le responsable, qui l’empêche d’être un amant et un ami.

Et là, c’est le drame. Peter perd son fluide d’araignée. C’est la dépression version super-héros. Il ne peut plus monter aux murs. Il ne voit plus et doit remettre ses lunettes. Les deux vies sont bien liées. La vie réelle, trop négligée, enfermée dans des impasses, rend finalement impossible la vie subjective elle-même. C’est un double effondrement.

Peter va chez le médecin pour tenter de comprendre ce qui lui arrive. Il confesse qu’il est Spider-man et ne sait plus où il en est.

  • « Cela peut vous rendre fou de ne plus savoir qui vous êtes. Rien n’est pire que l’incertitude. Vous n’êtes peut-être pas fait pour être Spiderman… On a toujours le choix. » lui dit le médecin.
  • « C’est vrai, j’ai le choix », acquiesce Peter.

Le médecin tient le discours moderne du « be yourself » ou du self-made man. Nous avons le choix d’être qui nous voulons être. Il suffirait de choisir et de faire preuve de volonté. Telle est la promesse objective. Est-ce si facile? Évidemment, non. Mais Peter va d’abord y croire.

Commence alors l’une des meilleures scènes du film. Peter est chez lui et imagine qu’il parle avec son oncle disparu.

La scène du rêve éveillé

Dans cette grande scène, nous entrons dans la psyché de Peter. Il imagine qu’il parle avec son oncle disparu.

  • Oncle Ben:  » Toutes ces choses auxquelles tu penses, me font de la peine.
  • Peter: Tu devrais me comprendre. Je suis amoureux de Marie-Jane,
  • Oncle Ben: Peter, à chaque fois que nous avons parlé d’honnêteté, d’impartialité, de justice, nous l’avons fait parce que j’espérais qu’un jour, tu trouverais le courage, de réaliser ces rêves, dans le monde réel.
  • Peter : Je ne peux plus vivre tes rêves désormais. Il faut que je mène ma propre vie.
  • Oncle Ben: Tu as reçu un don. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Prends ma main, mon grand.
  • Peter: Non, Oncle Ben, je ne suis que Peter Parker. Et Spider-man, c’est terminé. Terminé. »

Ce passage est d’une clarté rare sur la réalité de ce qu’est le destin et du rapport que nous entretenons avec lui. Nous apprenons que Peter structure ses choix dans un dialogue intersubjectif continu avec l’autre, ici son oncle disparu. Il fait ses choix en pensant aux valeurs qui doivent guider sa vie. Mais il est écrasé par ces valeurs, par la justice elle-même. Il disparaît comme individu. Ben pose bien la problématique, qui consiste à chercher à faire passer ces idées du rêve à la réalité.

Peter se met alors à vivre une vie dite normale. Il se remet à étudier, réussit brillamment. Il va voir la pièce de MJ, De l’importance d’être constant. Il devient tout ce qu’il n’était pas. Un être réel au sens du monde extérieur. MJ remarque que Peter a changé. Mais elle est toujours financée.

L’aveu

Peter, enfin, avoue à tante May les circonstances exactes de la mort de l’oncle Ben. Cette scène est le pendant du rêve éveillé avec son oncle. « C’est moi le responsable ». Il voulait gagner de l’argent pour acheter une voiture, pour impressionner MJ. Il voulait utiliser ses dons de super-héros pour renforcer son personnage réel et objectif. Son don n’était-il pas né avec son désir pour MJ? L’amour n’avait-il pas déclenché la puberté? Ce choix était logique.

  •  » J’ai remporté le prix. Mais ce type n’a pas voulu me payer. Ensuite il s’est fait braquer. Et j’ai vu le voleur courir vers moi. J’aurais pu l’arrêter, mais je voulais me venger. Je l’ai laissé passer. J’ai laissé ce type s’enfuir. Il lui fallait une voiture. Il a voulu voler celle d’oncle Ben. Oncle Ben lui a dit non. Et il l’a tué. Oncle Ben est mort ce soir-là, pour avoir été le seul à faire ce qu’il devait faire. Et, je lui tenais la main quand il est mort. »

La confession de Peter est très puissante. Nous sommes loin du vol des poires dans un verger de Saint-Augustin ou de l’épisode du peigne volé chez Rousseau. Tous deux ont pourtant ressenti le besoin d’écrire leurs Confessions et une grande œuvre de philosophie politique. Peter, qui a beaucoup plus à se reprocher, va rester dans l’ordre de l’intime. Au poids de la culpabilité s’ajoute le poids du mensonge, ou au moins du non-dit. Cette crise identitaire est peut-être entièrement dirigée par ce poids. C’est lui qui donne à Peter la force, le dynamisme, d’être Spider man. Mais c’est peut-être aussi lui qui lui en donne trop, l’enferme dans la subjectivité et l’empêche d’être.

Le vol des poires est relaté Livre II, chp 4 à 10

La réalité n’est qu’un décor

Au début, tout va bien. Peter redevient Peter. Il va enfin voir la pièce de MJ et tente même de la reconquérir. ‘J’ai changé », lui annonce-t-il fièrement. Les notes remontent. La vie réelle et monolithique semble fonctionner.

Et pourtant, tout cela ne suffit pas. Peter ne supporte pas de voir l’injustice sans rien faire. L’aveu fait à tante May n’a pas eu l’effet escompté. Il n’a pas libéré Peter, il a confirmé et rééquilibré la puissance de l’identité subjective née du drame et du traumatisme. Peter est troublé par les voitures de police et les scènes d’injustice. Il se retient. Puis il se retrouve devant un immeuble en flammes. Il ne peut pas s’empêcher d’entrer et de sauver un jeune enfant. C’est plus fort que lui. Il doit aider les autres. On peut voir dans l’enfant sauvé le symbole de l’avenir à construire.

Amor fati

Peter revient alors à son appartement et entre dans un troisième moment de sa crise identitaire.

  • « Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’avoir ce que je veux? Ce dont j’ai besoin. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour y arriver? ».

La thèse du médecin commence à se fissurer. Peter ne le comprend pas encore. Mais il comprend qu’il ne pourra pas mettre Spider-Man de côté aussi facilement. Le destin s’organise contre et malgré la volonté apparemment objective. On ne peut pas lutter contre son destin.

Peter retourne voir tante May, qui prépare son déménagement dans un appartement, ne pouvant plus payer le loyer de sa maison. On peut y voir le symbole du rétrécissement du subjectif. Le palais de l’enfance fait place à la réalité du début de l’âge adulte. May donne l’exemple de la possibilité du changement. Plus important, May lui pardonne. Le pardon est le pendant de l’aveu (nous voyons l’intéret de la confession et de l’absolution, qui est un pardon religieux, dans la religion catholique).

  • « Tu as fait preuve de courage en m’avouant la vérité. Je suis très fière de toi. Je te remercie et t’aime de tout mon coeur. »

Le mentor réconcilie le subjectif et l’objectif. Il donne la sanction de l’amour réel. L’aveu, la culpabilité, reconnue par un tiers qui en a souffert, trouve enfin une détente, une décompression qu’elle n’avait pas quand elle n’était que non-dit. Peter a pris le risque de la réalité. Il aurait pu perdre sa tante, la dernière famille qui lui reste. Courageux, oui, indéniablement. D’un courage bien différent de celui du héros solitaire et masqué. Le courage de la réalité et de ses imperfections assumées.

May c’est, cependant, tout de même un peu vengée. Elle a donné tous les comics de Peter. La aussi, elle le sort de l’enfance. May demande alors à Peter si lui, le photographe de Spiderman, a des nouvelles de leur héros. Le petit voisin, venu aider May dans son déménagement, attend impatiemmen.t le retour de son idole. May se lance dans un grand discours sur le rôle d’exemple que joue le héros. De toute évidence, elle sait qu’il est Spider-man. Elle a compris le trauma, la crise d’identité, et aide Peter à retrouver les deux faces de lui-même. Elle lui redonne le droit d’être Spider-man. Il a été courageux dans la réalité. Il a le droit de le redevenir dans la subjectivité, le costume et le masque.

Comment rester photographe s’il n’y a plus de Spiderman à photographier? Les deux faces d’une même pièce font bien une même pièce. Le discours de May fait comprendre à Peter que son moi-subjectif n’est pas uniquement le prix à payer pour ses péchés. Il a une importance cruciale pour les autres. Il donne l’exemple d’un comportement juste et donne envie de l’imiter. Il sauve ainsi de nombreuses personnes.

  • « En fait, je pense qu’il y a un héros en chacun de nous. Nous rend plus honnête. Nous donne de la force. Nous annoblit. Et à la fin, nous permet de mourir avec fierté. Même si quelquefois il faut être persévérant et renoncer à ce qui nous tient le plus à cœur. Y compris à nos rêves ».

May détaille la sentence de Ben sur le pouvoir et la responsabilité en lui redonnant la justice et l’exemple comme contenu. La part subjective de Peter a plus d’importance, de sens, et plus d’impact sur le monde que sa part objective.

Peter est prêt à redevenir Spiderman. À assumer sa véritable identité, celle qui donne du sens à sa vie, et qui n’est pas du tout son identité objective. Il avance vers une réconciliation de ses dimensions d’être. Il sort de la catabase, ce passage par l’enfer qui fait partie inhérente du chemin du héros. Il est désormais prêt pour l’épreuve finale. Vaincre le vilain et reconquérir l’amour de sa vie. Il assume l’erreur, sa part de responsabilité dans la mort de son oncle. Et il en assume les conséquences. Il accepte son imperfection, seul moyen de ne pas tomber dans l’hybris, la démesure. Mais comment va-t-il faire concrètement pour organiser le rapprochement des deux faces de son identité?

Otto Octavius, la subjectivité devenue folle

Que ce soit le bouffon vert, la pieuvre ou dans une autre version, le lézard, tous les opposants de Spiderman ont des caractéristiques proches de celles du héros. Ils représentent tous une figure paternelle. Ce sont tous des scientifiques, comme Peter. Mais il y a une différence majeure. Ils fusionnent complètement leur double avec leur vie réelle. Leu double maléfique finit par les remplacer dans la réalité. Il leur sert à chercher une reconnaissance ou une vengeance personnelle.

Otto Octavius et son expérience sur la fusion

Le bouffon est le résultat des expériences militaires d’Osborne. Il se transforme alors que son poste et son entreprise sont menacés. Otto est également un savant fou. Prométhéen, il veut conquérir le pouvoir du soleil. Conor, dans The Amazing Spider-Man, cherche à dépasser l’humanité par l’animalité. Tous se transforment. Mais tous restent humains et vivent un conflit proche de celui de Spiderman. Ils ont simplement choisi une autre voie. Une voie dont le récit nous explique qu’elle ne peut pas fonctionner.

La leçon est claire. L’homme peut utiliser la technique, mais il ne peut pas fusionner avec la science en ne visant que le pouvoir personnel. La quête de la puissance ne doit jamais remplacer celle de la justice. C’est le niveau convenu de l’interprétation. Mais il existe un second niveau très différent. Il semble nous intimer qu’il faut continuer à séparer les deux ordres, celui du personnage social, et celui du héros.

Otto conseille à Peter de lire de la poésie. La poésie est selon lui plus complexe que la physique nucléaire et est le vrai moyen de conquérir le coeur d’une femme. Otto devient une machine après l’explosion de son expérience. Ses bras mécaniques prennent le dessus et le contrôlent. Sa femme est morte dans l’explosion. Il n’en tire pas tout de suite la conclusion qui s’impose, à savoir qu’il doit mettre fin à son expérience. (Il a de nombreux traits communs avec Anakin Skywalker). « La puissance du soleil dans la paume de ma main ». Dominer la technique pour dominer le monde.

Harry, le modèle du père

Harry montre une autre voie, celle de la recherche objective de la reconnaissance du père. Il n’a jamais su si son père l’aimait. Il reste bloqué dans cette attente. Il reprend l’entreprise familiale. Pas forcément parce qu’il y croit. Simplement parce qu’il aime son père. Il finance Otto, qui comme son père, cherche la puissance dans la matière. Le succès extérieur, quand bien même serait-il compter en milliards, est insuffisant pour faire le bonheur et construire une identité. Il est trop fragile, trop dépendant des autres, des choses, de la matière. Harry est également un peu jaloux de Peter, qui est suffisamment brillant pour se faire tout seul. Il va surtout être confronté à une autre forme d’injustice. Il croit faire ce qui est bien en tentant de sauver l’image de son père. Il ne sait pas, ou ne veut pas voir, ce que son père était vraiment devenu. Il est pris dans un conflit de justice et de loyauté, aimer son père, mais reconnaître que c’est un salaud. Il ne s’en relève jamais vraiment.

Le ciel et la terre

Le combat final entre Spiderman reprend le thème sous une dualité un peu plus convenue. A la fin du combat, Otto retrouve ses esprits et va lui-même détruire sa création diabolique et mortelle en la noyant et se noyant dans le fleuve. Il choisit de se sacrifier pour sauver New-York. Il s’engouffre dans les profondeurs de l’eau et de la terre. Il retourne dans l’élément maternel. Son matérialisme l’a avalé, au sens propre.

A l’inverse, Spider-man s’envole dans les airs avec sa bien-aimée. Elle a vu son vrai visage, son âme subjective de Spiderman. Elle comprend que c’est cette grandeur subjective, cette âme d’Albatros, pour reprendre l’image de Baudelaire, si belle dans le ciel et si maladroite sur terre, qui empêchait Peter d’être un ami objectivement efficace. Il est toujours plus romantique de tomber amoureux du rêveur, du grand homme masqué, que de la triste réalité quotidienne. Le coeur cherche la justice et le justicier.

Volume III

Dans ce dernier volume de la trilogie, Spiderman est essentiellement confronté à son double négatif. La némésis, l’ennemi miroir inversé, est directement dans la personnalité. Dans le second épisode, Peter était tenté de laisser tomber Spider-man. Dans ce nouveau volume, il est tenté de laisser tomber Peter. Il découvre que l’araignée peut être directement une puissance. D’une certaine manière, il fait le parcours de ses ennemis, Norman et Otto.

Il s’agit d’utiliser Spider-man pour devenir plus puissant et soutenir sa personnalité objective. Cela correspond bien à un Peter devenu plus mature et fatigué de toujours avoir la position du héros. Mais, nous en savons déjà assez pour savoir que cela ne va pas fonctionner et que cela ne correspond pas à la personnalité de Peter. Tout en proposant une figure différente, cet opus est légèrement redondant.

Une subjectivité peut-elle réellement être mauvaise? Dans l’univers de Spider-man, même les méchants sont la plupart du temps des justes ou des hommes partis parti sur un mauvais chemin. Il n’y a pas vraiment de méchant pour l’injustice, comme peut l’être le Joker dans Batman, qui ne porte pas de masque, mais un maquillage plus ou moins indélibile selon les versions.

Personnalité objective, personnalité subjective

Spider-man nous enseigne l’inverse de la thèse de notre dernier article. Nous défendions l’idée que les personnalités subjectives et objectives devaient être fusionnées, pour nous faire entrer dans une objectivité plus construite. Sortir du rêve, de l’enfance, des pouvoirs magiques, pour entrer dans la réalité.

Spiderman nous enseigne l’inverse. Ce n’est pas la personnalité objective qui compte le plus, mais bien l’être intérieur et subjectif. Nous devrions plutôt apprendre à garder de manière séparée nos deux personnalités, les deux facettes de notre moi. Qu’est-ce, en effet, qu’une personnalité entière et sans aucun clivage? N’est-ce pas la définition même de la folie?

La création de la nouveauté ne supporte pas l’objectivation. Les plus grands créateurs ne font quasiment jamais partie du système. Van Gogh n’a quasiment pas vendu une seule toile de son vivant. Socrate a été condamné, Nietzsche n’a rien vendu (même si je ne l’aime pas), Marx a été toute sa vie en faillite (lui non plus je ne l’aime pas trop…). Schopenhauer n’a eu un poste universitaire qu’à la toute fin de sa vie. Kant a commencé à créer à partir de 50 ans. Monet, l’un des plus grands peintres au monde, a vécu dans la misère. Jusqu’au jour où un marchand, Paul Durand-Ruel, a commencé à vendre ses toiles aux Etats-Unis. Il devint riche, alors même, on peut le dire, que la qualité de ses oeuvres décline fortement avec la cataracte bien sûr, mais aussi avec l’âge.

Les lois du destin

La personnalité subjective répond essentiellement à une vocation. C’est une forme de sort, de destin, qui nous pousse à chercher le sens de la vie et de notre vie dans l’art, la philosophie, la recherche d’une certaine forme de justice. Cette vocation nécessite pour s’exprimer un espace, une ouverture, qui est souvent, presque toujours, quelque chose de douloureux. Peter vit une série d’évènements fondateurs qui lui ouvrent sa destinée. Il perd ses parents. Il est amoureux de MJ. Il est mordu par une araignée, il devient adolescent. Il cherche de l’argent, il est confronté à la matière, et par un fatal concours de circonstances, il perd son oncle. Il faute. Il a en quelques sortes sacrifiés son Oncle à son égoïsme. Il navigue entre l’amour et la mort, l’art, la photographie, et la science, la physique.

La vocation de Peter vient de la mort de son oncle, sa culpabilité, mais aussi de la reconnaissance de son aveu. Peter aurait pu arrêter le criminel. Il en avait le pouvoir. Mais il a agi par égoïsme, par vengeance contre l’organisateur des combats qui a refusé de le payer. Il a répondu à l’injustice par l’injustice. Il est désormais condamné, ou voué, à répondre à l’injustice par la justice. En mémoire de son oncle, obéissant à son destin. La personnalité subjective est construire autour du père de substitution qu’est Ben. Ben donne l’ouverture à la transcendance, à l’idée de justice. On ne peut pas échapper à son destin.

Telle est la loi du destin. Elle est le drame qui amplie notre conscience et alimente la dynamique de la conscience avec un contenu concret qui tend vers la justice. Nous ne l’avons pas choisi. Nous ne pouvons plus lutter contre. Le sens de la vie subjective est toujours, succès ou pas, d’y répondre. L’échec est de ne pas en tenir compte. C’est également en ce sens qu’il faut comprendre l’Amor fati. Il ne s’agit pas du tout d’accepter les coups durs de la vie, mais d’accepter qu’ils nous structurent et deviennent le sens concret de notre vie. Tel est le secret de la part subjective de notre personnalité. C’est la vérité de notre part subjective.

La vérité de la culpabilité doit être dite. Oedipe, dans l’Oedipe-roi de Sophocle se bat aussi pour dire la vérité sur lui-même, pour exposer sa part d’injustice. Il a lui aussi sacrifié ses parents, de la manière la plus absurde possible. Il ne mettra pas de masque, mais se crèvera les yeux. On peut comparer la faute de Peter envers son oncle/père avec la manière hasardeuse dont Oedipe tue son père.

Il faut également reconnaître sa propre part d’injustice. Alors seulement nous retrouvons une position équilibrée. L’injustice doit être reconnue extérieurement, avouée. C’est en reconnaissance qu’il a tué son épouse qu’Otto retourne du côté des vivants et trouve la force d’arrêter sa vaine course à la puissance. Chez Peter, l’aveux se fait auprès de sa tante, qui est le substitut de la mère. La mère est le royaume de la matérialité, de la réalité, de l’argent, en tout cas dans Spider-man. Dans la réalité, le père peut être le vecteur de l’objectivité et la mère celui de la subjectivité. L’aveu permet la retenue, le souvenir que l’on est imparfait. Il est la garantie contre l’hybris, la démesure, le principe de la prudence. (Le héros, tel le politicien recherché par Platon, est à la fois courageux et prudent – voir la fin du Politique de Platon)

A côté de cela, le progrès technique continue son chemin, inlassablement. Il se confronte sans cesse à la dure réalité. Et il s’adapte. De nombreux ingénieurs connaissent un vrai succès. Il ne faut pas tout jeter. La vie objective, profane, matérielle, a aussi ses droits. La difficulté est de tenir les deux versants de la personnalité.

La sortie du salon de des refusés. Béraud 1890

La leçon du héros populaire

Spider-man est le plus aimé des super-héros. Il ne nous force pas à être parfaits, comme Superman, qui vient d’ailleurs d’une autre planète. Tout est bien plus extrême chez lui. Il n’est pas non plus animé par un sentiment de vengeance et de révolte comme Batman, le multi-milliadaire.

Spider-man est celui qui ramène le mieux les enjeux super-héroïques au niveau humain. Il est le héros du quartier, le gamin qui doit construire sa vie, entre livraison de pizza, parents ou oncle et tante âgés, manque d’argent et amours compliqués.

Il tombe finalement souvent le masque. Il ne vieillit jamais. C’est une ode à la jeunesse. Il nous montre comment nous devons jouer avec les différents fils de notre vie pour construire notre personnalité. La difficulté est de relier ces deux dimensions de l’être, sans se perdre dans l’une ou l’autre. Sipderman a trouvé un ‘truc’. Il se prend lui-même en photo. Son être objectif vit de mettre en scène et de rendre réel sa puissance subjective de justicier. Nous avons du mal à voir comment c’est possible concrètement, comment il arrive à se prendre en photo en pleine action, mais cela reste un symbole. Son patron, le directeur du Bugle, refuse constamment de le reconnaître pour le justicier qu’il est et le rabaisse en permanence au rang de menace sociale.

Annexe

La scène originale de la mort de l’oncle Ben

Dans la toute première version, celle de Amazing Fantasy #15 d’août 1962, écrite par Stan Lee et dessinée par Steve Ditko, la mort de l’oncle Ben est en réalité racontée de façon beaucoup plus elliptique que dans les films.

Ce qui se passe exactement

  1. Peter vient d’acquérir ses pouvoirs après avoir été mordu par l’araignée radioactive. Il décide de devenir une sorte de vedette de télévision sous le nom de Spider-Man.
  2. À la sortie d’une émission, un policier poursuit un cambrioleur. Le policier demande à Spider-Man de l’aider à l’arrêter.
  3. Peter pourrait parfaitement intervenir, mais il refuse. Il répond en substance que ce n’est pas son problème :« That’s your job! »
    Autrement dit : c’est votre travail, pas le mien. Peter n’est pas encore un héros. Il utilise ses pouvoirs essentiellement pour lui-même, notamment pour devenir célèbre et gagner de l’argent.
  4. Quelques jours plus tard, Peter rentre chez lui. Un policier l’attend et lui annonce que son oncle Ben a été tué par un cambrioleur.
  5. Le meurtre lui-même n’est pas montré. On ne voit ni Ben se faire tirer dessus, ni même la confrontation avec le voleur. C’est simplement annoncé à Peter : Ben a été abattu.
  6. La police a retrouvé et coincé le meurtrier dans un entrepôt abandonné. Peter revêt immédiatement son costume de Spider-Man et va le capturer.
  7. Il surgit dans l’entrepôt, descend le long d’un mur et surprend le cambrioleur. Il lui neutralise la main armée avec sa toile et l’assomme.
  8. Et c’est seulement à ce moment-là que Peter voit son visage. Il reconnaît alors le même homme qu’il avait laissé s’enfuir quelques jours auparavant.

C’est là que se produit le véritable choc: Peter comprend que s’il avait arrêté le voleur lorsqu’il en avait eu l’occasion, Ben serait toujours vivant.

C’est immédiatement après cette révélation que le récit formule la morale qui deviendra l’essence du personnage : « With great power there must also come — great responsibility. » Dans cette première version, ce n’est donc pas une phrase prononcée par l’oncle Ben avant sa mort : elle apparaît dans la narration après coup. La responsabilité ne lui est pas transmise par une figure paternelle ; elle est découverte par Peter à travers la culpabilité. C’est une nuance qui me paraît essentielle dans la conception originale de Lee et Ditko.

Et il y a une autre curiosité : le cambrioleur n’a pas de nom dans cette première histoire. Il est simplement désigné comme the Burglar. Son identité et certains détails supplémentaires seront ajoutés beaucoup plus tard.

La scène originale de l’aveu

Dans The Amazing Spider-Man vol. 2 #38, « The Conversation » (2002), écrit par J. Michael Straczynski et dessiné par John Romita Jr., Peter avoue enfin à tante May deux choses :

  1. qu’il est Spider-Man ;
  2. surtout, qu’il se considère responsable de la mort de Ben.

Jusqu’ici, son identité secrète a été avouée ou découverte par tous ses proches, Harry, MJ, Gwen… Mais jamais Peter ne leur a avoué son rôle dans la mort de May.

Peter lui explique qu’il avait laissé partir le cambrioleur alors qu’il aurait pu l’arrêter. Ce même homme a ensuite tué Ben. Peter lui dit donc en substance que s’il avait agi à ce moment-là, Ben serait probablement encore vivant, et que c’est notamment pour cette raison qu’il est devenu Spider-Man.

Mais la scène prend une tournure particulièrement intéressante : May lui révèle qu’elle aussi se sent responsable de la mort de Ben. Elle raconte qu’elle et Ben s’étaient disputés ce soir-là et que Ben était sorti prendre l’air. Elle avait ensuite voulu lui demander de revenir, mais ne l’avait pas fait à temps. Elle a donc porté, elle aussi, cette culpabilité pendant des années.

C’est donc une scène assez différente de celle qu’on voit dans les films : Peter et May découvrent qu’ils ont chacun vécu avec une culpabilité secrète concernant la mort de Ben.

Et c’est justement ce qui rend la scène très forte : May ne répond pas simplement « ce n’est pas ta faute ». Elle lui dit en quelque sorte : « moi aussi, je me suis accusée pendant toutes ces années ». Ils peuvent alors enfin se libérer mutuellement de cette culpabilité.

Cette révélation arrive près de 40 ans après la création de Spider-Man : pendant des décennies, Peter avait gardé son identité secrète vis-à-vis de May. C’est donc un véritable événement dans la continuité.

D’ailleurs, il y avait déjà eu des moments où Peter pensait explicitement être responsable de la mort de Ben, notamment dès les premières années des comics, mais il ne l’avait pas confessé directement à May comme dans #38.

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