Ces annexes sont générées avec l’aide de Chat GPT (qui progresse toujours plus vite).
Annexe
Les outils de la dialectique
Oui. Et il faut distinguer les procédés dialectiques proprement dits des simples arguments ou images utilisés dans le dialogue. Le Politique est particulièrement intéressant parce que Platon y met en scène une évolution de la méthode : il commence par la division dichotomique, montre ses insuffisances, introduit le paradigme et le mythe, puis revient à une division beaucoup plus fine qui conduit à la définition du politique comme tisserand.
Voici la liste structurée.
La division dichotomique — διαίρεσις / diaíresis
C’est la méthode explicitement annoncée au début de la recherche : rechercher l’εἶδος, la « forme » ou espèce, de l’art politique par divisions successives.
Le principe est de prendre un genre et de le diviser en deux espèces, puis de poursuivre la division sur la branche pertinente :
ἐπιστήμη → γνωστική / πρακτική → etc.
Le texte donne finalement une formulation méthodologique très claire en 262e–263a : il faut découper selon les εἴδη et « en deux » — κατ’ εἴδη καὶ δίχα. (Brill)
C’est la méthode héritée directement du Sophiste.
La division « en suivant les articulations naturelles »
Le point essentiel n’est toutefois pas simplement de diviser en deux, mais de diviser selon les différences réelles de l’objet.
Platon compare la bonne division à celle d’un boucher qui découpe un animal κατὰ μέλη, « selon les membres ». C’est l’idée fameuse de la διαίρεσις κατ’ ἄρθρα, division suivant les articulations.
Elle apparaît surtout lorsque la première définition du politique échoue : on ne peut pas simplement suivre mécaniquement l’arbre dichotomique ; il faut repérer les différences constitutives de l’objet.
C’est pourquoi le passage de 287b–c est décisif : la nouvelle division doit procéder « comme d’un animal qu’on découpe selon ses membres ». (Encyclopédie de Philosophie de Stanford)
La distinction des espèces à l’intérieur d’un même genre
C’est un procédé plus subtil que la simple dichotomie.
Dans la première partie, plusieurs arts appartiennent au même grand domaine : soins du troupeau, élevage, gouvernement, etc. Le problème est alors de distinguer les arts qui se ressemblent.
Le dialogue cherche donc progressivement à isoler le politique des arts apparentés.
C’est précisément ce que permet la seconde méthode de division : au lieu de simplement choisir une moitié et abandonner l’autre, on examine toutes les espèces apparentées et on montre pourquoi l’objet recherché se distingue de chacune. (Encyclopédie de Philosophie de Stanford)
La συλλογή — synagōgḗ, rassemblement / collection
Il y a dans le Politique un mouvement inverse de la division : rassembler ce qui appartient à une même espèce.
C’est la συναγωγή, le rassemblement sous une unité intelligible.
Le principe est :
diviser → distinguer les différences → reconnaître ce qui appartient à une même forme.
Ce procédé est moins spectaculaire que la διαίρεσις dans le Politique, mais il est essentiel à la conception platonicienne de la dialectique : la dialectique doit être capable de distinguer et de réunir.
C’est notamment ce qui explique pourquoi la méthode du Politique ne doit pas être réduite à « l’arbre dichotomique ». La littérature récente insiste justement sur le fait que la méthode comprend une combinaison beaucoup plus riche de division, rassemblement, paradigmes et définition. (OUP Academic)
Le raisonnement par παράδειγμα / parádeigma, le paradigme
C’est probablement le procédé méthodologique le plus original du dialogue.
Le paradigme sert lorsque nous ne savons pas encore reconnaître directement l’objet que nous cherchons.
Platon explique que nous pouvons prendre un objet plus facile à connaître, découvrir comment nous le reconnaissons, puis transférer cette structure à l’objet difficile.
Il y a donc une sorte de raisonnement par analogie structurale : objet connu → analyse de la manière dont nous le reconnaissons → transfert de cette structure → objet recherché.
Le premier paradigme est celui du tissage, et il devient progressivement le paradigme central du dialogue. Les paradigmes ne sont donc pas de simples illustrations pédagogiques : ils permettent de découvrir comment poursuivre l’enquête lorsque la méthode précédente bloque. (Encyclopédie de Philosophie de Stanford)
Le paradigme du berger — ποιμήν
Le premier modèle est celui du berger.
Le politique avait d’abord été défini comme celui qui exerce une ἐπιμέλεια, un soin, à l’égard du troupeau humain.
Mais cette définition produit une difficulté : énormément de professions peuvent prétendre prendre soin des hommes.
Le paradigme révèle donc une fausse proximité entre le politique et le berger.
C’est une fonction dialectique importante du paradigme : il peut aussi servir à faire apparaître une erreur dans la définition.
Le mythe comme paradigme
Le grand mythe de l’Âge de Cronos n’est pas seulement une cosmologie.
Il sert à corriger le modèle du berger.
Le mythe montre que le véritable berger divin, celui qui nourrit directement les hommes, n’est pas comparable au politique humain. Dans notre époque, les hommes doivent au contraire se gouverner eux-mêmes.
Le mythe fonctionne donc comme une révision paradigmatique de la définition.
Autrement dit :
paradigme du berger → aporie → mythe → abandon du paradigme du berger → nouveau paradigme du tissage.
C’est une véritable stratégie dialectique. (Periódicos UNB)
La mesure — μέτρον / μετρητική
C’est à mon sens un des points les plus importants du dialogue, et souvent sous-estimé.
À 283b–287a, Platon introduit une distinction entre deux sortes de mesure.
Premièrement, le plus et le moins relatifs l’un à l’autre : plus grand que X / plus petit que X.
Mais il existe une seconde mesure : τὸ μέτριον, le convenable, la juste mesure par rapport à une norme.
Le politique ne peut pas être défini simplement par des différences quantitatives. Il faut déterminer ce qui est dans la mesure appropriée.
La μετρητική devient donc une condition méthodologique de la science politique : déterminer ce qui est réellement meilleur ou pire exige une mesure qui ne soit pas simplement relative à un autre objet. (Internet Classics Archive)
La distinction entre cause principale et causes auxiliaires
C’est le passage que tu évoquais dans ta question précédente.
Platon distingue :
- συναίτιαι — les causes auxiliaires / concourantes ;
- la cause qui possède véritablement la fonction directrice.
Dans le cas du tissage, beaucoup d’arts contribuent à la production du vêtement : filage, préparation de la laine, fabrication des instruments, etc.
Mais aucun de ces arts n’est l’art principal du tissage.
La dialectique consiste donc à distinguer :
ce qui contribue à la réalisation d’une chose
de
ce qui possède la science directrice de cette réalisation.
Cette distinction permet ensuite de comprendre la position du politique parmi les autres arts de la cité. Le parallèle avec le tissage est explicite : les arts auxiliaires fournissent matériaux et instruments, tandis que l’art directeur possède la connaissance de la combinaison. (Encyclopédie de Philosophie de Stanford)
La distinction entre science théorique et science pratique
Au début de la division :
ἐπιστήμη
→ γνωστική — science cognitive/théorique
→ πρακτική — science pratique.
Puis le politique est recherché du côté de la πρακτική.
Mais Platon va encore montrer que cette distinction ne suffit pas : certaines sciences pratiques produisent directement, d’autres commandent ceux qui produisent.
Le politique appartient à la seconde catégorie.
C’est donc une hiérarchisation fonctionnelle des sciences.
La distinction entre l’art qui commande et l’art qui exécute
C’est un autre opérateur logique majeur.
Le politique ne se définit pas par le fait qu’il fait matériellement les choses nécessaires à la cité.
Il possède au contraire la connaissance qui commande les autres activités.
On obtient ainsi une hiérarchie :
science directrice
↓
sciences auxiliaires
↓
exécution matérielle
C’est ce qui permet de distinguer le politique du grand nombre de techniciens et de spécialistes dont la cité a besoin.
La division non dichotomique
C’est probablement le changement méthodologique le plus important de tout le dialogue.
Au départ :
A / non-A
Puis Platon découvre que cette méthode est insuffisante pour atteindre précisément le politique.
Dans la seconde recherche, il accepte donc des divisions qui ne sont plus nécessairement de simples deux moitiés symétriques.
Il peut isoler plusieurs espèces et examiner les deux côtés de la division.
C’est ce que les commentateurs appellent généralement division non dichotomique, ou division « par membres ». (PhilPapers)
La méthode du tissage — ὑφαντική / huphantikḗ
Enfin, le tissage n’est pas seulement une métaphore.
Platon décompose réellement l’art du tissage :
- préparation de la laine ;
- séparation ;
- cardage ;
- torsion ;
- fabrication de la chaîne ;
- fabrication de la trame ;
- combinaison ;
- etc.
Puis il montre comment l’art véritablement directeur doit être isolé parmi ces activités.
Le résultat devient alors le modèle de la politique : le politique est celui qui entrelace les différentes composantes de la cité.
Le terme central est donc l’idée de συμπλοκή, l’entrelacement / entrecroisement, qui culminera avec l’entrelacement des caractères courageux et modérés. Le tissage fournit à la fois un modèle ontologique de combinaison et une procédure logique de distinction. (Encyclopédie de Philosophie de Stanford)
Si on réduit tout cela aux véritables « opérations dialectiques »
Je ferais finalement cette classification :
| Procédé | Grec | Fonction dans le Politique |
|---|---|---|
| Division | διαίρεσις | Diviser un genre pour isoler l’espèce |
| Dichotomie | δίχα / διαιρεῖν | Diviser en deux |
| Division selon les articulations | κατὰ μέλη / κατ’ ἄρθρα | Découper selon les différences naturelles |
| Collection | συναγωγή | Rassembler sous une même forme |
| Paradigme | παράδειγμα | Faire progresser l’enquête par analogie structurale |
| Mythe-paradigme | μῦθος | Corriger le paradigme initial et réorienter l’enquête |
| Mesure | μετρητική / μέτρον | Distinguer le plus/moins relatif du convenable |
| Distinction directeur/auxiliaire | συναίτιαι | Séparer cause directrice et causes auxiliaires |
| Hiérarchisation des sciences | ἐπιστήμη / τέχνη | Distinguer savoir théorique, pratique, directeur, exécutif |
| Division non dichotomique | — | Examiner plusieurs espèces apparentées au lieu de simplement choisir une branche |
| Tissage | ὑφαντική | Fournir le modèle de la combinaison et de l’art directeur |
| Entrelacement | συμπλοκή | Montrer comment des éléments différents peuvent former une unité |
Et il y a une chose particulièrement intéressante : ces procédés ne sont pas juxtaposés. Le dialogue raconte presque une histoire de la dialectique elle-même :
διαίρεσις dichotomique
→ échec de la première définition
→ παράδειγμα
→ mythe
→ nouveau παράδειγμα : tissage
→ division selon les articulations
→ distinction des causes auxiliaires et de l’art directeur
→ μετρητική
→ définition finale du politique comme ὑφαντική, art d’entrelacer.
C’est pourquoi je pense qu’il serait réducteur de dire que le Politique est simplement « le dialogue de la méthode de division ». La division est le squelette de l’enquête, mais Platon y expérimente plusieurs opérations dialectiques destinées précisément à corriger les insuffisances de la division purement dichotomique. (Encyclopédie de Philosophie de Stanford)
Résumé de toute l’argumentation
Première division : situer l’art politique — 258b–267c
Le point de départ est l’ἐπιστήμη (epistēmē), « ceux qui possèdent une science ».
Le terme méthodologique essentiel est διαληπτέον (dialēpteon) — « il faut distinguer/diviser ».
Mais l’Étranger précise immédiatement : « pas selon la même division que dans le Sophiste, mais selon une autre ».
Opération : classification initiale d’un genre : ἐπιστήμη (epistēmē).
Il ne s’agit donc pas encore de définir le politique directement, mais de déterminer dans quel genre de savoir il faut le chercher.
258e–259d — γνωστική / πρακτική
Platon propose la première grande division :
ἐπιστήμη (epistēmē) → πρακτική (praktikē) → γνωστική (gnōstikē)
La distinction est explicitement formulée : tēn men praktikēn proeipōn, tēn de monon gnōstikēn.
La politique est rattachée à la γνωστική (gnōstikē).
Opération : διαίρεσις (diairesis) par différence fonctionnelle : savoir qui produit/réalise et savoir qui connaît.
C’est déjà une première difficulté conceptuelle : la « science politique » est ici placée du côté de la connaissance plutôt que de l’action.
259d–260b — le politique, le roi, l’économe, le maître
Platon fait maintenant une opération de rassemblement conceptuel :
πολιτική (politikē) = βασιλική (basilikē) = οἰκονομική (oikonomikē) = art de commander aux esclaves.
La formule est : mia epistēmē peri pant’ esti tauta — « il y a une seule science pour toutes ces choses ».
Opération : ici ce n’est pas une division mais une συναγωγή (synagōgē) implicite : plusieurs appellations sont ramenées à une même compétence.
Le critère est la fonction de commandement, non le domaine matériel.
C’est important : Platon ne cherche pas encore « ce qui distingue le politique », mais ce qui rassemble sous une même science les diverses formes de gouvernement.
260a–260d — κριτική / ἐπιτακτική
À l’intérieur de la γνωστική (gnōstikē), nouvelle distinction :
γνωστική (gnōstikē) → κριτική (kritikē) → ἐπιτακτική (epitaktikē)
La première juge ; la seconde commande.
Le politique appartient à la seconde : ἐπιτακτική (epitaktikē).
Puis cette science commandante est encore spécifiée comme αὐτεπιτακτική (autepitaktikē), c’est-à-dire une science qui ne reçoit pas ses ordres d’une autre science mais produit elle-même les prescriptions.
Opération : classification par fonction épistémique :
connaître/juger → commander → commander par soi-même.
Le politique est ainsi progressivement isolé non par son objet mais par la structure de son savoir.
Le passage au vivant — 260d–268d
Les choses auxquelles les arts commandants donnent des prescriptions sont divisées en ἄψυχα (apsucha), choses inanimées, et ἔμψυχα (empsucha), choses animées.
Puis parmi les vivants : ζῳοτροφική (zōotrophikē), art de nourrir ou d’élever les animaux.
Opération : nouvelle διαίρεσις δίχα (diairesis dicha) : inanimé/animé.
Puis : art de production des choses inanimées / art de soin des vivants.
261e–262b — le premier faux raccourci
Le jeune Socrate propose :
ζῳοτροφική (zōotrophikē) → soin des hommes → soin des bêtes.
L’Étranger accepte momentanément mais condamne immédiatement la méthode.
Il dit : mē smikron meros hen pros megala kai polla aphairōmen — ne pas détacher une petite partie contre de grandes et nombreuses parties.
Et surtout : mēde eidous chōris; alla to meros hama eidos echetō — ne pas faire une division sans espèce ; mais que la partie possède en même temps le caractère d’une espèce.
Puis : dia mesōn … temnontas — « il est plus sûr d’avancer en coupant par le milieu ».
Opération : critique explicite de la mauvaise διαίρεσις (diairesis).
Platon établit ici trois règles :
- ne pas isoler arbitrairement une petite partie ;
- chaque partie doit être une εἶδος (eidos) ;
- préférer une division qui partage réellement le genre plutôt qu’une découpe qui « prélève » l’objet recherché.
C’est probablement le passage méthodologique le plus important de tout le dialogue.
262b–263a — γένος / μέρος / εἶδος
Le jeune Socrate demande alors comment distinguer γένος (genos) et μέρος (meros), le genre et la partie.
L’Étranger ne donne pas une définition abstraite immédiate ; il renvoie cette question à plus tard.
Opération : Platon distingue trois notions qui ne doivent pas être confondues :
γένος (genos) = genre
εἶδος (eidos) = espèce/forme
μέρος (meros) = partie.
La conséquence méthodologique est capitale : une partie n’est pas nécessairement une espèce.
C’est précisément l’erreur commise lorsque l’on prend « hommes » comme une petite partie des animaux au lieu de produire une véritable division articulée du genre.
Reprise de la division — 263a–267c
Platon repart :
ζῳοτροφική (zōotrophikē) → ὑγροτροφική (hygrotrophikē) / ξηροτροφική (xērotrophikē) → élevage aquatique / terrestre.
Puis terrestre :
ἥμερα (ēmera) / ἄγρια (agria) → animaux domestiques / sauvages.
Puis : μονήρη (monēlē) / ἀγελαῖα (agelaia) → animaux solitaires / animaux vivant en troupeaux.
Opération : cette fois la division est effectuée par des différences qui traversent réellement le genre.
L’Étranger insiste : ne pas se précipiter vers le politique.
Le mot important est διαιρώμεθα (diairōmetha) — « divisons ».
Mais la méthode est désormais beaucoup plus disciplinée.
264b–266d — retrouver le troupeau humain
La chaîne finit par :
ζῳοτροφική (zōotrophikē) → ἀγελαιοτροφική (agelaiotrophikē) → πεζονομική (pedonomikē) → troupeau bipède → ἀνθρωπονομική (anthrōponomikē).
On obtient finalement l’homme qui gouverne un troupeau humain.
Opération : c’est la διαίρεσις (diairesis) continue, avec conservation de la structure :
genre → espèce → sous-espèce → sous-espèce.
Le raisonnement est maintenant formellement beaucoup plus propre.
267a–267c — la chaîne de la division
Platon récapitule les étapes :
τῆς γνωστικῆς … μέρος ἐπιτακτικόν
ζῳοτροφική
ἀγελαιοτροφικόν
πεζονομικόν
ἀνθρωπονομικόν
Et l’Étranger dit qu’il faut συνείρωμεν (syneirōmen) — « enchaîner », « relier ».
Opération : ici apparaît une idée très importante : la dialectique produit une chaîne classificatoire.
On ne fait pas seulement des divisions isolées : on doit pouvoir reconstituer le chemin qui mène du genre initial à l’espèce recherchée.
Le premier échec : le mythe — 267c–277d
Le problème est que la définition obtenue — politique = berger/nourricier du troupeau humain — est trop large.
Le médecin, l’agriculteur, etc., prennent également soin des hommes.
Platon découvre donc que la διαίρεσις (diairesis) formelle peut aboutir à une définition insuffisamment déterminée.
Opération : ἔλεγχος (elenchos) implicite : test de la définition obtenue par confrontation avec les concurrents.
On découvre que la définition atteint le bon genre mais pas encore la différence spécifique.
Le mythe cosmologique — 268d–274e
Platon interrompt la division et raconte le cycle cosmique : époque de Cronos → époque actuelle sous Zeus.
Le mythe explique que, sous Cronos, les hommes étaient véritablement pris en charge par le dieu comme un troupeau. Mais dans notre époque, cette situation n’existe plus.
Opération : le terme important est μῦθος (mythos). Il permet de montrer : le véritable « berger divin » n’est pas le politique humain.
Le mythe ne donne donc pas simplement une explication cosmologique : il corrige la catégorie dans laquelle nous avions enfermé le politique.
274e–275c — remplacement de τροφή par ἐπιμέλεια
Le résultat du mythe est précis. L’ancien modèle parlait de τροφή (trophē) — nourriture, élevage.
Le nouveau concept devient ἐπιμέλεια (epimeleia) — soin, prise en charge.
Le politique n’est plus celui qui « nourrit » le troupeau humain mais celui qui prend en charge la communauté humaine.
Opération : révision sémantique de la différence spécifique.
On ne change pas seulement le mot : on change la structure de la définition.
Nouvelles catégories
275c–277d — volontaire / forcé
Nouvelle division :
ἐπιμελητική (epimeletikē) → βίαιος (biaios) — contraint → ἑκούσιος (hekousios) — volontaire.
Puis :
βίαιος (biaios) → τυραννική (tyrannikē)
ἑκούσιος (hekousios) → πολιτική (politikē).
Le passage dit explicitement : tēn aponemētheisan epimeletikēn dicha temnein anankaion ēn — « il était nécessaire de diviser à nouveau en deux l’art de prendre soin ».
Opération : διαίρεσις (diairesis) dichotomique corrective.
Cette fois, elle produit une distinction substantielle : tyran / politique.
On arrive à une première définition beaucoup plus satisfaisante :
πολιτική (politikē) = ἑκούσιος ἐπιμέλεια δίποδων ἀγελαίων ζῴων (hekousios epimeleia dipodōn agelaiōn zōōn) « soin volontaire d’un troupeau d’animaux bipèdes ».
Mais même cette définition reste insuffisante.
Le paradigme, παράδειγμα — 277d–283b
C’est ici que Platon change véritablement de méthode.
277d–278e — pourquoi il faut un παράδειγμα
L’Étranger dit qu’il est difficile de rendre les grandes choses manifestes sans παράδειγμα (paradeigma). Il donne l’exemple des lettres : nous savons reconnaître les lettres dans des combinaisons familières, puis nous utilisons cette connaissance pour comprendre des combinaisons plus difficiles.
Le terme crucial est παράδειγμα (paradeigma).
Opération : le paradigme est une médiation cognitive : connu → structure commune → inconnu.
Il ne sert donc pas seulement à « illustrer » ; il sert à faire apparaître la structure formelle d’un objet difficile à connaître.
278e–279a — passer du paradigme au politique
Le politique est difficile à reconnaître directement. Platon propose donc une autre activité : ὑφαντική (huphantikē), le tissage. Le tissage sera un παράδειγμα (paradeigma) de l’art politique.
Opération : analogie structurale : politique : cité :: tissage : tissu.
L’objectif est de découvrir dans un objet plus facilement identifiable la structure formelle qui caractérise l’art politique.
Le tissage : analyse par division — 279a–283b
279a–280a — définir l’ὑφαντική
Platon repart à nouveau par division :
τέχνη (technē) → production / acquisition → arts relatifs à la production des vêtements → ὑφαντική (huphantikē).
Il distingue le vêtement des autres objets fabriqués à partir de matières entrelacées.
Opération : retour à la διαίρεσις (diairesis), mais désormais sous le contrôle du παράδειγμα (paradeigma).
Le paradigme ne remplace donc pas la division : il permet de mieux la conduire.
280a–281e — distinguer le tissage de ses auxiliaires
Platon énumère :
- cardage ;
- filage ;
- préparation de la chaîne ;
- préparation de la trame ;
- etc.
Le tissage véritable est séparé de toutes les activités qui lui sont apparentées.
Opération : διαίρεσις (diairesis) par distinction fonctionnelle :
art principal / arts qui concourent à son résultat.
C’est ici que commence à apparaître le modèle qui servira directement à définir le politique.
281e–282c — la nature du tissage : σύνθεσις – la synthèse
Platon arrive à la définition du tissage comme συμπλοκή (symplokē) — entrelacement.
Le tissage est l’union de στήμων (stēmōn), la chaîne et la κρόκη (krokē) — trame.
Le terme συμπλοκή (symplokē) est capital : il signifie littéralement entrelacement, combinaison.
Opération : ici apparaît l’opération inverse de la division : διαίρεσις (diairesis) ↔ σύνθεσις (synthesis) / συμπλοκή (symplokē).
La dialectique ne consiste donc plus seulement à séparer ; elle doit aussi savoir réunir ce qui appartient à une même unité.
La μετρητική (metretike) : corriger la division — 283b–287b
283b–284e — deux sens du μέτρον (metron, la mesure)
Platon interrompt encore la progression pour demander ce que signifie « plus » et « moins ».
Il distingue : Première μετρητική (metrētikē) : mesure relative, plus grand / plus petit.
Deuxième μετρητική (metrētikē) : mesure par rapport à une norme, τὸ μέτριον (to metrion) — le mesuré, le convenable.
Opération : distinction de deux concepts de mesure.
C’est une véritable opération logique, car elle permet de comprendre pourquoi certaines divisions précédentes étaient « trop longues », « trop courtes », ou mal proportionnées.
La seconde μετρητική (metrētikē) introduit donc un critère normatif, non simplement quantitatif.
284e–286c — mesure du discours lui-même
Platon applique la μετρητική (metrētikē) à la discussion : trop long / trop court.
Le critère devient τὸ πρέπον (to prepon) — ce qui convient.
Opération : réflexivité méthodologique.
Le dialogue applique à sa propre argumentation le principe qu’il est en train de dégager.
Autrement dit : la bonne méthode doit elle-même être « mesurée ».
286c–287b — retour au politique
Après cette digression méthodologique, l’Étranger dit en substance : revenons à notre paradigme du tissage.
Opération : réinsertion du principe de mesure dans la méthode de définition.
La politique ne sera pas seulement un art de commander ; elle devra être définie comme un art de combiner correctement.
Deuxième grande διαίρεσις : les auxiliaires du politique — 287b–291c
287b–289c — les possessions et les instruments
L’Étranger examine les choses nécessaires à la cité :
- biens ;
- instruments ;
- récipients ;
- véhicules ;
- défenses ;
- jeux ;
- nourriture.
Il classe les différents κτήματα (ktēmata).
Opération : classification exhaustive.
Mais elle sert surtout à montrer que ceux qui fournissent les moyens matériels de la cité ne sont pas pour autant les politiques.
289b–290e — serviteurs et auxiliaires
Après les instruments viennent les hommes qui les utilisent :
ὑπηρέται (hypēretai) — serviteurs/auxiliaires.
Puis :
- esclaves ;
- commerçants ;
- artisans ;
- etc.
Opération : nouvelle distinction :
ceux qui fournissent les moyens ≠ celui qui possède la science directrice.
C’est la transposition politique de la distinction entre tissage et arts auxiliaires.
Les « concurrents » du politique — 291a–303d
291a–291c — les faux politiques
Platon rencontre ceux qui prétendent eux aussi gouverner :
- rhéteurs ;
- sophistes ;
- démagogues ;
- etc.
Le problème devient : comment distinguer le véritable politique de ceux qui imitent son activité ?
Opération : διαίρεσις (diairesis) par élimination des prétendants concurrents.
Classification des constitutions — 291c–303d
Ici, attention : ce n’est plus principalement une définition par division de l’essence du politique. C’est une digression politique qui teste le critère obtenu.
291c–292c — les trois formes fondamentales
Platon part de :
μοναρχία (monarchia) — gouvernement d’un seul
ὀλίγοι (oligoi) — gouvernement de quelques-uns
πλῆθος (plēthos) / δημοκρατία (dēmokratia) — gouvernement du grand nombre.
Puis il croise ces formes avec :
βίαιον (biaion) / ἑκούσιον (hekousion) ;
πενία (penia) / πλοῦτος (ploutos) ;
νόμος (nomos) / ἀνομία (anomia).
On obtient :
μοναρχία (monarchia) → βασιλεία (basileia) / τυραννίς (tyrannis)
ὀλίγοι (oligoi) → ἀριστοκρατία (aristokratia) / ὀλιγαρχία (oligarchia)
πλῆθος (plēthos) → δημοκρατία (dēmokratia).
Le cas de la démocratie est particulier : le nom demeure le même que le régime soit légal ou illégal.
Opération : classification croisée selon plusieurs critères.
292c–293e — changement de critère
Platon demande ensuite si le nombre des gouvernants peut réellement être le critère du bon régime.
Réponse : non.
Le véritable critère est ἐπιστήμη (epistēmē).
La question devient : qui possède la science politique ?
Opération : substitution du critère quantitatif par le critère épistémique.
C’est une opération dialectique très importante :
un / quelques / beaucoup n’est pas la différence essentielle ;
la différence essentielle est : avec science / sans science.
Le νόμος et le « second meilleur » — 293e–303d
293e–297b — science contre loi
Le véritable politique possède ἐπιστήμη (epistēmē).
Il n’a donc pas besoin d’être mécaniquement soumis à des règles écrites lorsque son savoir lui indique quelque chose de meilleur.
Le νόμος (nomos) est une règle générale, tandis que la science peut discerner le cas particulier.
Opération : distinction universel/particulier. La loi : règle générale.
La science politique : jugement approprié à chaque situation.
297b–300c — le « second parcours » : δεύτερος πλοῦς
Mais Platon introduit ensuite une correction pratique.
Puisqu’il est extrêmement improbable de trouver réellement un homme possédant cette science absolue, il faut établir des lois.
Le terme fameux est δεύτερος πλοῦς (deuteros plous) — « second voyage ».
Opération : hiérarchisation de deux solutions :
- gouvernement par la science ;
- gouvernement par des lois qui imitent autant que possible cette science.
Le νόμος (nomos) devient donc une imitation de la vérité politique.
Le texte emploie ici explicitement le vocabulaire de μίμημα (mimēma) — imitation.
300c–303d — les constitutions comme μιμήματα
Tous les régimes sans science sont finalement définis comme des μιμήματα (mimēmata) de la véritable constitution.
Et ceux qui les dirigent sont des μιμηταί (mimētai) et des γόητες (goētes).
Ils ressemblent donc aux sophistes.
Opération : distinction original / imitation.
C’est une opération directement liée au Sophiste :
savoir véritable ↔ imitation du savoir.
Le « vrai politique » est donc isolé non simplement par sa position institutionnelle mais par la possession effective de l’ἐπιστήμη (epistēmē).
Reprise finale de la division — 303d–305e
303d–305a — les véritables auxiliaires
L’Étranger revient enfin au fil du tissage.
Il distingue les arts qui :
- sont subordonnés ;
- mais possèdent néanmoins une fonction indispensable.
Parmi eux :
στρατηγός (stratēgos) — général
δικαστής (dikastēs) — juge
ῥήτωρ (rhētōr) — orateur.
Opération : distinction entre arts subordonnés mais directeurs dans leur domaine particulier et art politique qui coordonne tous les autres.
305a–305e — la définition finale de la science politique
C’est le sommet de la division.
Le politique est celui qui :
πασῶν τούτων ἄρχουσαν (pasōn toutōn archousan) — « commande à toutes ces sciences »
et : πάντα συνυφαίνουσαν (panta synyphainousan) — « entrelace toutes choses ».
La définition est :
πολιτική (politikē) = la science qui commande aux autres arts et les συνυφαίνει (synyphainei), les « entrelace », dans l’unité de la cité.
Opération : intégration hiérarchique.
On n’isole plus le politique en retirant simplement des espèces voisines.
On le définit par sa position dans l’ensemble des autres arts :
les autres arts → subordonnés
politique → art directeur
politique → coordination → unité.
Le véritable contenu de l’ὑφαντική politique — 305e–311c
305e–306b — identifier les éléments à entrelacer
Platon pose alors la question : τίνα τρόπον ἡ βασιλικὴ συμπλοκή (tina tropon hē basilikē symplokē) ? — « quel est le mode de l’entrelacement royal ? »
Il distingue deux caractères :
ἀνδρεία (andreia) — courage
σωφροσύνη (sōphrosynē) — modération/tempérance.
Ils apparaissent comme opposés.
Opération : distinction de contraires.
Mais Platon ne s’arrête pas à l’opposition.
306b–308a — montrer que les contraires ne sont pas absolument incompatibles
Le courage peut devenir brutalité ; la modération peut devenir mollesse.
Il faut donc distinguer la vertu véritable de son excès ou de sa déformation.
Opération : distinction entre εἶδος (eidos) véritable et état excessif.
On retrouve ici la μετρητική (metrētikē) : les qualités ne sont bonnes qu’en tant qu’elles sont correctement mesurées.
308a–309a — le lien politique
Le politique doit produire une συμπλοκή (symplokē) des différentes dispositions humaines.
Mais cette combinaison n’est pas simplement physique ou sociale.
Elle exige une disposition commune :
ἀληθὴς δόξα περὶ καλῶν καὶ δικαίων καὶ ἀγαθῶν (alēthēs doxa peri kalōn kai dikaiōn kai agathōn) — une opinion vraie concernant le beau, le juste et le bien.
Opération : synthèse normative.
La πολιτική (politikē) n’est donc plus seulement gouverner.
Elle devient : produire une unité à partir de différences, selon une mesure commune.
309a–310a — le paradigme du tissu devient pleinement politique
Le parallèle devient explicite :
στήμων (stēmōn) — chaîne → caractères courageux, plus durs.
κρόκη (krokē) — trame → caractères modérés, plus souples.
L’art politique les entrelace.
Le terme central reste συμπλοκή (symplokē).
Opération : analogie structurale achevée.
Le paradigme n’est plus simplement une aide pédagogique : il a révélé l’essence fonctionnelle de l’objet recherché.
310a–311c — la définition ultime
Le dialogue se termine sur :
συμπλοκὴν εὖ συνυφασμένην (symplokēn eu synyphasménēn) — un « entrelacement bien tissé ».
Le politique accomplit donc :
διαίρεσις (diairesis) → il distingue les types humains ;
μέτρησις (metrēsis) → il détermine leur proportion convenable ;
σύνθεσις / συμπλοκή (synthesis / symplokē) → il les unit ;
συνύφανσις (synyphansis) → il produit l’unité politique.
Le texte finit donc sur exactement l’opération inverse de celle qui avait commencé le dialogue :
διαίρεσις (diairesis) → συμπλοκή (symplokē)
Séparer pour connaître, puis réunir pour produire l’unité.
La recherche aboutit ainsi à une conception du politique comme art royal du tissage.
Le parcours logique complet
Si on le réduit à son squelette, on obtient quelque chose de beaucoup plus élégant que la simple succession des épisodes :
ἐπιστήμη (epistēmē)
→ πρακτική / γνωστική (praktikē / gnōstikē)
→ γνωστική (gnōstikē)
→ κριτική / ἐπιτακτική (kritikē / epitaktikē)
→ αὐτεπιτακτική (autepitaktikē)
→ ζῳοτροφική (zōotrophikē)
→ ἀγελαιοτροφική (agelaiotrophikē)
→ πεζονομική (pedonomikē)
→ ἀνθρωπονομική (anthrōponomikē)
→ πολιτική (politikē)
Mais cette première chaîne est insuffisante, parce qu’elle aboutit au « berger humain ».
Platon introduit alors :
διαίρεσις (diairesis)
→ ἀπορία (aporia)
→ μῦθος (mythos)
→ ἐπιμέλεια (epimeleia)
→ παράδειγμα (paradeigma)
→ ὑφαντική (huphantikē)
→ μετρητική (metrētikē)
→ nouvelle διαίρεσις (diairesis)
→ distinction des auxiliaires
→ ἐπιστήμη (epistēmē) comme critère
→ νόμος (nomos) = μίμημα (mimēma)
→ πολιτική (politikē) = τέχνη (technē) directrice
→ συμπλοκή (symplokē)
→ συνύφανσις (synyphansis)
Et, à mon sens, c’est cette deuxième structure qui est la véritable leçon dialectique du Politique.
Il y a même une symétrie très forte :
διαίρεσις (diairesis) : séparer
μῦθος (mythos) : corriger le cadre conceptuel
παράδειγμα (paradeigma) : rendre visible la structure
μετρητική (metrētikē) : déterminer la juste mesure
διαίρεσις (diairesis) : séparer les auxiliaires et concurrents
συμπλοκή / συνύφανσις (symplokē / synyphansis) : réunir
Donc, si l’on cherche la théorie de la dialectique que Platon fait fonctionner dans le dialogue, je la formulerais ainsi :
La dialectique du Politique n’est pas seulement l’art de diviser (διαίρεσις, diairesis); elle est l’art de distinguer les εἴδη (eidē) selon leurs différences, de les rapporter les uns aux autres, de mesurer leur convenance, puis de comprendre leur συμπλοκή (symplokē) — leur entrelacement dans une unité.
C’est d’ailleurs ce qui rapproche très fortement le Politique du Sophiste : dans le Sophiste, la dialectique culminait dans la συμπλοκὴ τῶν εἰδῶν (symplokē tōn eidōn), l’entrelacement des formes ; dans le Politique, cette même structure devient συμπλοκὴ τῶν ἀνθρώπων (symplokē tōn anthrōpōn), l’entrelacement des caractères humains dans la cité.
Le point qui permet de comprendre pourquoi Platon fait passer le lecteur de la logique de la division au tissage est donc le suivant : le tissage n’est pas une nouvelle métaphore ajoutée à la dialectique ; il est la figure concrète de l’opération dialectique complète — distinguer, mesurer, puis entrelacer.
Atrée et Thyeste
Atrée et Thyeste sont deux frères, fils de Pélops. Ils se disputent le pouvoir à Mycènes.
Atrée possède un signe extraordinaire qui doit légitimer son règne : un agneau à toison d’or. Mais Thyeste séduit Érope, la femme d’Atrée, et lui fait dérober l’agneau. Il peut ainsi prétendre au pouvoir.
Zeus intervient alors dans la querelle. Et c’est là que survient le phénomène cosmique extraordinaire : Le Soleil change sa course et se met à aller d’ouest en est au lieu d’est en ouest. Autrement dit, le Soleil inverse son mouvement apparent dans le ciel.
Cette inversion cosmique permet à Atrée de reprendre le pouvoir : le bouleversement du cosmos devient en quelque sorte le signe que l’ordre politique doit lui revenir.
