La conscience, la raison, l’imagination et la sensibilité – Elaboration -1/2

Conscience, ô divine conscience ! s’exclame Rousseau dans les Rêveries du promeneur solitaire. Tout notre monde intellectuel s’y réduit, mais elle est elle-même si vaste que nous peinons toujours à la comprendre. Nous proposons de revenir ici sur ces différentes dimensions.

Narcisse, Apollon, Logos

Narcisse se contemple dans le miroir. Il ne peut pas se voir directement. Il doit contempler son reflet dans un lac. Il faut pour cela trois éléments: Narcisse qui est, mais ne se voit pas, une eau claire sur laquelle une image de lui-même, une imitation, va se refléter, et la lumière du soleil qui permet à Narcisse de se refléter dans l’eau et à l’œil de Narcisse de voir ce reflet.

Dans le Premier Alcibiade, Platon thématise l’œil de l’âme. Socrate enjoint Alcibiade a se contempler, non pas un miroir qui lui renvoie sa propre image, mais dans l’oeil de l’autre. Le disposition est le même, à une exception, l’ouverture sur l’autre remplace la fermeture sur le moi.

Cette mise en scène ternaire pose la définition de la conscience. Elle est une puissance (dynamis), qui ne peut se voir directement elle-même. C’est en ce sens que Sartre affirme que la conscience est un Néant, un vide. Nous ne la capturons jamais. Mais elle n’est pas que néant. Elle est aussi activité, énergie, energeia. Cette énergie de l’âme produit des idées, des représentations, des émotions, qui se reflète sur la conscience. C’est ainsi que l’on parle de réflexion, ou de conscience réflexive. Le néant dynamique de la conscience émerge, le plus souvent en un langage, et l’œil de l’âme peut contempler cette production. Dans les rêves, dans un repos du logos, ce sont essentiellement des images qui sont gérées et observées par l’œil de l’âme. C’est ainsi que la conscience s’observe elle-même, médiatement, à travers ses productions, que Sartre appelle son Etre.

La tradition, fortement influencée par Socrate, a souvent utilisé l’image de la lumière naturelle pour désigner une partie de la conscience. La lumière naturelle sert de métaphore, soit à la capacité de l’âme de reconnaître les vérités premières. C’est ainsi chez Descartes, où la lumière naturelle désigne le pouvoir de l’intuition, de la perception intellectuelle des vérités premières, ces vérités claires et distinctes. La philosophie du XVIIème siècle a entièrement pris le nom de Siècle des Lumières en hommage à Apollon.

Pourtant, la réalité de la conscience est légèrement différente. Nous ne voyons pas, en dehors du sommeil, des images. Nous entendons des mots. La conscience s’exprime essentiellement dans un langage. Ce pourquoi le Logos est premier chez les Grecs et dans la Bible. Le pouvoir de Yavhé est le pouvoir de la parole créatrice. « Fiat lux », la parole crée la lumière. Le modèle de la divinité est très certainement la conscience. La lumière est une analogie venant de l’extérieur. Logos en dedans, Narcisse en dehors.

Par quelle magie la conscience se parle-t-elle à travers un langage? La langue, le mot, la phrase fait le lien entre la puissance de conceptualisation de la conscience et sa capacité à se saisir elle-même, à s’entendre. Nous décrivons ici la conscience en elle-même. Il faut compléter cette description par tout ce qui vient du dehors, du corps et des sens, dont une partie est hors du langage, mais dont l’essentiel passe par la langue, qui peut capturer une démonstration mathématique comme la beauté d’un coucher de soleil, ce qui vient de l’âme elle-même et ce qui lui est extérieur et relève de la sensibilité.

L’âme

L’âme est plus large que la conscience. L’âme désigne tous les principes de mouvement du vivant. Dans son Traité de l’âme, Aristote définit l’âme comme ce qui fait la différence entre un cheval vivant et un cheval mort. Dans la Bible, le sang, c’est l’âme. Ailleurs, dans les Vedas, c’est souvent le souffle, le Prana. Ces hésitations sur la définition de l’âme viennent de son élargissement et de la multiplication des principes vitaux en nous et dans la nature. Le cœur, la rate, le foie, les reins, le cerveau, le sang, etc, sont autant de parties du corps indispensables. Enlever une seule d’entre elles entraîne la mort. Toutes cependant ne produisent pas de l’énergie ou la même énergie. Dans la médecine traditionnelle chinoise, c’est le foie, bien plus que l’estomac, qui est le moteur de la fabrication de l’énergie par le corps.

Aristote distingue une âme végétative, celle des plantes, un âme animale, et enfin une âme ou une partie de l’âme proprement humaine, l’âme intellective. Enlever l’âme intellective, l’homme redevient un animal. Ce que nous désignons aujourd’hui par conscience, dans la grande pluralité des représentations de l’âme, correspond à cette âme intellective. Elle correspond également au je pense cartésien, je pense, conçoit, imagine, ressent… Elle n’est pas limitée au pur et seul domaine des opérations intellectuelles.

Reprenons. La conscience est une puissance, qui s’exprime essentiellement dans son espace interne, dans le langage. Dès qu’une production linguistique émerge, la conscience entend ce reflet et transforme cette thèse en objet mental qu’elle peut ou pourra continuer à analyser, produisant ainsi de nouveaux objets mentaux, dans une réflexion, une pensée de soi, qui peut aller à l’infini. A chaque fois, la conscience transforme son néant gros de potentialité en une forme linguistique déterminée, un être mental. Et cette idée, cet acte de la pensée, est à son tour mise à distance de la conscience comme n’étant pas elle, mais uniquement un nouvel objet mental qui alimente à nouveau la pensée, génère un nouvel objet,etc.

La production de la conscience

La conscience produit des saisies conceptuelles, des unités d’un certains divers. En tant que puissance (dynamis), nous l’avons vu, la conscience nous est inconnue. Sa présence est un néant indéterminé, quand bien même nous avons conscience de sa présence. Elle est un vide, un néant, une toile noire dressée au fond de l’esprit et du crane. En tant qu’énergie, energeia, elle a la capacité à produire des objets mentaux, qui se présente le plus souvent à l’avant du crâne. La capacité intellectuelle de chacun est en grande partie conduite par son niveau d’énergie, comme le montre les pathologies du brouillard mental, qui nous empêche de réfléchir, ou l’impact de la créatine, qui diminue la fatigue mentale et permet de réflechir plus longtemps. La conscience produit ainsi des objets et tel est son acte, ergon. Sa vertu est de penser le mieux possible.

La première puissance de la conscience est de réunir un divers dans une unité, de créer un concept. Cette réunion peut avoir lieu à tous les niveaux, de Dieu et la réunion totale de tout, à la plus petite particularité individuelle de la particule. La conscience nie son propre néant indéterminé en spécifiant le monde autour d’elle en concept, ou en être, pour le dire en termes sartriens. Ce divers est toujours composé de partie et il est toujours un détourage pouvant être remis en question.

Il y a de nombreuses liaisons possibles. Enboîtement du type genre, espèce, individu, mais aussi uniquement selon un ou plusieurs critères ou parties. La conscience créer des ensembles, des emboîtements de ses concepts, qui sont eux-mêmes de nouveaux concepts.

La seconde opération fondamentale est de penser la liaison de deux concepts séparés. C’est la modalité de la relation. La relation existe déjà dans le concept unitaire, puisque divers éléments ont été reliés pour faire un tout. Là il s’agit de penser la relation entre deux objets qui ne sont pas reliés dans une totalité, mais qui interagissent.

La seule opération de l’esprit est donc de lier de manière déterminer et en liant de créer également une ou plusieurs séparations, qu’il faudra ensuite relier à nouveau selon de nouvelles modalités. Capacité de liaison, c’est à dire de synthèse, et modalité de la liaison sont les seuls opérations, ou même la seule, opération fondamentale de la conscience.

La multiplicité des instances de la conscience et le Moi

Une fois cette construction fondamentale de la conscience posée, nous sommes presque d’emblée confrontés à la multiplicité des instances de la conscience. Il y a donc le langage et ses structures, la logique et son organisation, l’imagination, la sensibilité dont les informations remontent de manière structurée, le rapport aux autres et l’intersubjectivité, la mémoire… En dehors des facultés, il y a encore tous les rapports de nous à nous, subjectivité. Le je suis des Védas, le je pense cartésien, le « je suis une force qui va » romantique d’Hugo (Hernani), le moi, le self, le rapport au corps, la conscience de soi et du monde, l’estime de soi, la confiance en soi, la conscience morale… La conscience est épuisante de diversité.

Pour donner un premier élément de support, de soutien à la recherche de la nature de la conscience, nous pouvons nous appuyer sur la définition du Moi donnée par Kant et la querelle qui oppose Kant et Fichte sur la définition et l’ampleur du Moi.

Moi, synthèse de tous les éléments de la conscience

Le Moi est la synthèse de tout ce qui arrive à la conscience, idées, images, rêves, sensations, émotions, etc. Il s’agit ici du moi mental, vide de contenu particulier, mais capable de relier ensemble toutes les manifestations précédentes, toutes les dimensions envisagées et déployées dans le temps, ce qui nous arrive. Le moi est la synthèse toujours en cours de tous les états de la conscience. Cette synthèse s’appuie sur l’instant, la durée, et sur la mémoire. Je suis, à l’instant t, comme à travers le temps. Ce pourquoi Hiedegger appelle son oeuvre Etre et Temps, le temps étant la dimension propre de la conscience incarnée de l’homme. Le temps est l’étoffe de la conscience, la tapisserie de Pénélope sur laquelle sont gravés tous les événements de la conscience. Notre perception interne du temps dépend de la manière, de la durée et de la succession, des représentations dans la conscience. Il faut un langage, il faut une ouïe interne, mais il faut aussi une temporalité de la manifestation.

Même ici, cependant, la multiplicité nous rattrape. Le Je des Védas est pour ainsi dire éternel et vide. Il dépasse toute expérience possible, et c’est ainsi qu’il peut en être le principe de la synthèse. Il est conscient de lui-même dans le calme de la médiation. Le je suis est au contraire la liaison de tout ce qui m’arrive, activement par mon action, et passivement dans la réception. Le je pense est la liaison de tous les éléments rationnels de la conscience, reflet de l’activité rationnelle, activité propre de la conscience. Je sens, est lié au corps et à la sensibilité.

Le moi est la capacité à ramener à moi, à une instance unique, toute cette diversité. C’est Locke qui a posé cette notion d’identité que Kant reprend, sans la nommer, et désigne par le moi et le je pense. Rappelons que le but de Kant, dans la CRP est de poser le domaine légitime de la logique et des lois rationnelles de toute science. Le but de sa démarche s’arrête donc au moi. D’où vient-il? Est-il une substance immortelle? Tout ceci est en dehors du champ de la preuve rationnelle. Mais pas pour autant en dehors de la spiritualité et de la philosophie.

Le néant originel

Le titre de la grande œuvre de Sartre, L’Etre et le Néant, est un jeu sur ce qu’il présente comme les deux principales dimensions de la conscience. La première est le Néant, le vide. C’est notre état lorsque nous sommes au repos et n’avons, justement, conscience de rien. La conscience du vide de la conscience est la première figure de la conscience. Elle est la même formellement, totalement identique à l’état de notre désir quand nous ne désirons rien.

Nous sommes alors dans le vide. Le néant. Le sans désir. Le premier état de la conscience, sa première partie, tout comme celle du désir dont elle est le reflet, est d’être un réceptacle, support, un-quelque chose à remplir. La conscience-réceptacle ou creuset se déploie de deux manières. En elle-même elle est tout de même structurée pour recevoir. Dans cette dimension, elle est d’abord tournée vers l’extérieur, vers l’expérience, vers les sens. Elle reçoit ce qui vient de l’extérieur d’elle-même via la sensibilité. Elle les reçoit, selon la géniale découverte de Kant, sans les structures fondamentales de toute ex-périence, que sont l’espace et le temps. Nous recevons ainsi, dans un mélange de passivité et d’activité, ce qui vient d’ailleurs que la conscience-creuset. Mais nous n’en avons alors pas encore conscience au sens propre. Sensations, émotions, conscience du corps, échange avec les autres, la nature, et comme nous verrons plus-tard, également avec nous-mêmes.

Athéna, le noùs, la conscience intellectuelle

Intervient à ce moment la seconde partie de la conscience, la partie active, dépositaire de la puissance intellective de l’âme. C’est le noùs, les idées innées, les universaux, tout l’appareil logique de la conscience qui est là pour dévorer ce qu’a recueilli la conscience réceptacle. Cette partie de la conscience contient les principes logiques, l’un et le multiple, c’est-à-dire la capacité à distinguer les choses et à penser leurs liaisons. Elle s’appuie sur les opérations mathématiques de base, autant que sur le langage. Elle est comme Athéna, sortie toute armée de la conscience de Zeus, et utilise son appareil conceptuel pour traiter tout ce qui se déverse dans le réceptacle, que Descartes considérait comme la cire de la conscience.

Le génie de Kant a été de montrer comment les facultés innées de l’intellect s’appliquaient à la forme de la conscience tournée vers l’extérieur. En appliquant nos facultés intellectuelles directement aux formes, au cadre, dans lequel la conscience passive reçoit les informations de l’extérieur, Kant a montré comment nous structurons intellectuellement toute notre expérience a priori, en appliquant nos règles intellectuelles à l’espace et au temps. En revanche, il s’est arrêté à la recherche de la compréhension du système des causes. Il a exposé le pouvoir de la raison, mais sans en rendre compte. L’idéalisme allemand s’est engouffré dans cette brèche, en cherchant à comprendre et à déduire toutes les facultés humaines de la construction de la conscience. Ces penseurs sont allés trop loin et ont perdu l’équilibre qu’avait posé Kant entre la conscience intérieure et l’accès à l’extériorité. Cette déduction reste à reprendre et à démocratiser (l’IA rend d’ailleurs bien plus simple l’analyse des penseurs de l’idéalisme allemand, Hegel, Jacobi, Fichte, etc).

Le miroir – la conscience de la conscience

Les pouvoirs de la conscience ne commencent pas là. Au contraire, ils ne font finalement que commencer ! C’est quand notre conscience réceptacle est pleine d’une expérience et que nos capacités intellectuelles analyses ce plein, que nous nous sentons enfin vivants. Pourquoi ? Parce que nous avons conscience de cette conscience. L’œil de l’âme peut prendre du recul sur l’analyse intellectuelle qu’il est lui-même en train d’effectuer. La conscience va « néantiser », repousser hors d’elle-même dans le réceptacle le résultat de sa propre activité de liaison. Je vois du bleu et une maison. Je me le représente en imagination, je juge que la maison est bleue et instantanément, je pose cette conclusion dans ma conscience. Alors je peux continuer. Je pose cette maison à côté des autres, m’interroge sur sa forme et sa couleur, et la compare aux autres maisons, etc. À chaque étape, l’objet de la conscience redéterminé par l’intellection est repoussé dans la conscience-réceptable et remis en cause.

Ce mouvement de remise à distance peut-être effectué à l’infini. Je pense que je pense que je pense…donc je suis. C’est au moyen de la liaison de la perception de la conscience passive et de l’activité intellective du cerveau que je me sens le plus vivant. A moins que ce ne soit qu’une pensée de philosophe !

La structure fondamentale du désir, de la pensée et du rapport aux autres

Cette liaison entre une conscience vide qui cherche à être déterminée, puis qui néantise, fige, remet de côté ce dont elle a été consciente, est le principe ultime de tout l’être humain. Le désir fonctionne de la même manière, il est en perpétuel renouvellement et sa tension est notre puissance vitale. La possibilité d’être nous et autre chose, de nous définir en devenant ou en ayant conscience d’autre chose. Chaque désir satisfait entraîne une renaissance du désir. Chaque idée pensée appelle une nouvelle idée à penser.

Dans ce mouvement se déploie le principe de toute intelligence, la mise en relation, la liaison, la recherche du lien, qui va se déployer dans la recherche du type de relation qu’il y a, ou qu’il est possible de penser pour un homme, entre les êtres. On peut en déduire toutes les relations: nécessaires, hypothétiques, contingentes, toutes les causes: efficiente, formelle, matérielle, finale, etc… Pour cela nous n’avons besoin que d’un nombre très réduit de concepts fondamentaux: l’un et le multiple, l’être et le non être, ou moi et l’autre, et le temps et l’espace. C’est tout. Et même ces concepts ou formes de la sensibilité dérivent tous de la séparation du tout que nous vivons comme être de conscience et comme être né, déterminé par notre naissance.

Les instances de la conscience

  • La voix qui exécute, celle qui se débat dans la quotidienneté.
  • La voix rationnelle, qui tente de trouver des solutions rationnelles et mathématiques au problème en cours.
  • La voix du thumos, de l’énergie, qui se met souvent en colère contre les autres. Une voix morale qui se transforme en colère.
  • La voix du désir
  • La voix du jugement moral
  • Il y a enfin la voix qui nous juge, et qui vient sanctionner ces deux autres voix. Cette voix, qui vient après toutes les autres. Ce n’est pas tout à fait le surmoi. C’est surtout la voix des parents qui se continuent en nous. S’ils nous ont aimés, cette voix peut être aimante. S’ils nous ont maltraités, nous passerons notre temps à nous expliquer que nous ne sommes pas à la hauteur. Cette dernière démarche est très forte chez les Ashkénazes, qui ne se trouvent jamais à la hauteur de la loi. Alors que les sépharades sont beaucoup plus dans la communauté, et plus sémite, commes les musulmans
    • Il est possible de se libérer assez facilement de cette voix négative. Il suffit de la retourner sur nous-mêmes. Plutôt que de penser que nous sommes nuls parce que nous ne sommes pas superman, selon des critères peut-être objectifs, mais masquant des buts quasiment impossibles à atteindre.
    • Il suffit pour cela d’avoir, de cultiver, des émotions positives envers soi-même. Je montre de la gratitude envers tous mes efforts. Je vais montrer de la compassion, non envers autrui comme nous le recommande de Dalaï Lama dans L’Art du bonheur, mais tout simplement envers moi-même, et non envers une autre personne.
    • Non seulement cela fonctionne, mais il s’est produit une chose assez miraculeuse, qui montre comment fonctionne ce mécanisme des profondeurs et à laquelle je ne m’attendais pas du tout. J’ai eu des res-souvenirs positifs des bons moments de mon histoire familiale. J’ai pensé aux bons moments avec ma mère, mon père, mon grand-père. Ensuite, en y repensant, en rappelant consciemment d’autres souvenirs d’enfance, ceux-ci sont revenus avec une nouvelle positivité, et non pas uniquement avec la tristesse du deuil et celle, supplémentaire, d’avoir tant gâché dans cette histoire.
    • Ces souvenirs ont d’ailleurs concerné les parents avec lesquels j’ai le plus de mal, ceux qui m’ont fait le plus de peine.
    • Cette voix nous parle en disant tu, comme si elle venait de l’extérieur
  • Il y a la voix du thumos, la voix de la colère, de l’énergie, de l’injustice. Mon dieu qu’elle est difficile à contrôler pour ceux qui ont cette voix. On évitera café, chocolat, trop de thé vert, épices… sport de combat, tennis. Et surtout, la colère de l’injustice, en mettant toujours en avant l’injustice dont nous sommes victimes, elle finit pas nous empêcher de nous améliorer et de ne pas être injuste à notre tour. Peut-être pas dans les grandes actions et les grands événements, mais dans la colère du quotidien que l’on finit toujours par faire porter à nos proches. Le thumos passe ainsi à travers nous et nous n’arrivons pas à nous défaire réellement de l’injustice subit. Rien ne nous protégera plus de nouvelles injustices que d’arriver à ne pas paraître injuste au dehors. Et ce sera surtout meilleur pour notre tranquilité d’âme.
    • On peut la calmer en utilisant la voix de la compassion qui dit tu, et qui doit nous rappeler que « tu n’est pas responsable de l’injustice qui t’es faite », « tu es responsable de l’injustice que tu commets », et c’est pour cela que tu ne dois pas laisser la rage, la colère née de l’injustice reçue t’envahir.
    • La plupart des autres, soit n’ont pas connu de telles injustices, soit réagit par lâcheté, soit encore par une condescendance, une fausse réaction, qu’il appelle sagesse.

Nous pouvons tout à fait considérer chacune de ses voix comme une personne différentes. C’est d’ailleurs souvent ainsi que sont créées les personnages littéraires. Nous pensons notamment à Lorenzaccion de Musset, où chacun des personnages principaux représente une face de la personnalité de l’auteur.

Du néant originel de la conscience, émerge la voix, celle que l’on entend via l’ouie interne. Nous nous entendons penser. Et c’est dans ce double mouvement, de formation par langue et d’audition de cette langue, que nous avons conscience que nous pensons. Si l’activité de la conscience ne se formalisait pas en langue, et si l’audition interne n’était pas là pour l’entendre, nous n’aurions pas de conscience. Ainsi la ré-flexion, la reprise, est avant tout une sensation interne. Nous nous entendons penser comme nous entendons quelqu’un parler à l’extérieur.

Le contenu dit dans le langage et perçu par le sens interne est ensuite stocké dans la mémoire. Il devient un objet, un souvenir, qui peut être n’importe quel type de donnée que la mémoire peut enregistrer. Mais s’agissant du langage, le plus souvent, il s’agit d’un concept, d’une idée, qui pourra être reprise, réanalyser par la conscience une seconde fois, évoluer, et être réanalysée à nouveau, exactement comme nous le faisons en écrivant ses mots.

La conscience reçoit de nombreuses autres informations, les douleurs et plaisir du corps, les joies et peines des émotions, les autres données des sens, la vue , le toucher, le goût.. qui sont tous complexes, multidimensionnel. Le toucher, par exemple, c’est le dur, le mou, le doux, le rèche, le chaud, le froid… La parole venant de l’extérieur.

Comment se sortir de cette multiplicité?

Nous semblons perdu dans les dimensions de la conscience. Une méthode peut nous aider à nous en sortir. Il s’agit de distinguer la conscience elle-même, de ce dont elle est conscience. La conscience est une puissance séparée de ses objets. Ses objets sont le moi, le sujet, la subjectivité. Je me découvre dans ma conscience. Je prends conscience de moi-même à travers ce qui remonte de moi dans ma conscience et s’y reflète. La conscience est le pécheur, c’est le vielle homme dans son canot, attendant la prise qui va surgir des eaux de la conscience, que l’on appelera désormais subjectivité. La conscience est le miroir que l’on promène sur les eaux du psychisme et qui en capture ce qu’elle peut pour en faire un objet que nous pouvons dès lors penser. Elle se construit donc dans le temps de ces pèches. Une prise de conscience est un dévoilement, une nouvelle pèche miraculeuse où parvient à notre réflexion une vérité qui va modifier notre manière de voir le monde et d’agir.

De pouvoir suprême de la pensée, la conscience devient fenêtre étroite sur l’océan de la vie, qu’il s’agisse de l’extérieur nous parvenant par les sens, ou de notre propre vie intérieure. Tant nous reste caché! Y compris de nous-mêmes à nous-mêmes! Mais il n’y a aucun autre oeil, aucun autre Judas nous permettant de voir. Plus nous nous cultivons, plus nous apprenons, plus nous manipulons les concepts créés par la conscience au fur et à mesure de ses visions, plus nous sommes conscients et intelligents. Mais la rupture une fois posée entre la conscience qui transforme en pensée et tout ce qui vient à la conscience, l’écart ne peut plus être refermé. Nous sommes plongé dans l’étroitesse insigne de notre pysché, de notre liberté, même dans notre rapport à nous-mêmes. Spinoza est certainement le philosophe ayant le plus profondément resenti cette détresse de l’étroitesse de de la conscience. Pour lui, la conscience n’est que prise de conscience. Elle n’est pas la source d’une liberté qui décide de l’action. C’est un greffier de l’âme. A cette époque, aux livres rares, à l’éducation limitée, à l’ouverture sur le monde d’autant plus étroite qu’il était mal connu, le penser, l’homme, se retrouvait seul face à l’étroitesse de ce qu’il pouvait penser. Apprendre religion, philosophie, et mathématiques etaient les seuls moyens de comprendre un peu ce monde qui entourait l’homme. La distance entre la loi mathématique universelle et l’expérience petite et étroite du quotidien ne pouvait que donner le vertige. Depuis, nous n’avons cessé de développer notre conscience, notre connaissance, les deux mots devenant presque des synomymes. Combien de vies faudrait-il pour se connaître soi-même et le monde, selon le commandement de Delphes? Combien de livres, d’années d’études, de remise en question?

Ce vertige est inaccessible au nom philosophe. La plupart des hommes, pour ne pas dire tous, vont se raccrocher à un savoir, à une technique, à un groupe, à une vision du monde, et passer leur vie à travers cette vision étriquée. Rares sont les curieux qui comme Montaigne vont frotter et limer leur cervelle à celle d’autrui tout au long de leur vie.

« La conférence et la fréquentation des hommes sont merveilleusement propres à frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui. » Essais, Livre I, chapitre 26

La conscience, pour analyser le monde, dispose des outils de la raison. C’est tout ce qui est a priori, comme la faculté des concepts, et donc du langage, et de la mise en relation. C’est par l’usage qu’elle en fait qu’elle va elle-même également se révéler à elle-même. La prise de conscience est ainsi toujours double: découverte de l’usage de la conscience, de son pouvoir, de ses méthodes de prises, et découverte de ce qui est ainsi pensé, conscientisé. La conscience prend ainsi conscience d’elle-même comme conscience, en même temps qu’elle prend conscience du monde en dehors d’elle-même. Toute conscience n’est donc pas uniquement « conscience de quelque chose », selon le mot de Husserl, parce qu’elle ne disparaît pas dans cette conscience de l’objet de conscience. Elle reste conscience d’elle-même. Le « Je pense » cartésien reste le point de départ fondamental. Mais ce qui est incroyable, c’est la petitesse de ce je pense, qui sur ce seul sol va pouvoir articuler l’univers tout entier qui va être pensé. Le « je pense » est conscience que je pense « je vois que je pense », je pense que je pense », et ainsi, je dois penser.

Le doute, un acide plus fort que la conscience

Je peux en permanence remettre en cause ma conscience et douter de ce qu’elle me présente comme voix, et même ce qu’elle me présente comme étant moi. La conscience, quand bien même elle se présenterait à moi comme mon moi, mon self, n’est pas exempte du doute. Qui suis-je? Pourquoi la conscience est-elle si faible? C’est l’acrasie.

Louis A. Sass, Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber, and the Schizophrenic Mind (1994), a pu décrire le schizophrène comme un philosophe fou, qui aurait tellement dissocié la conscience de sa pensée et son observation de sa capacité à être, qu’il aurait perdu le contact avec la réalité. Nous voyons bien cette possibilité de vertige et de perte de sens dans la conscience. Mais la folie suppose un saut qui est encore d’un autre ordre. Cela signifie que le doute lui-même est attaché au moi, au self, et pas uniquement les contenus de la conscience.

Connaissance de soi, connaissance du monde

Autre mystère de la conscience, la connaissance que je peux avoir de moi-même est d’un ordre tout à fait différent de celle que je peux avoir du monde et des choses en dehors de moi. La connaissance du dehors est pour ainsi dire d’emblée objective. Elle s’appuie sur les données des sens. Je vois le ciel, le soleil, les objets, les autres. Je les touche, les manipule, les aborbes. La sensation donne une connaissance immédiate du monde. Je ne fais qu’entendre ma conscience. Je m’y découvre comme sujet, ou subjectivité, et en plus je peux désapprouver, ne pas aimer ce que je trouve. A travers la conscience, je suis plongé dans une boucle de connaissance de soi par soi, alors que la connaissance de l’extérieur n’a pas cette boucle. La connaissance de l’extérieur est synthétique, lien du sens, de la pensée et de l’objet.

La connaissance interne est plongée dans une espèce de mouvement. Je me pense et j’essaie en même temps de me comprendre, je me découvre, et en même temps, j’essaie de me créer. Je me pense par rapport à un référentiel que je crée moi-même.

Et dans un troisième moment de recherche, j’essaie de me penser comme faisant partie de ce monde dont j’arrive à avoir une connaissance. C’est le domaine du questionnement métaphysique.

Pour une modélisation plus complète, c’est ici:

Annexe

Les principaux texte sur la conscience

-Platon, Le premier Alcibiade, l’œil de l’âme, le reflet dans une autre subjectivité

-Saint Augustin, les Confessions

-Rousseau, les Confessions

-Locke,

  • L’Identité, dans les Essais sur l’entendement humain
  • Le corps

-Kant, le Moi dans la Critique de la raison pure

  • CRP: Analytique transcendantale, §16 et suivants : « je pense », unité du divers
  • CRP: Dialectique transcendantale, Livre 2, chp 1 : moi substanciel impossible
  • Déclaration concernant la Doctrine de la science, 1799. Kant critique la conception de Fichte
  • Kant ne déduit pas les catégories de la conscience vécue, mais de la table des jugements logiques, puis les rapporte à l’unité de l’aperception

-Fichte et la critique du Moi kantien, la querelle et la rupture entre Kant et Fichte

  • Fondement de la doctrine de la science: le Moi pose son être, le Non-Moi est posé, le Moi et le Non-Moi se limitent réciproquement
  • Première et seconde introduction à la Doctrine de la science
  • Système de la doctrine de la morale
  • Fichte est le premier à tenter une déduction génétique des catégories à partir de l’activité du Moi. Le Moi est une activité originaire (Tathandlung). Les catégories émergent des actes nécessaires du Moi : poser, opposer, limiter. Les catégories ne sont plus des formes données, mais des moments de l’auto-constitution de la conscience. C’est une tentative claire de déduction depuis la structure du sujet.

-Hege: la Phénoménologie de l’Esprit

  • Hegel refuse une déduction à partir de la conscience empirique, mais il fait émerger les catégories à partir du mouvement de la conscience (Phénoménologie), puis les reconstruit comme structures immanentes du concept (Logique).
  • Les catégories sont les figures nécessaires de l’expérience de soi de l’esprit. Elles ne sont ni imposées de l’extérieur, ni données psychologiquement. C’est une déduction dialectique à partir de l’expérience de la conscience, mais dépsychologisée.

-Husserl: Idées directrices I

-Heidegger: Être et Temps, déconstruction des catégories classiques

  • Heidegger soutient que les catégories traditionnelles sont inadéquates, car dérivées d’une ontologie de la chose. Il propose des existentiaux (être-au-monde, souci, temporalité), déduits de la structure du Dasein. Ce n’est plus une déduction de catégories, mais une substitution ontologique fondée sur la structure de l’existence consciente.

-Sartre, L’Etre et le Néant

Husserl

Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique, Livre I (1913)(Ideen zu einer reinen Phänomenologie und phänomenologischen Philosophie I)

§§ 27–33 : Introduction de la réduction phénoménologique
  1. Suspension de l’attitude naturelle
  2. Accès aux structures pures de la conscience

Condition de possibilité de toute déduction ultérieure.

§§ 85–89 : Analyse de l’intentionnalité et de la donation
  • Tout objet est donné selon des modes de donation
  • Les catégories ne sont pas ajoutées, mais constituées.

Première rupture avec Kant : les catégories ne sont pas seulement des formes de l’entendement.

§§ 90–96 : Synthèses passives et actives
  • Temporalité
  • Association
  • Identification

Ici, Husserl montre que l’unité catégoriale de l’objet est produite par des synthèses de conscience nécessaires. C’est le cœur de la démonstration.

§§ 134–138 Catégories formelles et ontologies régionales

Husserl distingue catégories formelles (objet, unité, pluralité, relation), structures dérivées des actes intentionnels. Elles sont eidètiquement fondées dans la conscience, non imposées de l’extérieur.

Recherches logiques, tome II (1900–1901) (Logische Untersuchungen) Sixième Recherche logique

Des actes catégoriaux. Ici Husserl montre que les catégories logiques (relation, état de choses, négation, etc.) correspondent à des actes intentionnels spécifiques, et non à de simples formes formelles abstraites. C’est la première tentative de dérivation des catégories depuis la conscience, mais encore sans réduction phénoménologique complète.

Husserl ne propose pas une table finie des catégories (contre Kant), ne déduit pas tout depuis un seul principe, mais montre que toute catégorie légitime doit être reconductible à une structure intentionnelle ou synthétique de la conscience. C’est une fondation eidétique, pas déductive au sens logique strict.

Husserl fonde les catégories non sur une logique préalable, mais sur les structures intentionnelles et synthétiques de la conscience, démontrées principalement dans Idées I (§§ 85–96 et §§ 134–138), avec une préparation décisive dans la Sixième Recherche logique.

L’intention

L’intentionnalité est le fait que toute conscience est conscience de quelque chose.
Il n’existe pas, pour Husserl, de conscience « vide » ou close sur elle-même : penser, percevoir, imaginer, juger, vouloir, c’est toujours viser un objet.

Formule classique (héritée de Brentano, mais radicalisée) : La conscience est essentiellement intentionnelle.

Ce que « viser un objet » veut dire

L’« objet » intentionnel n’est pas nécessairement une chose réelle. Je perçois un arbre → l’arbre est objet intentionnel. J’imagine un centaure → le centaure est aussi objet intentionnel. Je me souviens d’un événement passé → l’événement est objet intentionnel. Je juge une proposition mathématique → la proposition est objet intentionnel. L’intentionnalité ne présuppose ni l’existence réelle, ni la présence physique de l’objet.

Acte intentionnel et corrélat intentionnel

Toute intentionnalité comporte deux pôles corrélatifs : L’acte de conscience (noèse) : percevoir, imaginer, juger, vouloir, aimer, etc. Ce qui est visé en tant que tel (noème): l’objet tel qu’il est donné à la conscience, avec son sens.

Exemple : La même table réelle, va petre perçue, imaginée, redoutée, décrite scientifiquement. Le même objet, mais noèmes différents, car modes de donation différents.

Intentionnalité ≠ intention psychologique

L’intentionnalité n’est pas une intention au sens courant (projet, but, volonté). Elle est une structure phénoménologique, pas un état psychologique empirique. Ainsi, Percevoir une couleur, éprouver une douleur, comprendre un sens logique, sont tous intentionnels, même sans « vouloir » quoi que ce soit.

Intentionnalité et sens

Ce que vise la conscience, ce n’est jamais un « objet brut », mais un objet porteur de sens (Sinn). Le monde n’est pas simplement là. Il est constitué comme monde de sens dans et par l’intentionnalité. Cette thèse fonde toute la phénoménologie transcendantale.

Pourquoi l’intentionnalité est centrale

Sans intentionnalité, pas de connaissance possible, pas de vérité, pas de science, pas de monde commun. La phénoménologie consiste précisément à : « décrire les structures intentionnelles de la conscience, telles qu’elles se donnent, indépendamment de toute hypothèse naturaliste ou métaphysique ».

Références textuelles essentielles

  • Recherches logiques (1900–1901), Vᵉ Recherche
  • Idées directrices pour une phénoménologie pure, §84-90
  • Méditations cartésiennes, Méditation II

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