Le langage du récit et du mythe
Dans le précédent article, nous avons vu comment les forces de reproduction du corps trouvaient un langage dans l’imagination et dans l’art, essentiellement le roman et le cinéma.
L’art peut à la fois nous accompagner dans l’objectivation de ces puissances. Le mythe d’Oedipe est la matrice de ce passage, essentiel pour les hommes. Et l’art le fait de deux manières, en nous conduisant à la maturité, et en limitant notre subjectivité, en limitant le débordement des passions subjectives.
L’art objective notre subjectivité, tout en nous mettant en garde contre les passions, les débordements de la subjectivité. Zeus, le plus grand des dieux, en est aussi un exemple parfait. Il a vaincu son père, qui n’était pas un dieu, mais un titan, une puissance obscure qui ne laissait rien advenir. Zeus a réussi à échapper à l’engloutissement par l’ogre/parent et il a repris le flambeau du temps et de la civilisation. Il répète pourtant également le geste de son père, Cronos, qui avait lui-même sectionné le sexe d’Ouranos, le titan dieu du ciel, pour le séparer de Gaya, la titanide terre. La matrice du mythe d’Œdipe est déjà présente dans les sommets de la mythologie grecque.
Nous pourrions continuer des heures, mais la démonstration est suffisante. Intéressons-nous désormais à d’autres formes d’art.
Le langage de la musique
Avec la musique, comme avec la peinture et la sculpture, nous sortons des domaines du langage pour aller vers ceux de la sensation et de la sensibilité. Ils sont aussi créateurs. Ils parlent aussi des langues différentes.
Le son et le rythme
La musique est un son et un rythme. Le son va du plus aigu au plus grave. Nous connaissons maintenant clairement le spectre de l’audition humaine, comme celui de la vision, d’ailleurs, nous pouvons y place tous les sons possibles, dans leur infini diversité. Le son est une représentation de l’émotion.
Le rythme est le reflet du mouvement du cœur. Plus le rythme est rapide, plus le cœur s’emballe et avec lui, la circulation du sang. Le rythme lent, au contraire, calme le coeur et laisse plus de place pour l’esprit, la pensée, la méditation.
Le langage de l’émotion de la musique est une combinaison des deux:
-L’aigu rapide est la peur de la dissolution et de la fragmentation, du déchirement et de la séparation. C’est la scène de la douche de Psychose. C’est un coup de couteau.
-Le grave rapide est la peur de l’étouffement, de l’enfermement, de l’avalement par une puissance supérieure. C’est un coup de point. La musique des raves parties n’est que rythme. La sensation est viscérale.
Ces deux extrêmes sont tous les deux insupportables. Mais à partir d’eux, nous pouvons tout déduire.
-Sous le grave le plus bas, nous avons le grave solennel et morbide. C’est le Requiem de Mozart. Un peu moins grave, toujours lent est la majesté, le pouvoir. Un peu moins grave encore, c’est la sérénité.
-L’aigu lent est la découverte, l’étonnement, le printemps. C’est toujours une fragilité, mais tient dans le temps de la note. Un peu plus rapide, un peu moins aigu et c’est la joie.
A ce dispositif, il faut encore ajouter la hauteur de la note, le bruit en db qu’elle produit, qui peut parier de mille et une manière.
Le Jazz est sans doute la musique la plus claire et la plus lisible sur ce point, celle qui traduit le mieux les émotions
La musique pour les adolescents, le rock, le rap, le RnB, est celle du milieu de la gamme. Elle est rapide, légèrement aigu, et mélangé avec du légèrement grave.
Notons que le plaisir pris par les jeunes hommes et les jeunes femmes, n’est pas exactement le même. Les jeunes femmes préfèrent les aigus, tandis que les futurs hommes se retrouvent plus dans les graves. La première version de Levitating de Dua Lipa ne comprenait pas de rappeur à voix grave, comme en on la plupart des tubes de RnB des chanteuses féminines qui font des « collabs ». En fait ces collabs ont été inventées parce que le public masculin ne se retrouvait pas dans ces chansons. Une fois la nouvelle version de Levitating devenue un tube, la première version a, à son tour, conquis le public.
L’histoire, les variations infinies
A partir de ces éléments de base, chaque oeuvre musicale n’est pas non plus qu’une succession désordonnée de notes. Elle raconte une histoire, une émotion ou une série d’émotions. Le Requiem de Mozart nous raconte l’impossible, le voyage initiatique vers la mort et l’au-delà, ce qui en fait sans doute éternellement la plus grande œuvre musicale de tous les temps. Comment aborder un sujet aussi grandiose, et comment le faire mieux que Mozart?
L’Adagio d’Albinoni, ou de manière plus douce, le dernier morceau de La La Land, nous parle de la nostalgie. Le temps magnifié qui n’est plus. Les musiques de RnB, au contraire nous racontent des histoires de fêtes, de danse, d’amis, de « rencontre »… La musique va nous faire parcourir les émotions et les sensations liées à ces événements qu’une manière qui reste, n’en déplaise au poète, complètement inaccessible au langage. La musique mime le corps, non l’idée.
C’est là que se déploie tout l’art de ses génies. Comment appeler en effet des artistes maîtrisant si bien ces codes, très souvent par talent et apprentissage très précoces. La créativité semble sans limite. Longueur des oeuvres, changements de rythmes, création sans fin de nouveaux instruments. On peut classer en instrument à vent, à corde, à percussion, sans oublier les instruments électroniques. L’œuvre d’Ennio Morricone est à cet égard assez stupéfiante. Les sons les plus étranges sont incorporés, et ça marche, ça fonctionne. Le nombre d’instruments électroniques inventés en permanence est stupéfiant.
La beauté est en partie ici, dans le mélange des graves et aigus, dans la longueur et l’intensité. Et au milieu, encore, la surprise, l’élément qui déséquilibre sans être disharmonieux, l’excès qui fait sens et construit le reste de la mélodie. C’est le mystère du mystère, ce que Platon dans le Phèdre désigne indirectement comme « l’éclat » de la beauté.
Les mathématiques sous les sons
Si la musique échappe aux mots, elle n’échappe pas cependant aux mathématiques. Nous avons vu que toutes les notes sont numérotables dans le spectre de l’audition. Mais plus fort encore, comme le montre le système européen, les mêmes notes reviennent suivant les clés. un son précis, donc une fréquence donnée. Or cette fréquence change selon l’octave. Un « do » peut être grave, médium ou aigu : ce sont des notes différentes physiquement, mais qui portent le même nom. Ce que l’on appelle la note selon l’octave correspond à la « répétition » sur des hauteurs distinctes partageant le même nom. Une octave correspond toujours à un doublement de fréquence.
C’est la règle fondamentale :
Le là donne l’exemple canonique
- La0 ≈ 27,5 Hz
- La1 ≈ 55 Hz
- La2 ≈ 110 Hz
- La3 ≈ 220 Hz
- La4 = 440 Hz
- La5 ≈ 880 Hz
- La6 ≈ 1760 Hz
- La7 ≈ 3520 Hz
C’est ainsi que la musique n’est pas qu’un ordonnancement désordonné, une mimétique hasardeuse. Elle inclut une proportion, la porportion des sons, et offre au matériau désordonnée des sentiments et des émotions un cadre qui permet de les disciplines et de les rendre intelligibles pour l’esprit – même sans passer par les mots. C’est un language différent.
La peinture de l’âme
La peinture repose exactement sur les mêmes principes, sauf pour sa temporalité, qui dépend du temps mis à la faire et du temps passé à la contempler. La peinture est dans l’espace et parle par la couleur.
Elle nous aide à percer le langage des images qui nous entourent, et le rapport subjectif que nous pouvons avoir à ces images.
Que pouvons-nous faire de toutes ces connaissances sur la voie du bonheur? Nous le verrons dans le troisième et dernier article de cette série.
Annexe
La musique du Mandalorian, surtout le début est géniale.
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