Les émotions et l’imagination – le secret de la musique (2/3)

Le langage du récit et du mythe

Dans le précédent article, nous avons vu comment les forces de reproduction du corps trouvaient un langage dans l’imagination et dans l’art, essentiellement le roman et le cinéma.

L’art peut à la fois nous accompagner dans l’objectivation de ces puissances. Le mythe d’Oedipe est la matrice de ce passage, essentiel pour les hommes. Et l’art le fait de deux manières, en nous conduisant à la maturité, et en limitant notre subjectivité, en limitant le débordement des passions subjectives.

L’art objective notre subjectivité, tout en nous mettant en garde contre les passions, les débordements de la subjectivité. Zeus, le plus grand des dieux, en est aussi un exemple parfait. Il a vaincu son père, qui n’était pas un dieu, mais un titan, une puissance obscure qui ne laissait rien advenir. Zeus a réussi à échapper à l’engloutissement par l’ogre/parent et il a repris le flambeau du temps et de la civilisation. Il répète pourtant également le geste de son père, Cronos, qui avait lui-même sectionné le sexe d’Ouranos, le titan dieu du ciel, pour le séparer de Gaya, la titanide terre. La matrice du mythe d’Œdipe est déjà présente dans les sommets de la mythologie grecque.

Nous pourrions continuer des heures, mais la démonstration est suffisante. Intéressons-nous désormais à d’autres formes d’art.

Le langage de la musique

Avec la musique, comme avec la peinture et la sculpture, nous sortons des domaines du langage pour aller vers ceux de la sensation et de la sensibilité. Ils sont aussi créateurs. Ils parlent aussi des langues différentes.

Le son et le rythme

La musique est un son et un rythme. Le son va du plus aigu au plus grave. Nous connaissons maintenant clairement le spectre de l’audition humaine, comme celui de la vision, d’ailleurs, nous pouvons y place tous les sons possibles, dans leur infini diversité. Le son est une représentation de l’émotion.

Le rythme est le reflet du mouvement du cœur. Plus le rythme est rapide, plus le cœur s’emballe et avec lui, la circulation du sang. Le rythme lent, au contraire, calme le cœur et laisse plus de place pour l’esprit, la pensée, la méditation.

Le langage de l’émotion de la musique est une combinaison des deux:

-L’aigu rapide est la peur de la dissolution et de la fragmentation, du déchirement et de la séparation. C’est la scène de la douche de Psychose. C’est un coup de couteau. Le souffle est court, haletant. Le système nerveux sympathique, celui du stress, est activé.

-Le grave rapide est la peur de l’étouffement, de l’enfermement, de l’avalement par une puissance supérieure. C’est un coup de point. La musique des raves parties n’est que rythme. La sensation est viscérale. La respiration difficile, la poitrine est comme écrasée.

Ces deux extrêmes sont tous les deux insupportables. Mais à partir d’eux, nous pouvons tout déduire.

-Sous le grave le plus bas, nous avons le grave solennel et morbide. C’est le Requiem de Mozart. Un peu moins grave, toujours lent est la majesté, le pouvoir. Un peu moins grave encore, c’est la sérénité. Le souffle est plus lent, plus profond. L’âme sensible va pleurer.

-L’aigu lent est la découverte, l’étonnement, le printemps. C’est toujours une fragilité, mais tient dans le temps de la note. Un peu plus rapide, un peu moins aigu et c’est la joie. Le souffle est celui d’une petite course. Il peut également faire des pauses, se reprendre, repartir, avoir des pics. C’est clairement ce que nous cherchons dans la Pop.

À ce dispositif, il faut encore ajouter la hauteur de la note, le bruit en db qu’elle produit, qui peut varier de mille et une manière.

Le Jazz est sans doute la musique la plus claire et la plus lisible sur ce point, celle qui traduit le mieux les émotions

La musique pour les adolescents, le rock, le rap, le RnB, est celle du milieu de la gamme. Elle est rapide, légèrement aigue, et mélangée avec un peu de grave.

Notons que le plaisir pris par les jeunes hommes et les jeunes femmes, n’est pas exactement le même. Les jeunes femmes préfèrent les aigus, tandis que les futurs hommes se retrouvent plus dans les graves. La première version de Levitating de Dua Lipa ne comprenait pas de rappeur à voix grave, comme en ont la plupart des tubes de RnB des chanteuses féminines qui font des « collabs ». En fait, ces collabs ont été inventées parce que le public masculin ne se retrouvait pas dans ces chansons. Une fois la nouvelle version de Levitating devenue un tube, la première version a, à son tour, conquis le public.

L’histoire, les variations infinies

À partir de ces éléments de base, chaque œuvre musicale n’est pas non plus qu’une succession désordonnée de notes. Elle raconte une histoire, une émotion ou une série d’émotions. Le Requiem de Mozart nous raconte l’impossible, le voyage initiatique vers la mort et l’au-delà, ce qui en fait sans doute éternellement la plus grande œuvre musicale de tous les temps. Comment aborder un sujet aussi grandiose, et comment le faire mieux que Mozart?

L’Adagio d’Albinoni, ou de manière plus douce, le dernier morceau de La La Land, nous parle de la nostalgie. Le temps magnifié qui n’est plus. Les musiques de RnB, au contraire nous racontent des histoires de fêtes, de danse, d’amis, de « rencontre »… La musique va nous faire parcourir les émotions et les sensations liées à ces événements qu’une manière qui reste, n’en déplaise au poète, complètement inaccessible au langage. La musique mime le corps, non l’idée.

C’est là que se déploie tout l’art de ses génies. Comment appeler en effet des artistes maîtrisant si bien ces codes, très souvent par talent et apprentissage très précoces. La créativité semble sans limite. Longueur des oeuvres, changements de rythmes, création sans fin de nouveaux instruments. On peut classer en instruments à vent, à corde, à percussion, sans oublier les instruments électroniques. L’œuvre d’Ennio Morricone est à cet égard assez stupéfiante. Les sons les plus étranges sont incorporés, et ça marche, ça fonctionne. Le nombre d’instruments électroniques inventés en permanence est stupéfiant.

La beauté est en partie ici, dans le mélange des graves et aigus, dans la longueur et l’intensité. Et au milieu, encore, la surprise, l’élément qui déséquilibre sans être disharmonieux, l’excès qui fait sens et construit le reste de la mélodie. C’est le mystère du mystère, ce que Platon dans le Phèdre désigne indirectement comme « l’éclat » de la beauté.

La condition du récepteur – le jugement esthétique kantien

La proposition émotionnelle créée par l’artiste va rencontrer un public. La réception, qui va toucher essentiellement la sensibilité du spectateur, va résonner légèrement différemment d’une personne à l’autre, et d’une personne à la même personne dans le temps. L’art peut éveiller des émotions inconnues, ou interagir avec des émotions déjà connues.

Cette mise en mouvement de la sensibilité, gratuite, sans risque, toujours complète en son genre (comme nous l’avons déjà développé dans nos autres articles sur la beauté), provoque toujours une forme d’agrément et de plaisir dit esthétique, c’est-à-dire sensible. C’est parce qu’il est en partie « gratuit », non utile, que l’on peut dire avec Kant que le beau provoque toujours du plaisir. Bien évidemment, certaines créations dites artistiques, sont affreuses. On pourra soit leur refuser le critère de beau, soit dire qu’il y a tout de même un plaisir à explorer gratuitement le langage de la sensibilité. Le beau est bien ce qui plaît sans concept. Le plaisir venant de la sensibilité n’a pas besoin d’être rationnel. Il y a des plaisirs des sens et des plaisirs de l’intellect rationnel.

Kant ajoute que ce plaisir est universel et dépend d’un sens commun. Ce qu’il appelle ce sens commun correspond chez nous à ce langage des sensations qui déclenchent les émotions. Il s’agit bien d’une faculté à part. S’il dit que ce sens est universel, Kant ne désigne pas le fait que des œuvres plaisent à tout le monde. Nous savons très bien que c’est impossible. Il désigne la fonction générale de l’art quand il provoque la sensibilité et les émotions, une fonction qui est universelle. Ce n’est pas ce qui plaît à tous en tout temps et en tout lieu, c’est ce qui peut, selon l’organisation de ce langage, plaire à tous et en tout lieu.

Quand nous disons, finalement avec Kant, que les sens ont leur propre langage, cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas parler de l’art et articuler une conscience conceptuelle de l’émotion. Cela veut dire que cette dimension intellectuelle n’est pas nécessaire pour ressentir et aimer, et qu’elle n’est jamais parfaite. Si 2+2 =4 épuise la question, aucun commentaire n’épuise l’expérience purement sensible, irréductible au concept, et en plus, phénomène que nous n’avons pas repris ici, polysémique, au sens ouvert, multiple, contrairement au sens scientifique. Le commentaire n’est jamais parfaitement épuisé.

C’est également ainsi qu’il faut comprendre que Kant inscrit ce jugement esthétique dans les jugements réflexifs, c’est-à-dire des jugements qui partent de la sensibilité, pour remonter, littéralement, vers la raison. Ils ne peuvent ainsi jamais être apodiptiques, c’est-à-dire partir directement de la raison.

Les mathématiques sous les sons

Si la musique échappe aux mots, elle n’échappe pas cependant aux mathématiques. Nous avons vu que toutes les notes sont numérotables dans le spectre de l’audition. Mais plus fort encore, comme le montre le système européen, les mêmes notes reviennent suivant les clés. un son précis, donc une fréquence donnée. Or cette fréquence change selon l’octave. Un « do » peut être grave, médium ou aigu : ce sont des notes différentes physiquement, mais qui portent le même nom. Ce que l’on appelle la note selon l’octave correspond à la « répétition » sur des hauteurs distinctes partageant le même nom. Une octave correspond toujours à un doublement de fréquence. La proportion entre les notes est double, sur la ligne et entre les lignes, en longueur et en hauteur.

C’est la règle fondamentale : foctave=2ff_{octave} = 2f

Le là donne l’exemple canonique

  • La0 ≈ 27,5 Hz
  • La1 ≈ 55 Hz
  • La2 ≈ 110 Hz
  • La3 ≈ 220 Hz
  • La4 = 440 Hz
  • La5 ≈ 880 Hz
  • La6 ≈ 1760 Hz
  • La7 ≈ 3520 Hz

C’est ainsi que la musique n’est pas qu’un ordonnancement désordonné, une mimétique hasardeuse. Elle inclut la proportion inhérente aux sons, à notre puissance d’entendre, et offre au matériau désordonné des sentiments et des émotions un cadre qui permet de les discipliner et de les rendre sensibles pour le cœur et intelligibles pour l’esprit – même sans passer par les mots. C’est un langage différent qui nous fait découvrir des émotions que nous n’avons pas autrement. Elles peuvent y ressembler, mais, purement sensible, elle conserve quelque chose d’unique.

La peinture de l’âme

La peinture repose exactement sur les mêmes principes, sauf pour sa temporalité, qui dépend du temps mis à la faire et du temps passé à la contempler. La peinture est dans l’espace et parle par la couleur.

Elle nous aide à percer le langage des images qui nous entourent, et le rapport subjectif que nous pouvons avoir à ces images.

Que pouvons-nous faire de toutes ces connaissances sur la voie du bonheur? Nous le verrons dans le troisième et dernier article de cette série.

Annexe

La musique du Mandalorian, surtout le début est géniale.

https://www.youtube.com/watch?v=9qoDjHTc_Q8

Le lien entre les rythmes du corps, le cœur et les émotions

Le cœur, lui, produit bien un signal mesurable en hertz, contrairement à l’émotion elle-même.

Un battement cardiaque est une oscillation physique. On peut donc convertir les battements par minute (BPM) en fréquence :

  • 60 BPM = 1 Hz
  • 90 BPM = 1,5 Hz
  • 120 BPM = 2 Hz

Autrement dit, le cœur humain bat en général entre ≈1 et 2 Hz au repos ou en activité modérée.

Mais ce qui est intéressant pour les émotions, ce n’est pas tant la fréquence moyenne que la variabilité du rythme cardiaque (HRV, heart rate variability).

Quand tu es :

  • stressé, anxieux → rythme plus rapide et surtout plus rigide, moins variable
  • calme, concentré → rythme plus lent et plus souple, plus variable
  • dans des états émotionnels positifs stables (attention, apaisement) → on observe souvent une cohérence cardiaque, c’est-à-dire un rythme qui devient plus régulier et synchronisé avec la respiration

Dans ce cadre, on peut parler de rythmes physiologiques typiques. Par exemple, en cohérence cardiaque :

  • respiration ≈ 6 cycles/minute
  • soit une oscillation autour de 0,1 Hz (ce n’est pas le battement du cœur lui-même, mais la modulation de son rythme)

Donc :

  • oui, le cœur a une fréquence mesurable en hertz
  • oui, les émotions modifient ce signal
  • mais non, il n’existe pas une “fréquence du cœur de la joie” ou de la peur au sens strict

La réalité est plus dynamique : l’émotion se traduit par une forme du signal, pas par une fréquence unique.

l’émotion ne se lit pas dans une fréquence unique, mais dans la “géométrie” du signal cardiaque dans le temps.

1) Le signal brut : une suite d’intervalles

Le cœur ne bat pas comme un métronome. Si tu mesures les intervalles entre deux battements (les “RR intervals” en ECG), tu obtiens une série du type :

  • 0,82 s
  • 0,79 s
  • 0,85 s
  • 0,78 s
  • etc.

C’est cette micro-variabilité qui porte l’information.

2) Deux formes typiques de signal

État stressé / anxieux

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4. Le signal devient :

  • irrégulier
  • saccadé
  • peu structuré

Physiologiquement, cela correspond à une domination du système sympathique (réaction de lutte ou fuite).

État calme / cohérent
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4 Le signal devient :

  • régulier
  • ondulatoire (presque sinusoïdal)
  • structuré dans le temps

C’est ce qu’on appelle souvent la cohérence cardiaque, liée à une activation parasympathique (repos, régulation).

3) Ce que cela veut dire conceptuellement

Une émotion agit comme un modulateur de dynamique, pas comme une note fixe.

Elle influence :

  • la variabilité (beaucoup vs peu de fluctuations)
  • la régularité (chaos vs structure)
  • la synchronisation avec d’autres rythmes (respiration notamment)

Autrement dit, si on devait faire une analogie musicale :

  • le stress → bruit irrégulier, sans motif stable
  • le calme → motif rythmique organisé, presque harmonique

4) Pourquoi il n’y a pas “une fréquence de la joie”

Même dans un état très calme, il n’y a pas une seule fréquence dominante :

  • le cœur bat (≈1 Hz)
  • la respiration module (≈0,1 Hz)
  • d’autres rythmes physiologiques interviennent

L’émotion, elle, organise la relation entre ces rythmes.

Si tu veux pousser plus loin, on peut faire le lien avec une idée philosophique intéressante (chez Spinoza ou même en phénoménologie) : l’émotion comme variation de puissance ou de forme d’organisation du corps, plutôt que comme un état discret. Ici, la physiologie donne presque une traduction empirique de cette intuition.

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