La justice et la force – où comment tenter de s’en sortir dans un monde de brutes (2/2) – La beauté

  1. La beauté esthétique
    1. La beauté rétrécie
    2. La beauté élargie
    3. La beauté de la nature
    4. Le rêve d’un autre monde
  2. La beauté morale
  3. La beauté comme guide de l’action
  4. Être morale, sans attendre l’au-delà
  5. Le problème de l’injustice
  6. Sortir du problème par la beauté
    1. Le critère du beau
    2. La beauté des corps et l’amour
    3. Le contrôle du corps
  7. Le beau, le Bien et la connaissance
    1. La connaissance du troisième genre chez Spinoza
      1. L’union avec la totalité
      2. La définition rationnelle et conceptuelle des êtres et des choses
      3. La connaissance de la chaîne rationnelle des êtres
  8. Le lien intellectuel entre le bien et le beau
  9. Y a-t-il des limites au critère du beau ?
  10. Annexe
    1. Le jugement de la foule
    2. La voie esthétique

Nous avons vu dans l’article précédent à quel point il est déceptif et finalement impossible de chercher à être uniquement juste dans un monde où la force prend toute la place. L’appel à la moralité humaine est un leurre qui ne résiste à rien. Côté intellectuel, la plupart préfèrent critiquer nos belles institutions au nom de l’individualisme, ou du totalitarisme, sans comprendre qu’elles sont fondées sur l’équilibre des libertés, sur l’intersubjectivité entre les hommes. Rager est plus facile que penser de manière équilibrée. La pensée, singulièrement en France, est en échec. La morale aussi. Il nous faut donc trouver d’autres valeurs pour guider nos vies. Il ne s’agit pas de devenir nietzschéen et de jeter le bébé avec l’eau du bain. La morale kantienne et la fondation morale de la liberté politique nous paraissent toujours aussi indispensables qu’indépassables. Ce qu’il faut, c’est trouver un moyen de vivre malgré les attentes permanentes à ces principes, un moyen de continuer à les servir sans en devenir la victime. Nous pensons que l’idée de beauté peut nous permettre d’y arriver et c’est la piste que nous allons exposer.

La beauté est désormais limitée à la beauté esthétique des œuvres d’art. C’est à Kant que nous devons cette extrême réduction, qui pourrait bien être une monumentale erreur. Kant refusant le bonheur a aussi refusé tous les moyens d’y arriver. Mais avant lui et singulièrement chez les Grecs, chez Socrate comme chez Aristote, la beauté n’est pas uniquement confinée à un type d’oeuvres spécifique. Elle pouvait tout aussi bien être morale, un critère de jugement de l’action, et une détermination de la nature. If faut défaire le kantisme de la première partie de la Critique de la faculté de juger pour retrouver le chemin de la beauté.

La beauté esthétique

La beauté rétrécie

Kant, dans la première partie de la Critique de la Faculté de Juger, définit le beau comme « ce qui plaît universellement sans concept ». Derrière cette définition négative un technique, ce cache un jugement tout simple. Il n’y a pas d’Idée du Beau, et c’est une attaque frontale contre Socrate. Je ne peux pas définir ce qu’est le beau, et c’est désormais Aristote qui est attaqué, puisqu’il en donne une définition dans La Poétique. « La beauté consiste dans la grandeur et l’ordre » (Poétique, 1450b). Aristote donnera d’autres éléments de définition dans la même oeuvre, consacrée à la Tragédie. En Métaphysique, Livre XIII, il précise: « Les choses belles sont celles qui, tout en ayant des parties, forment un tout cohérent et ordonné. » Nous aurons l’occasion de revenir sur l’extension qu’Aristote donne au concept. Chez Kant, la beauté est entièrement ramenée à la sensibilité et au plaisir physique. La beauté est ce qui me donne du plaisir, selon l’adage « des goûts et des couleurs, on ne discute pas ». A chacun son goût et le plaisir associé, selon la complexion de sa sensibilité.

Mais Kant, héros de l’universel et de l’a priori, n pouvait pas en rester là. Il a soudain décrété que ce plaisir était universel, créant un oxymore et un renversement rarement vu dans l’histoire de la philosophie. Le cœur de l’individualité et de la subjectivité, du singulier, du non-universalisable, devient tout à coup universalisable et valable pour tous. Pour cela, il invente un nouveau sens commun, un « sensus communis », une capacité commune sensible permettant de dire ce qui est beau. Armés de cette nouvelle instance, nous ne faisons pas que reconnaître que le rouge est rouge. Nous sommes capables de postuler que tout le monde ressent le beau comme nous. Nous postulons que ce qui nous apparaît comme beau est également considéré par nous comme universellement beau, c’est-à-dire peut faire l’objet par tout un chacun de la même expérience esthétique. Et c’est pourquoi, même si l’on ne discute pas les goûts et les couleurs, par essence subjectifs, « nous ne faisons que ça », nous passons notre temps à défendre notre jugement esthétique.

Le jugement esthétique reste individuel, mais nous le postulons universel. Donc il n’est pas universel. Mais il l’est un peu quand même. Il faut accepter d’être un subtil conservateur de la pensée semblable à nos grands universitaires pour accepter une telle contradiction en ce contentant de l’expliquer, mais sans jamais la questionner. (Nous ne faisons pas un retour à tous les aspects de la doctrine du Beau de Kant, elle est peut-être encore plus difficile à comprendre que la Critique de la raison pure et nous semble démesurément complexe).

La beauté élargie

Le grand acquis de la Critique de la faculté de Juger est de nous expliquer ce qu’est un jugement d’expérience. L’expérience, relative à chacun et à notre subjectivité, ne produit pas un savoir universalisable. Elle ne produit pas de vérité objective et universelle, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas communicable. L’expérience produit une extension de la connaissance, que nous pouvons partager, par la parole, par des récits, des photos, etc. L’art est une recherche d’expérience sensible par-delà la sensibilité et la seule beauté de la nature. Le meilleur exemple en est l’impressionnisme, qui nous montre comment notre subjectivité peut ressentir une situation objective, puis l’imaginer comme réel.

L’art permet de créer de nouvelles expériences en mélangeant le réel, la subjectivité de la sensation, le talent et la créativité de l’artiste. C’est ce que l’on appelle l’imagination. La beauté des œuvres d’art prouve que le Beau n’est pas uniquement dans la nature, mais bien aussi en moi, qui suis capable de créer une belle chose à partir de ma propre expérience. Enfin, « moi »; il s’agit surtout de l’artiste, de son talent ou de son don, de ses dizaines de milliers d’heures de pratique de son art. La capacité créatrice, malheureusement, n’est pas universelle. Chacun a ses talents.

La beauté de la nature

Kant, suivant Baumgarten, Diderot et Burke, a réduit le champ de la beauté. Même la nature n’est pas « belle » chez lui. Elle est sublime. La nature nous dépasse et nous écrase, nous faisant peur et nous invitant à l’humilité. Qui vit la nature sous cette modalité émotionnelle? Où est passé le merveilleux de la nature et de sa beauté? Où est passé le mystère de la création qui soutient l’émerveillement ?

La beauté de la nature n’est pas ce qui nous humilie et nous rappelle notre petitesse. C’est avant tout le plaisir de participer à la vie, de pouvoir contempler tous les jours le dégradé du ciel, de voir la beauté du vert tendre des premières feuilles du printemps, d’admirer la majestueuse régularité d’un sommet enneigné. Kant lui-même n’a pas toujours été insensible à la beauté du spectacle naturel.

La loi morale en moi et le ciel étoilé au-dessus de moi, cette formule qui marque la fin de La Critique de la raison pratique peut faire l’objet d’une interprétation renouvelée. Kant synthétise la position de l’homme dans la nature. L’homme est pris dans les forces et les lois des phénomènes. Il ne peut pas accéder à la vérité ultime de l’être, mais uniquement à des représentations des phénomènes. En revanche, en tant qu’être libre, il se pose comme être moral et se soumet à la loi de sa propre morale, l’impératif catégorique. Nous pouvons ainsi nous penser comme substance et dépasser notre cadre naturel. Pris, inséré dans la nature, notre destination et le but de notre vie n’en sont pas moins transcendants. L’horizon de l’humanité est l’avènement universel de la loi morale. (Il y a comme une forme de messianisme laïcisé dans cette projection vers l’avenir de l’accomplissement de la nature humaine. Dans La Religion dans les limites de la simple raison, Kant ira même plus loin en posant un lien synthétique entre le comportement moral ici-bas et la pensée d’une récompense dans l’au-delà, un lien comparable à celui posé par les théories de l’immortalité de l’âme).

Le rêve d’un autre monde

(Socrate s’adresse à Glaucon)

« — Représente-toi donc, repris-je, que ce que j’appelle le fils du Bien, c’est ce que le Bien a engendré en ayant avec l’être intelligible une relation analogue à celle qu’il a, dans le monde visible, avec le Soleil. Le Bien se trouve par rapport à l’intelligence et aux objets intelligibles dans la même situation que le Soleil par rapport à la vue et aux objets visibles.
— Comment cela ? demanda-t-il.
— Tu sais, repris-je, que les yeux, quand ils sont dirigés vers des objets que la lumière du jour n’éclaire pas, mais que la nuit et l’obscurité enveloppent, voient mal et sont comme aveugles.
— Oui, dit-il.
— Mais quand ils sont dirigés vers des objets que le Soleil éclaire, ils voient distinctement, et la vue apparaît dans ces yeux.
— Oui.
— Eh bien ! applique cette comparaison à l’âme. Quand elle est fixée sur ce que la vérité et l’être éclairent, elle le comprend, elle le connaît, et elle paraît douée d’intelligence ; mais quand elle est fixée sur ce qui est mêlé d’obscurité, sur ce qui naît et périt, elle n’a plus que des opinions, elle voit mal, et on la dit dépourvue d’intelligence.
— Oui, dit-il.
— Or, ce qui donne à ce qui est connu la vérité et à celui qui connaît la puissance de connaître, c’est l’Idée du Bien. Et, comme cause de la vérité et de la science, tu la concevras comme un objet de connaissance ; mais, comme elle est plus belle encore que la science et que la vérité, tu la concevras comme une réalité plus précieuse que celles-ci. Et de même que, dans le monde visible, c’est le Soleil qui fait que la lumière et les yeux voient, et qu’on peut dire qu’il est lui-même la cause de la vue, de même, dans le monde intelligible, c’est le Bien qui est la cause de la science et de la vérité, et qu’on peut dire qu’il est lui-même l’objet de la connaissance, bien que le Bien ne soit pas l’être, mais qu’il soit encore au-delà de l’être, en dignité et en puissance. »

(La République, VI, 508b-509b)

Ré, le dieu soleil unique d’Akenathon, env 1350 av JC

La beauté de la nature est comme un vêtement délicatement brodé qui en recouvre la surface. La beauté est une forme, à la fois renouvelée par la matière sous-jacente et son mouvement, et constante dans la mathématisation, la proportionnalité toujours respectée de ses dégradés. C’est sans doute à partir de ses observations, ou d’observations similaires, que les anciens grecs en sont venus à considérer la beauté comme une forme, une manière pour l’être de se présenter à notre contemplation. La première beauté est cosmétique, bien ordonnée, bien rangée. La beauté est de la raison organisant la nature et la matière. Le plaisir que nous prenons au beau n’est donc pas uniquement sensible. Il est au contraire tout à fait intellectuel. La beauté est la frontière entre le monde matériel et le monde spirituel. Une frontière qui se voit dans la forme, le voile, déposée par la raison créatrice sur la matière, comme la marque du créateur intelligent sur sa création. Double preuve du dieu démiurge et créateur, par la beauté du spectacle complet et par la liaison de toutes les parties pour former un tout harmonieux.

La beauté morale

Le domaine de la beauté ne s’arrête pas à l’extériorité des choses. Les anciens parlaient aussi de la beauté des actions, de la grandeur d’un choix ou d’une prise de risque. Nous avons perdu ce sens esthétique de la morale. Notre éthique est toute tournée vers le rapport à l’autre et la loi morale. Mais la loi morale n’épuise pas toute la moralité de l’action.

Nous avons vu, et c’est bien le point de départ de notre réflexion, que la loi morale rend finalement toute action dépendante des autres. Elle nous fait perdre en autonomie individuelle. Elle nous oblige aussi à penser tout ce que nous faisons en fonction des autres et tout ce que font les autres en fonction de nous. À force de ne voir la liberté que sous l’angle de l’égalité des libertés, nous perdons sans doute de vue l’espace propre de la liberté. Celui que nous devons réaliser nous-mêmes. Pire, en vivant la liberté sous l’angle de la loi morale, nous vivons aussi dans une forme de déception et de ressentiment moral. L’Autre devient le toujours coupable de ne jamais respecter la loi absolue. Alors que nous sommes la toujours victime qui s’est conformé à une loi dont la récompense est spirituelle et non terrestre.

Il y a ainsi place pour une critique d’inspiration nietzschéenne de la loi morale. Cette loi ne nous aide pas à nous aimer et en plus, elle produit un certain ressentiment, l’Autre n’étant jamais à la hauteur comme nous-mêmes. Nous sommes enfermés dans un cercle où notre bonheur et notre être dépendent finalement du succès de toute l’humanité. Cela aurait pu être beau si ce n’était pas aussi sacrificiel. Nous oublions trop qu’il y a d’autres lois possibles à la morale et notamment qu’il nous faut composer avec la force.

Il faut apprendre à respecter la loi morale sans attendre de retour des autres. Comment faire? La beauté peut nous y aider. Une belle action respecte sans y penser les codes de la morale. Sinon elle ne serait pas belle. Aider les nécessiteux est beau. Mais respecter les puissants n’est pas laid. La beauté supporte la proportion, là où la loi exige partout l’égalité stricte. Or la puissance et la force ne supportent pas d’être ramenées à l’égalité morale. Elle n’accepte que la justice, et encore. Et l’individu ne peut pas seul, en situation, passer sa vie à se battre comme un chevalier de la loi morale. Ou alors il faut le faire autrement. Le faire par l’exemple et non par le jugement. Ce sera déjà beaucoup. Il s’agit de laisser les autres faire leurs erreurs, tout en se comportant le plus correctement possible soi-même.

La beauté a ceci de mystérieux qu’elle est un critère aussi parfait qu’inconnu? Qu’est-ce qu’une belle action en effet? Nous serions bien en peine de le dire. Mais nous savons pourtant le faire. Il est beau de se retirer en ordre lors d’une défaite. ll est laid de courir comme un lâche pour se mettre à l’abri. Il est laid d’être égoïste et de ne pas donner à ceux qui ont moins. Il est laid de se mettre en colère et de crier, alors que la question de la colère reste ambivalente d’un point de vue moral. Il est laid de faire des reproches, alors que la loi morale demanderait plutôt des jugements.

La beauté devient un critère au moins indépendant de l’autre. S’il est laid de voler ou de convoiter la femme d’un autre, ce n’est pas vis-à-vis de l’autre, mais vis-à-vis de soi, dans une éthique individuelle. Est-il beau de trop manger ou de ne pas faire de sport? Sûrement pas. Est-il beau d’être ivre, de laisser son foyer en bazar, de prendre de trop grosse bouchée, de ne jamais se laver et de sentir mauvais? Tout à fait. Or la loi morale ne nous dit rien là-dessus. Kant a bien complété sa doctrine morale par une doctrine de la vertu. Elle se résume en deux mots, elle est la recherche de la perfection. Mais de quelle perfection s’agit-il et comment l’atteindre? Il ne nous en dit mot. Or il faut un principe pour guider l’action.

Viser la beauté rend parfaitement autonome du jugement des autres. Nous n’attendons plus de sanction de notre action de leur part. Pas plus que nous attendons un respect du leur. Chacun peut être jugé individuellement sur une échelle commune.

La beauté comme guide de l’action

Je vois le meilleur et je l’approuve et pourtant je fais le pire. Mais si je vois le plus beau, il m’est bien plus facile d’y obéir et de le suivre. C’est que la loi morale n’apporte qu’une petite satisfaction hédonique. Le plaisir intellectuel pris au respect de la loi est faible. Plus faible même que le plaisir pris à comprendre, ou tenter de comprendre les lois de l’univers et de la physique. Le plaisir esthétique au contraire est bien plus puissant. Il est peut-être le seul capable de rivaliser avec le plaisir directement corporel de la chair.

Il y a plus de plaisir à contempler les reliefs majestueux et immenses d’un sommet montagneux, qu’à chercher, trouver et comprendre la mécanique tectonique des plaques terrestres. Pourtant la recherche de la loi physique vient de l’émerveillement de la nature.

Il y a plus de plaisir à se nourrir correctement, d’une belle manière, qu’à céder à la gourmandise et au plaisir du sucre. Et ce plaisir pris au beau est supérieur au plaisir attendu de la gourmandise elle-même. Le beau gagne la bataille du plaisir, sans renoncer, sans victimisation, sans appel à l’habitude, à l’éducation, à la loi morale, ou à la force d’âme contre les penchants.

Nous sommes faibles face au plaisir, et la plupart du temps seul un plaisir plus grand, mais aussi de meilleure qualité, permet de surpasser un plaisir inférieur. Nous sommes trop longtemps englués dans une lutte entre le plaisir et la morale, une lutte perdue d’avance. Seul le plaisir arrête le plaisir. La beauté, par son caractère de frontière entre le monde des idées et de la perfection, et son inscription dans la matière, prend aux deux sources du plaisir, intellectuel et physique et nous montre, nous donne le modèle, de l’union la plus réussie entre la raison et la passion, entre l’Idée et le mouvement de la nature.

Une manière d’être au monde, avec élégance et douceur, avec une constance joyeuse et respectueuse. La haine et la colère n’ont presque plus prise sur celui qui cherche la beauté. Une belle action est toujours une action réussie. La beauté du corps, de l’expression, de l’art, renvoie à la fois à la beauté de la nature, du corps et de l’âme. La beauté est le reflet d’un monde organisé par le bien, où tout trouve sa place.

La beauté permet de court-circuiter la raison et ses raisonnements inefficaces contre les passions.

Être morale, sans attendre l’au-delà

Dans la Religion dans les limites de la simple raison, Kant admet qu’il existe une liaison nécessaire (un jugement synthétique a priori, et c’est sans doute la dernière formulation relative à ce type de jugement de son oeuvre) entre le fait de respecter la loi morale ici-bas et l’idée d’une récompense dans l’au-delà.

L’idée, pourtant d’une étrangeté absolue, s’impose à notre raison. Le respect de l’impératif catégorique n’est en effet chez Kant, jamais fait par plaisir. Il est au contraire le résultat du devoir moral. Nous devons bien nous comporter envers autrui. La plupart du temps ce devoir nous crée des problèmes. « L’homme est fait d’un bois tordu ». Il refuse l’égalité des consciences et des vies. Il veut se distinguer à tout prix. Il doit se battre pour survivre, fût-ce aux dépens des autres, ou du moins le pense-t-il. Seuls les sages respectent la loi morale. Comme seuls les sages refusent de mentir.

Mais ce déséquilibre entre le juste – puni et l’injuste récompensé est psychologiquement insupportable et moralement scandaleux. La loi morale est une loi d’équilibre entre moi et l’autre. Ces conséquences et leur ampleur ont jusqu’ici été insuffisamment explicitées. La loi n’est pas que morale. Elle est le principe de tout échange émotionnel entre les subjectivités. Si objectivement, par la raison, nous pouvons comprendre seul et accepter que 2+2=4 est une loi universelle, il n’en va pas de même de la reconnaissance de la vérité par notre subjectivité.

Pour qu’un souvenir soit objectif et ne soit pas qu’un rêve perdu, il doit être partagé par plusieurs personnes. Alors, il devient objectif. La preuve de sa réalité est faite ou refaite. L’expérience simplement individuelle tient le milieu entre le rêve et l’expérience réelle. C’est ce que nous découvrons, bien malgré nous, quand tous nos proches disparaissent. Qui reste-t-il pour partager les souvenirs de notre enfance? Cette enfance a-t-elle jamais eu lieu? On voit souvent d’anciens camarades de la toute petite enfance se retrouver dans leurs dernières années. Ils font famille, là où la vraie famille d’origine a disparu.

Les émotions entrent également dans le cadre de cet échange des subjectivités. Les émotions sociales sont toujours partagées. Quand j’aime, j’attends en retour. Si je ne suis pas aimé, je reçois ce choc et j’ai l’impression que la vie n’a plus de sens. Si je le suis, j’ai l’impression de vivre plus et mieux. La vie sentimentale et subjective est une dimension propre de nos vies. Elle est régie par la loi de l’échange et de l’équilibre qu’est la loi morale. La fameuse reconnaissance que cherchent les enfants et une grande partie des adultes, trouve également son origine dans la loi morale. J’aime mes parents, et j’attends d’eux qu’ils m’acceptent et me protègent. Ils m’ont mis au monde et portent une responsabilité pour cela. Comme les parents la portent également. Au travail, c’est pareil. Nous attendons la reconnaissance pour équilibrer l’engagement que nous avons. Or cette reconnaissance ne vient jamais. Elle se heurte à la réalité de la matérialité.

C’est ainsi que la bonté et la violence se propagent à travers les consciences. L’humiliation et l’injustice appellent nécessairement un rééquilibrage. Dans un système social, les plus grandes offenses sont corrigées par la justice. Cela permet de maintenir la cohésion sociale, l’intégrité et l’équilibre. Mais les éléments échappant à la justice sont très nombreux, sans même parler de l’état déplorable de la justice, y compris dans les démocraties. La violence devient alors l’exutoire facile et commode. Agressé, soit la justice corrige, soit je suis aidé par un tiers, soit je résiste, soit j’agresse quelqu’un d’autre pour me venger. Or la quatrième solution est la plus commune.

C’est ainsi que le mal se propage et notamment sous deux modalités, dans les structures de pouvoir et dans les familles. C’est bien cette violence que l’on reproche au monde d’après-guerre. Les structures d’obéissances rigides issues de la guerre ont certes permis un fabuleux enrichissement. Mais la violence sociale était aussi partout. Forcé d’accepter l’autorité du chef ou du client pour survivre, ou se soumettant par lâcheté, l’employé ou le patron lâche la pression sur leurs employés, leur femme, leurs enfants.

Le problème de l’injustice

Dans un monde injuste, le sage n’est jamais à sa place. Il est le seul, le rare, à résister à la contamination de la violence sous toutes ses formes. Et il en paie le prix. Socrate est le penseur qui a le plus travaillé ce problème, même si ses réponses nous paraissent au premier abord difficiles à comprendre. Pourquoi commencer par affirmer « qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre », avant de définir la justice?

C’est reconnaître que nous sommes confrontés à l’injustice toute la journée. Même dans la démocratie directe athénienne, même dans la ville des arts et des dieux. Le sort de Socrate serait évidemment pire chez les Spartiates ou chez les Mèdes. Un Socrate n’est même pas possible dans ces régimes extrêmement stricts. Ce que nous dit immédiatement Socrate, c’est la réalité de l’injustice. Et il nous donne une partie de la solution, sous la forme d’une hiérarchie des comportements.

L’injustice reçue est moralement meilleure que d’être injuste soi-même. L’injustice reçue ne doit pas se transformer en injustice donnée de notre part. La victime de l’injustice n’a même pas besoin de se défendre, la faute est nécessairement du côté de l’injuste.

Sortir du problème par la beauté

Mais la difficulté à laquelle nous restons confrontés, est de rester dans le cercle de la loi morale. Il n’y a pas d’apaisement possible tant que la loi morale n’est pas entièrement respectée. Or elle ne le sera jamais. Elle a beau être un devoir rationnel de la raison, la lutte et la recherche de l’équilibre, que l’on peut considérer comme une loi du développement de l’humanité, dans ses progrès et ses reculs, n’arrivera jamais à terme. La dynamique de l’intersubjectivité est trop passionnelle, trop mouvante, trop sujette partout à l’erreur, et notamment à l’erreur de la définition de l’identité par la religion, le métier, le pays, etc…

Nous sommes ainsi pris par une aporie morale de la raison. Nous devons respecter et promouvoir la loi morale. Mais nous n’arriverons jamais à la faire régner et la défendre tournera quasiment toujours socialement en notre défaveur (mais toujours également en notre faveur dans notre perfectionnement moral.).

La casuistique de la loi morale: quand réagir, comment, quelles limites instaurer… est d’une complexité épuisante. Aucune loi ne semble satisfaisante. Le catalogue des règles dépasserait le code civil.

Le critère du beau

Le critère de la beauté nous offre deux échappatoires. Il nous invite à nous inscrire dans la beauté de l’ordonnancement du monde. Un ordre plus grand, reflet de l’idée de Bien, qui nous offre la possibilité d’une place propre, comme chaque arbre, chaque montagne, chaque nuage à sa place dans la forêt, à côté de la plaine, dans l’immensité de l’espace. Comme chaque feuille à sa place dans l’arbre, chaque couleur dans l’infini dégradé de l’arc-en-ciel. La beauté, c’est l’éclat de la proportion réussie et effective (existante).

La beauté nous donne aussi un critère d’action aussi juste que mystérieux. Réagir à l’injuste que l’on subit soi-même est laid. Agir de manière juste est beau. Du point de vue du devoir, à l’inverse, réagir à l’injustice que l’on subit est un devoir et qu’être juste est également un devoir. Les positions ne sont pas symétriques.

La beauté se décline en élégance. « Rien de trop » ajoutait l’oracle de Delphes au commandement de se connaître soi-même. Se prémunir de l’excès, du débordement de la passion, μηδὲν ἄγαν (mêden agan, rien en excès). Ainsi l’exigence de beauté réduit à néant la colère. Même si la colère est légitime, elle n’est jamais belle. Alors que la retenue l’est toujours.

Le beau apporte également un supplément qui est inaccessible au devoir. Il apporte du plaisir, de l’agréable, de la joie. C’est ainsi qu’il réalise un accord plus vivable, même s’il est moins moral, que celui de la loi morale. Car nous sommes aussi chair et os. Le beau nous donne un but. Rendre un beau travail, bien agir, ranger notre foyer, bien nous comporter avec nos proches. Le beau l’emporte sur de nombreux sujets. Il se rapproche de la dignité, celle que l’on imagine être la colonne vertébrale de nos anciens issus de la Seconde Guerre mondiale. Celle du malade qui ne se tord pas de douleur, parce que la douleur est laide.

Le beau permet de résoudre le problème de l’obéissance à la loi morale. On connaît la querelle qui oppose Benjamin Constant à Kant sur le mensonge. En termes moraux, nous pouvons la présenter ainsi. Un homme cachant un juif dans sa cave pendant la Seconde Guerre mondiale doit-il le dénoncer au nazi venu enquêter chez lui? Pour Kant, la réponse est oui, car il ne faut absolument jamais mentir. Le respect de la vérité et de la loi morale doit toujours prévaloir. Constant objecterait que cette morale n’a « pas de main », qu’elle est incapable de s’adapter à la réalité, et qu’il faut évidemment mentir pour permettre à l’innocent d’échapper au salop.

Selon le critère de la beauté, la réponse est évidente. Il faut protéger le faible du fou sanguinaire. Il y a de la grandeur et de la beauté à s’exposer pour défendre le faible. Il est au contraire atroce et lâche de se cacher derrière un principe moral que l’on utilise quand cela nous arrange pour finir par collaborer et participer au mal. Le même problème se pose dans les relations internationales: la loi internationale doit-elle permettre aux membres souverains dans leurs pays de massacrer leur population? Du point de vue du droit, oui. Du point de vue de la morale, non, c’est impossible. Et ce cacher derrière le droit est une grande lâcheté).

Le critère du beau permet une belle action, une action héroïque et digne de gloire. Le seul critère moral s’embourbe dans les méandres de la casuistique et de la réalité.

La beauté des corps et l’amour

La beauté est le chemin de la réconciliation avec la nature. C’est elle qui nous rappelle tous les jours qu’il vaut mieux être vivant et profiter de la vie, aussi dure soit-elle, que d’être néant.

La beauté des corps va encore plus loin. On est amoureux avant même de connaître la personne. L’amour est aveugle à la personnalité. Mais il est aussi aveugle à une partie du corps. Il lui suffit d’un éclat. Et l’amour emporte tout, pour le maintien de l’espèce. La beauté ouvre à l’extérieur de soi-même et à l’admiration.

Le contrôle du corps

Nous avons amplement étudié les difficultés qu’a la raison à dominer le corps, les passions, aussi bien qu’à créer de bonnes habitudes. La puissance de la seule raison, qu’elle soit mathématique ou conceptuelle, ne suffit pas à créer une motivation qui soit assez puissante pour lutter contre les envies du corps. Elle se perd d’ailleurs parfois dans des rêves de contrôle et de puissance qui sont nuisibles.

Dans la théorie des Upanishads, le centre du mental est dans une cavité du cœur. Ce qu’il faut comprendre à travers cette image, c’est que la puissance motrice de l’action vient du cœur et que la forme de cette puissance vient également du cœur. Le mental influe le corps. Et il le fait principalement par l’alimentation. Nos problèmes de passions ont une origine principale et deux traductions et déséquilibres principaux également. La source des déséquilibres est la loi morale elle-même et son perpétuel déséquilibre. Les conséquences sont principalement dans la sexualité, qui sert de grande consolation, mais peut aussi dériver vers le sado-masochisme. Et dans l’alimentation, qui devient une drogue au lieu d’être une médecine. Il y a mille manières de mal manger, à commencer par le fait de prendre des drogues, de fumer, de boire. Mais même des déséquilibres alimentaires plus fins par rapport à ces extrêmes restent des déviations trop importantes. Ainsi des existants, comme le thé et le café, des excès de sucres rapides et de sel.

La forme du mental, disons le lac troublé reflétant l’état émotionnel de la subjectivité, toujours instable, va entraîner un besoin de compensation qui va prendre des formes se reflétant ou se matérialisant par des déviations dans l’alimentation. L’humiliation répétée de la subjectivité engendre la consommation de drogue liée à la perte de plaisir et d’humanité. Mais des émotions négatives plus simples, de tous les jours pour ainsi dire, vont aussi avoir des impacts. Le ressentiment contre ceux qui violent la loi morale et la victimisation de celui qui supporte l’injustice appellent tout de même une correction. Si la correction n’est pas faite par la justice, elle le sera autrement. Les dérivatifs les plus communs sont l’alcool et la cigarette. Certains, et notamment les femmes, arrivent à avoir une consommation régulière et relativement maitrisée. Les hommes en revanche, sont bien plus sensibles à ces ruptures et bien plus enclins à chercher n’importe quelle consolation. Mais à son tour, l’excès de café, thé ou sucre, va perturber, colorer négativement le fonctionnement de l’énergie dans le corps. Le café qui donne de la fausse énergie, donne en revanche de la vraie colère. Le sucre excite le corps à vouloir toujours plus de sucre et nous transforme en ogre. Les émotions négatives compensées par la nourriture finissent par ressurgir. Comme dans tout comportement addictif, l’addiction diffère, défigure, ne règle rien et au contraire finit par amplifier l’émotion de base.

Une belle alimentation produira au contraire une belle énergie. Nouveau pari diététique! Et donnera un frein, un mur supplémentaire contre la roue des émotions et de l’injustice.

Le beau, le Bien et la connaissance

La plus grande idée du socratisme serait peut-être que le beau est le symbole du bien. Pour Socrate, le Bien est la lumière naturelle de la conscience. Le soleil et Apollon en sont les figures réelles et tangibles du Bien. Le Bien est l’Idée principale, la première de toutes. Mais elle n’est pas visible directement. Il n’est pas définissable. Comme le soleil éclaire le monde, mais ne doit pas être regardé directement, sous peine de perdre la vue, le Bien éclaire la pensée, mais n’est pas contemplable directement.

La théorie du Bien renvoie à la constitution de la conscience. La conscience est un néant, pour parler comme Sartre, ou plus exactement une puissance, une dynamis, pour prendre le vocabulaire d’Aristote. Elle n’est pas contemplable directement, mais nous pouvons contempler ses productions, qui sont les idées, les concepts, les images, les raisonnements, et tout ce qui nous passe par la conscience. Nous pouvons voir et entendre les productions de notre conscience. Cela suppose une chose produite, un milieu qui permet la communication et une chose observante. Le bien est la lumière qui permet de percevoir les productions de la conscience. Il est comme la lumière du Soleil qui nous révèle une nature qui serait sans elle plongée dans une nuit, un néant, éternel.

C’est pourquoi la connaissance est souvent, surtout quand il s’agit de parler de la connaissance intuitive, c’est-à-dire directe, des premiers principes, décrite comme une perception. Nous contemplons passivement les productions de la conscience. A tel point que Rousseau dira de la conscience qu’elle est divine, ou que Socrate dira que c’est un Démon qui parle à travers lui.

Le Bien n’est pas n’importe quelle lumière. Il n’est pas plus neutre que ne l’est la lumière du soleil. Il montre des couleurs, des formes et des ombres. Il montre les règles de la proportion.

A vrai dire, la lumière naturelle est surtout une ouïe naturelle. Nous entendons les paroles de notre conscience, plus que nous voyons les productions de la conscience. Notre imagination est souvent assez faible. Même quand elle est puissante et entraînée, l’image n’est pas le concept. Le concept vient des mots et du langage. Or Dieu est peut-être logos, mais la nature est surtout marquée par son silence. Elle produit des sons, mais pas un langage humain.

La lumière éclaire la nature et nous montre la glorieuse beauté de la nature. Même les irrégularités de l’étant semblent obéir à des lois cachées.

Le nombre d’or, 1.618 est applicable à de nombreuses structures de l’univers. Tout dépend évidemment de la manière dont nous les regardons. L’application ne serait pas non plus aussi exactement mathématique qu’on la présente parfois. Mais tout ceci ne change pas la réalité. La beauté de la nature est partout soutenue par une, voire des structures proportionnelles.

Comment expliquer la parfaite régularité de la table périodique des éléments?

Les lois de la nature sont quasiment toujours des proportions. Cela vient évidemment également de la structure de notre propre rationalité, qui repose elle-même sur le dénombrement et règle de trois, qui n’est rien d’autre que la capacité à poser des proportions. L’ensemble des mathématiques peut se réduire à cette question.

La connaissance du troisième genre chez Spinoza

L’union avec la totalité

Le premier genre de connaissance (pas selon la nomenclature de Spinoza), est l’union directe avec la totalité. C’est le type de connaissance mystique que recherchent les Upanishads et le Yoga. Il s’agit de s’identifier au Brahma ou à l’Atman. Il n’y a alors plus de différence entre le penseur et le pensé, entre l’étant et l’être. Cette méditation est belle, mais elle coupe du monde. Elle n’est pas opérante. Elle est celle du sage s’annulant dans la divinité, l’Un ou le Tout. Mais elle est tellement parfaite en son genre, fusion totale, hors du temps et hors de l’espace, éternelle, immanente autant que transcendante, reposante autant qu’activité suprême, qu’elle ne débouche sur rien d’autre que la pure contemplation. Intuition directe de l’un, connaissance parfaite et complète, elle relève plus de l’expérience méditative que de la création d’une thèse ou d’un récit. Indéterminé, au-delà de la distinction du concept, telle est sa force, et sa faiblesse.

La définition rationnelle et conceptuelle des êtres et des choses

Le troisième genre de connaissance (il ne s’agit toujours pas de la nomenclature de Spinoza) est la connaissance rationnelle des concepts. Elle permet de définir le chien, la planète, l’un comme nombre, etc. Elle s’attache à l’essence individuelle des choses et répond à la question socratique: « qu’est-ce que » ? Mais elle se heurte en permanence à l’individualisation qui fait sa force. Elle donne le nécessaire du particulier, quand bien même ce particulier serait un concept.

La connaissance de soi comme être rationnel et libre appartient à ce troisième genre de connaissance. C’est la connaissance déterminée, responsable, devant se prendre en charge. Elle pose la loi morale en remplacement de la loi physique, la loi de l’union des consciences libres. Elle reconnaît le tragique, la matière qui écrase la liberté, l’inconscient et l’invisible qui enchainent le jugement. Elle seule est pleinement humaine.

La connaissance de la chaîne rationnelle des êtres

Le troisième genre de connaissance de Spinoza sera donc le deuxième dans la nomenclature présentée ici. Il sera entre la contemplation absolue et la raison, que Spinoza classe lui-même à la deuxième position.

C’est la connaissance du physicien, où tout phénomène est relié à tous les autres, où je suis un maillon de la chaîne. Il n’y a rien d’autre à connaître de soi. Il n’y a pas de liberté, mais uniquement la conscience de cette connaissance. En se perdant dans ces calculs de proportion, le physicien, l’amoureux de la nature, étudie des correspondances entre les étants qui lui montrent le chemin de l’être. Il échappe ainsi à sa liberté humaine, ce qui lui donne une forme de sagesse et de patience. Mais, là encore, comme dans tout mouvement dialectique de la connaissance, il perd ce qu’il a exclu de son champ de réflexion.

La connaissance du troisième genre est un analogue de la beauté. Comme la beauté nous montre la merveilleuse proportion des éléments de la nature, la connaissance du second genre est celle de l’analyse de la chaîne des étants, dans leur individualité et dans leur dépendance. La plante n’est rien sans les minéraux puisés dans la terre et l’énergie de la photosynthèse.

Comme nous pouvons penser la chaîne des êtres, nous pouvons penser notre propre place dans la nature sous le mode de la beauté et de la manière la plus parfaite d’être au monde. Les stoïciens cherchaient ainsi à trouver leur place dans la nature, leur « juste » place. Nous pouvons faire la même chose en nous reposant sur la beauté du monde, ce qui rend cette place plus concrète et plus simple à trouver, puisque toujours le Beau intègre la proportion et la finesse.

Le lien intellectuel entre le bien et le beau

Le terme Idée en grec, eidos, ne signifie pas tout à fait concept, idée, ou objet mental en notre sens moderne. Eidos serait plus proche de forme et est traditionnellement traduit par Idée dans les textes de Platon et par Forme dans ceux d’Aristote. Chea Platon, dans la doctrine socratique de l’imitation, Idée s’oppose à image, icône, et à tout ce qui relève de la copie de la forme initiale, ou de l’Idée, mais qui n’en est qu’un simulacre. Le terme est εἰκόνες (eikones), pluriel de εἰκών (eikôn), qui donne chez nous icône. Il parle également des ombres (σκιαί, skiai)

Beauté a plusieurs termes, pour lesquels nous n’avons pas exactement d’équivalents. Dans les dialogues, l’Idée du Beau est to khalon, comme dans le Phèdre. Mais un autre terme, cosmos, qui donne cosmétique, est aussi très courant en grec. κόσμος (kosmos, ordre, arrangement, mais aussi ornement).

εἶδος (eidos) désigne la forme au sens essentiel. C’est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est.

Chez Platon : c’est l’Idée, la réalité intelligible (par exemple l’Idée de Beau, de Juste). Chez Aristote c’est ce qui est à l’origine de la cause formelle (ce qui actualise la matière). Donc eidos, c’est la forme comme principe d’intelligibilité et d’être. La forme substantielle (eidos ou morphê) est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est. Ce n’est pas une apparence extérieure, mais le principe interne d’organisation et d’être. Dans sa théorie dite hylémorphique (matière / forme) :
– la matière (hulê) est ce dont la chose est faite (indéterminée en elle-même)
– la forme substantielle est ce qui détermine cette matière et lui donne une réalité définie

σχῆμα (schêma), en revanche, désigne la forme extérieure, la figure visible, la configuration… C’est l’aspect, la silhouette, la disposition des parties, quelque chose de changeant, d’accidentel, par exemple : la posture du corps, la figure géométrique, l’apparence. Schêma, c’est la forme comme aspect sensible.

Dans la même veine, il y a également le terme de μορφή (morphê), en revanche, désigne plutôt la forme comme configuration réalisée dans la matière. Il est souvent utilisé par Aristote et désigne la forme en tant qu’elle est incarnée, actualisée dans une chose concrète. chez Aristote, la distinction n’est pas rigide. Dans beaucoup de textes (notamment la Métaphysique), il utilise les deux termes ensemble (eidos kai morphê) pour désigner la forme substantielle. – la définition de « l’homme » (animal rationnel) relève de eidos
– l’homme concret, vivant, organisé, relève de morphê

On peut résumer la différence ainsi, eidos, ce qu’une chose est (essence, structure profonde)
et schêma, comment une chose apparaît (forme visible, configuration).

Le beau est la marque de l’idée descendue dans la matière et la maîtrisant par la forme. Platon, dans le Phèdre, dit que le beau est un éclat. On ne peut pas plus le définir que le bien. Mais là où le bien reste à jamais inconnu, le beau est connu, ou reconnu. Il est l’objet d’une connaissance immédiate, c’est-à-dire d’une intuition, qui est cette fois une intuition concrète liée à la sensibilité et non à la pensée. Les vérités premières sont connues directement par l’âme, par la grâce du pouvoir de la conscience et de la lumière naturelle.

Kant dira exactement la même chose, de manière beaucoup moins claire, en disant que le beau est ce qui plaît universellement sans concept, ce qui signifie qu’il est connu directement, sans la médiation d’une idée. Kant, dans son obsession de réduire le pouvoir de la raison rationnelle au jugement synthétique, cantonnera le beau à la sensibilité, lui déniant toute forme rationnelle, allant même jusqu’à inventer une nouvelle forme de sensibilité, un sens commun, capable de capter un agréable universel. Or la sensibilité ne peut jamais accéder à l’universel si elle n’est pas reliée à un concept. C’était même la grande leçon du jugement synthétique a posteriori, celle de la physique. Kant a-t-il trahi sa théorie du jugement pour en rejeter la beauté? À notre avis c’est clair. La beauté est une proportion informant le vivant. Elle est universelle par son contenu conceptuel et pas du tout par sa part sensible, qui est, elle, bien différente d’une personne à l’autre. Elle est de l’éternel à l’intérieur même de la matière la plus frustre. Même la laideur est belle, marquant par l’universalité de la beauté. Les choses vraiment laides ne sont pas laides, mais moches. Elles sont quelconques. Elles n’ont pas l’éclat du beau. Le banal, la fatigue du quotidien. Le laid, c’est surtout le mal, l’homme qui perd sa nature humaine en exploitant d’autres hommes pour son plaisir et sa fausse puissance.

Mais il est également exact que la beauté relève d’une forme de connaissance directe, d’intuition. C’est la thèse de Socrate dans le Phèdre. L’Idée de Beau est vue, elle brille de tout son éclat, et quand nous revenons sur terre, après la contemplation de l’Idée, nous la reconnaissons. Il ne s’agit pas la exactement du même type de ressouvenir (anamnèse – « action de se souvenir en remontant ») que dans la Ménon. Il ne s’agit pas de retrouver un raisonnement rationnel et mathématique, mais uniquement de faire correspondre directement l’idée du Beau perçue directement par l’âme dans l’au-delà des idées, et la beauté vue cette fois sur terre, incarnée dans la matière. La reconnaissance provoque un choc, un étonnement ἐκπλήξις (ekplēxis), un « étonnement » ou « transport ». La saisie des Idées est faite par la Noesis. La noésis est l’acte intellectuel par lequel l’âme appréhende directement les Formes ou Idées, qui sont éternelles, immuables et parfaites. C’est une connaissance non discursive, c’est-à-dire qui ne passe pas par le raisonnement étape par étape (qui relève du dianoia), mais par une intuition intellectuelle immédiate. Par exemple, dans le Phédon, l’âme, libérée du corps, accède directement à la vérité et aux idées comme le Beau, le Bien ou la Justice.

Y a-t-il des limites au critère du beau ?

Le critère du beau est-il toujours efficace? Quand on subit l’injustice, est-il plus beau de répondre ou de se laisser faire? Se laisser faire, c’est laisser l’injustice se développer. Pourtant la question de savoir si répondre à l’injustice est plus beau que de ne pas y répondre se pose.

Il n’est certainement pas beau d’être une victime. Mais il n’est pas beau non plus de se laisser faire. Il n’y a pas de beauté dans la lâcheté. Mais, à nouveau, il n’est pas beau de répondre à l’injustice de toutes les manières, surtout en endossant un rôle de victime. Le critère du beau s’appliquera à nouveau dans la manière de répondre. Il faudra trouver une « belle » réponse. Ni victime, ni insolence, ni arrogance. On évitera également la réponse trop forte, qui ne fait que monter aux extrêmes. Il est donc possible de trouver du beau, même dans la difficulté.

Nouvelle et ultime attaque: n’y a-t-il pas des situations où la réponse ne peut tout simplement pas être belle? Que dire de l’avortement? Que faire lorsque la maladie nous a à ce point diminués que nous ne sommes plus autonomes? Certainement pour les Grecs, il n’y a aucune beauté à vivre à tout prix et n’importe comment. Chacun doit savoir quand son heure est venue. Pour l’avortement, il en ira de même. S’il n’est certainement pas beau de vivre avec l’enfant d’un viol, il est difficile de défendre l’esthétique de la suppression d’une vie potentielle. L’abandon semble une réponse entre-deux possibles. Il a été également longuement appliqué durant le Moyen Âge. Les familles n’ayant pas les moyens de nourrir les nouveaux-nés les abandonnaient à l’Église, rendant, en quelque sorte, sa créature au créateur.

Annexe

Le jugement de la foule

Aristote est le philosophe qui se rapproche le plus de l’acceptation de ce critère. Il accepte le critère moral populaire de la louange et du blâme. Or ce critère a un rapport à la morale complexe, pour ne pas dire contradictoire. La foule loue un comportement de retenue et blâme la force. Mais parfois, la foule loue la force et blâme la retenue. Il n’y a apparemment pas de critère fixe à la louange et au blâme. La source serait l’intention vertueuse ou non de l’action. Mais la foule pense aussi à son propre pouvoir, à ses propres règles. Une foule religieuse blâmera une atteinte à la religion qu’une philosophie louera.

La voie esthétique

Nous n’avons pas trouvé beaucoup d’études sur ce critère esthétique applicable à la morale. L’idée parcourt la littérature et la philosophie antique, mais sans thématisation propre. La seule thèse que nous avons vraiment pu identifier, est l’effort de Schiller, qui est plutôt littéraire que proprement scientifique. Nitzsche pose également parfois ce critère d’une vie « esthétique ». Mais il s’agit bien plus d’une imprécation et d’un appel au renversement de la morale, qui devrait être remplacée par d’autres valeurs, que l’on attend toujours… que d’une étude du critère moral.

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