Notre débat public est encadré par un certain nombre de paralogismes qui sont désormais communément admis, alors qu’ils n’ont pas de fondement logique rigoureux. Il est d’autant plus important de les rappeler que ces biais structurent notre discours social en fonctionnant comme des préjugés qu’il devient impensable de contester.
Voici quelques exemples:
- L’égalitarisme
- Le sociologisme
- L’antilibéralisme et ses variantes
- La bonté ontologique des femmes
- L’anarchie c’est cool
- Le sens littéral – et le renversement de la charge de la preuve
- La pensée cyclope
- La confusion entre la lâcheté et la sagesse
- Tous des fascistes!
- Psyché et discours protecteur du narcissisme national
- La construction de l’imaginaire démocratique et le risque totalitaire
- Annexe
L’égalitarisme
La technique la plus répandue consiste à considérer, comme si cela allait de soi, que l’égalité doit être réelle, partout, maintenant. Nous savons, enfin nous devrions savoir, que c’est parfaitement impossible et que c’est une véritable question et pas une injonction.
Dans le Phédon, autour de 74a–75d. Socrate y introduit l’Idée d’Égalité (αὐτὸ τὸ ἴσον) pour montrer que nous possédons des connaissances qui ne dépendent pas de l’expérience sensible.
ézἴσα φαμὲν εἶναι τινά, οἷον ξύλα καὶ λίθους·
καὶ ταὐτὸν ὀνομάζομεν αὐτὰ ἴσα.
ἆρ’ οὖν ταῦτα ἐστὶν αὐτὸ τὸ ἴσον,
ἢ ἄλλο τι παρὰ ταῦτα;
ἆρ’ οὐχὶ καὶ τὰ αὐτὰ ἴσα ἡμῖν φαίνεται
isa phamen einai tina, hoion xula kai lithous,
kai tauton onomazomen auta isa.
ar’ oun tauta estin auto to ison,
ē allo ti para tauta?
ar’ ouchi kai ta auta isa hēmin phainetai
kai anisa?
ar’ oun to ison auto oudepote anison phainetai?
« Nous disons que certaines choses sont égales, par exemple des morceaux de bois ou des pierres et nous leur donnons le même nom : “égales”. Mais ces choses sont-elles l’Égal lui-même, ou bien y a-t-il quelque chose d’autre, distinct d’elles ? N’est-il pas vrai que ces mêmes choses qui sont égales nous apparaissent aussi, parfois, comme inégales ? Mais l’Égal lui-même, lui, apparaît-il jamais comme inégal ? »
Ce que veut dire Socrate, dans ce style dont lui seul a le secret, c’est qu’il n’y a rien de parfaitement égal dans la nature et que l’idée d’égalité que nous appliquons aux choses, ne vient pas des choses et ne s’y applique pas parfaitement. Nous pouvons considérer que deux bouts de bois sont égaux, sous le rapport de la longueur par exemple. Mais les deux bouts de bois ne sont pas parfaitement égaux ou identiques. C’est impossible. L’Idée d’égalité vient d’ailleurs, elle n’est pas déduite de l’expérience.
L’égalité, l’anesthésie de la pensée
L’émission d’Arte, Les Idées larges, nous donne, sans doute malgré elle, un excellent exemple de cette problématique. Un auto-proclamé « philosophe « , Jacques Rancière, qui a construit une grande partie de sa pensée sur la réflexion sur l’Egalité.
A quelle magnifique conclusion est-il arrivée? Notamment à celle exposée dans ce documentaire, tout le monde est également intelligent. Aucune provocation, aucune nuance. Il ne s’agit pas de dire que chacun a sa forme d’intelligence, ou que certains ont des talents en ceci et d’autres en cela… Pas du tout. Il faut vraiment comprendre que tout le monde est également intelligent, au même que l’on dirait que tout le monde court aussi vite qu’Usain Bolt.
Le substrat d’un tel égalitarisme intellectuel est évidemment un refus de l’intelligence dans ses différentes formes et ses différents niveaux. La pensée mathématique et physique, les théorèmes d’Einstein ou la logique d’Aristote n’ont pas plus de valeur que les « areu » d’un premier né. Non seulement cette thèses est folle, mais en plus elle nous empêche de penser l’accord des différences, qui est bien l’un de nos principaux problèmes.
Comme ces penseurs ne sont jamais à court d’un paradoxe (la logique n’existe pas, rappelons-nous bien ce point), les mêmes ou presque défendent la place de la différence, de toutes les différences, en réaction à toute tentative d’essentialisation, ou sous tout autre prétexte également destructeur de la logique, puisqu’il s’agit encore de refuser que 1=1 mais d’affirmer que 1 n’est pas 1
Platon dans sa grande et immémoriale sagesse avait prévenu et fait graver au fronton de son académie: Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ! Le sens de la proportion est la clé de l’intelligence. Sa négation est la marque de la sophistique et des luttes de pouvoir idéologique. Malheureusement, même après la chute du communisme et même dans le bastion de l’universalisme à la française qu’était Paris IV, le tournant wokiste, chez Alain Renaut par exemple, est patent ( parmi ses dernières oeuvres: Un humanisme de la diversité: Essai sur la décolonisation des identités, ou encore Egalité et discrimination. Chez Patrick Savidan, nous trouverons Voulons-nous vraiment l’égalité, ou Repenser l’égalité des chances, ou encore son Observatoire des inégalités… On cherchera longtemps l’équivalent sur les concepts de liberté dans ce que l’on peut tout à fait appeler une école de l’égalité française…)
Le sociologisme
La sociologie est une discipline qui par définition nie la liberté humaine. Tous nos comportements et tous nos choix sont expliqués par autre chose, à savoir principalement l’environnement.
La critique est évidemment facile. Si le sociologue tient ce discours, c’est que la société l’y oblige. Non seulement la discipline est déterminée, mais même les thèmes choisis et les thèses défendues sont toutes conditionnées par la société. Il n’y a aucun rapport à la réalité, aucune liberté.
Une des études récurrentes est particulièrement frappante, celle qui dénonce l’absence de l’ascenseur social. Le manque de mobilité sociale serait évidemment dû à une caste, un groupe de « privilégié » qui donnerait à ses enfants les « codes » du succès, dans un mouvement pas très loin du complot de reproduction du capital financier, culturel, universitaire ou autre. Les objections sont assez faciles:
-Comment peut-on envisager réellement qu’il y ait de grands mouvements sociaux quand il n’y a aucune croissance depuis 50 ans? Il faudrait que les rares ayant encore un peu d’argent ou une position de marché favorable se fassent d’eux-mêmes harakiri pour laisser la place aux autres?
-La plupart des riches se fichent complètement de la culture. Trouver un livre ou pire encore une bibliothèque chez eux relève de la gageure. Cette dénonciation est un fantasme complet. A l’heure de l’IA, d’internet, de Wikipédia, ou des livres informatiques gratuits sur Amazon et ailleurs, alors que jamais la culture n’a été aussi accessible, comment peut-on encore parler de capital culturel? Une grande partie des mathématiques, et c’est peut-être encore plus important, est désormais accessible aux esprits curieux avec l’intelligence artificielle.
-La reproduction des élites concerne principalement… les professeurs et leurs enfants! Pas vraiment les grands capitalistes. Alors oui, on peut considérer qu’ils ont un peu plus les codes que les autres, mais c’est surtout l’exemple qui compte.
La plupart du temps, la dénonciation sociologique sert à condamner la démocratie libérale. Il n’y a évidemment pas beaucoup d’études sociologiques dans les pays non démocratiques. Mais quel peut bien être l’intérêt de cette conclusion cousue de fil blanc ? Condamner le « système » plutôt que de comprendre ses souplesses et de chercher à le réformer. Ce n’est évidemment pas facile, mais bien plus simple que de jeter le bébé avec l’eau du bain.
Là encore, il s’agit de nier la liberté et la responsabilité de l’acteur individuel.
L’antilibéralisme et ses variantes
Là nous touchons vraiment l’essence même du poncif. Il n’y a quasiment plus aucune intervention politique et plus un seul post sur les réseaux où le libéralisme n’est pas critiqué.
La critique roule sur deux thèmes dont on se demande bien comment on les fera disparaître de nos vies: l’argent et l’individu.
La dénonciation de l’argent est faite sous toutes les formes: le capital, la dette, les mathématiques qui permettent de calculer, les études commerciales, le management en entreprise, les « tableaux excel »… C’est vraiment une haine que rien n’épargne. On se demande bien comment font tous ces dénonciateurs pour mettre leurs actions en conformité avec leur discours et vivre une vie sans argent! A l’argent, on oppose « la vie ». On trouve souvent cette opposition sur les questions de financement de la santé. « Je ne remplis pas des tableaux excel, le sauve des vies ». On voit bien la force rhétorique d’un tel argument, capable d’éteindre les velléités de débat les plus courageuses.
La dénonciation de l’individu est la plupart du temps une dénonciation de l’égoïsme. Notre système serait taillé pour des prédateurs s’accaparant tout et flatterait les plus bas instincts de l’homme. L’autre ne serait consubstantiellement pas respecté par notre système. On lui oppose la solidarité, le don, la charité. Autant de valeurs qui tiennent chaud au coeur et renvoient une belle image de soi.
La France serait ainsi devenue un « enfer libéral », selon la rengaine continue de tous les gauchistes. Un pays où 57% du PIB, de toute la richesse produite, passe par l’État, où les impôts atteignent des sommets mondiaux, et où la dette est désormais hors de contrôle serait « libéral »… C’est évidemment un énorme mensonge, entre système de chômage, retraite, protection de l’emploi… Notre pays est bien un enfer réglementaire, ce qui entraîne une baisse continue de notre puissance économique commune.
Ces deux critiques attaquent frontalement notre système de démocratie libérale et leur fondement, à savoir les droits de l’homme, qui sont des droits individuels et qui garantissent, jusqu’à un certain point, la propriété. Ces arguments trouvent leur source dans les dénonciations romantiques puis totalitaires de la démocratie et en oublient complètement le but. Si la pensée politique des Lumières a tellement défendu les droits individuels, considérés comme des droits naturels, c’était pour contrer le pouvoir totalitaire des monarchies de droit divin. Le but est de restaurer la liberté individuelle et de mettre fin à l’arbitraire. Il y a fort à parier que toutes les dénonciations cherchent plus ou moins consciemment à promouvoir le totalitarisme.
Pendant que les discours de charlatan prospèrent, les vraies questions ne sont jamais posées. C’est peut-être le drame de la démocratie. Les questions de la répartition du capital, le vrai capital, la détention des entreprises et la captation des dividendes, et celle de la création de richesse, disparaissent complètement.
A la place, nous avons un système politique qui se nourrit de ses propres échecs. Dénoncer le système et promettre une fausse protection de l’État paie dans les urnes. Les électeurs, souvent dépassés par la situation, cherchent de l’aide à court terme et sont incapables de se projeter dans une réponse à long terme, le long terme étant l’une des faiblesses de nos systèmes, où des élections assez rapprochées nécessitent des réponses rapides de la part des candidats aux votes.
La bonté ontologique des femmes
Il faut bien sûr critiquer les violences faites aux femmes et les inégalités ou plutôt inéquités de salaires entre hommes et femmes. Mais il ne faut pas sombrer dans la critique radicale de l’homme blanc… Brad Pitt a bien menacé Weinstein de lui casser la gueule s’il continuait à presser Gwyneth Paltrow.
Bien sûr, il y a eu un système, singulièrement dans la France poste soixantuiarde un quasi système abjecte de « libérations » sexuel qui a touché les femmes et les enfants. On pense à la fameuse pétition défendant la pédophilie, aux accusations de Luc Ferry contre le pédophile Foucault et à tant d’autres exemples. L’affaire moderner Epstein est tout à fait abjecte et l’on ne pleurera pas sur son suicide en prison. Mais n’oublions pas que son bras droit était une femme Ghislaine Maxwell.
Les femmes aussi sont violentes. Les gender studies et le féminisme ont tellement modifié les discours que toute critique des femmes est devenue interdite. Comme l’extrême gauche anarchiste qualifie tous ses opposants de fascistes, le féminisme disqualifie tous ses adversaires en les qualifiant de « masculinistes ». Tel est le lot de toute pensée non universaliste que de finir par défendre un camp et rabaisser l’autre.
Le pire dans cette affaire, comme dans quasiment tous les cas que nous exposons ici, c’est encore une fois de nous empêcher de voir et de travailler sur toute la réalité, nous interdisant par là-même toute analyse objective et toute solution durable. Combien y-a-t-il de semaines dans l’année où nous n’entendons pas parler d’une jeune mère ayant tué ses enfants ( souvent en les congelant..)? Qui oserait contester que les femmes achètent plus de vêtement, de sac à main et de chaussure, et de maquillage, tandis que les hommes préfèrent les voitures?
On nous rebat en permanence les oreilles sur le manque de femmes dans les disciplines mathématiques, mais qui osera dire qu’en France les femmes n’aiment vraiment pas les maths? Et ce pour une raison aussi simple que scandaleuse: quand on s’est trompé sur une exercice de mathématique, il faut se remettre en question, ce qui n’est pas compatible avec la construction psychique actuelle des femmes?
Qui ose dire que les études sur les différences de salaires entre hommes et femmes sont présentées en deux temps: un premier temps sans tenir compte des postes et du travail réel et un second temps où les données sont normalisées et où l’écart restant entre les salaires est de 5% (voir l’Insee)? Un écart certes toujours trop important, mais qui ne nécessite sans doute pas une révolution. Qui regarde les études de l’Insee qui indique que les femmes touchent désormais plus que les hommes sur les premiers emplois, y compris à poste équivalent? Et la liste ne s’arrête pas là. Les systèmes éducatif, de santé et de justice sont très largement féminisés. Qui hurle au scandale?
Le féminisme dénonce désormais comme scandaleux le simple fait d’avoir à porter les enfants, allaités et s’occuper des enfants. Nous sommes clairement chez les fous. Comment peut-on nier à ce point les réalités biologiques et naturelles? Comment peut-on passer à ce point à côté de la vie, alors même que l’on se présente comme écologiste ou proche de la nature? Comment a-t-on pu oublier toute l’histoire humaine, où les besoins de la descendance et de la continuation de l’espèce avait pour le coup réellement transformé de nombreuses femmes en fabrique d’enfants? Sans contraception, sans médecine, la mort frappant partout et principalement avant deux ans, il fallait, pour maintenir l’espèce, littéralement enfanter en permanence. Et maintenant que ces problèmes sont derrière nous, il s’agirait de ne plus enfanter du tout pour être « libre »?
A l’heure où la haine des femmes par elle-même atteint des sommets, on « oublie » surtout l’essentiel, à savoir que cette émancipation des femmes a été rendue possible par les droits de l’homme et du citoyen et par l’extension de la prise en compte des individus. On peut s’interroger pour savoir si les droits de l’homme d’origine concernaient bien toujours tous les hommes et les femmes ou s’ils étaient réservés aux hommes uniquement. On peut aussi regretter que cette émancipation ait prise aussi longtemps, notamment en France. Mais comment nier que les démocraties libérales soient les seuls régimes où les femmes peuvent accéder à cette liberté? Nulle part.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, un bel exemple de la misandrie contemporaine s’étale dans les journaux: https://www.lefigaro.fr/politique/presidentielle-2027-yael-braun-pivet-denonce-un-club-de-machos-et-ne-croit-pas-au-sauveur-supreme-qui-reglerait-tous-les-problemes-20260414
L’anarchie c’est cool
Dépourvue de la moindre alternative politique réelle, la pseudo-pensée politique se réfugie de plus en plus dans l’idée que, tout compte fait, pas de pouvoir du tout, c’est la solution parfaite à tous les maux.
Par magie, par la grâce de la bonté humaine, les hommes seraient tout à coup capables de s’organiser sans construire des mécanismes d’arbitrage communs… Mais bien sûr… depuis 10 000 ans qu’il y a des hommes, des villes et des États, absolument jamais l’anarchie n’a réussi à s’imposer. Les hommes sont quasiment toujours ambivalents. Moral, mais pour les autres. Un très grand nombre pense à lui plutôt qu’à son voisin.

Pendant des siècles la philosophie politique et le droit ont pensé et proposé des centaines de systèmes différents pour permettre la coexistence des hommes. Que de temps perdu alors que la solution était là, devant nos yeux et qu’il suffisait de ne rien faire, absolument rien!
Mais qui peut croire des idioties pareilles? Dans la même veine, nous avons toute la dénonciation du management en entreprise, comme si les équipes pouvaient s’auto-organiser. La vraie conséquence est toujours la même : la concentration du pouvoir chez le tyran en société et chez l’actionnaire en entreprise. Et là, bizarrement, le pouvoir est beaucoup moins contesté.
Le sens littéral – et le renversement de la charge de la preuve
Le pire de tous les exemples est évidemment la sentence de Simone de Beauvoir : « on ne nait pas femme, on le devient ». Prise au sens littéral, la phrase veut dire: la femme n’existe pas dans la nature, elle est une construction sociale.
Cette interprétation littérale, que l’on trouve dans les toutes premières page de Trouble dans le gender de Judith Butler n’est rien d’autre que de la folie. Une négation et un refus du réel en bonne et due forme. On nous objectera évidemment que l’on a rien compris à la subtilité du texte de sa position. Mais bien sûr…
On l’a largement raillée, « on ne nait pas arbre, on le devient », je ne suis pas un homme ou une femme, je suis une plante, une rose, une chaise », ou tout autre phrase ayant autant de sens que celui du fou à l’asile énonçant toute la journée « je suis Napoléon », « je suis César », etc…
Mais pour les féministes, (ce qui nous dit quelque chose d’assez intéressant sur la psyché de certain…) c’est une vérité. Il ne s’agit pas dénoncer un rôle social donné aux femmes, (une dénonciation elle-même en grande partie absurde si l’on songe qu’il fallait pourvoir à la survie de l’espèce avant tout…), mais bien de nier que les femmes… sont biologiquement des femmes…
Il n’aura pas échappé à l’observateur à demi-attentif que ces propos sont le plus souvent tenus pas des femmes qui n’ont pas, compte tenu de leur sexualité, vraiment vocation à enfanter et devenir mère. Quant à Simone de Beauvoir, qui avait avec Sartre accepté une sexualité libre et qui alimentait le grand homme en jeunes groupies, comment ne pas être écoeuré par une telle ânerie?
La conséquence, comme toujours, est l’absence d’une véritable pensée de l’articulation du biologique, de la liberté et du positionnement social. Ce qui compte, c’est à la fois de se détester comme femme, et de partager sa haine avec d’autres, et de rager contre la société et les hommes qui transformeraient les femmes en esclaves. « Je souffre donc je suis »…
La pensée cyclope
Un point qui me fascine toujours est l’incapacité de l’opinion à peser et prendre en compte plus d’un seul argument à la foi. Les exemples les plus typiques portent sur les relations internationales. Donnons quelques exemples:
- Un anti-américain est incapable de condamner Poutine.
- Un grand humaniste pleure sur les fillettes tuées par la frappe américaine au début de la guerre en Iran, mais « oublie » les trente mille à quarante mille victimes du régime.
- Dans le même genre, tout le monde condamne l’opération américaine en Iran, mais « oublie » que l’Iran est le seul pays au monde à avoir actuellement dans ses documents institutions la volonté de détruire l’un de ses voisins, à savoir Israël.
- Un juif dénonce le 7 octobre, et comment ne pas le faire, mais refuse ne serait-ce qu’avoir la moindre empathie pour les victimes collatérales des opérations à Gaza (heureusement, beaucoup de Juifs critiquent la politique de Netanyahu
- Avez-vous déjà vu un musulman condamner les attaques du onze septembre sur les tours jumelles américaines?
Il y a tant d’exemples que c’en est désespérant. Où est l’équilibre du jugement? Où est la pensée universelle, capable de juger avec les mêmes critères des événements de camps opposés? Elle s’arrête de toute évidence à l’appartenance à un camp, à la défense d’une doxa. La seconde erreur logique est celle de la cassure de la chronologie et du refus de la prise en compte de la chronologie, de la responsabilité des uns et des autres dans les enchaînements.
La confusion entre la lâcheté et la sagesse
Le faux dialogue
Après 40 jours de frappes contre l’Iran et alors que le président américain Trump, jamais avare d’une marche supplémentaire dans la montée aux extrêmes, jure de détruire la civilisation iranienne, la journaliste Nathacha Polony nous explique sur LCI qu’il faut absolument « dialoguer » et « négocier » avec le régime des Mollahs. Le dialogue, érigé en solution universelle, preuve de la grandeur d’âme de celui qui défend cette position… et qui « oublie » que la négociation dure depuis plus de 40 ans et que le traité signé sous Obama n’interdisait pas le développement des missiles pouvant servir de vecteur à de futures tête nucléaires.
Avons-nous déjà vu le dialogue résoudre aussi simplement les problèmes? En interne, dans les démocraties, soutenu par tout l’appareil médiatique et tout le système cognitif de la justice, des parlements, de l’éducation à la recherche et à la réflexion, le dialogue reste très difficile et rare. L’alternance politique est plus le résultat de l’organisation d’un combat de discours opposés, dépendant de l’offre politique. Les citoyens choisissent le discours qui leur plaît le plus, ou souvent, celui qui leur déplaît le moins.
Au niveau international, les négociations sont beaucoup plus la conséquence d’un rapport de force réel, militaire et économique, que le résultat d’un dialogue. Là encore, les structures d’objectivation de la parole, l’ONU, l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, etc, sont tous en train d’être à la fois démoli par le haut et les mensonges des membres du Conseil de Sécurité, Etats-Unis en tête, soit démoli par la base, par les pays non démocratiques infiltrant les commissions (comme l’Iran dans les institutions supposées défendre les droits de l’homme…).
Le dialogue n’est possible que dans certains cas, dans des valeurs partagées et des institutions construites. Quand l’Iran veut la bombe atomique pour détruire Israël et que la communauté internationale, ou l’Occident au moins, est contre, la seule solution est la guerre.
La fausse sagesse

Linkedin et les shorts sont tellement plein de ces thèses du « ne rien faire » qu’on finit par se demander si ces posts ne sont pas sponsorisés par une ou plusieurs puissances étrangères..
On t’insulte? Ne fait rien. On te viole? Ne fais rien. On envahit ton pays? Ne fais rien… On tue tes enfants? Ne fais rien…Il faudrait soit accepter tout ce qui est, soit attendre une justice cosmique qui viendrait régler le problème par le karma.
Il est assez certain que les méchants se font du mal à eux-mêmes. Mais ce qu’il s’agit de régler c’est le mal qu’ils font aux autres. S’il ne fallait rien faire, comme dans le cas de l’anarchie béate, ce serait le retour de l’anarchie et le règne de la force. Ne fais rien, c’est ne jamais créer de droit, de justice, de police et de tribunaux.
L’homme est un être moral et le progrès de l’humanité est moral ou n’est pas. Nous ne sommes pas des planètes soumises aux lois physiques. Nous sommes des êtres intelligents, libres et sociaux, et notre bonheur est impossible sans respect mutuel.
Tous des fascistes!
La nouvelle doxa imposée par l’extrême gauche: tout ce qui n’est pas d’extrême gauche est fasciste! Bah oui, c’est logique!
- La frontière, c’est fasciste!
- La langue, c’est fasciste!
- La différence homme-femmes, c’est fasciste!
- Dénoncer la folie et valoriser la raison, c’est fasciste!
- L’argent, c’est fasciste! – là même pas besoin de nuance du type le marché, l’Etat, etc… non c’est fasciste en bloc!
- Les juifs sont des fascistes!
- Les profits, c’est fasciste, presque nazi même, l’argent étant déjà fasciste!
- Juger, c’est fasciste!
L’antifascisme est un train qui a déraillé depuis longtemps. Il a laissé la place à la peur d’être stigmatisé et désigné comme bouc-émissaire. Il a surtout remplacé la pensée. Évidemment, avec une telle extension de la définition du fascisme, on s’interdit de penser la nation et l’économie. Ce sont des anesthésiants, pas des doctrines, dont le résultat est à terme quasiment identique au mal dénoncé.
Psyché et discours protecteur du narcissisme national
Un terme est revenu quasiment à chaque fois dans la description de tous ces biais du raisonnement collectif. Ce terme, c’est « l’oubli ». On oublie la biologie, on oublie la réalité du droit, on oublie l’argent, les droits de l’homme, l’importance de l’individu… Et malgré toute l’éducation dont nous disposons, ces oublis sont quasiment impossible à contrer. Cela pose question.
La présomption de manipulation des foules et de l’opinion est patente. On peut penser à Gramsci, cet intellectuel italien d’extrême gauche qui a théorisé la bataille culturelle et médiatique. Mais plus profondément, nous pouvons nous demander pourquoi cela marche? Pourquoi la pensée simpliste, découpée en morceaux indigestes, a-t-elle plus de succès qu’une pensée ne serait-ce qu’un tout petit peu plus équilibrée? Est-ce vraiment trop demander?
Pire, on pourrait nous objecter de ne dénoncer que des biais de gauche. Cette objection n’est pas valable en soi. Cependant le pire n’est pas là. Les thèmes souverainistes ou illibéraux sont un peu plus audibles, mais ils présentent quasiment les mêmes biais! Comment une Marine le Pen peut-elle saluer Victor Orban qui communique toutes les conversations européennes à Poutine, quasiment comme un prophète? Comment un nationaliste peut-il défendre en toute bonne fois la soumission de la nation à un tyran dont le modèle est la ruine, la guerre et la corruption?

La psyché sociale semble avoir besoin, comme la psyché personnelle, d’une certaine dose de narcissisme, de « belle » image de soi. Et comme pour le discours personnel
La construction de l’imaginaire démocratique et le risque totalitaire
Si l’on saute quelques étapes, car l’on ne peut pas passer directement d’erreurs et de biais cognitifs de masse à la conduite d’un pays, nous pouvons tout de même nous demander ce que peuvent bien signifier ces formes d’hystérisation du débat publique dans une démocratie.
Le désormais regretté Jürgen Habermas formalise l’idéal d’une démocratie fondée sur la délibération rationnelle, où les arguments l’emportent sur les passions, et la logique sur les intérêts individuels. Comment ne pas constater, que malgré tous les appels au dialogue, la confrontation politique, y compris dans un système politique, tient beaucoup plus de la confrontation de programme ou de postures plus ou moins figées que d’un vrai dialogue rationnel?
Peut-on dire que dernière la liberté formelle de penser, ce trouve une posture qui interroge et où l’essentiel de la population cherche essentiellement à prendre parti? Que le groupe ainsi formé se définit toujours « contre » un autre groupe, dans une négation substantielle de la moindre vision de l’intérêt général, et se prétendant toujours « camp du bien », alors même qu’il ne cherche même pas un diagnostic équilibré? La tradition Républicaine, et c’est louable, veut que le Président, même élu par un camp, devienne par la force du vote et dans le respect de toute la population, « le Président de tous les français », c’est-à-dire également de ceux qui n’ont pas voté pour lui. Mais n’est pas aussi la porte ouverte à toutes les trahisons de son propre camp?
La structure du vote démocratique, nécessitant l’opposition de plusieurs camps et la prise en compte de la rationalité limitée, des opinions et de la réalité économique des agents ne peut sans doute pas, par construction du processus de sélection, et réalité de l’organisation de l’intersubjectivité des citoyens, être parfaitement rationnel. La rationalité, même en petit groupe, même en tête à tête, est la plupart du temps impossible à atteindre. Même dans les lieux spécialisés, comme l’université, dont bon nombre de ces thèses proviennent, on trouve des « penseurs » qui prétendent démolir la rationalité du débat. Tout à l’inverse d’un Habermas, nous avons eu en France un Castoriadis, prétendant partout que la logique est une construction sans plus de valeur qu’une autre et prétendant fonder la politique non pas sur la raison, mais sur l’imagination…
Si notre démocratie représentative pousse aux discours et à certains extrêmes, faut-il revenir à la démocratie directe? Elle aurait l’avantage de ne pas nous faire voter pour des hommes, mais pour des idées directement. Idéalement, dans une démocratie directe, chaque citoyen serait amener à répondre directement aux questions politiques. Faut-il plus de dette? Faut-il plus de syndicat? Faut-il une armée? Et nous voyons tout de suite, comme nous le montre assez toute l’oeuvre de Platon, que la réponse n’est pas plus simple. Qui pose les questions? Qui comprend les conséquences d’un choix? Qui peut poser sa casquette d’individu et mettre sa casquette de citoyen défenseur de l’intérêt général, à son détriment même? Même d’un point de vue individuelle, nos décisions sont la plupart du temps faites dans un certain brouillard cognitif et pire encore, émotionnel. Comment faire autrement?
La marche de la démocratie, un peu comme le parcours de chacun, sera donc fait nécessairement d’avancées et de reculs trop fort dans un sens et dans l’autre. A défaut de lumière et perspective, ne pouvons nous espérer d’équilibre que dans l’alternance ? Un peu comme en économie, il faudrait parier qu’aucun cycle n’est éternel. Nous avons également déjà défendu ailleurs qu’il fallait beaucoup plus encadrer les dérives possibles de la démocratie, au moins sur les deux sujets de l’endettement de l’Etat, avec des lois bloquant l’endettement et ainsi la démagogie d’un côté, et avec des règles beaucoup plus strictes sur l’engagement démocratique et républicain pour empêcher des partis trop extrêmes, comme un FN ou un LFI ouvertement antisémites et destructeurs du lien social.
Annexe
Sur l’égalitarisme
Tocqueville – De la démocratie en Amérique, le Livre II
L’auteur décrit le despotisme démocratique.
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde :
je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs […].
Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire […].
Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige […].
Il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. »
Difficile de continuer à appeler « citoyens » les membres d’une telle Cité…
Hérodote – L’Enquête, Livre V
« Thrasybule fit sortir le héraut de la ville, et, l’ayant conduit dans un champ ensemencé de blé, il se mit à parcourir le champ, coupant chaque fois les épis qui dépassaient les autres, et les jetant à terre ; puis, après avoir ainsi détruit les plus beaux et les plus élevés, il renvoya le héraut sans lui donner d’autre réponse. »
Et l’interprétation donnée ensuite :
« Le héraut, de retour, raconta ce qu’il avait vu ; et Périandre comprit qu’il fallait faire périr les citoyens qui surpassaient les autres. »