Le secret de la conscience

Résumé aussi rapide que caricatural de la modernité philosophique

Toute la modernité est discours sur la conscience. Le fondement de toute pensée selon Descartes, « Je pense donc je suis », puis « je pense, je suis, j’existe » est le point de départ de toute la modernité. La formule sera reprise et approfondie par toute la tradition. Monolithique chez Descartes, elle pose rapidement problème en redevenant transcendante avec Rousseau « Conscience, divine conscience ». Le « Moi », l’une des idées ultimes de la raison pour Kant devient aussi l’objet principal du criticisisme, puisqu’il s’agit de découvrir l’intégralité du pouvoir de penser de la raison. La conscience revient sur elle-même. Elle devient le fondement de l’intersubjectivité chez Fitche, qui repositionne la dualité de la conscience. La comprendre donne lieu à la création d’une foule de nouvelles disciplines, comme la phénoménologie, dont le but est de comprendre la dynamique de la présentation et du développement de la conscience à elle-même. Elle est ensuite mise en doute par la psychologie et la sociologie, jusqu’à nier quasiment la liberté humaine. A travers ces aventures, nous sommes passés d’une humanité qui se définisssaient essentiellement par son rapport à la divinité, à tous les excès de l’individualité, où rien d’autre ne semble existe que « et moi, et moi, et moi ». Mais comme nous allons le voir, c’est un contre-sens complet.

Alvaro Tapia Hidalgo

Gloire française trop méconnue

Un tel résumé ultra-rapide ne saurait évidemment rendre justice à la question, mais tel n’est pas notre objectif.

S’il est revenu à Descartes d’ouvrir la modernité, c’est aussi à un philosophe français que l’on doit la meilleure définition moderne de la conscience à savoir Jean-Paul Sartre. L’Etre et le Néant est un peu un livre maudit. Méconnu, peu voir pas lisible, il n’a pas réussi à atteindre le panthéon des grands chef d’oeuvre de la philosophie, ces ouvrages majeures qui changent irrémédiablement une vie (L’apologie de Socrate, La pyshique, l Métaphysique, l’Organon, Le Discours de la Méthode, l’Ethique, la Critique de la raison pure, la Phénoménologie de l’Esprit, Le Monde comme volonté et représenation, Etre et temps… pour ne citer que les plus grands des grands).

L’Etre et le Néant appartient bien à cette tradition du texte fondateur quasiment illisible dont il est l’héritié direct, à savoir la Phénoménologie de l’Esprit et Etre et temps (enfin surtout dans sa première partie, la seconde étant selon nous, à partir de l’arrivée du concept d’util, complètement manquée et de sinistre conséquence). Mais il n’a pas la puissante insipiration de ses illutres ainées. Il s’agit plus d’un brouillon ou d’un premier jet de jeune homme, ce qu’il est réellement, que la concrétisation première d’un esprit génial. Il nous tombe des mains. Il s’agit donc de reprendre son intuition première.

La conscience est l’ouverture vers le néant

La conscience a une nature duale fondamentale. Dans son état primordial, elle est conscience du vide, du rien, du néant. Voilà pourquoi Sartre définit la conscience premièrement comme néant. Cette conscience du vide, de l’infini au sens de l’indéterminé complet, est le premier moment de l’angoisse et du manque, cette angoisse métaphysique de l’absence ou peut-être de la perte de l’être dont nous parle Heidegger au début d’être et temps. Nous refaisons perpétuellement l’expérience de cette figure fondamentale de la conscience, ce « vide épouvantable » dont nous parle Schopenhauer. Même chez Descartes, et même si l’on nous rabâche que le doute est méthodique, la première expérience de la conscience est un bien un doute et une interrogation sur l’être, sur notre être. Pour Descartes, dès que je cesse de penser, je cesse par-là même d’être.Une saisie sur du vide, voilà la réalité première. Tout le but de la conscience est d’annuler ce vide, de s’affirmer toujours comme saisie de quelque chose. La saisie, la conscience, le pouvoir de reflêter, est l’antithèse du vide qui constitue son expérience première. Pour s’affirmer comme saisie, elle n’aura de cesse que de trouver des objets à saisir. En dehors du bouddisme, qui enjoint son disciple à nier la prise elle-même et à nous anéantir nous-mêmes, toute la tradition consiste bein au contraire à développer les potentialités du vide.

Le trou noir, énigme magistrale pour la conscience

La conscience a une nature duale fondamentale. Dans son état primordiale, elle est conscience du vide, du rien, du néant. Voilà pourquoi Sartre définit la conscience premièrement comme néant. Cette conscience du vide, de l’infini au sens de l’indéterminé complet, est le premier moment de l’angoisse et du manque, cette angoisse métaphysique de l’absence ou peut-être de la perte de l’être dont nous parle Heidegger au début d’être et temps.. Nous refaisons perpétuellement l’expérience de cette figure fondamentale de la conscience, ce « vide épouvantable » dont nous parle Schopenhauer. Même chez Descartes, et même si l’on nous rabache que le doute est méthodique, la première expérience de la conscience est un bien un doute et une interrogation sur l’être, sur notre être. Pour Descartes, dès que je cesse de penser, je cesse par-là même d’être. Une saisie sur du vide, voilà la réalité première. Tout le but de la conscience est d’annuler ce vide, de s’affirmer toujours comme saisie de quelque chose. La saisie, la conscience, le pouvoir de refléter, est l’antithèse du vide qui constitue son expérience première. Pour s’affirmer comme saisie, elle n’aura de cesse que de trouver des objets à saisir. En dehors du bouddhisme, qui enjoint son disciple à nier la prise elle-même et à la considérer comme un néant, toutes les autres doctrines cherchent à comprendre les pouvoir mystérieux de cette prise. La conscience ne se sent elle-même que lorsqu’elle saisit quelque chose. Quand la saisie se dérobe, c’est la dépression. Le mentale a ses propres émotions, même indépendamment du corps.

La naissance de la logique

Cette puissance de prise est la puissance du concept. La conscience transforme tout ce qu’elle touche, à travers le corps, les sens et sa propre capacité à l’illimité, en concept. Le concept d’arbre est la prise par la conscience du divers des arbres croisés dans l’expérience. La conscience peut les saisir un par un, ou tous ensembles, sur la base de leur « forme » commune (cause formelle). Elle va de même saisir tout l’univers pour en faire un tout unique, qui est l’une de ces idées primordiales, qui la satisfont le plus car elle nie le plus possible le néant sur lequel elle se replie toujours : c’est la Nature, ou l’Etre. Toutes ces modalités de saisie supposent le néant comme condition de leur possibilité toujours renouvelée. L’être en dehors du néant ne peut exister que dans sa multiplicité. S’il était pleinement et entièrement être, il n’y aurait pas à proprement parler de vie. Il n’y aurait que Dieu ou l’être, les deux revenants au même. Il n’y aurait aucune multiplicité de la saisie possible.

(Il s’agit aussi dans cette section de revenir sur certains éléments restés en suspend dans l’article suivant: https://foodforthoughts.blog/2020/11/15/le-jugement-synthetique-a-priori-ou-la-formation-des-lois-scientifiques/)

L’espace et le temps

Le concept est donc premier. Vient ensuite le lien entre les concepts, qui n’est rien d’autres qu’une prise de recule de la conscience elle-même sur ses propres saisines. Il y a trop de vide, trop d’angoisse, pas assez de lien entre les concepts eux-mêmes et l’enjeu est encore une fois de remplir le vide et l’absurde, sans quoi la conscience ne sert à rien et reste perdue dans la contemplation du vide. C’est ici évidemment qu’interviennent le temps et l’espace. On peut les fonder, comme Hegel et l’idéalisme allemand initié par Kant, dans les pouvoirs de la conscience qui se découvre à elle-même. Le temps est la découverte de la succession des concepts, des prises successives de la conscience, toujours séparées de néant. Une fois que l’on a dit ça… on a tout dit, ou rien dit, que l’on se réfère à Kant ou Hegel. Là encore il s’agit plutôt selon nous de revenir à la réalité des étants. Sans espace pour les différencier, il n’y a pas de possibilités de les distinguer. Sans temps, il n’y aura pas de renouvellement des êtres, donc pas vraiment autre chose qu’une forme un peu particulière d’éternité d’étant ou d’être, semblables à des dieux, figés à tout jamais comme dans une peinture en 3D. Temps et espace sont des conditions de la diversité de l’être. C’est la seule solution pour qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Le temps et l’espace sont-ils objectifs et existants en dehors de la conscience, ou simplement subjectif et existants uniquement dans la conscience dont il sont des modes de déploiement ? Ah cette question qu’évitent très scrupuleusement tous les kantiens et hégélien… Il n’y a aucune autre réponse possible que d’affirmer qu’ils sont les deux ! Ils ont à la fois éléments de la conscience et de la réalité. Sinon, tout s’écroule autour de nous. La condition de possibilité de la réalité dans sa diversité et de la conscience comme saisie de cette réalité doivent être les mêmes. Sinon, bah, plus rien n’est possible en tout cas pour nous autres hommes rationnels. On ne pourra jamais aller plus loin, parce que tout autre fondation, celle seulement objective et réaliste, ou celle purement subjective ou idéaliste, ne seront jamais satisfaisante prise seule. Dire que c’est la conscience qui identifie telle arbre et qu’il y a devant moi un arbre qui se distingue du reste de la réalité qui l’entoure, même s’il en fait partie, c’est une seule et même chose. Toutes les grandes théories physiques reposent sur une redéfinition de l’espace-temps, que ce soient les tourbillons de Descartes, l’espace et le temps « théorique » de Newton, ou bien sûr la fameuse relativité de l’espace-temps, qu’il vaudrait mieux appeler relativité de l’espace-temps-énergie (la matière n’étant que de l’énergie, d’où le fameux E=MC2), d’Einstein. L’espace et le temps sont les deux premières déterminations du vide auquel est confronté la conscience. Ils sont d’une certaine manière le vide et l’angoisse eux-mêmes quand ils ne sont déterminés par rien, quand ils ne contiennent aucun objet.

Mathématiques et géométrie

Le lien entre les concepts est la naissance des mathématiques. Avant de penser aux causes, matérielle, immanente, finale, formelle, synchronicité, etc, il y a tout simplement l’addition. La saisie est une saisie, elle est d’emblée mathématique. Entre l’Un mathématique et la capacité à conceptualiser il n’y a pas de différence de forme, mais uniquement une différence de nature : l’un mathématique est la forme vide, l’arbre est l’un concret. La soustraction, c’est pareil à l’envers, c’est le retour au vide quand il ne reste plus rien, le fameux 0 qui est et n’est pas en même temps, indéterminé, mais condition de possibilité de l’un et du divers. Division et multiplication ne sont que des synthèses de l’addition et de la soustraction, des manières de réaliser ces opérations plus vite.

La cause

Avant d’en arriver à l’idée de cause, qui représente une sophistication extrême de la pensée humaine, il faut repartir de l’insupportable manque de liens entre les choses. Historiquement, avant d’être capable de penser les liens entre les choses en terme de cause, c’est en terme de composition que la physique a commencé à se développer, en posant des composants élémentaires de la matière qui se retrouvaient partout. Il s’agissait au début des fameux 4 éléments, terre, eau, feu, et l’air, comme composant toute réalité. Il s’agissait notamment de chasser le vide et de le remplacer par une nature entièrement pleine.

Un peu limitée, la théorie des 4 éléments s’est très vite raffinée en théorie atomique. Tous les êtres devaient être composés d’éléments primaires pas forcément visibles à l’œil nu et qu’il faudra des siècles pour découvrir (sans que l’on puisse être vraiment sûr que l’atome d’aujourd’hui soit l’atome d’hier). L’atome, principe insécable comme son nom l’indique ; avait encore pour but de trouver une limite indépassable à la nature. Un endroit où le vide n’existait pas. Les atomes d’hier correspondraient plus à ce que nous appelons désormais les particules élémentaires, celles dont sont faits les atomes.

Ce fût assurément ensuite l’observation de la nature, et comme le dit exactement Aristote, l’observation de la Génération et de la Corruption, et de toutes les modalités du mouvement que se développa l’idée d’une cause et d’un effet, et en même temps du type de cause et d’effet. L’acte sexuel, la reproduction, donne la Génération. Le temps est le support de la corruption. Comment sommes-nous passés de ces constatations à l’idée de loi naturelle ? Sans doute empiriquement parce que l’on voyait la reproduction des éléments, une reproduction qui semblait totalement infinie, sans fin, obéissant à une nécessité cachée des êtres et des choses. Tous les matins, le soleil revient, tous les soirs, il repart. Pourquoi, comment ? L’émerveillement devant l’être, toujours insupportable de plein et de vide, de manifestation parfaite, mais aussi de mouvement faisant alterner apparition et disparition, relance la quête de la conscience.  Post hoc ergo procter hoc, après cela donc à cause de cela dit l’adage, repris par Hume pour nier la réalité d’une nécessité de la cause et de l’effet. Mais c’est une erreur. Pour arriver à établir une loi scientifique, qui doit être universellement valable, il faut justement faire abstraction du temps. Si une bille de billard envoyée avec une certaine vitesse peut faire bouger une autre bille de billard dans une certaine direction et à une certaine distance, c’est par le calcul des forces en jeux et de la communication mathématique du mouvement et de la force. La bille n’en déplacera une autre que si elle sa force est mathématiquement plus forte, et pas du tout parce qu’il y a un avant et un après. Il en est de même en chimie. L’addition de deux composés donnera un troisième composé et parfois un dégagement gazeux, non pas parce qu’il y a un avant et après, mais parce qu’il y a échange de molécule, rendue possible par une certaine plasticité de la matière et qui obéît à des lois mathématisables dans une équation physique. Les causes scientifiques sont avant les causes matérielle et efficiente.

Sans le temps, la loi physique, simple rapports entre éléments, s’appliquera à toute expérience possible. C’est une méta condition de l’expérience. Le scientifique est aujourd’hui tellement conscient de construire un objet complètement intellectuel, qu’il cherche à valider ses théories par l’expérience, car il cherche une loi physique. Si toute loi venait de l’expérience, l’expérimentation ne servirait à rien. Il n’y aurait pas besoin de valider les lois. On nous explque que la mécanique quantique échapperait aux lois de la physique classique. Mais la réalité est que la mécanique quantique échappe en partie à la validation par l’expérimentation, parce que l’expérience nécessite des outils qui interfèrent avec le comportement des particules observées. La rationalité elle-même n’est pas mise en cause. Et même l’expérimentation reste possible, comme dans les grands colisionneurs.

La démarche scientifique reste liée à cette nécessité de la psyché humaine de créer partout du lien, pour relier la conscience à son autre et satisfaire son appétit dévorant. A ce titre, il est clair que la conscience et le désir on la même structure. C’est pourquoi Spinoza identifie la conscience et le désir, la conscience étant uniquement un désir qui a conscience de lui-même (une conscience qui fait tout de même une grande différence). Le désir est une projection perpétuelle vers de nouveau objet de désir. Il n’est jamais satisfait. Il est comme une pompe devant toujours trouver un nouvel objet à pomper pour se remplir. Mais dès que l’objet du désir est atteint, il faut recommencer. La prise, le moment de l’union lui-même est toujours fugace. Il se vide juste après avoir été rempli.

La conscience psychologique et sociale

La conscience a de nombreuses formes, pure, scientifique, artistique, mais aussi sociale. Nous sommes loin d’une certaine naïveté des origines où la conscience était presque considérée comme transparente à elle-même et où sa partie rationnelle était considérée comme pouvant supplanter toutes les autres. Nous savons désormais tout à fait le contraire. Le miracle grec, comme le miracle cartésien, sont bien des miracles. S’ils répondent à une réalité de la constitution de la conscience, il y a aussi des raisons fondamentales fortes qui expliquent pour quoi ils sont pourtant historiques et n’ont d’ailleurs toujours pas conquis l’intégralité de la planète. La raison principale est à trouver dans la nature grégaire de l’homme.

L’enfant loup et la choquante réalité de la construction de la conscience

Tout le monde connaît les aventures du petit d’homme, recueilli et élevé par des loups, puis accompagné par la panthère Bagheera et l’ours Balou, qui le protègent contre le tigre tueur d’homme, Khan, jusqu’à son retour final à la civilisation. Le conte, récit initiatique, symbolise le passage de l’enfance à l’état adulte. Mais ce que l’on ne sait pas toujours, c’est que Rudyard Kipling s’est inspiré d’une histoire vraie.

C’est évidemment en Inde qu’il a entendu parler de l’histoire de Dani Sanichar, un enfant abandonné par ses parents dans la jungle et réellement recueilli par une bande de loups. Les points communs avec les réalités s’arrêtent malheureusement là. Le petit enfant retrouvé des années plus tard était devenu en tout point semblable à un loup, autant qu’il est humainement possible. Il avait complètement intégré les comportements de la meute et était considéré comme un loup parmi les loups. Son retour au monde humain, bien loin de l’image d’Epinal de Mowgli suivant une jeune fille pour entrer dans un village et rejoindre la civilisation, fut un cauchemar complet. Il ne pu jamais apprendre à parler. Il ne s’intégra jamais (https://en.wikipedia.org/wiki/Dina_Sanichar ).

Cette histoire n’est malheureusement pas un cas isolé. Il en existe de nombreuses semblables. L’enfant sauvage, Victor de l’Aveyron, nous donne une vision un peu plus optimiste, dans laquelle un enfant retrouvé dans la nature parvient peu à peu à apprendre quelques mots et fini par choisir les hommes à la nature. Mais c’est presque l’exception.

Que peut-on apprendre de ces histoires ? De tels événements, aussi affreux que statistiquement non représentatifs peuvent-ils réellement compter dans la compréhension de l’être humain ? Ils le peuvent bien sûr, en ce qu’ils représentent des cas limites d’individu abstrait de tout. Ils remettent complètement en cause la puissance de l’individu et la force du groupe. Un homme né parmi les animaux deviendra un animal par mimétisme. Toute sa conscience, notamment dans la période infra-linguistique, se développera par imitation. Cela nous amène à comprendre deux choses, à la fois la réalité de la table rase qu’est la conscience humaine, et la puissance du groupe dans la construction de la psyché, y compris dans sa partie rationnelle.

Ces liens construit par l’imitation durant la toute petite enfance (voir même parfois avant, durant la grossesse et sans doute même encore conditionnés par les tenants de la conception), détermine la conscience dans ses profondeurs pré-linguistiques. A tel point qu’elle fait très souvent partie de nous-mêmes, qu’elle constitue si ce n’est la totalité de notre caractère, au moins le socle de notre identité. On le voit bien encore lorsque l’on perd l’un de ses parents. On ne perd pas seulement un proche. On perd littéralement une part de nous-même, de notre histoire, de notre conscience partagée. On se rend compte à quel point notre réalité est fragile. Qui pourra témoigner de nos plaisirs d’enfants à la campagne une fois les grands-parents avec lesquels nous les avons vécus et partagés ont disparu ? Personne. Les photos, les biens, les souvenirs, tout semble frappé d’incongruité et d’anachronisme. Nous retombons dans la solitude et conversons avec nos fantômes, ces formes particulières d’être de ceux qui ne sont plus.

 La question est donc bien plus profonde même que ne l’envisageait Freud. C’est dans l’enfance et la famille que nous sommes forgés, pour le meilleur et pour le pire. Comme nous ne supportons pas le vide de la conscience, nous accueillons avec désir toutes ses déterminations. Ainsi déterminé nous nous sentons au chaud. Pour la plupart d’entre-nous, il sera totalement impossible de remettre en cause ce don initial de lien, cet amour que nous avons donné, aimer une chose et se lier avec elle étant la même chose. La conscience refuse le vide.

Il en ira partout de même dans notre vie sociale. Nous ne pouvons quasiment jamais vivre seul, parce qu’aucun homme n’est plus capable de vivre dans une parfaite autarcie. Et même si c’était possible, cela ne pourrait être que temporaire. Nous sommes incomplets, non fini, à l’image de l’homme du mythe de Protagoras, nu parmi les bêtes et faibles dans une nature hostile. Seule l’union des hommes et l’échange de la division du travail nous permettent d’avoir les bien nécessaires à notre survie.  

Notre être, notre précieuses individualité n’est finalement pas grande chose et certainement pas aussi individuelle. C’est sur ce fondement, sur cette réalité de la communication entre les consciences que Fichte construira l’argument de l’intersubjectivité fondamentale qui existe dans la reconnaissance même d’un individu à lui-même en tant qu’individu. Dit plus simplement, je ne me connais comme homme que parce que je me vois dans le regard de l’autre comme un homme et parce que je vois l’autre comme un autre moi-même. L’intersubjectivité est première par rapport à la subjectivité. Je suis parce qu’un autre pense que je suis et que je pense que cet autre est également. Sinon je pourrais tout aussi bien être un simple néant.

Le principe d’intersubjectivité, qu’Alain Renaut définit comme « la constitution réciproque des consciences comme sujet » est d’une puissance redoutable. Il permet de rendre compte à la fois de la conscience morale et peut aussi servir de fondement à la théorie politique. Mais il faut fait bien attention à ne pas prendre cette définition pour ce qu’elle n’est pas. L’intersubectivité ainsi définie peut ouvrir sur le meilleur comme sur le pire sur l’entraide comme sur la torture, le psychopathe ne prenant son plaisir qu’en faisant soufrir l’autre, en affirmant la supériorité de son pouvoir. Elle peut tout à fait ouvrir à la dialectique du maître et de l’esclave. Elle donne un nouveau fondement à l’insociable sociabilité. Nous avons détaillé dans l’article suivant la puissance et les limites du lien social ainsi crée : https://foodforthoughts.blog/2022/09/03/logique-du-pouvoir-desir-et-psyche-humaine/ ).;

La conscience de soi-même et le désir sont par construction narcissique. La conscience se voit dans son objet et se découvre à elle-même via ses médiations. Elle peut, du point de vue intellectuel, contempler sa propre action, la juger, l’améliorer et ainsi progresser dans la connaisssance qu’elle a d’elle-même. Mais elle se définit aussi à travers d’autres objets, comme le fait d’avoir un toit, d’avoir suffisamment pour se nourrir, et ceci peut aller jusqu’à la folie supposée de l’égo. On peut croire en Dieu et s’aimer comme partie de la création. Mais on peut également posséder des objets luxeux, communiquer partout ses selfies, sont aussi ldes manières de se réapproprier son soi.

La construction de l’homme juste

Les conséquences de ce néant primitif et de l’importance des déterminations familiales, sociale et culturelle, sont vertigineuses. Pour aller à l’essentiel, un autre homme que celui que nous connaissons et dans lequel nous vivons est possible. Il est possible de ne pas être un occidental en quête de l’éveil spirituel, défenseurs des libertés individuelles et de la démocratie. L’Occidental d’hier était d’ailleurs lui-même un croyant vivant en monarchie. Il est possible d’être un Russe ne croyant pas à l’individu, mais uniquement à la Nation, à son peuple et à sa religion, et prêt à se battre par la guerre pour affirmer ses valeurs transcendantes. Il est possible d’être un chinois mettant le groupe au-dessus de l’individu et même au-dessus de la vérité, acceptant un pouvoir dur pour renforcer l’Etat et croyant au commerce.

Avec ce que nous savons désormais de la conscience et de sa faiblesse, privilégier un groupe, des rites, la tradition d’une communauté d’appartenance qui nous tient chaud et nous évite le néant de l’individualité est un choix rationnel. C’est aussi en définitive un choix mortifère, puisqu’il n’accepte pas l’altérité et ne peut donc bientôt plus se reconnaître lui-même en rien. Qui reconnaîtra le groupe ? Un autre groupe ? Mais il ne peut pas y avoir plusieurs groupes, pas plus qu’il ne peut y avoir plusieurs individus. La guerre éclate nécessairement. Mais là n’est pas notre propos.

Le besoin émotionnel fondamentale de l’homme non encore rationnel est le besoin d’amour. On se trompe parfois en passant qu’il faut aimer les enfants. Bien sûr, les enfants sont comme une partie de leurs parents. Mais le plus important est de les laisser aimer de manière saine, sans risque de voir cet amour, ce lien, brisé. Sain veut aussi dire juste et respectueux. Mais une fois éveillé à la raison, voici venu le difficile apprentissage de la langue, des sciences et par-dessus tout, de la culture, cet ensemble de références communes, constituées des plus grandes œuvres et des plus grands événements de l’humanité, qui nous permet de partager en conscience, dans la construction même de la conscience, un patrimoine commun guidant nos pas vers le futur.

A l’inverse, quand la cellule familiale primitive renvoie à l’enfant une vision déformée de lui-même, lui fournit un miroir hideux, fait de désamour, de rupture avec la famille, elle renforce son angoisse primitive. Cette rupture du narcissisme primitif est la cause des addictions et des troubles de la socialisation. L’enfant grandit dans la haine de lui-même, quand bien même ferait-il preuve d’une grande force morale lui permettant tout de même de s’affirmer d’une manière saine dans une monde de violence. Le même type de processus est à l’oeuvre quand l’enfant est aimé démeusurément, ce qui n’est peut-être plus détester, mais est encore mal-aimer.

La pensée religieuse

La croyance religieuse nait d’un double mouvement. Il s’agit d’abord de comprendre pourquoi nous sommes ici et maintenant en train de nous débattre avec le néant de notre conscience dans un mouvement sans fin. La faute est la première réponse rationnelle. Si nous sommes jeté sur cette terre de misère – rappelons-nous un instant ce qu’était la vie avant le développement moderne de la technique, entre morts en couche ou à la naissance, famine, guerres, pauvreté et maladies pour l’essentiel de l’humanité… Nous ne pouvons mériter tout cela que parce que nous sommes marqués par une faute originelle qui nous a précipité dans cette vallée de larmes.

La seconde modalité est rationnelle. Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi l’être, la nature, l’étant, existe-t-il ? Quelle est la cause première et quel est le but de l’univers ? Il n’y a pas d’autre réponse que Dieu.

et bien d’autres encore…

On peut s’interroger sur la prévalence d’un Dieu déterminé dans plusieurs religions plutôt que ans le concept universel du Dieu unique et créateur. Pourquoi tant d’intellectuels, qui parfois usurpent un peu le nom de philosophe, continuent à défendre mordicus que Jésus est le fils de Dieu descendu sur terre ? Tout simplement parce que les religions particulières, à travers les figures concrètes qu’elles mettent en scène, parlent à l’imagination. L’incarnation est charnelle et répond à la fois à l’angoisse intellectuelle et à la tristesse venant de la séparation des corps. «Prenez et mangez ceci, c’est mon corps. (…) Buvez-en tous, car ceci est mon sang» Mathieu 26-29. Un dieu concret permet une alliance concrète avec lui et non une simple promesse, toujours renouvelée, toujours trahi, comme dans l’Ancien testament. Il en est de même de tout l’appareil des rites, créées il y a fort longtemps, à une époque où il n’y avait même pas de livres, sans parler évidemment de la télévision. Un tel récit avec toute sa puissance symbolique, ne pouvait que trouver un écho incroyable, secondé partout par les temples, les prêtres et les cérémonies. Puis il suffit désormais comme l’explique Schopenhauer de présenter la religion aux enfants dès leur plus jeune enfance pour que la marque sur l’imagination devienne quasiment indélébile, d’autant plus que la religion fédère les fidèles dans la foi, sans plus avoir à ce soucier des questions terrestres bien plus conflictuelles.

La conscience philosophique

Emerveillement, interrogation, étonnement, et remise en cause perpétuelle doivent rester les maîtres mots d’une conscience consciente de sa faiblesse d’être si peu et de sa force de pouvoir toujours pousser plus loin ce qu’elle est elle-même. Le tempérament philosophique est la capacité à prendre une distance, peut-être pas absolue malheureusement, avec tout ce dans quoi la conscience cherche en permanence à se rigidifier, à s’essentialiser. Car si le vide nous angoisse et nous inquiète, la disparaition de tout vide de la conscience est une impossibilité et toute personne prétendant y être arrivé, toute personne refusant le doute, doit être qualifiée et considérée comme folle. La conscience, à travers son pouvoir reflexif, le pouvoir de contempler ses propres productions, est une ouverture constante sur elle-même. Elle se découvre, elle se dévoile à elle-même dans la réflexion, dans la contemplation de sa pensée, dans la lecture qu’elle fait d’elle-même. C’est ainsi qu’elle découvre ses pouvoirs, ses idées, ses émotions, ses sentiments. Elle s’étonne elle-même de son pouvoir de penser et de sa cohérence. Ne sachant pas toujours d’où lui vient tout ce pouvoir, il lui semble parfois que c’est l’esprit de dieu qui lui parle, ou qu’elle est elle-même divine. Elle se pose alors comme une âme, un principe d’origine radicalement différente de celle du corps avec laquelle elle doit en permance composer, qu’elle s’épuise à mouvoir et à maintenir vivant, alors que sa nature lui semble à elle-même totalement éthérée.

Conscience de soi, des autres, scientifique,morale et religieuse… il ne manque que l’art et la conscience de la beauté dans cette définition.

Annexes

Conscience, attachement et reconnaissance

Notre conscience est un vide qui nous fait peur. Pour en sortir, pour etre par delà ce néant, nous avons besoin d’être reconnu et aimé par autrui. C’est le rôle des parents.

L’enfant cherche la reconnaissance et l’amour de ses parents. Pour l’obtenir, il va copier le parent référent dont il cherche le plus l’approbation. Il commence ce travail d’imitation dès la naissance.

Il imite les gestes, les expressions, les emotions et meme les arguments rationnels. Il fait tout pour plaire, consciemment ou non à son modèle, au point de devenir son modèle. Il devient ainsi une personne.

Au cours de la vie, très rares et precieux sont ceux capables de prendre ne serait-ce qu’un peu de distance avec leur modèle. Ce pourquoi on admet, contraint par l’expérience, que les gens ne changent pas. Toucher leur manière d’être, c’est pensent-ils toucher leur être tout entier.

Le changement vient le plus souvent du rejet des parents, ce qui invalide le modèle. Il peut aussi venir des échecs de la vie, provoqués par le modèle et son imitation. Mais ce que nous voyons le plus souvent, c’est là répétition de l’échec, la névrose.

Lors de ce type de transformation négative, par rejet des parents ou de la vie, la méthode de transformation est la dépression. Nous perdons nos raisons de vivre. Il faut en bâtir de nouvelles. Tout le monde ne le peut pas.

C’est pourquoi dans les mythes, le héros ne connaît le plus souvent pas ses parents, ou pas tout de suite, ou pas tous les deux. Moïse est un enfant abandonné. Jésus aussi, qui ne connaît pas son père. Ils sont en partie libre de tout attachement, en tout cas plus libre que les autres, et prêts à fonder de nouvelles valeurs. Steve Jobs a été confié à une famille d’accueil.

Arraché au modèle parental, nous sommes contraint d’inventer de nouvelles valeurs. En tout cas nouvelles pour nous. Et c’est la plupart du temps sous la forme d’un dieu, d’une nouvelle transcendance, de nouvelles règles. Ces dieux sont d’ailleurs toujours les « père de toutes choses ». On remplace ou l’on modifie la filiation à sa parenté en se reliant à l’univers tout entier. Il s’agit pour un être si dépouillé de tout attachement, de retrouver le maximum de lien. (le rocher est littéralement dans la terre. L’arbre a des racines. L’animal est déjà séparé, mais il a son poil, ses crocs, ses cornes. L’homme est le plus nu, le plus dénué des animaux, ce qui entraîne, pour compenser, le besoin de liens dans toutes les dimensions possibles).

Positivement, cette transformation prend le nom de révélation, épiphanie, régénération, renaissance ou encore conversion. Elle touche le sage et le religieux. Mais la plupart des gens ne veulent pas être « sauvés ». Ils n’en sont pas à un point d’échec dans la vie où ils ont besoin de se remettre, ou d’être remis en question. Ils cherchent uniquement à reproduire leur système, à ne pas prendre de recul, à ne pas se remettre en cause, à ne pas développer de conscience d’eux-mêmes. Loués soient les mathématiques, les sciences, le droit et la comptabilité, qui nous forcent à être confrontés à un tant soit peu de réalité et de règles contre lesquelles nos folies personnelles viennent se heurter.

Zarathoustra – Les Gathas

Les Gathas sont un poème ou une prière philosophique adressé au dieu de la pensée. C’est le plus ancien texte de philosophie au monde, daté vers 1700 av JC. Il donne déjà une première description de la voix intérieur, ou inspiration, Seraosha. Les thèmes de la conscience sont dès l’origine posée. La voix vient sûrement du dieu et elle est lumière. Cette lumière nous permet de mieux comprendre le monde et change notre regard sur lui.

Nous utilisons cette traduction et soulignons le magnifique travail du traducteur – authentiquement philosophique

Chant VI

§ 5. Ainsi pour réaliser le but ultime d’une longue vie, en harmonie avec la pensée juste, je ferai appel à ma voix intérieure, la seraosha, qui est la meilleure de toutes les voix, et je marcherai fermement sur le chemin de la justesse pour atteindre ta sublime demeure, ô Ahura Mazda.

§ 9. ô Mazda, je sais qu’avec la pensée juste, la puissance spirituelle de la sagesse, et la lumière intérieure qui émane de toi, nous arriverons aux deux états progressifs de la perfection et de l’immortalité, en jouissant de leurs énergies infinies.

Chant VII

§4 Ainsi, dans le rayonnement de la justesse, nous cherchons ton intense lumière, celle qui guide éternellement tes disciples. C’est elle qui avec force et inspiration profonde nous protège du mal, des aléas et des cruautés du malfaisant.

§15 Ô Ahura Mazda, avec l’aide de la pensée juste et de la justesse, je te reconnaîtrai enfin et apprendai de toi les plus belles paroles et meilleures actions. Et sur ce chemin, avec l’aide de la sagesse, et dans le rayonnement de la justesse, je renouvellerai mon regard sur la vie.

Chant VIII

§12 Ensuite tu m’as dit de continuer à enseigner la loi de la justesse, de ne pas me laisser décourager par ceux qui me sont opposés, et d’écouter ta voix guide (seraosha) en moi afin que je comprenne par ta lumière que les deux groupes, les adeptes du bien et ceux du mal, seront récompensés ou pénalisés selon leurs actions.

Histoire de la conscience et de l’individualité

L’histoire de la conscience est comme l’histoire de la prise de conscience de la conscience par elle-même. Eblouie par sa capacité à penser, parler, compter, chanter le monde, elle se considère d’abord comme divine. Elle n’existe pas par elle-même. C’est le dieu qui parle en nous.

Le premier ferment de l’individualité vient de l’idée morale du châtiment post mortem de l’âme injuste. La vie est une punition pour nos fautes passées, et notre seul espoir est de bien nous comporter pour éviter tout nouveau châtiment. Mais cette individualité est d’abord limitée, car l’âme toujours immortelle dans ce système, appartient d’une certaine manière toujours au dieu. Le péché vient du corps.

Il faut attendre le christinisme, l’avènement du fils de dieu, pour que chacun puisse désormais se considérer comme une partie autonome et non plus seulement dépendante de dieu. Encore faudra-t-il que cette idée traverse les siècles et renverse lentement l’idée que l’homme est la source du mal, donc indigne de sa propre pensée. Il faudra les Confessions de Saint Augustin, les mémoires de Montluc, le premire militaire à parler de son expérience directement, Les Essais de Montaigne et sa médiations sur lui-même, Descartes bien sûr, puis les Confessions de Rousseau enfin. Plus près de nous, la littérature du flux de conscience, stream of conciousness, chez Joyce et dans une moindre mesure chez Virginia Woolf, Butor et Robbe Grillet. La voix intérieur devient la voix du récit.

Paris – Texas, de Win Wenders,

Dans le reflet des deux personnes l’un en l’autre à travers la vitre du parloir, Wenders nous donne une image de l’intersubjectivité, de la manière dont nous nous reflètons en autrui et dont autrui se reflète en nous. Le travail de l’ acteur, du comédien qui joue avec d’autres comédiens, intègre cette dimension d’accord et de mélange des subjectivités nécessaires pour montrer le dialogue des émotions entre les personnages.

Perfection du reflet dans un la gelé

Le reflet dans un lac gelé est parfois aussi parfait que la réalité qui se reflète. Pourtant il est en deux dimensions quand la réalité en à trois. C’est une belle image du fonctionnement de la vision et de la sensibilité.

Reflection in a golden eye – John Huston

Le portrait de Dorian Gray

Le corps reste celui d’un jeune homme, pendant que la conscience, emprisonnée dans un tableau, devient abjecte. Métaphore de la conscience morale, cette partie de la conscience qui ne nous appartient pas, mais à laquelle nous devons obéir.

Miroir, miroir,

Quand le narcisme devient notre prison. Nous devenons esclave de l’image que nous voulons avoir de nous-mêmes. Le mythe de Narcisse, comme le miroir de la mauvaise reine, nous présentent un homme ou une femme esclave de sa beauté, mais nous pouvons l’être de toute image trop figée que nous avons de nous-mêmes.

La lecture

La lecture est l’activité qui approche le mieux ce dialogue de la conscience avec elle-même. Lorsque nous lisons, nous entendons la voix de notre conscience dire les paroles et le recit composé par un autre. Nous nous approprions ainsi immédiatement ce récit et pouvons instaurer un dialogue avec lui. Une conversation faite d’émotions, d’approbation, de désapprobation, d’émerveillement, de création d’autres versions ou de branches nouvelles à l’histoire, d’apprentissage,etc. C’est pourquoi lecture et écriture sont les activités les plus nécessaires au développement de la conscience, bien plus parfois que l’expérience. C’est pourquoi également, il faut aussi bien prendre garde à ce que l’on lit. Les romans de chevalerie ont tourné la tête de Don Quichotte.

Une définition d’Aristote

Ethique à Nicomaque – Livre IX L’amitié 1170 a

« D’autre part, celui qui s’apperçoit qu’il voit, celui qui entend qu’il entend, celui qui marche qu’il marche, et toutes les autres activités supposent pareillement quelque chose qui nous dit que nous sommes en activité; de sorte que nous pouvons sentir que nous sentons et penser que nous pensons. Or nous apercevoir que nous sentons ou que nous pensons, c’est nous apercevoir que nous sommes, puisque être, on l’a vu, c’est sentir ou penser »

Où l’on voit très clairement que Descartes a surtoute remplacé « nous » par « je. » Aristote donne cette définition dans le cadre de son analyse du bonheur comme activité (ergon), qui provient d’une capacité (dunamis).

De l’âme

III – 2

Puisque nous percevons que nous voyons et entendons, c’est nécessairement ou bien par la vue que le sentant perçoit qu’elle voit, ou bien pas un autre sens (…) Il est préférable d’admettre du premier lui-même cette aptitude ».

La conscience de la vue vient de la vue elle-même qui à la possibilité de voir ce qu’elle voir.

III -4 L’intellecte patient

Il faut donc que cette partie de l’âme soit impassible, tout en étant susceptible de recevoir la forme; qu’elle soit en puissance telle que la forme, sans être pourtant cette forme elle-même, et que l’intellect se comporte par rapport aux intelligibles comme la faculté sensitive envers les sensibles. (…) Pensant toutes choses, l’intellect doit nécessairement être sans forme (…) car en manifestant sa propre forme à côté de la forme étrangère, il met obstacle à cette dernière et s’oppose à sa réalisation. Il en résulte qu’il n’a pas d’autre nature propre que d’être en puissance. (..) ainsi l’intellect (le noùs) n’est en acte aucune réalité avant de penser. Pour cette raison aussi, il n’est pas raisonnable d’admettre que l’intellect soit mêmé au corps, car alors il deviendrait une qualité déterminée (…) or en réalité, il n’en a aucune. Aussi doit-on approuver ceux qui ont sontenu que l’âme est le lieu des Idées, sous réverse qu’il ne s’agit pas de l’âme entière, mais de l’âme intellectuelle, ni des idées en entéléchies (en acte), mais des idées en puissance. (…). Une fois que l’intellect est devenu chacun des intelligibles, au sens où on l’appelle savant celui qui l’est en acte (…), même alors il est encore en puissance d’une certaine façon, non pas cependant de la même manière qu’avant d’avoir appris ou d’avoir trouvé; et il est aussi alors capable de se penser lui-même.(…) Il doit en être comme d’une tablette où il n’y a rien d’écrit en entéléchie. (…) l’intellect est lui-même intelligible comme le sont les intelligibles. En effet, en ce qui concerne les réalités immatérielles, il y a identité du pensant et du pensé, car la science théorique et ce quelle connaît sont identiques.

III – 5 L’intellect agent

Mais, puisque dans la nature tout entière, on distingue d’abord quelque chose qui sert de matière à chaque genre (et c’est ce qui est en puissance tous les êtres du genre, et ensuite une autre chose qui est la cause et l’agent parce qu’elle les produit tous (…) il est nécessaire que l’on retrouver ses distinctions dans l’âme également. On y distingue l’intellect qui est analogue à la matière, par le fait qu’il devient tous les intelligibles, et, d’autre part, l’intellect <qui est analogue à la cause efficience (ajout du traducteur) > parce qu’il les produit tous, attendu qu’il est une sorte d’état (exis), analogue à la lumière. Car en un certain sens la lumière elle aussi, convertit les couleurs en puissance en couleur en acte. Et c’est cet intellect, qui est séparé, impassible et sans mélange, étant par essence, un acte (…). C’est une fois séparé qu’il n’est plus que ce qu’il est essentiellement, et cela seul est immortel et éternel (nous ne nous en souvenons pas cependant parce qu’il est impassible, tandis que l’intellect patient est corruptible), et sans l’intellect agent, rien ne pense. »

Hernani – et la conscience romantique

Comment ne pas céder au plaisir de relire la tirade d’Hernani à Dona Sol,

« Dona Sol, prends le duc, prends l’enfer, prends le roi !

C’est bien. Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que moi !

Je n’ai plus un ami qui de moi se souvienne,

Tout me quitte, il est temps qu’à la fin ton tour vienne,

Car je dois être seul. Fuis ma contagion.

Ne te fais pas d’aimer une religion !

Oh ! par pitié pour toi, fuis ! Tu me crois peut-être

Un homme comme sont tous les autres, un être

Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.

Détrompe-toi ! je suis une force qui va !

Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !

Une âme de malheur faite avec des ténèbres !

Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé

D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.

Je descends, je descends, et jamais ne m’arrête.

Si parfois, haletant, j’ose tourner la tête,

Une voix me dit : Marche ! et l’abîme est profond,

Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond ! »

La pièce d’Hugo est créée le 25 janvier 1830. L’être romantique ne se comprend plus comme un être pensant, mais comme une force de la nature. Il n’a plus de but, il est guidé par les forces aveugles du destin. C’est le retour à la force physique, à la puissance vitale, qui est plus primitive que la conscience rationnelle. Il nous rappelle la physique de Diderot, pour qui tout n’est que force dans l’univers.

Nietzsche, Wille zur Macht – la volonté de puissance

Nietzsche n’est donc pas le père ce de concept romantique, dont il donnera cependant une définition plus complète. Je suis une volonté de puissance, de force, de pouvoir, qui ne vise rien d’autre que l’accroissement de son propre pouvoir. On voit qu’il ne s’agit pas de définir la conscience, qui n’a d’ailleurs pas forcément bonne presse chez ce turiféraire de la « mauvaise conscience », à savoir la conscience morale.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Volont%C3%A9_de_puissance

Erich Fromm – L’art d’aimer (édition Pocket)

« L’homme est doué de raison; il est vie consciente d’elle-même; il a conscience de lui-même, de son semblable, de son passé, et des possibilités de son avenir. Cette conscience de lui-même comme entité séparée, la conscience de la brièveté de sa propre vie, du fait qu’il a été engendré sans sa volonté, qu’il mourra avant ceux qu’il aime, ou eux avant lui, la conscience de sa solitude et de sa séparation, de son impuissance devant les forces de la nature et de la société, tout cela fait de son existence séparée, désunie, une prison insupportable. Il sombrerait dans la folie s’il ne pouvait s’évader de cette prison et tendre vers l’avant , s’unir sous une forme ou sous une autre avec les hommes, avec le monde extérieur ». (p26)

La mention « tendre vers l’avant, renvoie sans doute à la phénoménologie de Husserl, à sa définition de la conscience comme conscience de quelque chose, c’est-à-dire ouverte vers autre chose qu’elle-même, et notamment l’intersubjectivité.

« La conscience de la séparation humaine, sans réunion par l’amour, est source de honte. Elle est en même temps source de culpabilité et d’angoisse. »

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