Le secret de la poésie

Pourquoi la poésie nous touche-t-elle autant? Comment fait-elle pour nous plonger dans un état émotionnel si éloignée de nos émotions quotidiennes et pourtant si bouleversant?

C’est désormais le plus souvent par la chanson que nous maintenons un lien à la poésie. Enfin, c’était encore vraie il y a quelques années, lorsque nous avions encore la force d’y parler d’amour et de mort.

Ce poème, rendu célèbre par Françoise Hardy, a été écrit par Cécile Caulier, au triste destin. Ce texte magnifique, largement inspiré de Ronsard et du célèbre Mignone allons voir si la rose.. sera son seul vrai succès. Comme toutes les chansons parlant de la mort, il aura fallu la volonté de l’interprète pour l’imposer à une industrie qui préfère les sentiments positifs et préfère éviter les polémiques. Hommage lui soit ici rendu.

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l’a dit ce matin
À l’aurore je suis née
Baptisée de rosée
Je me suis épanouie
Heureuse et amoureuse
Aux rayons du soleil
Me suis fermée la nuit
Me suis réveillée vieille

Pourtant j’étais très belle
Oui, j’étais la plus belle
Des fleurs de ton jardin

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l’a dit ce matin
Vois le dieu qui m’a faite
Me fait courber la tête
Et je sens que je tombe
Et je sens que je tombe
Mon cœur est presque nu
J’ai le pied dans la tombe
Déjà je ne suis plus

Tu m’admirais hier
Et je serai poussière
Pour toujours demain

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Est morte ce matin
La lune cette nuit
A veillé mon amie
Moi en rêve j’ai vu
Éblouissante et nue
Son âme qui dansait
Bien au-delà des nues
Et qui me souriait

Croit, celui qui peut croire
Moi, j’ai besoin d’espoir
Sinon je ne suis rien

Ou bien si peu de chose
C’est mon amie la rose
Qui l’a dit hier matin

La musique des mots

Le secret de la poésie est la rime, la reprise des sonorités du langage. Ce qui définit la poésie c’est l’organisation du rythme, le vers, et le retour de la syllabe finale en fin de vers. Dans toute la littérature, pour tout écrivain, la manière d’utiliser la syntaxe et de jouer avec la sonorité de la langue est ce qui défini le style.

Mais quel est le secret de la rime? La rime, comme le retour du son dans la musique, fait sens, directement, limpide, même en l’absence de toute connexion logique. La rime relie les mots qui se ressemblent et cela suffit à nous transporter. Mettre ensemble ‘mort’ et ‘amour’, provoque le questionnement sur le sens de la vie, grâce à la liaison du simple « m », une être qui correspond à un mot en français. Les deux concepts de « vie » et d’ « amour » ont sans aucun doute plus de liens directs, mais leur articulation nécessiterait une longue dissertation. Cette association lexicale « vie » « amour » ne fonctionne pas en français, les concepts ne sont pas liés par la ressemblance plus ou moins poussées des sons qui les expriment. En anglais, « life and love » ou encore mieux « live and love » utilisant les mêmes consonnes, sont plus proches, presque identiques, tandis que death et love sont vraiment très éloignés, opposés même en sonorité. En revanche, « to kill, to kiss », selon le vers de Shakespeare, pose un sens entre le fait d’embrasser et celui de tuer, un sens musical qui en français perd son intérêt. Embrasser et tuer, certes riment un peu, mais d’une rime pauvre, commune, en « er », la terminaison la plus répandue de la langue. Le sens qui nait de leur proximité musicale est pauvre. Nous sommes émus par la musique des mots qui disent l’amour et la mort. La même formule en anglais « music of words, to say love and death », n’a plus du tout le même intérêt.

La plupart des effets stylistiques tourne autour ainsi autour des sons, qui sont autant de moyens de faire jaillir un sens qui ne repose pas uniquement sur les rapports logiques, qui nous invite même à découvrir de nouveaux domaines de pensée, qui prendraient une éternité s’ils devaient être explorés systématiquement par un philosophe. L’allitération est la répétition des consonnes. L’ anaphore, la répétition du même mot. L’assonance est la répétition d’un même son vocalique. L’alexandrin, vers de douze pieds. Hémistiche, rupture au milieu d’un vers. Et l’ensemble de tous ces sens cachés ou créées par les sons, inclus d’office dans la langue en constitue proprement le génie, modelant l’intelligence émotionnelle de tout le peuple qui l’utilise, contribuant à définir son rapport aux émotions.

Laissez parler l’être, la vie à travers les images

La seconde source de puissance du langage et du poète est la métonymie, sous toutes ces formes, dont la plus connue est la métaphore. Il s’agit toujours de remplacer une chose par une autre, de créer un décalage dans la signification, dans la désignation concrète de ce dont on parle. On remplace la fortune par un bijou, la misère par la poussière, les hommes par des animaux. Les combinaisons sont infinies.

Le poète ne parle pas directement des sujets qu’il aborde. Il les expose à travers des images. Il ne parle pas de nourriture, mais du pain quotidien. Il ne disserte pas sur la différence entre la vie et la mort, mais sur l’alternance du soleil et de la lune. Il ne parle pas de la mort d’un proche, mais de la fleur qui se fane.

Stéphane Mallarmé

Apparition (Mallarmé)

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
— C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

Il faut toujours aller vers le concret, le détail, le précis. Le poète ne dira pas: « le patient est décédé à 12h48 d’une rupture de l’anévrisme », mais « fauché dans la fleur de sa jeunesse, Arthur disparu d’un excès d’afflux sanguin ayant rompu les canaux de sa force vitale ». Tout doit nous relier à la nature concrète. C’est ce langage qui impressionne tellement l’imagination que nous avons comme l’impression de vivre ce qui est écrit. Et tous les liens doivent être refaits de manière symbolique. C’est là qu’est le second cœur du talent de l’artiste. La vie dure une journée. Un instant est une éternité. Le rêve est réalité et la réalité n’est pas celle que l’on croit, et tant d’autres formules qui font mouche à tous les coups.

Lorsque le poète allie la plus grande délicatesse des sons à la haute beauté des images, nous sommes hypnotisés, comme par ce chef d’oeuvre d’Eluard:

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Le chef d’oeuvre allie le sens des sons à celui des idées et des réalités concrètes, tout en nous emmenant vers une nouvelle vision des êtres et des choses.

Un bon exposé de toutes ces méthodes est fait ici:

https://philo-lettres.fr/old/litterature_francaise/tableau_recapitulatif_des_figure.htm

De la poésie à la littérature

Caractère et destin

L’art de l’écrivain est bien différent. Il n’est pas l’artiste d’un bijou, le tailleur d’une pierre à nulle autre pareille, mais un bâtisseur de palais, de villes, de nations. Son récit est long. Il ajoute talent des sonorités et des images, mais sans aller aussi loin que le poète, ceux du caractère et du destin.

Recréer une société d’hommes à travers l’exemple des animaux, comme dans le Roman de Renard, ou La ferme des animaux de Georges Orwell, faire dialoguer un prince venu d’une autre planète et un renard, comme le fit Saint Exupéry dans Le petit prince, mettre en scène un pâtre, Gygès, ayant trouvé un anneaux dans une grotte et se lançant à la conquête du pouvoir, faire parler les morts, comme Ulysse descendant aux Enfers et dialoguant avec l’oracle Tirésias, voilà l’essence du génie littéraire dont tout le reste découle.

Généalogie des personnages de la Comédie Humaine

Nous voyons deux éléments dans cette technique: la capacité à inventer des caractères, qui jetés dans le monde donneront des héros, et l’art de décaler la réalité dans le monde du récit, pour créer des épisodes, des aventures ayant du sens. Homère a parfaitement fixé tout cela dans ses épopées fondatrices de notre art du récit. Balzac, Zola et Proust sont les meilleurs exemples de ce jaillissement des caractères.

L’arbre généalogique des Rougon-Maquart par Zola

L’âme du peuple et de la langue

Le plus grand récit, le mythe, ira au-delà et mettra en scène le dialogue des dieux et des hommes, récit à travers lequel seront posés les valeurs clés de la société et de la religion autour de laquelle elle est fondée. La Bible (https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_personnages_de_la_Bible), Homère, le Ramanaya, le Coran. Le héros est alors un prophète, celui qui parle aux dieux et communique leurs paroles aux hommes, quand bien même ce serait par la révolte, comme Ulysse.

La légende de Rama, et son amour pour Sita

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