Boris Cyrulnik et les limites de la résilience

Boris Cyrulnik est l’un de nos plus célèbres psychologues. Il doit son succès à son désir et son talent d’écriture, qui se devine déjà dans le titre de ses oeuvres, « La nuit j’écrirai des soleil » étant sans doute le plus beau d’entre-eux.

Cyrulnik a trois sujets principaux. Sa propre expérience, l’éducation des jeunes enfants, et le thème qui a fait son succès, la résilience. Jeune enfant durant la Seconde Guerre mondiale, il doit sa survie à une incroyable séries de coïncidences. Loin de masquer son propre traumatisme, il en fait le fondement de son questionnement. Comment le mal est-il possible? Comment un peuple entier a-t-il pu basculer dans la barbarie? Pourquoi certains ont-ils réussi à s’opposer à cette machine infernale? Comment peut-on y survivre et se reconstruire?

Le mangeur de vent accepte le discours fanatique. Le laboureur pense par lui-même

Cyrulnik est un acteur du devoir de mémoire imposée par la Seconde Guerre mondiale. La banalité du mal et les mécanismes de l’emprise qui la soutiennent et la rendent possible sont disséqués avec une minutie clinique. La principale cause avancée est tout simplement le besoin de faire groupe, l’instinct grégaire, le plaisir d’appartenir à une communauté et d’en profiter pour laisser aller ses pulsions négatives. L’Allemagne ruinée, humiliée par le Traité de Versailles, ruinée par l’inflation, est poussée à bout. Refusant la mort, elle se laisse emporter par les discours simplistes et hallucinés d’Hitler. Les juifs paieront. Les homosexuels sont les vrais coupables. Les bolchéviks doivent disparaître. La mécanique du bouc émissaire tourne à plein régime. Elle est complétée par une propagande qui cristallise la nation. Toute opinion différente est définie comme divergente et pourchassée. Le processus de civilisation est faussé, brisée, par le refus de la remise en cause, le refus de l’altérité, mais aussi une certaine nécessité de s’en sortir.

L’enfance est vue comme le lieu de toutes les créations. En échos à sa propre histoire, Cyrulnik étudie toutes les expériences sociales liées au jeune âge. Comment assurer le développement de l’enfant, y compris face au drame, y compris quand il est placé en institution? Les cas fondateurs portent sur les enfants nés pendant la Seconde Guerre Mondiale, et les enfants roumains sous Ceausescu. Nous devons à Cyrulnik une attention redoublée des autorités publiques sur le soin à apporter aux jeunes années. Cependant, du seul point de vue théorique, la part de l’enfance semble un peu trop importante dans l’argumentation, comme nous allons le voir dans son concept de résilience.

Ils serait injuste de réduire cette oeuvre à ce seul concept porte étendard. La résilience est, selon la définition clinique de Manciaux, Vanistendael, Lecomte et Cyrulnik en 2001, la « capacité d’une personne ou d’un groupe à bien se développer, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’événements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères ». La résilience n’est pas une méthode curative. C’est un fait psychique, une forme de courage, qui permet de se relever après le drame. Le psychologue commence par constater la résilience. La définition n’en donne pas les ressorts. Cyrulnik va plus loin. Il situe sa création dans l’enfance et dans le développement de l’affectivité. La résilience est la capacité de se retremper dans la confiance construire avec nos proches, principalement la mère, durant les tendres années. D’où l’importance cruciale de s’occuper des enfants avant tout et de favoriser le développement de cet attachement « secure », sécurisant. La force d’un argument est souvent sa limite. La résilience n’échappe pas à maxime. Si vous n’avez pas une au moins quelques années heureuses durant votre enfance, c’est bien dommage pour vous, car il n’y a plus de solution! Cuit, fini, terminé. Vous n’avez pas cette base d’affectivité sécurisante et vous ne la retrouverez jamais. La résilience ne se construit pas après le drame.

Le clinicien, voyant défiler toute la journée les cas problématiques, construits sur des traumatismes plus ou moins profonds, en conclut que la seule manière d’être heureux est… de ne jamais avoir été malheureux. Lapalisse n’aurait pas dit mieux. La malade n’en est pas plus avancé. Et ce n’est pas terminé. Une autre contradiction pointe sous l’étude du fanatisme nazi. Comment en effet expliquer que tant de nazis vécurent d’une certaine manière heureux, unis en groupe, réalisant un « destin » commun, pouvant comme Eichmann, rayer des centaines de milliers de juifs d’un simple trait de stylo sur une rapport administratif? N’ont-ils pas eu justement le maximum de l’attachement secure que l’on peut avoir pendant la jeunesse, prodigué par les parents, mais encore mieux par tout un régime qui les a bel et bien et avec le plus grand soin parfaitement endoctriné? Cyrulnik butte également sur la question du dissident, de la forte tête, de celui qui malgré tout l’appareil d’Etat n’a justement jamais perdu la raison, alors que l’intégralité du groupe qui l’entoure est proprement devenu fou? Ces rares exceptions ont forcément vécu la période de manière dramatique, quand tous les autres baignaient dans leur rêve national. Pourquoi, pour le dire tout cru, si peu d’hommes et de femmes possèdent-ils une authentique conscience morale, qui va le plus souvent avec une véritable liberté de pensée? Cyrulnik ne le comprend pas.

Kant l’affirme, si l’univers avait voulu que nous fussions heureux, il ne nous aurait pas donné la raison. La pensée de Cyrulnik conduit, tout en s’en défendant, à la même conclusion. Le traumatisme, sans cesse ressassé à travers ses livres, entretient et ravive les différents événements traumatisants. Un journaliste sportif, survivant de la chute de la tribune de supporters du stade de Furiani, en témoignait un jour sur CNEWS. On n’oublie jamais le traumatisme. Il nous hante pour toujours. Il suffit d’un bruit, d’une sirène, d’un visage, ou juste d’un moment de fatigue, pour que l’émotion du drame nous envahisse à nouveau. Il faut bien évidemment tout faire pour éviter les drames. D’un psychologue, on attend plus encore, on attend qu’il nous soigne après le drame.

Il n’y aura pas de retour à la situation précédente. C’est une chimère. Le passé ne se reconstruit pas, même avec des mots. On peut soigner l’enfance des autres. On ne peut pas refaire la sienne ou remonter le temps et empêcher la tribune de Furiani de s’effondrer. Nous n’avons pas les pouvoir des Avengers luttant contre Thanos, dieu de la mort. Il faut apprendre à vivre avec. Et il n’y a pas trente mille solutions. Il faut juste faire exactement comme le docteur Cyrulnik. Accepter son destin. Soigner chez les autres ce qui nous a fait tant de mal. Offrir aux générations futures une vie meilleure. Laisser exploser notre potentiel créateur, la seule preuve que nous soyons réellement encore en vie, alors que le masque de la mort nous a définitivement subjugué. Le talent est un don de la nature et des générations qui nous ont précédées. La raison est fille du drame, de la perte, de la mort, du sang, de la folie, de la solitude métaphysique, de celle de l’enfant ou même du poète abandonné. L’injustice réveille en nous la force inébranlable de la soif de justice. Celui qui s’oppose, qui dit non, a déjà vu la mort. Il sait comment va se terminer la ronde d’insouciance frelatée qu’il voit s’accélérer devant lui. Il crie stop. Personne ne l’écoute. La raison n’arrête pas l’ivresse de la tête qui tourne. L’expérience de la mort est une lanterne de nuit qui révèle l’envers de la réalité ensoleillée. Doté de ce terrible don de prophétie, frappé comme Cassandre de la malédiction de n’être jamais suffisamment entendu, le drame se transforme pour lui en tragédie. Le drame a lieu alors même qu’il était prévu et apparemment évitable. Le drame referme son piège. Tout est drame. L’on ne voit plus que cela. L’on n’a même pas profité de la ronde. Les traumatisés devraient diriger les hommes pour leur apprendre à éviter le mal. Mais les hommes sont comme Epiméthée, ils s’interrogent toujours après.

La théorie de la résilience guérit uniquement ceux qui sont déjà guéris. Le drame est ce qui rompt avec tout passé possible. Il y a un avant, qui se perd, qui devient un rêve ou un fantasme. Et un après est le drame toujours répété. C’est ainsi. Le reste, argent, amis, distraction, famille est rustine. Seule reste l’énergie auto-alimentée du stress dans lequel nous questionnons en permanence la valeur de notre vie. La résilience, ce n’est pas suffisant docteur Cyrulnik.

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