The morning show – ou l’Amérique post metoo et woke en direct

L’émission qui réveille l’Amérique et son couple star!

Mad Men – 60 ans après

Le Morning show, série phare d’Apple TV, est la vraie suite de Mad Men, la série culte de Marc Weiner. Mad Men narrait les aventures professionnelles et sentimentales de Don Draper, grand publicitaire et tombeur invétéré, dans les glorieuses sixties Newyorkaises . The Morning show nous raconte ce qu’aurait pu être sa chute à l’aube des années 2020, dans le sillage de l’affaire Weinstein et du mouvement #Metoo. Jon Hamm, l’interprète de Draper est remplacé par Mitch Kessler, joué par un Steve Carell au sommet de son talent.

Le Weinstein de l’audimat ?

L’action se déroule il y a deux ans, juste avant l’arrivée du Covid. Nous avons l’impression de vivre les événements quasiment en direct, comme un reportage nous montrant les coulisses de la réalité médiatique et de la fabrique de l’opinion. L’univers professionnel de la télévision est parfaitement rendu. Chip est le directeur de la matinale. Alex Levy (Jennifer Anniston) est la présentatrice vedette, et Mitch (Steve Carelle) est son « mari de bureau », co-présentateur, fauché au sommet de sa gloire télévisuelo-médiatique.

Mitch a été dénoncé par une source anonyme. Un article du Times rapporte qu’il aurait abusé de sa position pour obtenir certaines faveurs sexuelles auprès de ses collègues féminines. Dès la parution de l’article, en une journée, sa carrière et sa vie basculent entièrement. Toute l’équipe de la Matinale, une équipe soudée depuis plus de 15 ans, va peu à peu voler en éclats sous le choc de la nouvelle.

The Morning show utilise à la perfection toutes ces possibilités narratives offertes par la temporalité longue de la série. La pudeur de la narration, les plans serrés alternés avec les plans semi larges, le temps donné à la modification des sentiments et la lenteur de jeu des acteurs, nous plongent littéralement dans la double dynamique de Mitch et de l’équipe. Est-il un harceleur, ou un bon vivant et un grand séducteur? Ses collaborateurs ont-ils été des professionnels absorbés dans leur travail, ou les complices muets d’une insupportable réalité? A-t-il séduit, ou a-t-il abusé? La vérité n’émerge vraiment que dans le dernier tiers de la saison. Le suspens généré par l’ère du soupçon s’abat sur une équipe jusque-là comme préservée du monde extérieur. auteurs y trouvent l’espace nécessaire pour peindre les finesses de la révolution des rapports humains vécue par l’Amérique contemporaine.

Les médias, vigie des passions américaines

Violences naturelles et sociales

L’enquête sur les agissements de Mitch est encadrée par les récits de la violence sociale américaine. Une violence inouïe, incompréhensible pour nous autres européens. Bradley Jackson (Reese Witherspoon), jeune journaliste en pleine ascension, en est le catalyseur. Bradley se fait d’abord remarquer en hurlant sur des manifestants demandant la réouverture d’une mine de charbon. Sa crise est relayée par les médias sociaux et en quelques heures, elle devient une star. Portée par Cory Ellison (Bill Crudop), le nouveau producteur du Morning Show, Bradley va remplacer Mitch auprès d’Alex Levy et devenir la nouvelle vedette de l’émission.

Les plaies de l’Amérique sont consciencieusement ouvertes les unes après les autres. Les voltes faces entre Républicains et Démocrates sur l’économie, avec la mine de charbon, tantôt ouverte, bientôt refermée en fonction des résultats de chaque élection, ballottant des ouvriers qui n’y comprennent plus rien, au grès du vent politique. C’est ensuite au tour de la question de l’avortement de faire son irruption, rappelant la lutte toujours intense entre les pro-avortement et ceux auto-nommés ‘pro-life’ farouchement contre. Le débat est à peine exposé qu’un terrible incendie ravage tout sur son passage en Californie, violence incontrôlable des éléments de ce peuple pris dans une nature démesurée. Bradley y interviewe un pompier privé, payés pour tenter de sauver les demeures des plus riches, alors que celles du commun sont déjà en cendre. Le pompier a cette réponse parfaite, « this is America, money matters » : Ici c’est l’Amérique, l’argent compte. Le sommet est atteint lors du déplacement de l’équipe pour couvrir une tuerie qui a eu lieu à Las Vegas. Un tireur isolé a déversé la mort de son fusil mitrailleur sur la foule venue assister à un concert, dans un accès de violence aussi aveugle que gratuite.

Vue d’Europe, tout ceci est encore incompréhensible. Nous ne vivons pas, mais peut-être plus pour très longtemps, dans une telle atmosphere de violence constante. Les Etats-Unis sont un étrange mélange. La liberté individuelle y est bien plus puissante qu’en Europe. Liberté de détention des armes à feux, liberté d’expression, liberté de ne pas témoigner contre soi-même sont toutes inconnues sur le vieux continent. Mais la contrepartie de cet individualisme et de ce relatif retrait de l’Etat est un contrôle social beaucoup plus stricte et sévère que nulle par ailleurs. « With great power comes great responsibilities » nous rappelle Spiderman. La puissance de la liberté individuelle, la responsabilité que chacun à de lui-même et la faiblesse de l’Etat entraîne paradoxalement une puissance décuplée de la société civile. Il en resulte des normes sociales à la fois toutes puissantes et transformées à chaque génération par des révolutions sociales construites à partir d’un mélange d’individualisme, de droits et d’opinion. Une jeunesse peu cultivée et peu attachée au long terme de l’histoire porte le discours nouveau qui envahit bientôt la planète entière. Ainsi de la révolution 68, de la révolution internet et désormais de la révolution woke.

Le charme du diable

Ce chaos est mis en scène et récupéré par Cory. Pour remonter les audiences de la Matinale, il va transformer l’émission en Télé-réalité. Tous les éléments du scandale Mitch doivent être dévoilés en direct dans l’émission. La Matinale devient l’évènement. Cory exulte à chaque nouveau dérapage. Il crée le chaos, force le recrutement de Bradley, monte un complot avec elle et Chip pour renverser Fred, le directeur de l’empire médiatique auquel appartient la chaîne. Il est la nouvelle génération de manager, celle qui a appris à vivre de ces nouveaux renversements perpétuels et à les convertir en montagne de cash. C’est un Joker qui n’a même plus besoin d’être un terroriste tant les principesdu drame sont devenus la mécanique de la petite l’histoire.

L’amour est-il encore possible?

Les relations hommes-femmes sont-elles toutes dépendantes des relations économiques et de pouvoir? Est-il possible d’aimer sans arrière pensée et sans plan de carrière? Mitch, ce père parfait avec ces deux fils, est-il vraiment le même homme que ce violeur de chambre d’hôtel un soir de tuerie à Las Vegas? Peut-on encore construire une famille quand on passe littéralement sa vie au bureau? La nouvelle égalité homme – femme et la rivalité professionnelle qui en découle permet-elle encore de fonder des familles stables et organisées ?

Mitch et Alex sont tous les deux mariés. Mais leurs mariages sont des mirages qui ne conduisent qu’au divorce. La femme de Mitch ne supporte pas les accusations contre son mari. Elle le quitte immédiatement, bien avant de connaître la vérité. Le mari d’Alex n’en peut plus de vivre avec une « séductrice narcissique » qui met toujours ses intérêts au-dessus de ceux de son couple. Qui ne se reconnaîtrait pas dans ces peintures modernes du naufrage marital? Quand Mitch est renvoyé, Alex ne s’intéresse pas tout de suite à la vérité. Elle y voit surtout un risque et une opportunité. Sa première réaction est de sauver son poste et d’accroître son pouvoir au sein de la rédaction.

La nouvelle donne

Yanko est le présentateur météo du Morning Show. Il est séduit par Bel, l’une des jeunes assistantes de l’émission. Ils tombent amoureux. C’est la vie. C’est doux. C’est vrai. Elle a fait les premiers pas, charmé par sa manière de parler des éléments en furie. Lui est une sorte de poète des éléments, bodybuilder aux yeux soulignés à l’eyeliner.

Tant que leur relation reste secrète les tourtereaux filent le parfait amour. Mais voilà qu’il leur faut bientôt rendre des comptes. Après les révélations du Times, la direction de la chaîne a lancé une enquête interne sur les relations entre les employés. Yanko veut officialiser leur relation auprès des Ressources Humaines de la chaîne. Prendre les devants pour que rien ne puisse leur être reproché.

La scène montre les procédés de la nouvelle inquisition puritaine. Chacun leur tour, les deux amants sont questionnés par une femme sèche, vieille, froide. Une caricature qui nous rappelle tout ce que le féminisme doit à ses lesbiennes misandres fondatrices. (Un homme ne pourrait même pas prétendre conduire de telles entretiens). Les questions sordides s’aventurent au plus loin des détails de l’intimité, détruisant les charmes des jeux de l’amour naissant. Cette inquisition qui impose l’exhibition totale des sentiments et prétend les juger est aussi une forme de viol. Bel ne s’en remettra pas. Elle aimait cet amour secret. Ce coming out hétérosexuel forcé devant l’administration de l’entreprise, aussi chaleur qu’un reporting financier, a tué la relation. L’amour doit-il vraiment se justifier ? Les RH remplacent-elles le temple, l’église et la mairie comme lieu d’un mariage possible? Espérons que non.

Mitch tient le discours rationnel qui sous-tend cet exemple concret. Oui, il fallait lutter contre Weinstein. Oui, la première vague Meetoo a été utile et a révélé de véritables abus de pouvoirs. Mais la seconde vague attaque désormais tous les hommes dans leur masculinité elle-même. Elle condamne au nom du tribunal de l’opinion, sans procès, sans appel. Il est temps de se révolter. Mitch fait cette déclaration à un ami réalisateur croqué sur Polanski. Le temps des relations avec les mineurs, est terminé.

Au long des épisodes, nous découvrons Mitch. Sympa, jovial, excellent camarade. Il cimente l’équipe et repère les nouveaux talents. C’est un roc que rien n’empêche d’être toujours positif. Comment cet archétype de l’employé modèle pourrait-il être coupable? Charmant et charmeur, il aime les femmes. Et alors? Est-ce un crime?

Et si l’on ne savait jamais?

L’histoire de déroule, nous l’avons vu, dans le suspend de la culpabilité de Mitch. Dans cette incertitude l’oeuvre touche son meilleur. L’ambiguïté nous plonge dans le questionnement. Nous scrutons le moindre événement, la moindre preuve pour remplir les plateaux de la balance et construire notre propre jugement. Nous sommes comme les jurés d’un procès se dévoilant devant nos yeux. Jusqu’aux derniers instants plusieurs fins restent possibles. Mais une mécanique de fond implacable, touchant au tragique, est à l’œuvre. La chasse transforme tous les chassés en proie.

Après avoir couvert la fusillade de La Vegas, Mitch invite Hannah, une jeune fille de l’équipe, dans sa chambre. La suite nous montre le remarquable enchaînement qui conduit à une relation faussement consentie. Mitch est un maître en la matière. Ce n’est certainement pas sa première fois. Hannah reste froide, impassible, immobile. Elle ne se refuse pas. Mais elle ne se donne pas. Elle se laisse prendre. Ce n’est pas tout à fait un viol. Hannah ne dit pas non, elle ne résiste pas. Cela n’en est pas moins un véritable abus.

Revenue à New York, Hannah se rue dans le bureau de Fred, le directeur de la chaîne. Elle veut tout lui dire. Fred l’arrête. Hors de question de sanctionner le présentateur vedette. A la place, il donne une promotion à Hannah. Elle accepte. « Yes, it’s how it goes » affirme Fred, qui devient complice. Presque encore plus coupable que Mitch, il est le symbole du patriarcat capitaliste qui maintient ce système. Un peu facile. Un peu nul.

L’heure de vérité

Hannah ne sait plus ce qu’elle a fait. A-t-elle été violée? A-t-elle profité du système ? Mitch la revoit et la pousse. Elle aurait bien joué ses cartes en profitant de la situation pour devenir Responsable du booking. Il ne l’a pas forcé à venir dans sa chambre. Hannah se défend. Elle tente d’expliquer les ressorts de sa sidération. Mitch était son idole. Elle pensait pouvoir s’appuyer sur lui. L’esprit déconnecté qui n’y arrive plus. Le subtil processus par lequel les événements acquièrent un statut de réalité, soudain suspendu, bloqué par la violence de l’événement. Le corps qui a perdu son guide conscient et devient une forme d’automate aux mouvements limités et mécaniques. Les yeux qui ne se ferment plus, alors que le regard en a disparu. La violence nous dépersonalise. Nous ne nous appartenons plus. Nous devenons un jouet dans les mains de notre manipulateur.

La chute

L’histoire aurait pu prendre un tour différent. Hannah pouvait accepter la nouvelle offre d’emploi sur la cote ouest qu’elle venait de recevoir et ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Bradley aurait pu refuser de tout faire pour l’interviewer en direct et lui faire confesser la relation non consentie. Jusqu’au dernier moment les scénaristes maintiennent tellement le suspens qu’ils semblent avoir hésité. On finit par se demander si la chute proposée est leur véritable choix, ou un fin imposée par la production. D’un seul coup, contre le cours de l’histoire, Hannah se suicide. Bel retrouve son corps sans vie. Le témoin qui pouvait accuser Fred et Mitch aurait soudainement succombé à la pression mise sur elle, à la honte, et peut-être à ces propres ambiguïtés. La victime n’existe plus et ne peut plus accuser ces hommes blancs et puissants. Peu importe ! Alex et Bradley s’en chargeront et révèleront en direct le rôle de Fred, qui verra sa vie s’effondrer sans pouvoir agir, comme il avait laissé lui-même s’effondrer celle de Mitch. Cory exulte. La « morale » est sauve. Mitch et Fred était bien coupables. Il n’y a pas de place pour un second Metoo. Cette heure n’est pas encore venue. Après tant de nuances et de questionnements, cette fin convenue et politiquement correcte est finalement assez décevante. Rien n’arrête une révolution.

https://www.lefigaro.fr/culture/johnny-depp-denonce-les-debordements-hors-de-controle-dans-le-sillage-de-meetoo-20210924

Annexe

Le film Scandale sortie en 2019, s’attaquait à la réalité du harcèlement à la FOX.

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