Le romantisme

  1. Ce que le romantisme n’est pas
  2. Le romantisme pré-révolutionnaire
  3. Le Romantisme, ennemi des Lumières
    1. Alexandre Dumas, l’exemple type
  4. Nietzsche, le penseur du romantisme réactionnaire
    1. Victor Hugo contre-attaque – le romantisme républicain
  5. Du romantisme au réalisme
  6. Annexe
    1. Victor Hugo – préface d’Hernani
    2. Les racines du romantisme révolutionnaire
    3. Les multiples formes du romantisme
    4. Tout romantisme est-il réactionnaire?
    5. Le romantisme, enfant des Lumières?

Qu’est-ce que le romantisme? On a beau chercher, il est difficile de trouver une véritable description organisée et surtout cohérente de ce courant littéraire. Pourquoi une telle confusion? Parce qu’il se cache derrière ce courant littéraire un profond conflit politique lié à la Révolution française. Telle est la clef pour comprendre ces incohérences. Le premier romantisme est réactionnaire, monarchiste, nostalgique du passé. Le second romantisme est né d’un combat contre ce premier romantisme et d’une volonté de défendre la République. La France est le pays de la littérature. Il revient au poète d’en définir la psyché. Mais avant d’y revenir en détail, commençons par écarter quelques contre-sens.

Ce que le romantisme n’est pas

Ce nom de romantisme est ambigu. Nous pourrions croire qu’il a un rapport avec la langue romane, l’art roman, avec l’art du roman, ou encore avec un comportement romantique. Même si ces quatre dimensions homonymes peuvent être rattachées au romantisme, aucune n’en donnera la définition.

La langue romane est née de la continuité des transformations du latin sur le territoire. Elle fut appelée ainsi au début du VIIIème siècle, pour la différencier de la langue germanique, également très utilisée dans l’Empire de Charlemagne. Roman viendrait de romain, et correspond à ce que l’on pourrait presque appeler une première Renaissance, qui fit redécouvrir et réenseigner le latin antique sous la direction de Charlemagne.

À la suite de la langue, le roman est le style architectural qui présidait à la construction des églises du XIe au XIIe siècle en Europe. Il est caractérisé par une grande simplicité, un art de l’épure.

Eglise de Talmond – chef d’oeuvre de l’art Roman

Le Roman est aussi un genre littéraire, dont les plus anciens ancêtres sont sans doute le Roman de la Rose, un long poème amoureux du XIIIème siècle, ou encore le Roman de renart, qui date du XIIème siècle. Le roman remplace peu à peu le poème équipe, comme la Chanson de Roland, datant du XIème siècle, même si ces distinctions restent un peu théoriques, les différents textes étant écrit en vers. Le roman est également écrit ou chanté en roman, l’une des formes de l’ancien français et non en germain. Les œuvres de Chrétien de Troyes et de Rabelais peuvent aussi être considérées comme des romans, mais c’est surtout au XIXème siècle, avec les progrès de l’imprimerie, de l’instruction et de la liberté d’expression que le genre va exploser en France et en Angleterre. Jane Austin, Flaubert, Balzac, Zola… Le « roman » parcourt toute l’histoire de France.

Un homme ou une femme romantique est un amoureux de la séduction et des liens du cœur. Ils savent plaire et charmer et ainsi renforcer et flatter l’ego de l’autre. Le romantisme trouve ses racines dans une chevalerie qui n’était pas toujours guerrière, mais aussi parfois dans une chevalerie de cour. C’est Lancelot portant les couleurs de Guenièvre lors des jeux organisés par le roi Arthur. C’est l’homme galant ouvrant la porte et laissant le passage à la femme. C’est Paris, capitale de l’amour aux yeux du monde entier.

Sans correspondre exactement au courant littéraire du romantisme, il y a cependant un lien indirect entre le genre littéraire du XIXe siècle et le passé monarchique et religieux de la France. Voyons cela plus en détail.

Le romantisme pré-révolutionnaire

Le premier romantisme, anachronique du point de vue de l’histoire de la littérature, est celui de Corneille. En plein classicisme, Corneille brise les règles classiques de la Poétique d’Aristote. Pas d’unité de temps, de lieu, d’action, dans son Cid. Pas de tragédie ou de comédie, mais une tragi-comédie pour l’illusion comique. La querelle du Cid, durant laquelle Scudéry et d’autres s’opposeront à ces créations non classiques, préfigure la querelle des anciens et des modernes et même la querelle d’Hernani.

Un second pré-romantisme est celui des romans de Rousseau en France et de Goethe dans le Saint-Empire. La nouvelle Héloïse est un roman épistolaire de Rousseau paru en 1761. Il s’agit pour le philosophe des Lumières de mettre au-dessus de tout, et notamment des conventions sociales d’une société monarchique, l’amour simple, pur et authentique. Le cœur est mis en avant. Rousseau défend l’idée d’une société où les sentiments cesseraient d’être garrotés par une hiérarchie sociale pesante et inutile.

À travers cette œuvre, qui connut un succès phénoménal pour l’époque, le philosophe du Contrat social continue son œuvre politique démocratique. En attaquant une forme politique qui empêche l’amour et crée tant de drame, Rousseau défend là encore un régime plus vertueux, où les sentiments seraient libres de s’exprimer. « Les hommes naissent libres d’aimer comme ils l’entendent et selon leur cœur », tel pourrait être le nouveau droit de l’homme émotionnel qu’il faudrait ajouter aux droits rationnels et politiques. Quoi de plus authentique, quoi de plus proche de la nature que l’amour?

Le premier baiser – Moreau le jeune, illustration de la Nouvelle Héloïse

À peine quelques années plus tard, en 1774, Goethe publie Les souffrances du jeune Werther, considéré comme l’acte de naissance du romantisme allemand. Werther se pense artiste et veut peindre la nature. Il vit une histoire d’amour rendue impossible par l’organisation sociale de l’époque. L’élue de son désir se marie à un noble, alors que le pauvre Werther est lui-même roturier. Comme chez Rousseau, il s’agit de montrer la souffrance d’une société rigide qui empêche l’amour, ce sentiment si naturel.

Le romantisme allemand porte le nom étrange de Sturm und Drang, littéralement Tempête et Passion. La situation politique allemande n’est pas comparable à celles de la France et de l’Angleterre. Le Saint-Empire germanique n’est pas en danger de mort comme l’est la monarchie en France. Il n’a pas non plus connu les troubles révolutionnaires ayant conduit l’Angleterre à la monarchie constitutionnelle. Son romantisme est beaucoup plus circonscrit à l’exploration des sentiments nouveaux d’une nature redécouverte.

Le Romantisme, ennemi des Lumières

Les Lumières des XVII et XVIII-èmes siècles sont portées par les philosophes. Ce sont Diderot, d’Alembert, Rousseau et tant d’autres, rédigeant l’Encyclopédie et mettant la raison et la rationalité au-dessus de tout. En Allemagne, l’Aufklarüng est d’abord porté par Leibniz, puis par Kant. En Angleterre, c’est l’Enlightement – que l’on pourrait traduire par l’Illumination – du siècle allant de Locke à Newton et à Hume. Tous ces penseurs ont un point commun, un dénominateur clair et universel. Ils placent tous, en successeurs de Descartes, la raison au-dessus de toutes les autres caractéristiques humaines. Armés du raisonnement nouveau, de la méthode scientifique nouvelle, ils renversent les sciences anciennes, la foi et la religion, et même les régimes politiques. La Révolution française, qui affirme la liberté et l’égalité de tous les hommes, est fille des Lumières.

Mais tout le monde n’adhère pas en chantant à ce monde nouveau. Le nouvel ordre fait de nombreux perdants. L’Angleterre d’abord, dont la grande majorité des philosophes, de Shaftesbury à Adam Smith, ont placé l’émotion au-delà de la raison, refuse ce nouveau paradigme rationnel comme ils refusent la Révolution. Burke sera le premier penseur à vouloir attaquer la Révolution sur le terrain intellectuel. Cette contestation sera bien aidée par les dérives à n’en plus finir de la Terreur, les décapitations de nobles, la confiscation des biens de l’Église, le massacre des prêtres, et d’autres épisodes dramatiques des différentes étapes de la Révolution. Les nobles, tantôt exilés, bientôt revenus en France, sont évidemment parmi les plus virulents contestataires de la Révolution. Ils seront de toutes les restaurations.

Quels sont leurs arguments? Le premier, nous l’avons vu, est de refuser le primat de la raison sur les sentiments. Le second est une critique du système républicain et démocratique, de sa passion pour l’égalité (Burke, Tocqueville), de ses ferments tyranniques, d’une tyrannie de la majorité. Le troisième argument est la défense de l’histoire passée, retrouvée, et idéalisée. Chateaubriand en est le premier auteur. Il fait l’éloge de la petite noblesse de campagne dans ses Mémoires d’outre-tombe. Il rappelle que tous les nobles n’étaient pas riches mais que tous avaient à cœur de s’occuper du peuple. Il devient le fer de lance de cette contestation morale.

Chateaubriand

Alexandre Dumas, l’exemple type

Dumas publie Les Trois Mousquetaires en 1844, dans les dernières années de la Monarchie de Juillet. Typiquement romantique, le récit raconte comment nos quatre héros réussirent à faire en sorte que l’amour de la reine de France, Anne d’Autriche, pour l’anglais duc de Buckingham ne se transforme pas en une affaire d’État. Les valeurs des chevaliers et de la religion sont toutes réincarnées par nos héros, Athos, le noble parfait, Aramis, à la fois chevalier et prêtre, Porthos, la force brute, nourri par la bonne chère et le bon vin, et l’entreprenant d’Artagnan.

Dans ces différents romans narrant les aventures des Mousquetaires, Dumas va réécrire une grande partie de l’histoire de France des règnes de Louis XIII et Louis XIV. De sa plume déliée, Dumas relie l’histoire réelle et l’invention littéraire. Il explique dans la Préface des Trois Mousquetaires comment il a découvert d’Artagnan dans les archives de la monarchie.

Dumas serait sans conteste du côté des Anciens. Fonder son récit sur les amours d’une reine dont dépend le sort de deux pays voisins et rivaux, donne un relief et un enjeu à ces aventures qui surpasse tout ce que peut offrir le pâle monde moderne désenchanté. On y retrouve, si ce n’est la même intensité, au moins les mêmes enjeux que dans les amours d’Agamemnon et de Clytemnestre. Les souverains avaient déjà la richesse et la gloire. Ils étaient très souvent dirigés par leurs passions et ces passions entraînaient réellement le cours du monde.

Cette tradition fait vivre l’attachement à une France qui n’est pas républicaine, continuera jusqu’au Rois maudits de Druon et sera aussi le ferment d’un certain nationalisme.

Les 3 Mousquetaires de Paul W. S. Anderson

Nietzsche, le penseur du romantisme réactionnaire

Si le romantisme allemand naît dans les passions, il continue, comme le romantisme français, dans la réhabilitation du Moyen Âge. Le Faust de Goethe, se déroule au XVe siècle et fait revivre la mythologie et les coutumes antiques. Il correspond à la seconde définition du romantisme.

Autre grand artiste romantique, Wagner va encore plus loin dans le passé et remet au goût du jour la mythologie germanique dans sa tétralogie L’anneau du Nibelung. Siegfried est créé en 1876. Il s’agit désormais de revenir aux mythes fondateurs préchrétiens de l’âme germanique.

Nietzsche, ami du compositeur dans ses premières années, est sans doute le penseur romantique à l’état pur, surtout dans la première partie de son œuvre. Il rejette la rationalité des Lumières et décrète que tout est interprétation. La pluralité des vérités n’est donc pas impossible. Il prétend détruire « à coups de marteau » tout ce qui a pu fonder la civilisation moderne. Il critique sans discontinuer le pouvoir du peuple, lui préférant la force des individus exceptionnels, rappelant évidemment la monarchie et l’aristocratie. Nietzsche attaque tout et tout le monde, Socrate, Kant, Jésus, les Juifs et les catholiques. Rien n’a de « valeur » à ses yeux, si ce n’est le système de castes hindou du code de Manu.

Il reste une exception. Quand bien même il aurait inspiré tous les déconstructeurs qui sévissent encore, son refus d’une large partie de la raison, sa promotion de la force et des passions, sont des preuves suffisantes pour affirmer que Nietzsche rompt tellement avec la tradition philosophique qu’il n’en fait peut-être pas partie.

Victor Hugo contre-attaque – le romantisme républicain

Luc Ferry défend souvent l’idée selon laquelle Victor Hugo aurait réconcilié le romantisme et la République. Nous n’irions pas jusque-là. Si le romantisme et la République étaient pleinement réconciliés, nous le saurions! La vérité est moins glorieuse. La France reste, encore aujourd’hui, profondément divisée par la Révolution.

Pour bien comprendre cette idée, il faut se rappeler qu’Hugo est aussi un écrivain post-révolutionnaire qui traite lui aussi du passé monarchiste. Dans Notre-Dame de Paris, publié en 1842, la description de l’Ancien régime n’a rien d’élogieux. Hugo ne s’intéresse pas à la noblesse des sentiments des chevaliers ou à la grandeur des princes de sang. Il rappelle la misère lamentable dans laquelle vivait le peuple du Paris de 1482. La cour des miracles, la vie des gueux et des bohémiens, la perversité de l’Église et des hommes de pouvoir, rien n’est épargné pour discréditer les temps anciens. Seul l’amour authentique du laid Quasimodo, rappelant la Bête du conte populaire, est moralement digne.

Notre-Dame de Paris – Gina Lollobrigida et Anthony Quinn

Chateaubriand sera ministre des Affaires étrangères sous la Restauration en 1822. Hugo sera député de la IIIème République en 1871. En France, toutes les grandes batailles sont aussi littéraires que politiques. Victor Hugo va porter le coup de grâce en inventant un genre nouveau, le « drame », mis en avant dans La Préface de Cromwell (1827). Le drame est le genre littéraire qui convient à l’ère moderne. Fini la tragédie grecque, terminée la tragédie monarchiste. Au temps de la liberté et de la République, il faut parler au peuple et au citoyen, il faut fusionner la tragédie et la comédie.

« Au lieu d’une individualité, comme celle dont le drame abstrait de la vieille école se contente, on en aura vingt, quarante, cinquante, que sais-je je? De tout relief et de toute proportion. Il y aura foule dans le drame. »

« Que ferait le drame romantique? Il broierait et mêlerait artistement ces deux espèces de plaisir. Il ferait passer à chaque instant l’auditoire du sérieux au rire, des excitations bouffonnes aux émotions déchirantes, du grave au doux, du plaisant au sévère. Car, ainsi que nous l’avons déjà établi, le drame, c’est le grotesque avec le sublime, l’âme sous le corps, c’est une tragédie sous une comédie. La scène romantique ferait un mets piquant, varié, savoureux, de ce qui, sur le théâtre classique, est une médecine divisée en deux pilules. »

À vrai dire, dans cette déclaration, Hugo n’est pas encore à la hauteur de ce qu’il va accomplir. Le sujet reste Cromwell, l’homme qui a reversé l’absolutisme anglais en exécutant le roi Charles 1er (celui-là même que nos Mousquetaires tentent de sauver dans 20 ans après). Son sujet reste en partie classique. Mais bientôt le peuple rendra la place aux rois et deviendra le premier sujet des romans et de la littérature. L’important ne sera plus le sort du monde, mais l’accès au bonheur dans le nouveau monde démocratique, le sens de la vie individuelle et de l’amour.

Plus forte, plus essentielle, est la déclaration d’Hernani  » Je suis une force qui va ! » (Acte 3 scène 2). L’homme n’est plus rationnel. Il n’est plus le cogito, le « je pense donc je suis » de Descartes. Il est défini par sa force naturelle, pure, une force qui le relie à la science physique. Contrairement au romantisme contre-révolutionnaire qui remet la noblesse de caractère au centre de l’homme, l’essence du héros romantique hugolien est totalement désubstancialisée. La force remplace l’honneur comme valeur cardinale.

Du romantisme au réalisme

À travers ses différentes formes, pas toujours parfaitement cohérentes, le romantisme aura eu pour mission de faire passer l’art du monde ancien au monde nouveau, de la monarchie et de ses censures, à la République et à l’intérêt pour les passions et la conscience individuelle. Retrempés dans l’authenticité de la nature, les états de cœur et de conscience de chacun d’entre nous deviennent cruciaux. De nouveaux modes de vie, des émotions, de nouvelles aventures sont désormais possibles dans une vie sociale totalement transformée.

C’est ce nouveau champ des passions sociales que vont explorer les génies du roman français du XIXème siècle. Le Rouge et le Noir de Stendhal date de 1830. Les Illusions perdues de Balzac de 1837. La Chartreuse de Parme de 1839. Madame Bovary est publiée en 1856. La fortune des Rougon, premier des 20 tomes des Rougon-Macquart, est publiée en 1870. Bel ami, de Maupassant, le successeur de Flaubert, date de 1885.

Il est temps, au moment de conclure, de critiquer la manière dont le romantisme est enseigné en France. L’école de la République jette un voile pudique sur son versant contre-révolutionnaire. Elle soutient que le romantisme commence avec Victor Hugo et sa Préface de Cromwell, et passe sous silence son versant contre-révolutionnaire. Cette confusion, ce non-dit, rend le romantisme incompréhensible à tous les élèves des écoles publiques et à la plupart d’entre nous. Nous espérons avoir pu donner les clés permettant de le comprendre et de l’apprécier.

Le voyageur contemplant une mer de nuage – David Friedrich

Annexe

Les deux premières annexes sont de nous. Les trois suivantes sont de Chat GPT. Nous voyons à nouveau comment l’IA peut nous aider à mieux comprendre une notion aussi complexe et plurielle, en nous épargant des heures, voire des années de recherches. Il y a fort à parier malheureusement que la valeur de ce savoir baisse en proportion du temps passé à la rechercher.

Victor Hugo – préface d’Hernani

Dans la Préface d’Hernani, Victor Hugo nous dit « Le romantisme, tant de fois mal défini, n’est, à tout prendre, et c’est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature »… »La liberté dans l’art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d’un même pas tous les esprits conséquents et logiques »… »La liberté littéraire est fille de la liberté politique ».

Cette définition est plus politique que littéraire. L’action d’Hernani, créée en 1830, a lieu en 1519 à Saragosse. Comme celui de Ruy Blas, créé en 1838 est situé en Espagne au 17ème siècle.

Les racines du romantisme révolutionnaire

Un excellent article Wikipedia donne les racines du romantismes révolutionnaire, rappelant notamment le rôle de Diderot, et l’idée d’une fusion des genres dans un type nouveau de pièces, idée qu’il devait développer dans ses Entretiens sur « le Fils naturel » (1757) et son Discours sur la poésie dramatique (1758), et celui de Beaumarchais, dans son Essai sur le genre dramatique sérieux (1767) énonçant que le drame bourgeois offrait au public contemporain une moralité à la fois plus directe et plus profonde que l’ancienne tragédie.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_d%27Hernani

Les multiples formes du romantisme

Oui, il y a plusieurs romantismes. En réalité, le mot « romantisme » désigne moins une doctrine unifiée qu’une vaste constellation intellectuelle, artistique, littéraire, religieuse et politique qui se développe en Europe entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle.

C’est pourquoi il est souvent plus juste de parler des romantismes que du romantisme.

Le point de départ commun est une réaction contre certains aspects des Lumières et du rationalisme classique. Les romantiques estiment que l’homme ne se réduit pas à la raison calculatrice : il est aussi imagination, sentiment, histoire, culture, religion, mémoire et création.

En littérature, le romantisme est d’abord une révolution esthétique.

Les écrivains romantiques refusent les règles rigides du classicisme. Ils valorisent :

  • l’expression du moi ;
  • les passions ;
  • la nature ;
  • l’histoire ;
  • le rêve ;
  • le mystère ;
  • l’infini.

On retrouve cela chez Johann Wolfgang von Goethe, Novalis, Victor Hugo, Alphonse de Lamartine ou Alfred de Musset.

Le héros romantique est souvent un individu solitaire, déchiré entre ses aspirations infinies et les limites du monde réel.

En philosophie, la situation est plus complexe.

Le romantisme philosophique naît principalement en Allemagne autour d’Iéna vers 1795-1805.

Ses figures centrales sont Friedrich Schlegel, August Wilhelm Schlegel, Novalis, mais aussi, dans une certaine mesure, Friedrich Schelling.

Leur idée fondamentale est que la réalité est un devenir vivant qu’aucun concept figé ne peut épuiser.

Ils reprochent à la philosophie des Lumières de découper le réel en objets séparés alors que le monde est un organisme vivant.

Trois thèmes sont essentiels :

  • l’unité de l’homme et de la nature ;
  • la créativité infinie de l’esprit ;
  • l’idée que l’art révèle parfois le réel plus profondément que la science.

Chez Schelling, l’art devient même l’expression privilégiée de l’Absolu.

Mais c’est ici qu’apparaît une première distinction importante.

On peut distinguer au moins quatre grands romantismes.

Le romantisme littéraire

Celui de Hugo, Lamartine ou Musset.

Il privilégie le sentiment, la subjectivité et l’expression du moi.

Le romantisme philosophique allemand

Celui des frères Schlegel, de Novalis et de Schelling.

Il cherche une nouvelle compréhension métaphysique du monde, fondée sur l’unité du sujet et de l’objet, de la nature et de l’esprit.

Le romantisme politique conservateur

On le trouve chez Joseph de Maistre ou Louis de Bonald.

Il critique la Révolution française, défend les traditions, la religion et les communautés historiques.

Le romantisme politique libéral ou révolutionnaire

Celui de Hugo, de Giuseppe Mazzini ou parfois de certains mouvements nationaux européens.

Ici le romantisme nourrit les luttes pour la liberté des peuples et l’émancipation politique.

C’est pourquoi il est impossible d’identifier le romantisme à une position politique unique : il a produit à la fois des conservateurs et des révolutionnaires.

Pour comprendre philosophiquement ce qui unit tous ces romantismes, on peut retenir une intuition fondamentale :

Le réel est plus riche que ce que la raison abstraite peut saisir.

Cette idée prend plusieurs formes :

  • en littérature : le sentiment dépasse les règles ;
  • en esthétique : l’art révèle l’invisible ;
  • en politique : les traditions vivantes comptent davantage que les constructions abstraites ;
  • en métaphysique : la vie déborde les concepts.

C’est précisément sur ce point que le romantisme rencontre puis affronte Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

Hegel partage avec les romantiques l’idée que le réel est vivant et historique. Mais il leur reproche de s’abandonner à une subjectivité infinie incapable de se donner une forme objective. Une grande partie de sa philosophie peut être lue comme une tentative de conserver l’intuition romantique de la vie et de l’histoire tout en la réconciliant avec le concept.

C’est pourquoi certains historiens considèrent Hegel comme l’héritier du romantisme allemand, tandis que d’autres le voient comme son principal dépassement.

Tout romantisme est-il réactionnaire?

Non, loin de là.

L’identification du romantisme à une pensée réactionnaire est une simplification qui provient surtout du fait que certains des auteurs les plus célèbres du début du XIXᵉ siècle étaient effectivement contre-révolutionnaires, comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald.

Mais historiquement, le romantisme a alimenté des courants politiques très différents, parfois opposés.

Le romantisme naît en grande partie de la déception provoquée par certains effets de la modernité : rationalisation, industrialisation, individualisme abstrait, bureaucratisation. Or cette critique peut conduire dans plusieurs directions.

Une première direction est conservatrice. Les romantiques de cette tendance pensent que la modernité a détruit des formes de vie organiques : la religion, les traditions, les communautés historiques. Ils regardent souvent vers le passé.

Une deuxième direction est libérale et nationale. Beaucoup de romantiques soutiennent les mouvements d’émancipation des peuples. En Allemagne, en Italie, en Grèce, en Pologne, le romantisme nourrit les aspirations nationales et les luttes contre les empires. Chez Victor Hugo, par exemple, le romantisme est associé à la défense de la liberté politique et à des positions souvent progressistes.

Une troisième direction est même socialiste. Plusieurs penseurs socialistes du XIXᵉ siècle héritent de thèmes romantiques : critique de l’argent, refus de la réduction de l’homme à l’intérêt économique, aspiration à une communauté plus authentique. Certains historiens parlent ainsi de « romantisme anticapitaliste ».

C’est pourquoi le romantisme n’est pas défini par une orientation politique particulière.

Ce qui unit les romantiques n’est pas un programme politique commun mais une certaine vision du monde :

  • refus de réduire l’homme à la raison calculatrice ;
  • valorisation de l’imagination et de la créativité ;
  • importance de l’histoire et des cultures particulières ;
  • critique des abstractions universelles lorsqu’elles détruisent les formes concrètes de la vie humaine ;
  • recherche d’une totalité perdue entre l’homme, la nature et la communauté.

À partir de ces thèmes, on peut devenir conservateur, libéral, nationaliste, socialiste, voire parfois révolutionnaire.

D’ailleurs, si l’on prend le romantisme allemand originel de Iéna — Friedrich Schlegel, Novalis, Friedrich Schelling — il n’est pas d’abord réactionnaire. Ces auteurs sont initialement fascinés par la Révolution française, qu’ils interprètent comme un événement historique majeur de libération. Leur critique vise moins la liberté moderne elle-même que ce qu’ils considèrent comme les limites d’un rationalisme trop abstrait.

Pour quelqu’un qui travaille sur la modernité politique, comme vous le faites avec Marcel Gauchet, il est souvent utile de voir le romantisme comme la première grande autocritique de la modernité. Les romantiques acceptent généralement l’idée que le monde ancien est terminé, mais ils cherchent à montrer ce que la modernité risque de perdre : le sens, l’appartenance, l’imagination, les médiations collectives, le rapport vivant à l’histoire.

Sous cet angle, le romantisme est moins une réaction contre la modernité qu’une contestation interne de la modernité elle-même. C’est précisément ce qui explique qu’on retrouve son héritage aussi bien à droite qu’à gauche pendant les deux siècles suivants.

Le romantisme, enfant des Lumières?

Votre remarque touche à une question fondamentale : le romantisme est-il un adversaire des Lumières ou un produit des Lumières ?

De nombreux historiens des idées défendent aujourd’hui la seconde thèse.

Les romantiques ont souvent critiqué les Lumières, mais ils sont eux-mêmes des enfants de la modernité issue des Lumières. Sans l’émancipation de l’individu moderne, il est difficile d’imaginer l’apparition du sujet romantique.

Prenons un exemple simple. Le héros romantique est un individu qui affirme sa singularité contre la société, qui revendique son authenticité intérieure, qui refuse les conventions imposées. Une telle figure aurait été largement incompréhensible dans une société d’ordres de l’Ancien Régime, où l’identité était d’abord définie par la naissance, le statut, la religion et les obligations sociales.

En ce sens, le culte romantique du moi est lui-même un produit de l’individualisme moderne.

De même, l’idée qu’il faut écouter sa voix intérieure, être fidèle à soi-même, rechercher son authenticité, doit beaucoup à Jean-Jacques Rousseau, qui est à la fois une figure des Lumières et un précurseur majeur du romantisme.

Il faut toutefois nuancer votre formule sur les sociétés antérieures.

Les sociétés prémodernes n’étaient pas simplement des « dictatures » au sens moderne. Elles étaient des sociétés hiérarchiques, fortement religieuses et peu favorables à l’autonomie individuelle telle que nous la concevons aujourd’hui. Mais elles accordaient aussi une place considérable aux passions, à la foi, à l’amour, à l’honneur, à la piété ou à l’enthousiasme mystique.

Ce que les romantiques reprochent à la modernité naissante n’est donc pas d’avoir supprimé l’émotion. Ils lui reprochent plutôt de transformer le monde en un ensemble de mécanismes rationnels, administratifs et économiques dans lesquels l’expérience vécue perdrait son épaisseur.

C’est pourquoi le grand paradoxe du romantisme est le suivant :

  • la modernité libère l’individu ;
  • cette libération permet l’émergence du sujet romantique ;
  • mais ce même sujet découvre ensuite que la société moderne lui paraît froide, impersonnelle et désenchantée.

Autrement dit, le romantisme est souvent une critique de la modernité formulée depuis l’intérieur de la modernité.

C’est précisément l’interprétation que l’on retrouve chez Marcel Gauchet. Pour Gauchet, l’autonomie moderne produit simultanément une puissance inédite de liberté et un sentiment de perte. Les romantiques sont parmi les premiers à exprimer cette tension : ils ne veulent pas revenir au Moyen Âge, mais ils perçoivent que l’émancipation moderne a un coût spirituel, symbolique et existentiel.

On pourrait même pousser votre intuition plus loin : la recherche romantique de « l’émotion vraie » n’est peut-être pas l’alternative aux Lumières ; elle est peut-être l’une des conséquences les plus profondes de la révolution individualiste initiée par les Lumières elles-mêmes. Le romantisme serait alors moins l’anti-Lumières que le moment où l’individu moderne, devenu libre, commence à s’interroger sur ce qui donne un sens à cette liberté.

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