L’euthanasie et le rapport à l’au-delà

Une fois de plus le texte revient devant l’Assemblée, et une fois de plus, les passions se déchaînent. Non seulement la question est difficile, mais en plus nous sommes mis dans l’embarrass car nous sommes incapables de poser une argumentation définitive et décisive. Encore une fois, cette même raison qui peut envoyer des hommes dans la lune, ne peut pas résoudre les vrais questions, les questions éthiques, qui portent sur la sens de la vie.

Les Pour

L’exercice semble tout à fait dialectique. Il suffirait d’exposer les arguments des pro et ceux des contre, pour peser les deux côtés de la balance et savoir qui a raison ou tort.

Ceux qui sont pour l’euthanasie soutiennent qu’il s’agit d’une mesure humaniste, visant à préserver la fin de la vie et de ne pas passer par le calvaire d’une lente décrépitude. Pourquoi accepter de voir son patrimoine partir dans les frais d’une maison de retraite plutôt que d’en faire bénéficier ses descendants? Pourquoi achève-t-on bien les animaux, quand on sait que plus rien ne peut être fait pour eux? Plusieurs arguments sont avancés, qui ne sont d’ailleurs pas tous à mettre sur le même plan.

Le suicide de Roméo et Juliette, rejoindre l’être aimé dans la mort et l’au-delà – Roméo + Juliette, avec Léonardo di Caprio

Le plus objectif est celui portant sur les conditions de vie durant la vieillesse ou la maladie. Quel sens peut-il y avoir à retarder une mort que l’on sait inéluctable? Pourquoi continuer à vivre si la vie ne se résout plus qu’en une longue et intolérable souffrance? Quand on sait que l’on va mourir du cancer qui nous ronge dans un délai de quelques mois, pourquoi vouloir tenir coûte que coûte? Pourquoi nous infliger, et infliger à nos proches cette lente dégradation, cette descente aux enfers sans espoir?

Dans ces arguments, une place particulière doit être faite à la maladie d’Alzheimer, véritable fléau du genre humain. Cette maladie nous enlève tout ce que nous sommes, notre mémoire, notre vie, jusqu’au contrôle sur nos organes. Quelle vie cela peut-il être de ne plus pouvoir se reconnaître dans la glace, d’oublier ses enfants, son époux, ses passions? De devenir violent, de errer dans les rues, et finalement se retrouver enfermer dans une institution souvent pendant une dizaine d’année? Alzheimer fait du malade un légume, et même parfois moins qu’un légume.

D’autres vont encore plus loin et acceptent que l’on puisse vouloir renoncer à la vie pour des raisons et des souffrances psychologiques. On peut qualifier leurs arguments de subjectifs. Pourquoi continuer à vivre quand la souffrance morale, psychologique, est devenue insupportable? Pourquoi accepter de vivre dans une vallée de larmes? La douleur mentale n’a rien de différent ou d’inférieur à la douleur physique. Quand on n’a plus de raison de vivre, à quoi bon s’acharner?

L’association Ultime liberté est en procès pour avoir faciliter l’accès à certains barbiturique permettant une sédation définitive.

https://www.lefigaro.fr/faits-divers/trafic-de-barbituriques-dix-membres-d-une-association-pro-euthanasie-mis-en-examen-20210308

Plus profondément, et cela vaut dans tous les cas, les tenants de l’euthanasie se réclame de la tradition stoïcienne, pour laquelle le bien-vivre, le fait de vivre en homme, a plus de valeur que la vie elle-même. La morale et la dignité sont les fondements d’une vie proprement humaine, et non pas la simple vie d’un animal ou d’une plante. Les stoïciens semblent trouver leur modèle chez Socrate, qui ayant estimé sa vie venu à son terme, refusa de se soustraire aux Lois de la Cité et préféra boire la cigüe.

Diogène Laërce rapporte la mort de certains Sages anciens, comme celle de Zénon, l’un des fondateurs du stoïcisme. Il donne deux méthodes, la mort par rétention du souffle et celle par la privation de nourriture, ou le jeûne. Il s’agit bien de prouver la supériorité de l’homme sur la nature, et donc sur la mort, et cela alors même que la philosophie stoïcienne est aussi une philosophie de la Nature et pas uniquement un humanisme avant l’heure. On retrouve cette tradition du suicide par rétention du souffle dans la pratique tibétaine du yoga. Il est considéré comme l’une des techniques des grands maîtres, ceux capables, justement, de vaincre la mort.

De sondage en sondage, une écrasante majorité des français est pour l’euthanasie

Les Contre

Sans surprise, une partie de l’argumentation des Contres porte sur l’exacte inverse de celle des Pour. La vie d’un homme n’est pas celle d’un animal. Ce n’est pas parce que nous sommes charitable envers des animaux, qui n’ont pas l’usage de la raison, que nous devons nous comporter de la même manière envers les hommes. De même, la vie vaut plus que l’argent nécessaire pour la maintenir, et il est totalement indécent de réduire la fin de vie à un calcul financier, sans même parler du poids honteux que cela déverse sur les descendants héritiers, qui devraient être de complet salaud pour jouir sans remords d’un argent si chèrement payé.

La douleur ne saurait être un argument de décision de la vie et de la mort. Les soins palliatifs, la morphine notamment, permet de réduire les douleurs, et parfois de maintenir une vie décente. Il est clair également que de nombreux médecins sont contre l’acharnement thérapeutique

Le point de vue des médecins a une place particulière. Leur mission, symbolisée par le serment d’Hippocrate, est de défendre la vie. Certains soulignent que la mise en place de l’euthanasie passive, nécessitant l’intervention d’un tiers, revient pour eux à devenir des donneurs de morts, ce qu’ils refusent absolument. Qui pourrait les blâmer?

Concernant les arguments subjectifs, l’opposition est assez simple. La société entière a une responsabilité dans le suicide de quelques uns de ses membres. Durkheim l’a montré dans sa monographie sur Le Suicide, il ne s’agit pas tant d’un acte isolé que d’une attitude socialement provoqué. On connaît les chiffres élevés du suicide chez les étudiants au Japon, qui ne font que confirmer cette thèse. C’est à la société, à chacun de ses membres de se réformer pour combattre ce qui reste toujours un drame, une tragédie totale.

Situation en 2020 en Europe

La pensée religieuse, comme celle de l’Eglise, et la pensée de la Vie, qui place l’homme en dessous d’autres principes, divin ou vitalisme, ou même naturalisme, considère que notre droit humain n’a pas à s’étendre au-delà du règne humain. Il n’est pas au pouvoir de l’homme de pouvoir décider de la vie ou de la mort, que ce soit pour l’avortement, la peine de mort ou le suicide. La vie est un don bien trop important et mystérieux pour que nous puissions en disposer à notre guise. (Il est assez surprenant de voir que Luc Ferry, défenseur de l’humanisme, se joigne au vitalisme et à la pensée religieuse sur ce point https://www.lefigaro.fr/vox/societe/luc-ferry-non-a-l-euthanasie-20210407).

Une métaphysique de la mort

Dernier argument, qui n’est jamais publiquement avancé, la mort, la souffrance, la douleur, sont de grands éducateurs, les grands éducateurs de la conscience morale. Ne dit-on pas que philosopher, c’est apprendre à mourir. Renoncer au monde, non pas uniquement au sens propre, mais au sens figuré. Il s’agit de grandir en maturité, de discipliner son désir, son corps, sa pensée, pour faire face aux difficultés de la vie. Tel est notre parcours, tel notre destin. Celui qui refuse cette éducation donnée par le vie manque très certainement du plus élémentaire de tous les courages.

L’homme est le seul animal qui ai conscience de sa propre mort. Il est également le seul qui puisse se donner la mort, une possibilité qu’aucune loi ne pourra jamais lui enlever. La possibilité de se donner la mort est donc un forme étrange de droit naturel. Car tout ce qui touche à la mort est évidemment totalement morbide.

A chaque fois chuter, à chaque fois se remettre en question et se relever. Le négatif est le grand éducateur. Le tragique ne peut pas être évacué de nos vies, et s’il l’était, il n’y aurait pas de sagesse, pas de grandeur en l’homme. A chaque échec, il faut se reconstruire, retrouver, reconstruire un sens à sa vie.

« To be, or not to be, that is the question », Laurence Olivier dans Hamlet de Shakespeare

Il y a ici une complexité de l’ascèse, qui demande le retrait du monde, mais qui devient morbide et inutile quand elle verse dans la négation de l’individu. L’appel de l’au-delà doit rester une modalité de la vie de l’ici-bas, sans quoi la mort devient immédiatement supérieure à la vie. Il s’agit de communiquer, autant que possible, avec ce qui nous dépasse, et de le faire en homme vivant, pas en aspirant à la mort. Pour les stoïciens eux-mêmes, la vie est un grand éducateur, les épreuves nous obligent à nous transformer et font de nous des sages. C’est un puissant moteur de l’évolution humaine que de refuser la douleur, le malheur, la fatalité, et de les combattre pour soi, ses proches, et les générations futures.

Un choix individuel

Malgré tous ces détours intellectuels, il reste impossible de fonder une argumentation pleine et entière pour ou contre l’euthanasie qui puisse s’appliquer à tous. Que reste-t-il des arguments précédents? Le fait que le suicide individuel ne puisse être enlevé à personne. C’est notamment la limite qui restera toujours opposable à toutes les raisons que nous avons appelées subjectives, de mourir. Quand bien même nous érigerions en principe moral suprême notre devoir de vivre et de surpasser les malheurs, voir même d’accepter en partie notre destin, rien ne pourra jamais empêcher un homme de se donner la mort. Notre responsabilité collective reste de prendre soin les uns des autres, et donc d’éviter ces situations, d’alerter, de prévenir et autant que possible de guérir la détresse humaine. Nos sociétés, qui donne une importance nouvelle à la psyché et à la santé mentale, sont sur le bon chemin. En s’appuyant sur Epictète, nous pourrions dire que nos représentations mentales étant en notre pouvoir, il nous appartient de les modifier pour trouver un chemin vers un bonheur possible.

Le fait d’avoir recours à l’intervention d’un tiers, qui est un accompagnant vers la mort, est problématique pour ce tiers, engagé dans un type d’action contre-nature et morbide. Ce n’est cependant pas un meurtre, comme on peut le lire dans certains articles, puisque la demande émane de la personne qui va mourir et n’est pas réalisée contre son gré.

La dernière lettre de Stefan Sweig: Chaque jour j’ai appris à aimer un peu plus ce pays [le Brésil, NdR], et je n’aurais voulu refaire ma vie dans aucun autre pays après que mon foyer linguistique ne cède et que mon foyer spirituel, l’Europe, ne s’effondre. 
Mais tout recommencer à 60 ans demande des pouvoirs spéciaux, et mon propre pouvoir a été épuisé après des années de vagabondage sans foyer. Je préfère donc mettre fin à ma vie au bon moment, debout, comme un homme dont les productions culturelles ont été son bonheur le plus pur et sa liberté personnelle — les deux choses les plus précieuses sur cette terre. 
Je salue tous mes amis : puissent-ils vivre pour voir l’aube après cette longue nuit. Moi-même, impatient, les précède. 

Le fait enfin, pour nous le plus important, qu’il existe des maladies et une dégénérescence qui peut détruire non seulement toute dignité, mais même toute humanité en nous. Disons-le clairement, si la maladie d’Alzheimer n’existait pas, la question pourrait se poser d’une manière toute différente. Mais comment accepter de voir la fin de sa vie volée pendant 10 à 15 ans par une maladie qui nous détruit entièrement à petit feu ? La prise en compte de cette réalité, et de l’incroyable souffrance qui en émane pour le malade et son entourage, rend quasiment impossible toute position dogmatique. Il y a au moins un cas réel qui nous présente une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue, ni pour un homme, ni pour son entourage. Dans cette maladie de long terme, et tant qu’aucune cure n’aura été découverte, plus rien ne dépend de nous, si ce n’est prévoir de nous arracher à cet enfer.

L’un des arguments des Pour, est de favoriser le libre choix individuel au-delà de la position générale. C’est la position de Pascal Brukner. Les Contre, au contraire semblent toujours vouloir une règle universelle qui s’impose à tous. Ici pourtant, comme dans le cas de l’avortement -mais peut-être plus encore ici – la prise en compte de la personne, de son désir, de ses valeurs, reste le dernier ressort du choix. Nous donnons nous-mêmes du sens à notre vie. En cela, cette position est humaniste. Elle met l’homme, son choix, sa décision, au-dessus des autres valeurs, comme la nature ou la Volonté, ou encore Dieu, autant de point de départ qui permettent effectivement de poser un point de vue universel, mais au prix de la négation du choix personnel, ou de la situation personnelle.

Se baser sur le choix individuel, écrit et argumenté avant l’arrivée de la maladie ou du désastre, est la meilleure solution ( c’est le motif de la fameuse lettre par lequel le suicidé explique son acte). Cela nécessite aussi la mise à disposition de la manière la plus neutre possible du produit permettant la sédation profonde. Il n’y a pas de raison de mourir dans d’atroce souffrance. L’on peut vouloir partir sans se jeter d’un immeuble comme Deleuze, sous une rame de train, ou en s’ouvrant les veines comme Sénèque. Ceci ne doit cependant intervenir que dans les cas extrêmes, quand il n’y a plus d’espoir, quand tout maintient en vie peut être qualifié d’acharnement thérapeutique (ce dernier point étant déjà entré dans les mœurs).

Sénèque se suicida sur ordre de l’Empereur Néron, en 65 ap-JC

Annexe

Le serment d’Hippocrate

L’opération de la taille était une opération destinée à extraire les calculs rénaux (https://www.urofrance.org/courriels/uro-news/uro-news-56/histoire-urologie#:~:text=%C2%AB%20Je%20ne%20pratiquerai%20pas%20l,de%20leur%20soumission%20de%20th%C3%A8se.). Cette opération est maintenant bien mieux maîtrisée qu’alors, et même si elle reste très délicate, elle n’a plus besoin d’être exclu du champ des pratiques médicales.

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