Avengers: Thanos – la mort n’est pas une option (3/3).

Pour ce dernier article de notre trilogie Avengers, il est temps de nous pencher sur le personnage de Thanos, le plus grande ennemi de nos super-héros. Mais avant, rappelons ce qui fait la force de ces deux films, Infinity Wars et End Game. Une débauche jamais vue de moyens, de stars, de nouveaux mondes, pour une aventure résolument galactique totalement inouïe. Encore une fois, et alors que toutes les limites semblaient avoir déjà été repoussées à plusieurs reprises, les frères Russo vont plus loin, plus fort, plus vite. Les deux films sont deux merveilles d’esthétique, alliant parfaitement, grâce à l’informatique, le cinéma et le monde de la bande dessinée.

Thanos – éco warrior galactique

Le constat que fait Thanos a déjà été fait et refait. Il est le même que celui développé notamment dans Inferno de Dan Brawn, l’auteur du Da Vinci Code, étendu à l’univers. La population de l’univers est trop importante, les ressources sont insuffisantes. Aucun des habitants des différentes planètes n’est capable de prendre les mesures qui s’imposent. La propre planète natale de Thanos a connu l’extinction, à cause de la sur-utilisation des ressources. Les habitants de l’île de Pâques ont connu ce drame, ayant exploité toutes les ressources, et notamment tous les arbres, de leur île.

Thanos

Le constat n’est pas faux en ce qui concerne la Terre. Mais rien ne permet de penser que nous allons tellement utiliser nos ressources que nous n’en aurons plus aucune ou plus suffisamment de disponibles. La première racine intellectuelle de cet argument se trouve dans la pensée de Malthus, le grand précurseur des sciences humaines, qui explique dans son Essai sur les principes de la population qu’il y a un découplement entre les ressources et la population. Si le blé croit en proportion arithmétique, la population, elle, croit en proportion géométrique, c’est-à-dire, beaucoup plus vite. Le résultat est inévitable, inexorable dirait Thanos, si l’on y prend pas garde, une grande partie de la population va mourir de faim. La conclusion s’impose: il faut brider le développement de la population humaine. A notre époque, même si ce n’était pas le cas à celle de Malthus, la thèse prend une tournure et une urgence écologique renouvelée. Il ne s’agit plus du blé, mais de toutes les ressources, aux premiers rangs desquelles l’eau et l’air.

La prévision de Malthus ne s’est jamais réalisée. Le progrès technique ayant permis et permettant toujours de continuer à augmenter les rendements agricoles. L’innovation s’est montrée plus forte que les statistiques. Comme nous l’avons vu avec Ultron, il s’agit surtout une fois de plus de mettre en scène l’hubris de l’homme, le péché qui consiste à se croire supérieur à la nature, à ne pas prendre en compte les avertissements, ce qui va inévitablement engendrer une punition cosmique. Un nouveau déluge. Thanos est le super-vilain qui va prendre sur lui d’accomplir, tel un eco-warrior, ce destin funeste, ce ré-ajointement de toutes les populations de l’univers à la matière disponible. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

La seconde racine de son action vient de la désobéissance civile, cette théorie qui défend l’idée que les homme peuvent s’affranchir de la loi étatique pour combattre pour une cause. Théorisée d’abord par Locke, elle n’a a l’origine, pas grand chose à voir avec ce que fait Thanos. Cette théorie est reprise par David Thoreau, l’un des premiers penseurs américains, résolument individualiste. Il s’agit de défendre ses droits naturels contre un Etat envahissant, et non pas de déclencher un génocide cosmique.

Thanos a commencé à réaliser son rêve – ou son cauchemar – en conquérant planète après planète. La disparition des populations étaient faite « à la main », au hasard, construisant un palmarès hors du commun qui fait passer Staline pour un enfant de coeur. Depuis toujours semble-t-il, Thanos est à la recherche des pierres d’infinité, qui peuvent lui donner un pouvoir absolu. Infinity war raconte la résolution de cette quête. On passera sur les incohérences du scénario – comme le fait que le Tesseract, qui contient la pierre de l’espace, est utilisée dans Avengers, et donc que Thanos aurait pu récupérer cette pierre depuis longtemps, et qu’il en est de même pour la pierre de l’Esprit, cachée dans le sceptre que Thanos donne à Loki pour conquérir la terre. Mauvais calcul de Thanos. Il aurait suffit de ne rien faire pour être plus puissant. Mais si l’on devait relever toutes les incohérences, on n’en finirait sans doute jamais. L’incohérence n’est d’ailleurs pas interdite dans l’univers initial de la bande dessinée, où les histoires sont réécrites en permanence (et Captain Marvel, elle était obligée d’attendre la dernière minute pour intervenir?).

Une fois son destin accompli, Thanos abandonne apparemment tout pouvoir et retourne, en cohérence avec son discours, « cultiver son jardin », tel Cincinnatus, cet empereur qui sauva deux fois Rome et chaque fois retourna à la vie simple et à la culture de sa parcelle de terre bordant le Tibre. Le sentiment du devoir galactique accompli, Thanos ramasse d’énormes fruits pour préparer son repas. La technologie a complètement disparu de son univers.

The Snap

La puissance physique de Thanos n’est jamais explicitée. Comment fait-il pour être capable de supporter l’assaut de tous les Avengers, vaincre Hulk et être aussi puissant que Thor? Mystère. Cela tient sans doute à sa nature de titan. Le spectateur reste un peu sur sa faim.

Il a pourtant besoin des pierres pour réaliser son objectif: faire disparaître la moitié de tous les êtres vivants de l’univers. Une fois toutes les pierres réunies, il le réalise en un claquement de doigt, le fameux Snap. Automatiquement, la moitié des êtres vivants s’évapore, partant littéralement en fumée, telles les victimes de méduse, transformées en statues de pierre. L’humanité est plongée dans une catastrophe d’une tristesse infinie. Dans un deuil sans fin possible. Tout l’univers bascule dans une profonde dépression dont il se relèvera pas, et avouons-le, nous non plus.

Spiderman transformé en cendre

Après la défaite d’Infinity wars, le deuil occupe plus de la moitié d’End game. Le spectateur est mal à l’aise fasse à Clint ayant perdu sa famille et se transformant en justicier gothique. Rogers participe à des groupes de soutien où les hommes pleurent. Natasha fait semblant de maintenir un minimum de cohésion parmi les Avengers. Quand Rogers essaie de lui montrer le côté positif des choses, la multiplication des baleines, Natasha n’est pas convaincu. Les animaux ne remplacent pas les hommes. Thor, qui n’a pas « visé la tête », est au fond du trou. Il est devenu obèse et ne pense plus que bière et PS4. Tony Stark ne se remet pas de la disparition de Peter Parker, son fils spirituel. La route de la rédemption sera longue. Très longue. Trop longue.

Thanos, détenant tous les pouvoirs de l’univers, aurait certainement pu trouver une autre méthode pour réaliser son rêve de rendre toutes les espèces plus respectueuses de leurs ressources. Le fait qu’il supprime malgré tout la moitié de tous les êtres vivants de la galaxie montre sa volonté d’anéantissement. Il agit plus par vengeance personnelle, pour la perte de son monde et sans doute de sa famille, qu’uniquement pour des raisons écologiques. De même, la manière dont il traite ses filles, et notamment sa façon de torturer Nebula pour trouver un indice sur une pierre, en écartelant tous ses constituants robotiques, montre la profondeur de son sadisme.

Quand les Avengers réussissent enfin à reconstruire le cours de l’histoire, en inversant le Snap, toutes les personnes qui reviennent à la vie restent dans un décalage de cinq ans, le temps écoulé depuis leur disparition. La situation devient extrêmement dérangeante. Deux humanités cohabitent dans une sorte de décalage générationnel. L’ambiance est très étrange. Les petits frères sont devenus les grands frères. Certains ont connu le deuil, les autres une « interruption », une suspension de leur être, comme un sommeil sans corps et sans rêve, qui n’est pas exploré plus avant par les réalisateurs.

Une lutte contre la mort

Ce n’est pas la première fois que certains Avengers luttent contre la mort. Le meilleur exemple est celui de Ragnarok, où la lutte de Thor et Loki contre Hela, déesse de la mort, finie par le Ragnarok, la fin d’Asgard.

Hela – déeesse de la mort

Thor et Loki ne parviennent d’ailleurs pas vraiment à battre leur grande soeur. Ils perdent littéralement tout dans Ragnarok: leur père et leur royaume, détruit par le démon Surtur, selon la prophétie de la fin du monde. Les asgardiens deviennent un peuple nomade de l’espace, sans espoir de retour.

Crâne rouge, comme son nom l’indique, est ressemble fort à une sorte de fantôme. Il est le premier ennemi de Captain America. Il revient dans les deux derniers films en tant que gardien de la pierre de l’âme.

Cette pierre de l’âme, justement, nous offre également deux scènes de sacrifice particulièrement tristes sur la sombre et magnifique planète Vormir. Le premier est celui de Thanos, qui tue Gamora, sa fille adoptive, prouvant par là qu’il était réellement capable d’amour. Sa noirceur va jusqu’à donner la mort à ce qu’il aime. Il ne tue pas que sa fille, il tue l’amour lui-même. Le second sacrifice est celui de Natasha, après un long duel avec Clint, dans une sorte de concurrence sacrificielle. Natasha, avait elle-même déjà été l’objet d’une scène particulièrement dure dans Ultron, quand le film nous montre son passé d’enfant agent russe, et notamment son entrée au laboratoire pour l’opération qui devait en faire une femme stérile, dédiée uniquement à son rôle d’agent. Avec Natasha, toute vie s’arrête. Toutes ses histoires d’amour ont échoué, avec Captain, avec Hulk, et avec Clint, dont on découvre dans Ultron qu’il est marié et a une famille tout ce qu’il y a de plus idéalo-normal.

La pierre de l’âme est de toute celle qui a le plus à voir avec la mort. L’âme est le principe de la vie dans le corps. Un corps sans vie est un corps sans âme. Il y a une logique profonde à demander une âme pour prix de la pierre. La même logique qui est à l’oeuvre dans le fait de laisser la garde de ce lieu – sorte de passage des âmes d’un monde à l’autre – à Crâne Rouge, devenu être fantomatique, lui-même perdu entre la vie, la mort et l’après mort. Vormir ressemble à ces colonnes ascendantes et descendances imaginées par le philosophe grec Porphyre et par lesquelles les âmes étaient supposées descendre sur terre et remonter vers l’Enfer ou les Champs Elysées. Cet entre deux mondes est très bien travaillé, par l’éclipse perpétuelle, baignant la planète d’une lumière sur-naturelle, et par le reflet du cosmos dans les eaux qui en constitue la surface, aperçu lors du réveil de Clint. Pour accéder au test de la Pierre, il faut gravir une montagne qui rappelle inévitablement la montagne du Destin dans laquelle Frodon doit jeter l’Anneau.

Vormir – la planète de la pierre de l’âme

Il y a évidemment, puisque le premier film parle de la défaite des Avengers, de nombreuses autres scènes particulièrement tristes. Heureusement, après le contre Snap d’Hulk, certaines scènes de retrouvailles, entre Clint et sa famille, Ant-Man et sa fille, Tony et Peter, permettent de nous redonner un peu de baume au cœur. Mais les ressuscités ne retrouvent pas leurs vies d’avant. Ils sont temporellement décalés, briser sans la continuité existenciale de leur propre histoire.

L’univers des frères Russo est ainsi, noir, tourmenté. Parfois affreux même, comme dans le film tourné avec Chris Hemsworth pour Netflix, Extraction, qui nous emmène au plus profond des bas fonds indiens, sans aucun doute, pour qui connait un peu l’Inde profonde, l’un des pires endroits sur terre que l’on puisse imaginer.

Thanos est bien l’histoire d’un effondrement, le conte de la fin de tous les mondes. La victoire finale des Avengers n’est pas totale. Elle repose sur le sacrifice, certes héroïque, mais néanmoins déchirant d’Iron Man, le seul des « grands Avengers » a être réellement mortel. S’en suit une longue conclusion autour de ses funérailles. Vraiment pas la joie!

Thor se reprend, après être devenu obèse suite à son échec dans Infinity wars. Hulk a tellement déprimé qu’il n’ose plus revenir. Quant à Captain America, malgré tous ses exploits et son incroyable engagement pour la liberté tout au long de la série du MCU, il préfère finalement retourner dans le passé et reprendre le fil de sa vie là où il avait été brisé lorsqu’il a sombré dans l’océan a la fin du premier filme de la série! Il préfère également retrouver son amour de jeunesse, qu’il n’a jamais réussi ni à remplacer, ni à oublier. Il est un peu comme les ressuscités post Snap. Cela en fait un personnage incroyablement mélancolique, qui aurait tout aussi bien pu sombrer dans l’alcool ou la drogue, et donne l’impression d’effacer l’intérêt de tous les épisodes, qui ne valent pas le prix d’une valse à la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Le troisième Snap

Assez de critique! Dans cette atmosphère difficile, les frères Russo nous offre également un extraordinaire voyage dans le temps du MCU et du personnage. Du point de vue narratif, le retour dans le passé nécessaire pour récupérer les pierres et annuler le génocide permet de relier au maximum les fils narratifs des précédentes histoires. Tony retrouve son père, qu’il a si peu connu. Thor retrouve sa mère, qui devine qu’il vient du futur. Tous ces moments d’émotion prépare un monde reconstruit après le Snap d’Hulk. Ils nous rappellent les catabases, les descentes aux enfers, d’Ulysse et d’Enée, durant lesquels les deux héros avaient pu revoir l’un sa mère, l’autre son père. Ici, c’est le voyage dans le temps qui fait office de déplacement dans les mondes au-delà du présent et de l’être.

La victoire finale apporte également un vent d’optimisme. Tous les héros se relaient, mais aucun n’arrive à battre Thanos. Et c’est finalement Iron Man, sur un signe de Docteur Strange, qui attaque le dernier, prend les pierres et les met sur un gant préparé sur son armure et réalise un troisième et dernier Snap, détruisant au prix de sa vie, Thanos et son armée. La mort est vaincue.

Le statut de cette victoire reste complexe. On pourrait penser dans un premier temps aux thèses transhumanistes modernes, qui tente de nous convaincre que la technologique – ici représentée par Iron Man- vaincrait la mort – Thanos. Mais Iron Man meurt en accomplissant ce sacrifice héroïque. Il ne survit pas à la mort de la mort et ne remplit donc pas le projet transhumaniste. Par ailleurs, il accomplit un plan déjà pensé, ou un futur déjà vu par Docteur Strange, et ne se sacrifie pas véritablement en toute liberté. Il comprend que c’est la seule chance possible pour remporter la victoire. Il ne s’agit donc pas non plus de la victoire de la technologie sur la mort, du progrès sur la religion du destin et du châtiment divin. Nous sommes beaucoup plus dans la structure antique du héros qui accomplit son destin. Docteur Strange, qui a regardé toutes les combinaisons possibles du futur et identifié la seule issue possible, joue le rôle de l’oracle. Il ne communique d’ailleurs pas sa vision, de peur qu’elle ne se réalise pas. Il fait juste un signe à Iron Man, lui indiquant que le moment est venu pour lui d’accomplir son destin. Une mort contre la mort.

Dans Ultron, Wanda entre dans la psyché des héros et les fait sombrer dans une dépression psychique. Les héros dépriment et se remettent en cause. Tous leurs échecs et les erreurs qui ont présidé à leur création ou à leur destin héroïque les envahissent. C’est également une forme de l’anabase, la descente aux enfers, ou encore le passage au malheur. Dans cette vue élargie du récit, le retour dans le passé des héros dans Endgame est le pendant positif de la déprime qu’ils subissent dans Ultron. Ce serait donc plus une catabase, un voyage dans au paradis ou au ciel, qui leur permet de renforcer et retrouver leurs valeurs ou de nouvelles valeurs. A travers ces différentes étapes, descente aux enfers, montée au ciel, parole d’oracle et réalisation du destin, passage du bonheur au malheur et vice-versa, nous retrouvons tous les éléments du récit héroïque.

La toute dernière scène du film nous montre Steve Rogers en train de danser avec son amour de jeunesse. La sage s’arrête sur leur baiser, comme si toutes ses aventures n’avaient eu d’autre but que de réunir les deux amoureux.

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