« Connais-toi, toi-même », une formule maudite?

Gravée au fronton du temple de Delphes, dans lequel la Pythie rend ses oracles, la célèbre inscription Gnỗthi seautόn (Γνῶθι σεαυτόν) aurait, selon la légende philosophique, guidé le destin de Socrate. La pythie aurait dit du premier philosophie qu’il était « le plus sage des hommes ». Pourquoi? Parce que Socrate justement, aurait fait sienne la devise du Dieu et cherché tout au long de sa vie, à se connaître lui-même.

Pourtant, le destin de Socrate, condamner à boire la cigüe, et à sa suite celui de nombreux philosophes, n’est pas des plus enviables. Nietzsche est devenu fou, Hume ou Schopenhauer ne sont jamais devenus professeurs, le dernier finissant ermite. Platon a connu la prison, Aristote également condamné par Athènes, choisit l’exil. Descartes est mort jeune dans les pays nordiques. Spinoza a littéralement tout perdu, son amour d’enfance, ses amis, il a été exclu de la synagogue et hérité des dettes de son père. La philosophie n’est apparemment pas très juste avec ses enfants.

Delphes

Socrate mérite-t-il sa condamnation?

Le crime pour lequel Socrate a été condamné est largement expliqué dans L’Apologie de Socrate. Le sage est accusé d’avoir détourné la jeunesse du culte des dieux et d’avoir introduit de nouvelles divinités. Apparemment, il s’agit d’un paradoxe complet, Socrate défendant tout au contraire à chaque occasion les coutumes et les dieux. L’accusation serait ainsi hypocrite, et Socrate paierait surtout le fait d’avoir renvoyé dans leurs cordes les sophistes, les hommes politiques et les poètes, tous ceux qu’il a questionné pour savoir ce qu’est la sage, et tous incapables de défendre leurs positions devant une argumentation, un questionnement, un peu développé. Le scandale morale que constitua cette condamnation serait à l’origine de la vocation de Platon pour la philosophie, le faisant abandonner la Tragédie, renversé par la mort de son maître.

L’accusation a-t-elle tort pour autant ? Rien n’est moins sûr. Socrate est bien capable de questionner ses interlocuteurs et de déconstruire leurs arguments. Mais que leur offre-t-il en échange? Se retranchant derrière sa profession de foi philosophique, cette docte ignorance synthétisée dans la formule « je sais que je ne sais rien », Socrate ne se mouille jamais. Il ne propose aucune contre-partie aux discours déconstruits. Rien, néant, aucune doctrine. Les dialogues dits socratiques sont essentiellement aporétiques. Les problèmes soulevés ne trouvent pas de réponse. Les dialogues plus platoniciens (on n’ose dire platoniques..) fonderont au contraire la doctrine des Idées, de l’immortalité de l’âme, de la vertu, etc. Rien de tout cela apparemment chez le Socrate histoire. Pire le Sage n’est pas si éloigné des cyniques, et s’est mis tous ses concitoyens à dos en les tournant en ridicule en usant de sa célèbre « ironie », cette manière de faire semble de croire son interlocuteur, tout en montrant clairement in fine qu’on se moque de lui et qu’on le prend pour le dernier des imbéciles. Hippias, parmi tant d’autres, fait les frais de cette cruauté intellectuelle. Il y a du Socrate dans le Sganarelle de Molière quand il joue des tours moqueurs à ses maîtres.

Socrate buvant la cigüe – par David

Socrate détruit, sans reconstruire. Sa sagesse ressemble fort à un anarchisme. Les sophistes, ces communicants des temps antiques qui se font forts de donner à leurs élèves l’apparence du savoir, sont ses cibles favorites. Socrate prétend parler en suivant le commandement des dieux, symbolisés non seulement par l’inscription de l’oracle qu’il rappelle souvent, mais aussi par son démon personnel qui le ramène dans son chemin argumentatif lorsqu’il pourrait être tenté d’en dévier. Il se donne le statut d’accoucheur des âmes. Mais la plupart du temps, il n’accouche rien du tout. Ses contemporains en avaient tellement marre, que l’auteur comique Aristophane se moqua dans l’une de ses comédies, Les Nuées. Cerise sur le gâteau, il était un citoyen modèle, hoplite pendant la guerre du Péloponnèse et se tenant ostensiblement à l’écart du gouvernement des Trente tyrans installé par Sparte après sa victoire sur Athènes. Socrate, véritable paragon de vertu, avait tout pour exaspérer ses contemporains.

Un discours ASOCIAL

Sa défaite sociale et politique est donc sans appel, même si la peine de mort nous semble largement disproportionnée. Socrate a complètement échoué à s’intégrer dans cette Cité qu’il aimait plus que tout. Il a tout fait pour se rendre le plus impopulaire possible, en cassant les lois implicites de l’organisation sociale, l’apparence de puissance, le commerce des discours, et la flatterie de la vanité sans laquelle il n’y a pas de société possible. Socrate a réalisé tout cela en s’appuyant sur l’inscription delphique.

A quoi pouvait donc bien servir ce « connais-toi, toi-même » inscrit sur le fronton du temple? Les pèlerins ne venaient pas recevoir une leçon de philosophie, ou encore moins pour se livrer à une introspection psychologique, qui ne sera inventée que deux millénaires plus tard. Ils venaient entendre les paroles de l’oracle pour obtenir un éclairage sur leur destin, supposément connu des dieux et transmis par Apollon à l’oracle. Les questions portaient sur les grands moments de la vie, ceux qui engagent notre futur. Fallait-il accepter tel mariage, ou telle association commerciale? Que va devenir cet enfant malade si chéri? A ces questions cruciales autant que banales, l’oracle répondait en vers et, comme chacun le sait, d’une manière énigmatique, très difficile à interpréter. Quand Delphes parlait de se connaître soi-même, il s’agissait essentiellement de connaître son destin.

Donnant à la parole du dieu une interprétation différente ce celle du dieu lui-même, s’accaparent cette parole alors qu’il n’était pas prêtre, Socrate s’est enfermé dans un système qui l’a conduit à la mort. Cette interprétation de l’oracle est tragique. Socrate a scellé son destin par son l’interprétation de l’inscription à rebours du sens commun de l’époque. Défini depuis lors par cette parole, la philosophie part du principe que le fondement de toute connaissance gît au plus profond de nous-mêmes, et qu’il est accessible par le développement d’un discours interne ne nécessitant aucun autre juge de paix extérieur. « Connais-toi, toi-même », complété par « et tu connaîtras l’univers et les dieux », signifie  » et tu connaîtras tout ce qu’il est possible de connaître ». Pas besoin des dieux pour accéder à la révélation. Le destin et l’action sont ensemble discrédités par rapport à la connaissance. L’accusation selon laquelle Socrate introduirait de nouveaux dieux, la connaissance par soi-même plutôt que la parole de l’oracle, prend tout son sens.

Nietzsche refera ce procès plus de deux mille ans plus tard, dans Le problème Socrate (1888), principal chapitre du Crépuscule des idoles. Nietzsche n’explique pas directement la condamnation de Socrate. Il le re-condamne à nouveau frais. Il dénonce ce qu’il appelle la « morale du rachitique », une morale du laid contre le beau, du faible contre le fort, qui sous prétexte de vérité et de principes « moraux » justement, asservit les hommes les plus forts à la masse jalouse et vindicative du peuple. Socrate est pour Nietzsche le fondateur de ce renversement des valeurs qui renverse l’aristocratisme naturel par la démocratie.

Misanthropie philosophique

Plus profondément, l’atteinte de la connaissance de soi, par soi-même, se passe également des autres. Elle signe, dans son projet même, la cassure du philosophe avec le reste du monde. Le penseur fait de son esprit un temple autant qu’un tribunal dans lequel il analyse et juge. Que lui importe le monde autour de lui, alors que l’univers est en lui?

La plus grande partie de la tradition philosophique à rejoué ce geste. Il n’y a presque aucune différence entre le connais-toi et le « je pense donc je suis » cartésien. Rousseau, qui fut l’objet d’une cabbale de Diderot et Voltaire, préférait la campagne à la ville et les mœurs spartiates aux mœurs françaises. Saint Augustin et Rousseau écrirons des Confessions, jetant un pont entre leur histoire personnelle et la vérité universelle. Kant relancera le processus en partant à la connaissance « a priori » universelle du sujet. Même Heidegger, qui cherche à reprendre toute la question philosophique depuis son origine, reste pris dans cette prééminence du Sujet, qu’il appelle le Dasein, l’être-là spécifique de l’homme devant le monde. Le repli sur lui-même du philosophe, sa démarche introspective viole consciencieusement les lois courantes du fonctionnement social, faite d’échange, de reconnaissance mutuelle, de prise et de perte de pouvoir social.

D’un point de vue plus philosophique, la position de Socrate, qui met l’homme au centre de la création, est aussi une révolution par rapport à la doctrine de Parménide qui portait sur l’Etre et non sur l’homme. Pour certains commentateurs, cette rupture marque -déjà- le début de la fin de la philosophie. La philosophie ne parviendra plus jamais à reprendre ce questionnement initiale, dans lequel l’étude de la nature, qui n’est pas encore la physique et même à peine la phusis grecque, la connaissance et l’homme, ne sont pas séparés, mais prises ensemble dans un même questionnement. Le discours de Socrate serait ainsi plus proche de celui de Protagoras, malgré la dénonciation qu’en fait Platon dans son Protagoras, expliquant qu’il doit y avoir un fondement des vérités dans un ailleurs de l’homme, étape argumentative dans la fondation du monde des idées.

Parménide – le philosophe de l’Etre

Aucune convention sociale ne peut résister à cet individualisme qui prétend tout fonder rationnellement sur lui-même. Et aucun individualiste ainsi construit ne retrouve de place dans la société, puisqu’il n’a fondamentalement pas besoin des autres.

L’interprétation de la parole de l’Oracle déployée par Socrate mérite elle-même d’être interrogée. Socrate n’est pas aller voir l’oracle. Il n’a rien demandé. Une tierce personne a demandé qui était l’homme le plus sage, et l’oracle a répondu Socrate. Le « connais-toi » n’est pas une parole donnée par l’oracle à Socrate. C’est lui-même qui en fait sa devise. Cela renvoi à la question du besoin pour Socrate lui-même, en tant qu’individu, de se connaître, un besoin qui n’est pas ressenti par tous, doublé de son incapacité à transformer son questionnement en doctrine, c’est-à-dire à lui donner une réponse. Cette énigme, touchant à l’histoire personnelle du Sage, est peut-être à chercher du côté de cette image de sage-femme, qui reprend toutes les problématiques de la venue au monde par la naissance.

Impossible cependant de conclure sur une note uniquement négative. Même si Socrate n’a pas lui-même crée une philosophie, ne laissant même pas d’oeuvre écrite, son principal disciple, Platon, a lancé l’humanité entière sur la question de son propre fondement. Platon est l’âme véritablement accouchée par Socrate, et Aristote à sa suite. Excusez du peu.

Philosophe, te voilà à nouveau prévenu. Ton savoir à un coût, qui pour n’être pas aussi insupportable que celui concédé par Faust pour accéder à la vie éternelle, risque bien, si tu n’en prends suffisamment garde, de te placer à côté de la société des hommes.

Socrate, tel le Silène, laid à l’extérieur, beau à l’intérieur

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