Pouvoir et utilisation de la méditation – la théorie 1/2 (la Liberté)

Aujourd’hui, tout le monde sait ce qu’est la méditation. A priori, il s’agit de se mettre dans une position détendue, allongée, assis, en lotus pour les plus souples, et de se concentrer sur la respiration. Le développement personne actuel nous promet, si nous sommes capables de faire cela, un véritable nirvana sur terre, le sommet du bonheur, la fin de tout stress. Mais il existe bien d’autres usages de la médiation, et plusieurs autres types de méditation.

la pleine conscience

La forme de méditation la plus communément diffusée est la médiation de pleine conscience. Pour aller à l’essentiel, il s’agit d’être capable de ne penser à rien. Détendu, concentré sur la respiration, nous dit-on, il faut se muscler le cerveau et apprendre à laisser passer les idées, les émotions, les images qui nous passent par la tête, pour revenir à la stabilité du vide. Ce vide se présente souvent d’abord comme un interstice entre deux pensées, et c’est dans cet espace qu’il faut se concentrer. Alors, après des années de pratique, le méditant pourra accéder à de plus longue période de « vide » de la pensée, qui seront autant de moment de bonheur arrachés au tumulte de l’existence.

Il est indéniable que la médiation ainsi comprise procure une véritable détente émotionnelle et intellectuelle. Elle améliore la concentration, puisque l’on prend l’habitude de laisser passer les idées et images négatives, si ce n’est sans entièrement en tenir compte, mais au moins en réduisant leur impact. Elle habitue le corps à l’immobilité, qui calme l’intégralité des fonctions vitales. Et ce n’est qu’un début. en plus ce ces gains, scientifiquement prouvés, la méditation, à travers d’autres exercices, comme la concentration sur les différentes parties du corps, et sur les chakra, ses 7 points d’énergie qui parcourent le corps, permet de développer la conscience de son propre corps. Cette étape, que l’on retrouve dans certains exercices de théâtre et de sophrologie est dans le yoga un préalable à l’étude du contrôle des fonctions végétatives de l’organisme. La conscience des veines, des muscles, des organes soutient la pratique des Siddhis, ces pouvoirs mystérieux que les yogis soutiennent avoir développés.

Pourtant ce type de médiation, présenté comme le but suprême de la médiation, repose sur d’étranges postulats. Elle est construite sur la thèse principale de la philosophie bouddhiste, à savoir que l’Ego n’existe pas, que le Moi est une illusion. Il s’agit à travers la pratique de la méditation de dépasser la surface des choses, non pour arriver à leur essence ou leur perfection, mais pour parvenir à la pleine conscience de la vacuité et de l’inexistence. Cependant le terme d’Ego fait l’objet d’un débat. Il est clair que la traduction occidentale par Ego ne correspond pas forcément au sens du même mot en tibétain, qui semble plutôt correspondre à un ego émotionnelle, voir au caractère passionnel ou désirant de l’homme. Il ne correspond pas tout à fait à l’Ego cartésien de la philosophie occidentale auquel nous sommes habitués, Ego pensant, rationnel, intellectuel.

Cette difficulté de traduction ne saurait pourtant masque l’essentiel de la thèse du bouddhisme, développée dans L’art du Bouddhisme du Dalaï-Lama: rien n’existe, la réalité est une illusion. Cette thèse métaphysique et non uniquement psychologique, serait appelée en occident un nihilisme, la négation de toute chose. Il n’existe pas d’équivalent à ce nihilisme radical dans la pensée occidentale, ce qui nous rend l’accès de cette pensée assez difficile. L’origine de toute chose n’est ni la matière, ni l’intelligence, ni même dieu. La création entière est une illusion et le bouddhisme n’est pas une religion, ni même une pensée religieuse laïcisée. Il n’y a, pour ainsi dire, que la vacuité. Dès lors, le sens de la méditation est de rejoindre cette vacuité qui constitue l’essence réelle, essence négative, de tout. Ou pour le dire autrement, sans peur de l’évidente contradiction des termes: le tout n’est rien.

D’un point de vue pratique, sur le versant psychologique, les choses ne sont pas non plus si simples. Est-il si facile de se détacher de nos préoccupations et d’atteindre le vide de la pensée, la conscience de rien? La conscience du vide peut-elle être autre chose que le vide de la conscience, c’est-à-dire pas de conscience de la conscience comme réceptacle d’un advenir à la conscience? Cette définition est tout simplement antithétique avec la définition de la conscience. La conscience est toujours conscience de quelque chose, d’une idée, d’une perception, de soi, du monde. Elle peut même est conscience de la conscience elle-même et se perdre dans les replis de sa propre conscience. Mais elle n’est pas une instance que l’on peut mettre en veille, que l’on convoquerait au silence. Le but de la médiation ainsi comprise est tout simplement impossible. Seule la mort peut permettre à la conscience de ne plus être conscience. Il y a bien une morbidité dans cette tentative de suspension de la conscience, dans ce retrait du monde, apparemment superbe, mais qui va trop loin dans ses conclusions. Nous pouvons conserver l’exercice spirituel, qui améliore la concentration. Mais il faut d’autres outils, ne serait-ce que pour réguler les émotions.

L’équanimité

Il existe, heureusement, d’autres chemins de médiation. Nous les retrouvons dans les différentes versions et travaux préparatoires effectués pour atteindre la pleine conscience. L’une de ces branches est celle qui vise, non pas la suspension de toute conscience, mais l’équilibre de la conscience et des émotions. Telle est la voie de l’équanimité.

Apprivoiser l’émotion

Yongey Mingyour Rinpotché dans Bonheur de la médiation, détaille différentes techniques. Il expose notamment deux voies pour apprivoiser ses affectes. La première solution est de ressentir une émotion pour apprendre l’émotion et ainsi parvenir à la contrôler. Ainsi, pour connaître la colère ne plus y être sujet, il est possible, pendant une séance de médiation, d’appeler la colère et de la ressentir. Bien entendu, la colère est une émotion négative, une émotion qui détruit tout ce qu’elle touche. L’apprentissage méditatif n’a pas pour objet de devenir plus colérique, mais au contraire d’apprendre par-là à reconnaître la colère et à la maîtriser. Elle doit aussi permettre de faire la part entre ce qu’il y a de positifs et de négatif dans cette émotion. Car la colère intègre une grande force. Elle réveille une certaine puissance, qui peut nous être très utile à condition de savoir la domestiquer. Mais le moine nous prévient. Cette voie est périlleuse. Elle réveille le volcan endormi. Seul le grand Sage, qui a une parfaite maîtrise de cet art quasi mystique, peut la pratique. Autant dire personne. Pour la plupart des personnes, méditer sur une émotion, c’est-à-dire passer plus de temps sous l’effet de cette émotion, va tout simplement la renforcer, comme n’importe quelle habitude ou pratique.

Compenser l’émotion

Le second chemin proposé par Yongey Mingyour, consiste à méditer sur l’émotion inverse de celle que nous souhaitons apprendre à dominer. Le Dalaï-Lama en donne un excellent exemple dans L’art du bonheur. Sa sainteté part du constat que l’émotion généralement la plus déplorable dans les rapports humains est la colère. Pour lutter contre elle il propose de développer l’émotion inverse, à savoir la bienveillance. Il s’agit de se concentrer sur la souffrance de l’autre et de développer ses capacités d’empathie. Tout être est souffrant, car tout être désir et le bonheur nous est universellement refusé. En nous concentrant sur la souffrance d’autrui, nous mettons de côté notre propre souffrance et en même tant, tout notre égoïsme. Nous ressentons et nourrissons les passions sociales les plus bénéfiques, comme la pitié, la charité, une forme d’amour du prochain, qui permet de briser la forteresse de l’ego et de s’ouvrir à l’autre.

La technique n’est pas simple. L’exercice doit être répété quotidiennement. Pour la colère, nous avons le meilleur des guides. Mais comment nous y retrouver dans les autres émotions? Il nous faut en effet réussir à les identifier précieusement, puis à en trouver l’opposé efficace, ce qui est souvent bien plus complexe qu’il n’y paraît. Les émotions sont complexes. Elles sont généralement composées de différentes émotions et de multiples points d’appui. La jalousie concerne la personne dont on est jaloux et l’objet que l’on souhaiterait avoir pour soi. Elles ne sont pas pures et l’équilibre est difficile à trouver. A force d’essai, d’analyse et d’introspection, il est cependant possible de trouver le bon chemin.

Soulignons cependant encore une fois la différence entre la voie de la pleine conscience et celle de l’équanimité ainsi comprise. La méditation sur les émotions peur servir également pour la conscience du vide. La méditation sur la bienveillance permet d’arracher le voile de l’ego. Mais poussée à l’extrême, elle va à nouveau créer une situation déséquilibrée, un excès de bienveillance et d’humilité. Le moine mettra alors toujours l’autre avant lui, trop heureux de se supprimer en même temps qu’il pense apprendre à contrôler sa colère. Il sera prêt à supporter tous les caprices d’une personne qui n’a pas fait les mêmes efforts spirituels. Il aura tellement nié son ego qu’il peut arriver à se mettre lui-même en danger. Le bouddhisme ne manque pas de prêtres ou d’adeptes « tendant l’autre joue ». Le Dalaï-Lama et différents moines avec lui répètent souvent, que même sous la coupe de la Chine, même violentés et maltraités par l’armé et la police, ils remercient leur bourreau, qui les amène toujours plus loin dans le renoncement de l’ego. Il est difficile de ne pas y voir un simple renoncement à la vie, à la lutte, à ses valeurs. C’est ainsi que nous retrouvons le nihilisme. (Notons également que le Dalaï-Lama est loin de pratiquer cette doctrine qu’il enseigne partout de destruction de l’Ego, lui dont la présence médiatique a été si forte pendant des dizaines d’années et qui a parfois fêté son anniversaire aux quatre coins de la planète avec ses adeptes).

Catharsis aristotélicienne

L’objectif de l’équanimité vous rappelle quelque chose? Normal, c’est le même que celui d’Aristote dans l’Ethique à Nicomaque. La médiété du Stagirite correspond presque parfaitement à l’équanimité bouddhiste. Les méthodes d’ailleurs ne sont pas si éloignées.

Aristote ne donne pas directement dans son Ethique, une méthode pour parvenir à ma médiété. Il explique simplement qu’elle est un juste milieu entre des passions en défaut, comme la lâcheté, et en excès comme la témérité. Le juste milieu est le courage. Le cadre théorique est déjà plus complet que celui des bouddhistes. Aristote donne pourtant indirectement une méthode pour parvenir à médiété via sa doctrine de la purification des passions exposées dans la Poétique. Quand nous assistons au spectacle, nous nous identifions aux personnages et ressentons leurs émotions, véhiculées et amplifiées par l’art du poète. Ces nouvelles émotions permettent de « purifier » et nettoyer les nôtres, c’est la catharsis. La tragédie, qui montre la chute et la déchéance des puissants, va comme « soigner » notre passion de démesure et notre orgueil pour nous permettre de redevenir calme. A l’inverse, la comédie qui nous fait rire et nous promet que tout « finira bien », va soigner notre tristesse et notre découragement. La mécanique est bien celle du retour à l’équilibre par l’application de l’émotion opposée à celle qui est en défaut ou en excès. Il

Aristote ne va pas plus loin, et la méditation réalisée sur le sentiment opposé à celui qui nous trouble est bien plus efficace que le simple fait d’assister à un spectacle, de lire un roman ou une épopée. Dans l’expérience artistique en général, nous ne choisissons pas notre chemin émotionnel. Nous ne prenons pas en main notre propre régulation émotionnelle. Nous sommes dépendants de l’extérieur et, le plus souvent, l’apprentissage ne se fait pas ou mal. Les romans modernes surfent sur des passions bien trop grossières, visent le sensationnel, et non la pureté et la médiété. La méditation est ainsi bien plus efficace pour purifier et rééquilibrer en profondeur nos passions.

La méditation occidentale

La méditation a peut-être été inventée en Inde. Mais elle n’existe pas qu’en Inde. Socrate, selon la légende, était capable de rester toute une nuit éveillé, sans bouger. Le vin n’avait dit-on, pas prise sur lui, tant sa puissance intellectuelle, l’ivresse de la philosophie, le rendait capable de maîtriser toutes ces passions. Plus tard, les écoles stoïciennes ont également cherché le repos de l’âme, la suspension de toute les passions, l’ataraxie. Les philosophes cyniques ont inventé des exercices spirituelles. La tradition a conservé quelques exemples assez typiques de ses exercices, comme le fait de se promener nu en ville en traînant des ustensiles bruyants pour se faire remarquer. La pratique était supposée aider au détachement des choses matérielles. Mais il ce n’est pas l’essentiel. Il ne s’agissait pas uniquement de lire, d’écrire, ou de dialoguer, voire de se promener dans la rue, mais bien de « méditer », un terme que l’on retrouve directement sous leur plume. Ainsi Marc Aurèle écrit ses Pensées pour moi-même.

Cicéron -106 av-JC -63 av-JC

Cette tradition, qui n’apparaît pas explicitement, mais se retrouve en filigrane chez plusieurs auteurs (Cicéron, Montaigne) s’est perpétuée tout au long de l’histoire de la philosophie. Descartes a bien écrit des Méditation métaphysiques. Sa description du « Je pense, je suis », ressemble comme deux gouttes d’eau à certains textes similaires du Dalaï-Lama sur la méditation. Écoutons Descartes et l’introduction de sa troisième méditation:

Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes
oreilles, je détournerai tous mes sens, j’effacerai même de
ma pensée toutes les images des choses corporelles, ou du
moins, parce qu’à peine cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses ; et ainsi
m’entretenant seulement moi-même, et considérant mon
intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et
plus familier à moi- même.

Je suis une chose qui pense,

Il est confondant de noter à quel point tout le début du texte, s’il n’était au conditionnel, mais au présent, pourrait parfaitement correspondre à la description de l’entrée en médiation par un sage tibétain. Il ne manque que la concentration sur la respiration. Mais comment rentrer ainsi en soi-même et s’y concentrer, sans régulariser son souffle? En tout état de cause cela paraît largement suffisant pour affirmer que malgré le temps et l’espace entre l’Inde archaïque et le XVIIème siècle français, il existe une remarquable continuité de la pratique méditative. Cela ne peut être l’effet du seul hasard. Les deux côtés du monde, les sages cherchant la vérité et le bonheur se sont rejoints sur certains éléments, tout en différant par de nombreux autres. La plus remarquable différence est l’opposition parfaite des conclusions. Descartes conclut « je suis, j’existe », là où le moine tibétain répond: « je ne suis pas, rien n’existe ». Le même chemin, la même technique, utilisée par deux traditions opposées, a conduit à deux résultats contradictoires. La médiation occidentale est un enchaînement maîtrisé de raisons, un discours articulé intériorisé, dimensions absente de la méditation bouddhiste.

L’oeuvre morale de Descartes permet de se convaincre qu’il ne s’agit pas simplement d’une coïncidence sémantique, La philosophe du bon sens ouvre son cœur et sa méthode dans sa correspondance avec la princesse Elisabeth de Bohême. Catalogué comme le penseur de la rupture intégrale entre le corps et l’âme, Descartes y développe tout à l’inverse une médecine physiologico-intellectuelle. La principale source des maladies est pour lui dans la pensée et l’imagination. « Car étant né d’une mère qui mourut, peu de jours après ma naissance, d’un mal de poumon, causé par quelques déplaisirs, j’avais hérité d’elle une toux sèche (…) tous les médecins qui m’ont vu (…) me condamnaient à mourir jeune. Mais je crois que l’inclination que j’ai toujours eu à regarder les choses qui se présentaient du biais qui me les pouvait rendre les plus agréables (…) est cause que cette inclination (…) s’est peu à peu entièrement passée ». (Lettre à Elisabeth mai ou juin 1645).

Descartes et Elisabeth de Bohême

La méthode de Descartes est simple et repose sur une analyse complète des penseurs antiques. Il met en avant le plaisir, la joie et le contentement, et en cela suit la philosophie d’Epicure. Le déplaisir cause un mal physique, et pour le soigner, il faut avoir des pensées qui nous remplissent de joie. Ces pensées, suivant cette fois-ci Épictète doivent concerner ce qui dépend de nous, ce qui est en notre pouvoir, à savoir nos jugements et notre volonté. Enfin, pour chassées les émotions négatives ou pensées négatives, Descartes utilise la méthode stoïcienne des contraires: toutes les difficultés que nous rencontrons, quand nous parvenons à les surmonter, nous rendent plus forts. Il n’est quasiment rien dans cette vie qui ne puisse être regardé d’une manière positive, et ce regard est plus salutaire que de se plaindre du sort. Pour reprendre des forces après un moment difficile, Descartes conseille à Elisabeth de « considérer que des objets qui lui puissent apporter que de la joie et du contentement« , et enfin de « ne s’occuper qu’à imiter ceux qui, en regardant la verdeur d’un bois, le vol d’un oiseau et telle chose qui ne requièrent aucune attention, se persuadent qu’ils ne pensent à rien« . Ne pensez à rien, exactement comme dans la méditation de pleine conscience, dont la méditation sur la fleur, ou la flamme d’une bougie sont des exercices préparatoires. Descartes élabore sa technique en insistant sur la physiologie des émotions, le rythme cardiaque, le repos à donner au corps, et est même très proche, mais sans y arriver tout à fait, de décrire certaines manières de respirer permettant de le calmer. Il prend en compte l’histoire familiale, la maladie de sa mère, la nourriture reçue pendant la gestion, la naissance et la nourriture des premiers jours, puis sa maladie d’enfance lui venant de sa mère. Il relit cela à l’amour et à la haine (voir Descartes, la Morale, VI La morale et les passions, édition Vrin – notons que s’il parle de sa mère, il parle peu de son père et beaucoup plus de Dieu, le créateur de toute chose). Autant d’éléments qui seront repris dans la psychanalyse, montrant que Descartes n’est pas que le fondateur du sujet rationnel et pensant, mais bien aussi également celui du sujet psychologique, les deux analyses étant évidemment indissociables. Sa vocation philosophique et son amour de la science lui viennent de trois rêves en 1619. Ailleurs dans son oeuvre, il explique également qu’il est parvenu à maîtriser ses rêves (Lettre à Elisabeth de Bohême, 1er septembre 1645 ).

. Il a eu, comme de nombreux philosophes, a se dépasser et se réinventer pour continuer à vivre.

Sans aller jusqu’à soutenir que Descartes était un grand yogi, une conclusion s’impose. Nous allons chercher au bout du monde un ensemble de technique que nous avons déjà sous la main, sans le savoir aucunement. Pourquoi? Parce que l’enseignement de la philosophie occulte systématiquement cet aspect pratique, et lui substitue une analyse théorique, le plus souvent kantienne. En procédant ainsi, c’est toute la philosophie qui est abîmée, ou cachée, dans ses applications réelles et efficaces.

SOMMET de la méditation

Nous avons déjà vu trois parmi les principaux types de méditations: la méditation bouddhiste sur le vide, la médiation également bouddhiste, mais dont on trouve un équivalent dans la morale d’Aristote, sur l’équanimité, ou la médiété du caractère, et la méditation philosophique, sur le raisonnement, par le pouvoir de raison dans l’établissement des chaînes argumentatives qui constituent les discours philosophiques. Il est possible d’aller encore plus loin et d’utiliser la médiation pour nous aider à changer les principes de nos passions. Sur cette dernière voie, condensé des précédentes et à laquelle s’ajoute de nouvelles notions, Spinoza est le meilleur des guides. Il suit entièrement en cela Descartes, mais remplace la physiologie par une étude très précise du mécanisme des passions.

Plan de l’Ethique de Spinoza

Le syllogisme deS passions

Avant d’aller au cœur du spinozisme, revenons un instant sur une autre de ses principales sources. La grande découverte de la philosophie stoïcienne, en partie exposée dans les ouvrages de Cicéron comme Les Tusculanes est cette vérité très profonde: toutes nos actions et toutes nos émotions dépendent de nos pensées et de nos représentations. Les stoïciens, comme pour l’ensemble de leur morale, appuient leur analyse sur Aristote (Ethique à Nicomaque livre VI, chp 13) et la dépasse. Contrairement à la science, l’éthique est un domaine dans lequel le raisonnement arrive rarement à la vérité. Il nous faut faire avec des préceptes, ou des maximes, le plus souvent incertains, et rarement voire jamais avec des lois universellement valables. La morale pratique, les valeurs, notions, raisonnements que nous utilisons pour rationaliser notre action ou prendre une décision sont aux prises avec une multitude de réponses possibles et toutes correctes. Et pourtant il nous faut choisir une réponse. Les principes que nous donnons à nos actions, et à nos choix eux-mêmes sont rarement absolus. Ces principes non complètement assurés sont des représentations. Elles font l’objet d’un raisonnement, d’un choix, d’une histoire, d’une éducation. La formulation du syllogisme de l’action donnée par Aristote est construite sur la cause finale qui reprend cette thématique: je me représente le bien à atteindre et je fais l’action qui permet de le réaliser.

Cependant, la plupart du temps, il ne s’agit pas d’atteindre un but. Nous ne sommes pas uniquement pragmatique en ce sens. L’application et le respect de nos principes régit notre action au sens large: action, réactions et émotions. C’est ce que montre Spinoza dans l’Ethique. Dans ce cas, quand il ne s’agit plus uniquement de l’action au sens de but à accomplir, le syllogisme est d’un ordre différent. Si je me laisse prendre par la colère, ce n’est pas parce que j’en attends quelque chose de positif. Ce n’est pas uniquement ou principalement pour un but à atteindre. Je sais bien, l’expérience me l’a appris, que la colère ne sert à rien. Et pourtant je continue à m’énerver. C’est que la cause de la passion n’est pas dans le but, mais dans la valeur, dans le principe. Quand je laisse la colère m’envahir, je ne fais pas que subir cette colère, j’approuve également qu’elle se déchaîne. Je considère qu’une limite a été franchie qui me permet de laisser aller cette passion. La personne contre laquelle je m’énerve aurait dû, par exemple, me respecter. J’ai le droit de m’énerver parce que je considère que l’autre ne m’a pas respecté et je considère que le respect d’un homme pour un autre homme est une valeur absolue, que ce principe a été violée par autrui; je suis choqué et troublé par cette violation de la loi que je suppose universelle et en quelque sorte, je me donne le droit de punir cette personne en lui exprimant ma colère (comme si ma législation morale interne s’appliquait à tous le hommes, et non seulement à moi, comme un droit moral international). Ou encore, j’ai demandé à une personne de faire quelque chose de logique, rationnelle, que ne pas faire cette chose qui est en son pouvoir met en danger la santé d’autrui – or la pensée rationnelle et le respect de la santé sont pour moi des principes universels, qui s’imposent à tous, et celui qui ne les respectent pas méritent bien la colère que je lui inflige – la personne ne réalise pas l’acte demandée et je m’énerve contre-elle. J’ai validé cette réponse émotionnelle par une analyse intellectuelle effectuée en amont.

Antoine Coypel – La colère d’Achille « Et mon cœur se gonfle d’une sombre colère, quand je songe que je suis privé de tout honneur et de tout éloge ».

Tant que l’on reste dans le même état d’esprit, la même configuration intellectuelle et le même ensemble de représentations sous-jacentes, les mêmes effets et les mêmes réactions se reproduiront. Pour changer d’émotion, c’est le raisonnement sous-jacent qu’il convient de changer. Pour continuer sur la métaphore juridique, c’est notre législation morale qu’il s’agit de modifier: ses lois, l’application de ses lois à la réalité, les jugements qui en découlent et les peines qui sont prévues en cas de jugement négatif. Pour contrôler ses émotions, il faut changer nos valeurs et/ ou notre réponse émotionnelle.

La modification des représentations

Citons un long texte de Spinoza qui montre parfaitement cette thèse et la manière de l’appliquer. Nous soulignons en gras les éléments essentiels.

5ème partie, de la puissance de l’entendement et de la liberté humaines PROPOSITION X
Scholie :
(…) Pour prendre un exemple, nous avons mis au nombre des principes qui doivent régler la vie, qu’il faut vaincre la haine, non par une haine réciproque, mais par l’amour, par la générosité (voyez la Propos. 56, part. 4, et son Schol.). Or, si nous voulons avoir toujours ce précepte présent à l’esprit, quand il conviendra d’en faire usage, nous devons ramener souvent notre pensée et souvent méditer sur les injustices ordinaires des hommes et les meilleurs moyens de s’y soustraire en usant de générosité ; et de la sorte il s’établit entre l’image d’une injustice et celle du précepte de la générosité une telle union qu’aussitôt qu’une injustice nous est faite, le précepte se présente à notre esprit (voyez la Propos. 18, part. 2). Supposez maintenant que nous ayons toujours devant les yeux ce principe, que notre véritable intérêt, notre bien, est surtout dans l’amitié qui nous unit aux hommes et les biens de la société, et ces deux autres principes, premièrement, que d’une manière de vivre conforme à la droite raison naît dans notre âme la plus parfaite sérénité (par la Propos. 52, part. 4), et en second lieu que les hommes, comme tout le reste, agissent par la nécessité de la nature, il arrivera alors que le sentiment d’une injustice reçue et la haine qui en résulte ordinairement n’occuperont qu’une partie de notre imagination et seront aisément surmontées. Et si la colère qu’excitent en nous les grandes injustices ne peut être aussi facilement dominée, elle finira pourtant par être étouffée, non sans une lutte violente, mais en beaucoup moins de temps certainement que si d’avance nous n’avions pas fait de ces préceptes l’objet de nos méditations (cela résulte évidemment des Propos. 6, 7 et 8, part. 5). C’est encore de la même façon qu’il faut méditer sur la bravoure pour se délivrer de la crainte.

Sans faire de ce texte un commentaire complet, mais en l’utilisant pour notre propos, donnons quelques points de compréhensions, Pour changer nos émotions – autant qu’l est possible de le faire – deux chemins s’offrent à nous. Nous pouvons changer nos critères d’interprétation des faits et/ ou changer la liaison entre cette interprétation et la réponse émotionnelle. Une fois des principes ou des règles d’actions trouvées, c’est par la méditation et un travail sur « l’imagination » que nous pouvons les ancrer si profondément en nous qu’ils seront appliqués à toutes les situations correspondantes. Spinoza parle très clairement d’une forme de « méditation » tournée vers l’action.

Spinoza continue presque en tous points le programme et la méthode de Descartes. Il s’agit de « changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde ». C’est à nous de nous remettre en question, pour trouver la joie, le bonheur, la sagesse. Notons que ces motivations pour promouvoir la générosité ou l’amour de l’autre sont différentes de celles des Bouddhistes. Il est hors de question pour lui de se sacrifier pour rejoindre la vacuité de toute chose.

Pour avancer dans cette méthode. Il faut identifier toutes les émotions négatives ainsi que tous les récits négatifs que nous avons construits et que nous répétons en nous-mêmes, parfois plusieurs fois par jours. Tous impactent, directement ou non, notre capacité d’agir. Ensuite trouver tous les scénarios intellectuels qui permettent de remplacer les émotions négatives par des émotions positives, ce qui revient à remplacer des représentations inadéquates, ou simplement inadaptés, par des représentations adéquates ou adaptés à une plus grande capacité d’action. C’est un chemine de vie et de méditation.

Ulysse luttant contre les sirènes – qui ne sont pas des chimères mi femmes mi poisson, mais bien des oiseaux dont le chant -tel un discours maudit – conduit à la mort.

Répétons-le, toutes nos actions, réactions et émotions dépendent d’un raisonnement. Toutes les méthodes de développement personnel qui font l’impasse sur cette loi ne peuvent pas fonctionner. Pour contrôler nos émotions, il ne suffit pas seulement de méditer sur l’émotion inverse, il faut également changer les idées, le système de représentations qui sont à l’origine de cette réponse ou réaction émotionnelle et déconstruire méthodiquement les anciennes représentations. C’est toute notre identité qui est en jeu, la manière dont nous nous définissons nous-mêmes à nos propres yeux. Le chemin tracé par la philosophie morale, d’Aristote à Spinoza, dans une tradition philosophique aussi merveilleuse que restée pratiquement inconnue, est ainsi mille fois plus puissant que la méditation bouddhiste. (Et dire qu’il y a encore des professeurs de philosophies qui passent leur temps à expliquer que la philosophie n’est pas une méthode de développement personnel.)

Ce chemin nécessite un long travail, un engagement important et constamment renouvelé. Il faut d’abord développer la conscience que nous avons de nos propres réactions. C’est cette partie qui restera pour la plupart d’entre-nous totalement inconnue. Tout le monde ne souhaite pas se remettre en question. Cela passe par de l’introspection: développement du ressenti du corps, retour en soi-même pour analyser et comprendre nos émotions, les réactions qu’elles provoquent dans notre corps. Identification des répétitions. Puis finalement, il convient d’admettre qu’il y a quelque chose qui pourrait être amélioré. A quoi bon défendre seul, contre vents et marées, certains principes qui ne seraient reconnus que par nous-mêmes ? S’ils finissent par détruire notre bonne humeur, consommer notre énergie en vain et sont créateurs de conflits dans la société dans laquelle nous sommes plongés? L’analyse est une partie essentielle et très longue de la démarche, qui va permettre de décomposer le réseau d’émotions et de pensées que nous souhaitons modifier. Nous devons réformer nos principes inefficaces. Cela ne veut pas toujours dire les abandonner, mais au moins mieux envisager l’application que nous pouvons réellement en faire.

Je vois le meilleur et je fais le pire

Ces modifications suivent un raisonnement nouveau. Je me suis remis en cause, et j’ai considéré finalement, après m’être bien documenté, que le tabac et la cigarette étaient bien mauvais pour la santé. Pourtant, à la première occasion, je « craque » et je recommence à fumer. Nous connaissons tous ces situations, que ce soit pour arrêter la cigarette, se mettre au régime, au sport, être plus gentil avec notre entourage, ou chercher un travail…

La raison seule, en son fief, est insuffisante pour contrer les passions. Changer sa représentation est une étape nécessaire, mais pas suffisante. Non la cigarette ce n’est pas « cool ». Non, ce n’est pas « un petit moment de plaisir pour soi ». « C’est juste une drogue dont je suis dépendant, qui coûte cher, perturbe la santé et en plus cela sent mauvais ». J’en suis bien convaincu et pourtant… je fume toujours. Pourquoi?

La passion revient à son premier principe, principe historique, et notre calcul rationnel entre en contradiction avec notre action. « Nous voyons le meilleur et faisons le pire ». Nous pensons alors qu’il y a un conflit entre notre raison et nos émotions, parfois même nous allons jusqu’à imaginer une séparation complète entre le corps et l’âme. Nous paraissons faibles à nos propres yeux. La raison nous semble impuissante. Ce pourrait même être une figure de la pensée malheureuse, une source de misologie, de haine de la raison. Pourquoi s’obstiner en effet à penser, si cela ne sert à rien? Pire, si à chaque fois je suis humilié par ma raison qui me rappelle que je ne suis pas à sa hauteur, pourquoi continuer ainsi? Il vaudrait mieux alors se laisser conduire par ses passions.

En fait cela tient à une méconnaissance du conflit en jeu est surtout du mécanisme à l’oeuvre dans ces raisonnements et prises de décision. Oui, il est possible de voir le meilleur et de faire le pire. Et oui, en même temps, le principe de notre action reste pourtant un principe rationnel et construit. La difficulté est de reconnaître, quand nous trahissons notre principe supérieur, que nous appliquons bien un autre principe qui nous permet de faire exception au principe général, de sorte qu’il s’agit toujours d’une action volontaire et raisonnable. Nous nous accordons un laissez-passer, qui repose sur d’autres principes. Dans le secret de notre conscience, dans la rapidité de la réaction, nous avons violé notre principe conscient et rationnel. Nous avons violé notre loi. Et c’est ainsi que nous perdons notre liberté, notre autonomie. Ainsi procède celui qui fait un régime et s’accorde une exception. Ou celui que se promet de ne plus rien remettre au lendemain et qui finit, sans contrainte extérieure, par repousser au lendemain. Nous nous trouvons toujours de « bonnes raisons » nous permettant de contre-passer la règle que nous venons pourtant de nous donner.

Toute liberté, y compris intellectuelle, est la capacité à poser ses propres lois et à respecter ses propres lois. Quand nous ne respectons pas la nouvelle loi, c’est que nous respectons une autre loi, souvent inférieure, plus ancienne, voir différente. Tout le travail de la sagesse est de contrôler cet enchaînement de raisons et de réactions pour éviter la substitution d’un principe à un autre.

Pour changer le principe de la passion, il faut habituer, entraîner, renforcer le nouveau principe et le graver dans son cœur, et c’est le rôle de la médiation que de nous aider à réaliser un tel travail. Mais ce n’est pas encore suffisant. Il convient aussi d’annuler, de réfuter l’ancienne loi, le faisceau de représentation qui nous sert de loi d’exception quand nous violons notre propre loi.

La déconstruction des anciennes lois et de L’ÉGOÏSME

Le fumeur qui se remet à fumer après avoir juré qu’il allait arrêter, ou la personne suivant un régime qui se met à craquer après la première journée ont de bonnes raisons de procéder ainsi. Il y a une rationalité de leur comportement. Ils n’ont pas uniquement vu le meilleur et fait le pire, ils ont également vu le meilleur dans le fait de recommencer à fumer ou manger. Dans ces deux cas, comme dans la plupart des cas, le « besoin de se faire plaisir », la nécessité presque physiologique d’un plaisir immédiat, fort, et réalisé dans le moindre effort s’est imposé. Immédiatement après, la culpabilité va resurgir et faire promettre « qu’on ne recommencera plus ». Mais tout aussi rapidement l’on va céder à nouveau. Pourquoi?

Parce qu’il en a réellement besoin. Tous les comportements apparemment non rationnels trouvent une rationalité différente dans l’équilibre émotionnel qu’elle procure. Quand je fume, je sais que je fais une bêtise. Mais si je le fais, c’est que j’ai besoin de ce plaisir. Et pourquoi en ai-je besoin? Parce que je suis triste par ailleurs et que j’ai pris l’habitude de compenser ma tristesse par un médium permettant de remonter mes hormones du plaisir. Je mange trop parce que je suis fatigué, parce que ma journée a été difficile émotionnellement, parce que, tout simplement, je suis triste. C’est l’image d’Épinal -même si elle vient des Etats-Unis, du réconfort procuré par un pot de glace et un film à la télévision. Et de fait, cela fonctionne.

Pour changer, il faut comprendre les motivations profondes qui nous conduise à agir en violation de la règle consciente. Il s’agit de déconstruire toutes les autres raisons qui nous conduisent à soutenir le régime de l’exception et à céder à la petite voie qui crie en nous pour avoir un peu d’affection. La cigarette, la nourriture, la colère sont à chaque fois justifiée par un jeu de représentation ancienne qui, confrontés à la réalité, sont mises en échec. Cet échec produit une tristesse et appelle une compensation, car nous ne pouvons pas rester triste. Il faut apprendre à bien écouter la petite voie qui nous dit de craquer, comprendre ces raisons et les modifier, les réfuter. Non, je ne suis pas triste, la maxime qui me conduit à la tristesse, puis à la compensation, c’est elle que je dois modifier. Evidemment dans certains cas d’addiction, il faut prendre garde au corps, ne pas le couper rapidement, mais toujours en pente douce, de ces anciens comportements. Sinon, nous pouvons être pris dans un effet rebond littéralement impossible à éviter.

Quand nous transgressons notre propre loi, la compensation que nous obtenons n’est cependant jamais pure. Il s’agit la plupart du temps d’un plaisir physique, et dont le support intellectuel est faible. Il ne compense jamais la peine. Vicié dans son principe intellectuel, il ne dure qu’un instant, avant de nous replonger dans une misère accompagnée de la culpabilité d’avoir transgresser notre loi. L’âme, par un mécanisme étrange, se punit elle-même. Heureusement, quand nous parvenons à être vertueux, l’âme se récompense elle-même, et c’est ce plaisir que l’on appelle la Joie.

Ce malin génie, qui nous invite si souvent à transgresser nos propres commandements, c’est ce que l’on peut appeler l’égoïsme. Il n’est pas tout l’ego, ni toute la raison. Il ne nous définit par entièrement. Il est le moi triste, qui cherche vengeance, compensation, et qui, malgré sa nécessité, nous est si préjudiciable dans l’atteinte de nos objectifs. Leibniz nous met en garde contre une attitude très dangereuse. Quand il parle du méchant, de l’homme presque entièrement perdu pour l’humanité il souligne que le méchant est celui qui prend plaisir à son égoïsme, qui se réjouit de violer la raison en lui-même et de s’adonner à ses vices. Cette joie corrompue ne saurait cependant durer éternellement. Il y a toujours des conséquences à la malhonnêteté.

Thérapie comportementale et cognitive (TCC)

La discipline qui est allée le plus loin dans cette démarche est la TCC. En anglais elle s’appelle cognitive behavioral therapy, que l’on pourrait traduire par thérapie intellectuelle du comportement. Il s’agit de soigner le comportement en agissant par la pensée, et sur la pensée.

Parmi d’autres outils, les TCC propose d’utiliser « l’analyse fonctionnelle ». Il s’agit d’analyser en détail tous les moments où le trouble comportemental est apparu, de les disséquer et de trouver à chaque fois tous les discours soutenant l’action.

Pour aller au cœur des exemples précédents, il s’agit toujours d’une certaine manière, de violer la loi que l’on s’est construire en revendiquant un droit particulier de s’y soustraire. « J’ai bien le droit de manger ». « J’ai bien mérité une petite pause ». D’où vient ce droit? De quel mérite parle-t-on? Toujours de souffrance, il ne s’agit que de souffrance. J’ai souffert, je souffre, j’ai droit à une compensation. Le droit à renverse le droit de, y compris dans nos jugements. C’est maintenant l’égoïsme qui parle et ramène avec tous les sentiments, réels et subjectifs liés à l’injustice de notre destin. Evidemment, nous ne pourrons pas tout déconstruire d’un seul.

Une fois que l’on est suffisamment conscient de toutes ces raisons, nous pouvons commencer à en faire une liste, qui sera compléter tout au long de la période d’analyse. Ensuite il convient de classer les éléments de la liste en allant du plus simple au plus compliqué. Puis de nous attacher à renverser chacun des arguments sous-jacents par l’élément sous-jacent qui nous convient.

Prenons l’exemple d’une personne qui ne fait pas de sport. Elle peut lister tous les points qui l’empêche de faire du sport. Parmi ceux-ci imaginons que la personne dise: « je suis tout le temps fatigué, je n’ai pas l’énergie de faire du sport ». L’argument a l’air valable. Mais qu’en est-il réellement? Déjà il rend le sport impossible, donc il devient suspect, puisque partout autour de moi je vois des personnes, à des degrés divers, faire du sport. Ensuite il est tout à fait possible de renverser l’argument: « Ce n’est pas parce que je suis fatigué que je ne fais pas de sport. C’est tout l’inverse. C’est bien parce que je ne fais pas de sport que je suis fatigué. Il va falloir que brise ce cercle vicieux et au moins, que je commence à m’y mettre ». Cette méthode est universelle.

Il faut en passer par ces deux étapes: la fixation du but, sa rationalisation, tous les avantages que nous allons en tirer. Et également la déconstruction de tout ce qui bloque le changement et touche de plus prêt à notre petit égoïsme, qui a certes ces raisons, mais qui bloque la modification.

La capacité à respecter les lois que l’on se donne est l’autonomie prise en sons sens littérale (l’étymologie grecque étant: νομός, nomos: la loi, et αὐτὸς, auto, de soi-même, par soi-même). Elle est constituée la partie de la liberté qui constitue la possibilité de maîtriser nos émotions.

Devenir un sage

Spinoza termine son Ethique par ses mots:

« Les principes que j’ai établis font voir clairement l’excellence du sage et sa supériorité sur l’ignorant que l’aveugle passion conduit. Celui-ci, outre qu’il est agité en mille sens divers par les causes extérieures, et ne possède jamais la véritable paix de l’âme, vit dans l’oubli de soi-même, et de Dieu, et de toutes choses ; et
pour lui, cesser de pâtir, c’est cesser d’être. Au contraire, l’âme du sage peut à peine être troublée. Possédant par une sorte de nécessité éternelle la conscience de soi-même et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d’être ; et la véritable paix de l’âme, il la possède pour toujours.

La voie que j’ai montrée pour atteindre jusque-là paraîtra pénible sans doute, mais il suffit qu’il ne soit pas impossible de la trouver. Et certes, j’avoue qu’un but si rarement atteint doit être bien difficile à poursuivre ; car autrement, comment se pourrait-il faire, si le salut était si près de nous, s’il pouvait être atteint sans un grand labeur, qu’il fût ainsi négligé de tout le monde ?

Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare ».

Dans l’article suivant, nous allons étudier différents moyens permettant de nous aider sur cette voie.

Annexe

Ci-dessous un texte de Descartes qui présente les grands principes de sa morale. Même si Descartes a appelé ce texte sa « morale provisoire », il ne l’a jamais modifiée par la suite. Impossible de ne pas voir le rapport avec le texte de Spinoza précédemment cité. Les principes sont les mêmes, mais Spinoza est entré bien plus loin dans la technique que Descartes. Le philosophe français utilise la même méthode, il médite, et explique un peu plus loin dans le texte qu’il a passé 9 ans à mettre en en pratique ces principes.

DESCARTES, DISCOURS DE LA MÉTHODE, 3ÈME PARTIE QUELQUES RÈGLES DE LA MORALE TIRÉE DE LA MÉTHODE (LA MORALE PROVISOIRE)

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde, et généralement de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu,
nous ne désirerons pas davantage d’être sains étant malades, ou d’être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d’avoir des corps d’une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j’avoue qu’il est besoin d’un long exercice, et d’une méditation souvent réitérée, pour s’accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c’est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l’empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s’occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n’était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d’avoir aucune affection pour d’autres choses; et ils disposaient d’elles si absolument qu’ils avaient en cela quelque raison de s’estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu’aucun des autres hommes, qui, n’ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu’ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu’ils veulent.

La méditation chez malebranche

On trouve une autre racine de la méditation occidentale chez Malebranche, et notamment dans son Traité de morale, dans la première partie. Malebranche est autant philosophe que religieux. Il suit la tradition janséniste, qui est également celle de Pascale. Pour les jansénistes, la Grâce est un don fait par Dieu à certains fidèles et pas à d’autres. Sans rentrer dans toutes les conséquences religieuses, notamment sur le salut de l’âme, réservé uniquement à ceux ayant reçu la Grâce, l’intérêt de la pensée de Malebranche est de faire le lien entre la contemplation religieuse et la méditations philosophique.

La méditation doit servir à renforcer l’esprit et à la raison, et ainsi permettre de détacher du corps. La méditation permet de renforcer « l’Attention », la capacité à réflechir longuement sur la vérité universelle. « Pour diminuer la peine (comprendre la difficulté) qu’on trouve dans la médiation, il faut éviter tout ce qui partage inutilement la capacité de l’esprit: et comme rien ne le partage d’avantage que ce qui le touche, que ce qui le frappe, que ce qui l’agite, il est visible que l’on doit éviter avec soin tous les objets qui flattent les sens et qui réveillent les passions. » (Chp V §8). La méditation pemet « d’acquérir cette véritable force par laquelle l’esprit supporte le travail de l’attention ». Et cette attention est portée également par la foi, car la foi est pour Malebranche la source de la contemplation de la vérité. « L’attention de l’esprit est donc comme une prière naturelle, par laquelle nous obtenons que la Raison nous éclaire ». « Il est vrai que la foi conduit et soutient, mais c’est parce qu’elle produit toujours quelque lumière par l’attention qu’elle excite en nous ».

La méditation chez Schopenhauer

C’est dans son oeuvre principale, Le monde comme volonté et comme représentation, Livre 2, §34, que Schopenhauer reprend la technique de la médiation. Il lui préfère le terme de Contemplation. A vrai dire, contrairement aux auteurs étudiés précédemment, Schopenhauer ne suit pas la tradition occidentale. Il prétend au contraire intégrer la tradition bouddhiste dans la philosophie occidentale. Mais il est impossible qu’un lecteur aussi attentif et aussi exhaustif de la tradition philosophique n’est pas noté la présences de techniques méditatives chez ses prédécesseurs. Il leur rend directement homage en se plaçant dans la continuité du dernier d’entre-eux, à savoir Spinoza, dont il reprend le mode de connaissance permettant d’accéder à l’éternité, à savoir l’intuition. « L’esprit est éternel dans la mesure où il conçoit les choses du point de vue de l’éternité (Ethique V prop. 31).

La contemplation, comme la médiation, doit permettre à l’individu d’échapper à son individualité, et d’accéder à la pure contemplation, dans la fusion de l’objet et du sujet, permettant de passer au delà de l’intérêt de la volonté individuelle.

« On tourne toute la puissance de son esprit vers l’intuition: lorsque l’on s’y plonge tout entier et que l’on remplit toute sa conscience de la contemplation paisible d’un objet naturel actuellement présent, paysage, arbre, rocher, édifice ou tout autre; du moment qu’on s’abîme dans cet objet, qu’on s’y perd (…) c’est-à-dire du moment qu’on oublie son propre individu, sa volonté, et que l’on ne subsiste que comme sujet pur, comme clair miroir de l’objet, de telle façon que tout se passe comme si l’objet existait seul, sans personne qui le perçoive, qu’il soit impossible de distinguer le sujet de l’intuition elle-même, et (qu’ils), se confondent en un seul être, en une seule conscience entièrement occupée et remplie par une vision unique et intuitive; lorsque enfin l’objet s’affranchit de toute relation avec ce qui n’est pas lui, et le sujet de toute relation avec la volonté; alors ce qui est ainsi connu, ce n’est plus la chose particulière en tant que particulière, c’est l’Idée, la forme éternelle, l’objectivité immédiate de la volonté (…). Celui qui est ravi dans cette contemplation n’est plus un individu, c’est le sujet connaissant pur , affranchi de la volonté, de la douleur et du temps ».

Ce texte est sans doute aussi clair qu’il est possible de l’être à la philosophie quand elle touche ces matières. Par la contemplation, le sage dépasse son individualité, modifie son rapport à l’être et au monde, de sorte qu’il cesse de percevoir les étants comme des moyens. Il échappe à la pensée utilitariste, qui est celle même de l’entendement. Il peut enfin accéder à l’Idée, aux archétypes platoniciens qui gouvernent le monde. Il délaisse la volonté individualisée, défini dans le temps et qui paie le prix de son individuation par la génération, la corruption – la douleur – et la mort, qui lui sont indispensables. Il rejoint la volonté éternelle.

En cela Schopenhauer, qui ne croit pas en la thèse de la liberté, rejoint la tradition de la liberté de conscience, ou de la Sagesse comme connaissance, définie comme le but ultime de toute philosophie.

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