L’erreur d’Adam Smith – le nécessaire contrôle du marché (3/5)

Le grand Adam Smith, philosophe écossais, a posé les bases du libéralisme économique dans son célèbre ouvrage Recherches sur les causes de la richesse entre les Nations, publié en 1776.

Un système moral sous-jacent

Richesses des nations Le propos n’est pas de revenir ici sur tous les aspects et toutes les thèses du philosophe. On en trouve d’excellents résumés sur internet, et comme souvent directement sur Wikipedia.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Recherches_sur_la_nature_et_les_causes_de_la_richesse_des_nations

Le but est plutôt ici de réfléchir sur les principes moraux sous-jacents du système à travers l’analyse de deux idées forces développées par cette théorie : l’intérêt des commerçants et la main invisible.

L’honnête commerçant

L’honnêteté des commerçants, ou des agents économiques, est exposée dans le célèbre exemple du boucher.

“Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme”

Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), t. 1, chap. 2, livre 1.

Il n’est pas besoin, nous dit Smith, de contrôler le travail du boucher. En effet, il y va directement de son intérêt propre de faire un travail de qualité et de ne pas spolier ses clients. En cas contraire, la sanction du marché sera immédiate: les clients iront voir ailleurs et le commerçant n’aura plus d’autre choix que de fermer boutique. Il en va de l’intérêt bien compris du commerçant lui-même de se comporter correctement. Il n’est pas besoin, comme dans le système moral des citoyens, développé par Cicéron, ni de mettre en doute l’honnêteté morale de l’agent, son égoïsme suffit, ni de lui imposer un comportement bienveillant, c’est-à-dire une bonne volonté dans ses rapports à autrui, car là-encore, l’égoïsme bien compris est suffisant.

Cette thèse est en apparence d’un parfait de bon sens, et semble reposer sur l’égoïsme lui-même. Elle donnera plus tard naissance à la thèse économique de l’individualisme méthodologique et rationnel. Le sujet économique serait un sujet rationnel, calculant les plus et les moins et cherchant à maximiser son intérêt.

Racines anglo-saxonnes

Smith est cependant très loin de la pensée de Hobbes. Même son égoïsme reste en un sens très positif. Pour le philosophe écossais, et contrairement à la thèse de Hobbes, l’homme n’est pas un loup pour l’homme. Sur la base de son pessimisme radical, et de sa vision belliciste, Hobbes théorisait un Etat « totalitaire », détenteur de la totalité du pouvoir légal. Si l’on veut éviter que les hommes s’entre-tuent durant leur sommeil, il faut absolument et radicalement sortir de l’état de nature qui est un état de guerre de tous contre tous. La seule solution, aussi radicale que la guerre originelle et elle-même totale, consiste pour chaque homme à remettre tout son pouvoir à l’Etat. L’Etat, seul souverain, fera respecter le droit et la justice par la force. On est loin de la tradition contractualiste de la Magna Carta anglaise. On est loin également de la tradition politique des Lumières, qui revendique des droits de l’homme incompressibles, propre à chacun et impossible à transmettre à l’Etat.

Smith moral sentimentsSmith ne reprend pas cette hypothèse du mal radical de la nature humaine et ne préfigure pas non plus la théorie des droits naturels. Il ne suit pas plus la tradition contractualiste, qui pose le simple accord pragmatique des hommes formalisé dans un contrat toujours révisable.

Bien au contraire, Smith développe une conception que l’on peut qualifier d’ « heureuse » de la nature humaine. Il le fait en s’inscrivant dans une ligne de penseurs anglais: Hutcheson, Shatesbury, et dans une certaine mesure Hume. Pour Hutcheson, comme pour Smith dans sa Théorie des sentiments moraux, l’homme est conduit à s’allier avec les autres hommes par le biais d’un ou de plusieurs « sentiments moraux ». Le principal sentiment sur lequel s’appuie cette théorie est la sympathie. L’homme ressent naturellement de la « sympathie » pour ces semblables. La sympathie est un « principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres », une « faculté de partager les passions des autres quelles qu’elles soient ». Smith considère la morale en l’homme directement via les émotions, sans avoir besoin de recourir à la raison. La sympathie permet notamment la pitié, la faculté de ressentir ce que ressentent les autres, ce qui permet de partager les joies et les peines au sein de la communauté.

L’homme, qu’il défende son intérêt bien compris, ou qu’il soit en rapport avec les autres via la sympathie, la pitié, l’amitié, est donc naturellement bon. Il n’a même pas besoin de penser pour cela. Il n’a a fortiori pas besoin de lois, ni morale, ni juridique. L’Etat doit être réduit au minimum. La loi – que les milieux d’affaires jamais à court d’arguments rhétorique, ont rebaptisés « la réglementation », ne sert à rien. Nous pouvons laissez la nature de l’homme à elle-même. Il faut donc dé-réglementer, ou dé-réguler, ou encore « laissez-faire » ce qui veut dire clairement, ne pas imposer de lois aux milieux économiques. « Business is business ».

La main invisible

La seconde thèse la plus emblématique d’Adam Smith est celle de la main invisible.

À la vérité, son intention [ celle du commerçant ou de l’agent économique], en général, n’est pas en cela [quand il cherche son intérêt propre] de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. »

illuminati main invisible

La théorie de la main invisible répond à une question simple: si chacun n’est préoccupé que de son intérêt propre, comment peut-on s’assurer que l’intérêt collectif est bien pris en charge? La réponse, assez magique, de Smith est la plus simple possible: pas la peine de s’en occuper. C’est la main invisible qui s’en charge! Là encore, l’idée principale est de dire qu’il n’y a pas besoin d’Etat pour réguler le marché. Le marché, par la loi de l’offre et de la demande, va se réguler tout seul. On voit ici tous les principes de la pensée libertaires, celles qui soutient que tout Etat est inutile et que le marché peut entièrement remplacer l’Etat.

Cette longue citation cependant cache bien des mystères. Il y a l’évidente référence à la nation, qui suppose que les hommes pensent déjà à l’intérêt de leur pays. C’est un nationalisme qui limite déjà grandement la portée de la main invisible. Smith n’envisageait pas du tout la mondialisation telle qu’elle existe aujourd’hui.

Hegel raison dans l'histoireEnsuite, la postérité de la main invisible, les interprétations auxquelles elle a donné lieu, ont largement amplifiée ce concept. On retrouver chez Kant, puis Hegel et Marx des argumentations en partie similaires. Pour donner uniquement les grands lignes, précisons deux points. Le premier est tout simplement la croyance en la Providence divine. Dieu, dans sa grande bonté, dans l’immensité de sa perfection, a un plan, un but pour l’espèce humaine. Et ce but est forcément positif. La Main Invisible n’est rien d’autres que la main de Dieu, une version économique du mythe. Il suffit de s’en remettre au créateur. Le second argument, développé par Hegel dans La Raison dans l’Histoire, est la déclinaison concrète de cette pensée religieuse. L’histoire humaine est conduite par un principe, une Idée, qui se déploie et progresse dans le temps par le biais de passions. Même si les hommes ne sont pas rationnels, même s’ils n’apprennent pas à se maîtriser et ne mettent pas la vertu au-dessus de leur passions, leur histoire conduira tout de même à la réalisation de l’Idée. C’est ce que Hegel appelle « la ruse de l’histoire ». Même livré aux pires passions, par une ironie de toute chose, le résultat qui en résultera sera de toute manière positif. La différence entre Smith d’un côté et Hegel et Marx de l’autre, vient de l’historicité. Pour Smith, l’accord de la main invisible est toujours déjà-là. Il suffit de s’appuyer dessus. pour Hegel et Marx, l’Idée, la Providence, s’incarne dans une histoire. L’avènement de la perfection sur Terre requiert un développement, une fin de l’Histoire. Hegel voyait cette perfection dans l’Etat administratif. Marx la voyait dans le communisme. Après la chute du mur de Berlin, une fenêtre exceptionnelle a semblé s’ouvrir pour l’avènement d’un nouveau modèle mondial stable. Mais les ferments de la division, de la guerre, ont vite repris le dessus, de sorte que la « fin de l’histoire » semble toujours repoussée dans un futur radieux.

Le résultat très concret de ces « croyances » en la main invisible et l’équilibre spontané du marché, totalement invérifiables, infalsifiables dirait Carl Popper, puisque personne ne peut vérifier si elles sont vraies ou fausses, est de décharger totalement l’humanité de travailler elle-même à sa propre perfection. Nul besoin de s’efforcer d’être meilleur, la nature a déjà un plan pour nos passions.

Echec complet!

Smith a-t-il eu raison? Son bilan est au mieux, contrasté. Certes l’économie et la richesse se sont développées comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Mais à quel prix? L’extension actuelle des doctrines du « laissez-faire », qui dépasse largement les bornes que lui avaient assignées le penseur écossais, produit des scandales a répétition.

Un système incontrôlable

L’une des solutions pour maintenir un certains contrôle social des agents économiques sans passer par le contrôle légal, est de rendre obligatoire différents types de contrôles. Deux exemples se détachent par leur inefficacité: le contrôle des comptes et le contrôle des normes du travail.

1314039-Krach_de_la_Bourse_de_New_YorkLe contrôle des comptes, le commissariat aux comptes, a été généralisé après le Krach de 1929. A l’occasion du Krach, les autorités ont été forcées de réagir à la manipulation quasi générale des cours de bourse, notamment via la falsification des comptes. C’est alors qu’a commencé à prospérer le métier des « hommes en noir », les auditeurs, à la tenue stricte, à la morale supposée sans faille. Que reste-t-il de cette belle idée? Rien. L’audit ne se manifeste plus que par son inefficacité. Les derniers scandales les plus emblématiques, ceux d’Enron ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Enron ) et Worldcom ( https://fr.wikipedia.org/wiki/WorldCom ), qui ont conduit à la disparition d’Arthur Andersen, l’un des principaux cabinets mondiaux d’audit, n’ont pas suffit à réformer la profession. Tous les cabinets sont touchés par les scandales. En Angleterre, les autorités tentent de réformer le secteur ( https://www.capital.fr/entreprises-marches/grande-bretagne-les-quatre-grands-cabinets-daudit-face-a-une-reforme-majeure-1320411 ). Mais le mal est plus profond. Comment un contrôleur payé par son client peut-il vraiment rester indépendant? Comment, malgré toutes les mesures organisant le marché, peut-il mettre l’intérêt des comptes de son client, avant l’intérêt de ses propres comptes? C’est impossible. On ne peut pas demander aux contrôleurs d’être plus moraux que les contrôlés. Le résultat est que toute la profession se concentre sur les moyens juridiques nécessaires pour ne jamais être reconnus coupables de manquements.

Autres exemples, les normes ISO, qui doivent permettre de donner, via la certification par un organisme extérieur, et apporter une visibilité sur la qualité des processus interne de l’entreprise. L’idée est belle, même si elle témoigne d’une certaine paranoïa. Mais le diable est dans les détails. Les processus ISO qui sont supposés homogènes et correctement découpés, sont en fait largement différents d’une société à l’autre. Les méthodes d’audit ne sont pas standardisées, et l’appréciation de leur mise en oeuvre est laissée au bon soin de l’auditeur. Les auditeurs sont indépendants, certifiés, et ne rendent même pas compte à l’organisme qui les emploient. Cette hétérogénéité ressemble tout simplement à un grand bazar. Côté entreprise, le jeu est d’en faire le moins possible, de payer le moins possible, et quasiment jamais d’utiliser les normes pour une véritable aide et un tremplin pour une meilleure qualité. Les entreprises rédigent des processus formatés, lisses, imparables, qui ne correspondent que rarement à la réalité du travail de l’entreprise. Les contrôles désignés sont souvent de faux contrôles.

Des scandales à répétition

Plus aucun domaine n’échappe au scandale. Les subprimes pour le secteur bancaire, le Médiator et les médicaments contrefaits pour la médecine ( http://premium.lefigaro.fr/conjoncture/contrefacon-de-medicaments-un-fleau-sanitaire-et-economique-20190423 ), les véhicules ne respectant pas les seuils d’émission de particules ( https://www.lepoint.fr/automobile/securite/dieselgate-les-etapes-d-une-descente-aux-enfers-07-09-2018-2249351_657.php).

Par ailleurs, les entreprises atteignent aujourd’hui de telles tailles, qu’elles deviennent souvent incontournables sur le marché. La « sanction » du marché en cas de manquement est illusoire. Qui va se passer de Volkswagen parce que le groupe a menti sur les rejets polluants? Personne. Les ventes n’ont quasiment pas chuté après le scandale. Seule de relativement petits acteurs peuvent se retrouver dans une situation éventuellement inextricable. Les délais et procédures de la justice rendent aussi les condamnations aléatoires et quoiqu’il en soit, toujours inférieure au gain. Pour punir justement et restaurer la compétition équitablement, il faudrait tout simplement fermer ces sociétés. Le coûts social et humain est insupportablement élevé.

Les subprimes

Le plus bel exemple moderne sur cette question est évidemment celui des banques dans la crise des Subprimes. Après la chute du mur de Berlin, une vague d’espoir mondial peut-être sans précédent dans l’histoire de l’humanité s’est emparée de la planète. Un monde juste était enfin possible. Mais cet espoir s’est transformé en cauchemar. Débarrassés de la menace communistes, les régimes modernes n’ont plus besoin de la social démocratie, ni de l’assentiment des peuples. Des banquiers, plus ou moins scrupuleux, on vendu des prêts immobiliers destinés à acheter des logement, à des clients n’ayant aucun ou très peu de revenus. La probabilité de voir ces clients rembourser était extrêmement faible.

Inside jobCe système a survécu des années grâce à deux artifices de marché. Le plus simple, qui avait déjà été au cœur de la précédente crise immobilière américaine dans les années 80, magistralement expliquée par Georges Soros dans L’alchimie de la finance, est celui de la bulle immobilière. Si l’on en croit Alan Greespan, président de la FED durant la création de la bulle, qui donne son témoignage sur la crise dans son livre Le temps des turbulences, tout serait partie de la demande du président démocrate Bill Clinton de permettre à chaque américain de devenir propriétaire de son foyer. Suite à cette demande politique, la FED s’est lancée dans une politique de taux bas, permettant une hausse des dettes accordées par les banques. En l’absence de hausse de l’offre de logements disponibles, la hausse des crédits disponibles sur ce marché entraîne mécaniquement une hausse des prix. Les premiers entrés sur le marché peuvent en quelques années seulement revendre leur bien en réalisant une plus-value substantielle. Les banques récupèrent leurs mises et, en apparence, tout le monde est content. Sauf que la hausse de prix est uniquement due à la hausse de l’argent disponible. C’est exactement ce qu’on appelle une bulle.

Le second artifice est l’invention des « produits synthétiques » ou « produits structurés », qui ont consisté à mélanger, repackager, des dettes de différents niveaux de risques pour les revendre plus facilement sur le marché ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Titrisation_synth%C3%A9tique ). L’absurdité du système veut qu’une dette plus risquée rapporte potentiellement plus, alors que ce « plus » n’est là que pour compenser le risque. Ce « plus », ce rendement supérieur ne peut pas exister pendant toute la durée de vie du produit. Il devrait être compensé par un moins, ce qui n’est pas le cas dans les calculs. Le risque est calculé en dehors de la formule de rentabilité, par une notation donnée par les organismes de notation indépendant. Erreur intellectuelle magistrale. Mais tellement plus pratique pour vendre les produits financiers. « Je vous propose un produit de placement à 10%, ratée C+ », sera toujours plus vendeur que « Je vous propose un produit de placement à 0,5%, parce qu’il intègre une risque de perte complète sur une partie importante du sous-jacent ».

Il faudrait être très naïf pour croire que les banquiers n’étaient pas au courant de ce qu’ils faisaient. De grands spéculateurs, comme Georges Soros ou Paulson, également directeur de la SEC, ont gagné chacun plus d’un milliard de dollars en spéculant sur l’effondrement de la bulle. D’autres ont gagné bien plus. Certaines banques comme Goldman Sachs, ont carrément empoché le gros lot. Goldman Sachs a été l’une des premières banques à vendre ses produits structurés à ses clients. Une fois son portefeuille de clients devenu significatif, Goldman a commencé à vendre ce portefeuille par tranches à d’autres banques. De banque en banque, de vendeur en acheteur, les dettes immobilières plusieurs fois restructurées, repackagés dans différents produits « synthétiques » ont fini par se répandre dans tout le système bancaire. Mais quand la crise a explosé, Goldman Sachs n’a rien perdu, ou presque. La banque d’où était partie ces produits avait vidé ses comptes. Les derniers établissement entrés sur le marché, Lehmann Brothers et Merril Lynch, ont pris la vague de plein fouet. Ils ont disparu ou été absorbés.

On connaît la suite. La bulle a explosé. Les américains sont devenus incapables de rembourser les crédits immobiliers. Des villes entière, comme Détroit, sont tombées en faillite suite à la contagion des pertes à tout le système économique. Les gouvernements occidentaux ont été obligés de mettre des milliers de milliards de dollars et d’euros pour sauver les banques et toute l’économie. Les comptes des gouvernements et des banques centrales ont plongés dans le rouge et l’on ne voit plus comment en sortir. Les plans de relances économiques ont fini de dérégler tout le système monétaire, et l’économie mondiale ne vit désormais que grâce à la planche à billets. La planète est droguée à la dette. Il paraît impossible que tout l’argent crée par les banques centrales puisse être remboursé un jour et l’on ne voit pas du tout comment s’en sortir. La crise des subprimes est devenue la crise du système monétaire tout court. 

L’homme est fait d’un bois tordu

Adam Smith, a eu tort de croire que l’on pouvait s’en remettre à une forme d’égoïsme individuel rationnel. Il ne s’agit pas de le rendre coupable de tout, son oeuvre proposant de nombreux garde-fous largement ignorés par les milieux économiques libéraux. Mais fondamentalement, sa conception de l’homme est fausse. Il est impossible de fonder un système politique uniquement sur l’hypothèse de la bonté humaine. Si l’homme était juste, il n’y aurait besoin ni de lois, ni d’Etat, disait déjà Aristote. Sans aller jusqu’à considérer comme Hobbes que les hommes sont tous en guerre les uns contre les autres, il faut au moins reconnaître avec Kant que “ L’homme a été taillé dans un bois si tordu qu’il est douteux qu’on en puisse jamais tirer quelque chose de tout à fait droit.”

 

Greed is good

Une grande part des entrepreneurs travaille uniquement pour gagner de l’argent. La satisfaction des clients n’est pas leur but et n’est même qu’un lointain moyen. L’essentiel est de faire le maximum de profit en un minimum de temps. Ceci n’est absolument pas condamnable moralement. Il est moralement obligatoire de pourvoir et de trouver des moyens de subsistance. Mais il faut ajouter l’injustice au système d’Adam Smith. Les hommes, et singulièrement les hommes d’argent et les entrepreneurs, veulent particulièrement se distinguer des autres par l’accumulation de richesses. La fin justifie les moyens et l’astuce, si ce n’est la fraude, est quasiment consubstantielle au marché. Comment trouver sa place? Comment faire mieux que les concurrents? La limite entre l’inventivité et l’illégalité est mince, d’autant plus que tout un appareillage juridique protège en grande partie les dirigeants d’entreprise, faisant reposer la responsabilité sur la société, considérée comme une personne morale juridique.

Les économistes assument cette position. Milton Friedman déclarait en 1979, lors d’une émission télévisée, le Phil Donahue Show: « Y-a-t-il une seule société qui ne repose pas sur l’avidité (greed)? (…) Ce qui fait avancer le monde, ce sont les individus poursuivant leur intérêt particulier ». Toute la richesse viendrait de là. Pourtant, Alan Greespan, fervent défenseur de la dérégulation et du libre marché, déclare devant une commission du Sénat l’interrogeant sur les principes mêmes du capitalisme: « I found a flaw », j’ai vu une faille dans le système, reconnaissance l’impasse de la déréglementation.

Le Roman de la Rose dépeignait parfaitement cette passion, que l’on peut voir comme une déviation de l’avidité, qu’elle appelait Convoitise. « C’est cette passion qui excite les gens à prendre à et à thésauriser, et à ne rien donner, qui les fait prêter à usure dans leur fureur d’amasser, qui pousse au vol les larrons et les mauvais garçons (…), qui fait dépouiller le prochain par ruse ou par violence, qui conseille les larçins le vole, la fraude et l’escroquerie; c’est elle qui crée les tricheurs (…) celle qui a la rage de happer le bien d’autrui et ne s’entend à rien d’autre. »

Le résultat de la position libéral est bien résumée dans le personnage de Gordon Gekko incarné par Michaël Douglas. Ce n’est pas l’intérêt bien compris qui motive l’agent économique, mais l’appât du gain. « Greed » ne signifie pas principalement avarice. L’une des différences est que l’avare ne veut pas dépenser son argent, ce qui est indifférent au « greedy ». Rien n’empêche à celui qui aime l’argent de le dépenser. Bien au contraire, celui qui aime l’argent l’aime pour le pouvoir, le luxe, la position sociale et l’assurance en l’avenir qu’il apporte. Greed signifie plutôt désir immodéré d’argent, l’appât du gain, envie. En érigeant l’argent au rang de principale valeur universelle, il est impossible de ne pas y mettre également la soif de richesses.

Greed is good 2

Si la crise des Subprimes, parmi tant d’autres crises, montre une chose, c’est bien la nullité de l’affirmation de Geeko. En fait « Greed doesn’t work ».

Le nécessaire contrôle du marché

La conclusion de tout ceci est parfaitement évidente. L’homme est fondamentalement injuste. Combien y-a-t-il de sage complet et parfait dans l’histoire de l’humanité? Il ne peut pas travailler de lui-même au bien commun, sans aucun contrôle, sans loi. La destinée de l’homme, s’il doit en avoir une, est bien plutôt de progresser en justice. Il n’existe par ailleurs aucune main invisible, aucun Dieu régulateur des passions humaines, qui puissent se substituer au contrôle des hommes par les hommes et qui accorderait de manière magique l’intérêt des hommes. Livrés à eux-même, sans contrôle social, le peuple se tourne vers le veau d’or. Wall Street ne s’en cache même pas, l’une des oeuvres d’art emblématique du quartier étant le célèbre Taureau de Merryl Lynch.

The-Ten-Commandments-Veau d'orSans contrôle, le système économique proposé n’est pas le libéralisme, la liberté d’entreprendre dans une concurrence non faussée, mais tout simplement le règne du plus fort. Adam Smith ne prônait d’ailleurs pas un libéralisme complet des forces du marché. Il faisait une exception notable pour le secteur bancaire (qui n’était pas encore le secteur financier). Les banques n’avaient pas, à l’époque, un rôle comparable à celui qu’elles ont aujourd’hui. Dans la doctrine d’Adam Smith, les banques servent uniquement à gérer l’argent, pas à stimuler ou animer l’économie.

Moïse et les tables de la loiLe contrôle n’est pas la propriété, il ne s’agit pas de nationaliser toute l’économie. C’est en revanche au législateur de poser des règles pour empêcher, tout simplement, le vol. En cela, la dynamique sociale est toujours la même, c’est la dialectique de la loi, qui impose le respect d’autrui, et de l’égoïsme individuel, qui commande de travailler en priorité à sa propre survie.

Comment faire?

Il n’y a aucune recette miracle. Il est impossible de changer la nature humaine d’un coup de baguette magique. Nous présentons ici ce qui peut répondre au problème du laissez-faire, et Tout ce que nous pouvons faire, c’est de remettre plus de lois, plus de responsabilités, plus d’éthique, dans un système qui a donné trop de place à l’argent au détriment des autres valeurs. Il faut le faire tout en créant de l’emploi et de la croissance. Les systèmes qui proposent la décroissance comme modèle, comme les écologistes, n’ont strictement aucune chance de réussir. Comment imaginer une seconde que l’humanité entière renoncerait aux bénéfices du progrès, au confort, à la fin des famines et des épidémies? La planète ne deviendra jamais un monastère.

La réforme du droit

Si l’homme est injuste par définition, il n’y a que deux moyens pour le rendre juste: l’éducation et la Loi. Le système juridique actuel masque une dualité difficilement supportable. Il y a d’un côté les droits de l’homme, rigoureusement suivi dans tout ce qui concerne le droit civil et le droit pénal. Et de l’autre côté, le droit de propriété, qui justifie de nombreuses exceptions. Il est impossible de développer tous les points dans ce post. Pour n’en citer que deux, mentionnons:

-L’asymétrie juridique entre le salarié et l’employeur. Pour ne donner qu’un seul exemple, un salarié licencié n’a théoriquement pas le droit d’utiliser les pièces venant de son travail dans l’entreprise pour sa défense, car celles-ci sont réputées propriété de l’entreprise. Comment lutter?

-L’organisation juridique des pouvoirs dans la CA laisse quasiment tout le pouvoir au PDG. La séparation des pouvoirs n’a pas franchit la porte des entreprises. Les « comités » de rémunération, nomination, et autres, sont essentiellement de l’habillage. Le code de conduite AFEP-MEDEF, qui n’a jamais permis ne serait-ce que de limiter les golden parachute ou les retraites chapeaux, est un écran de fumée destiné à maintenir le gouvernement à distance derrière un mur de rhétorique.

-La responsabilité des entreprises étendues aux « externalités », c’est-à-dire aux conséquences indirectes de leur activité, et notamment la pollution, la dégradation de la qualité de l’air.

-Le poids des lobbys et autres corporations professionnelles comme interlocuteur privilégié du gouvernement. C’est bien plutôt vers leurs consommateurs qu’il faudrait se tourner pour chercher des améliorations, que vers des corporatismes dont le but est de donner toujours plus de pouvoir à leur membre, sans considération réelle du bien commun. Smith disait déjà : “Les membres d’une même industrie se rencontrent rarement par plaisir ou pour se divertir, mais leur conversation aboutit invariablement sur une conspiration contre l’intérêt général ou sur un accord pour augmenter leur prix”.

-L’interdiction des marchés non équilibrés. Il s’agit ici d’empêcher les Collateral Debt Securities, ces produits d’assurance qui étaient supposés couvrir les Subprimes, mais qui n’avaient aucun sous-jacent, rien pour les garantir. Georges Soros a parfaitement expliqué ce point dans son livre sur la crise: The New Paradigm for Financial Markets: The Credit Crisis of 2008 and What It Means (2008)

-La responsabilité pénale des dirigeants d’entreprise. C’est le grand absent des condamnations liées au Subprime. Aucun grand patron de banque de Wall Street n’est sous les verrous, d’où le sentiment que les « banksters » s’en sortent toujours.

-La création d’une muraille de Chine entre les autorités et les banques, avec l’interdiction de passer sur secteur privé au secteur public, dans les deux sens. Il s’agit de redonner leur pouvoir aux autorités et d’empêcher les situations comme celle de Paul Volker, ancien de la Chase passé au Trésor, ou d’Henry Paulson, ancien PDG de Goldman Sachs, devenu président de la SEC, l’autorité financière américaine. Les salaires des autorités de contrôle financiers doivent être remis à la hauteur du secteur privé pour en garantir la parfaite indépendance. Trop cher? Sûrement pas, comparé au coût des crises financière.

-L’interdiction du financement des campagnes politiques par les groupes de pression. Cela conduit très évidemment à la ploutocratie, le gouvernement des riches.

-La distribution des bonus de la communauté financière doit être faite sur la performance à terme des produits vendus sous-jacents, comme l’a décidé l’Europe.

Ces mesures progressent, comme le montre les condamnations et les amendes que les grandes banques américaines doivent payer pour mettre fin aux poursuites liées au Subprime. Idem pour Volkswagen et le dieselgate. Mais tout ceci ne vaut pas un contrôle en amont et reste dérisoire par rapport au préjudice.

Le contrôle du secteur financier

« Je crois que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés qu’une armée debout ». Thomas Jefferson

« Quand l’argent d’un gouvernement dépend des banques, ce sont elles et non les chefs du gouvernement qui contrôlent la situation ». Napoléon Bonaparte

Enstein Intérêt composéImpossible de dénombrer toutes les citations, plus ou moins réelles, qui alertent sur le rôle particulièrement complexe des banques et les risques qu’elles peuvent faire courir au pays. Même Adam Smith, loin de la théorie libéral libertaire qu’on en a dérivé, prône le contrôle des banques par une réglementation stricte.

Les banques ont aujourd’hui trop de pouvoir. Il faut leur appliquer l’idée de Montesquieu et partager leur pouvoir selon différents corps. La banque de détail n’est pas la banque d’investissement, les fonds spéculatifs ne sont pas des banques de financements. Les grandes fonctions de la banque devraient être scindées.

Les solutions sont presque toutes connues, et plus aucune n’est mise en oeuvre aujourd’hui:

-Interdiction de la spéculation en compte propre. Cela permettait aux banque de jouer en bourse contre leurs clients, ou pour le dire clairement, de les voler.

-Interdiction des conditions léonines en échange d’une entrée au capital ou d’un financement. Et elles ne s’en privent pas.

-Séparation des différents type d’activité, notamment de la banque de détail et de la banque d’investissement. La séparation des différents types de banques, pour casser leur pouvoir, est l’évidente bonne réponse. Lors du précédent Glass-Steagall Act ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Glass-Steagall_Act ), certaines banques avaient contournées l’interdiction en logeant des holding dans des paradis fiscaux. Il suffit évidemment de contrôler ces schémas plus ou moins déconsolidant, et interdit par les normes comptables. « La banque doit redevenir un métier ennuyeux », comme le déclarait Jacques Attali, et tant d’autres avec lui.

Montesquieu-3105102

Cela n’arrivera malheureusement pas. Le secteur bancaire est aujourd’hui presque irréformable, et cela pour deux raisons, toutes deux sont liées aux liens qui unissent les banques et les Etats et à la nouvelle organisation du « pouvoir de battre monnaie » rendu plus ou moins indépendant des volontés des gouvernements. La première raison est le niveau d’endettement des Etats et de la planète en son entier. La planète est tellement endettée, et notamment les Etats, qu’elle a besoin des banques pour organiser la vie courante, les opérations liées à ces montagnes de dettes. Les banques, comme le souligne Napoléon, tiennent les Etats.

La seconde raison, argument inverse, est la manipulation de l’économie mondiale à laquelle procède les Etats via les banques. La quantité de monnaie, les taux de change, et la circulation monétaire, permettent une guerre économique terrible et bien réelle. La Chine fait l’objet de nombreux soupçons. Les Etats-Unis utilisent le dollar comme une arme « Dollar is our money and your problem ». Pour donner un exemple clair, le Quantitative Easing, qui n’est rien d’autres que de la planche à billet, de la création de monnaie sans contre-partie dans le développement de l’offre des produits ou de l’activité économique, permet un colonialisme économique. Une part significative de la masse monétaire est convertie dans d’autres devises. Ces devises sont investies partout dans le monde, via des fonds d’investissement. Et les dividendes sont rapatriés au USA, ou en Chine. Malgré toutes les libertés d’entreprendre possible, comment ne pas y voir, tout simplement, du vol?

Un nouveau modèle économique

StiglitzIl est à peu près clair que l’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase, où une large part de la croissance est créée par l’inflation monétaire. Ce qui signifie tout simplement que la croissance est en grande partie artificielle. Nous ne pouvons plus nous passer de dettes. Et c’est aussi un effet de la fin des systèmes inflationnistes de plein emploi. Pendant les trente-glorieuses, l’inflation permettait de rembourser les dettes, en les dévaluant en permanence. On augmentait les prix et les salaires dans les pays. Les dettes diverses devenaient plus facile à rembourser, puisqu’elle était toujours à la même valeur nominale. Mais les prêteurs, qui gagnaient moins que les emprunteurs capables de décrocher des hausses de salaires se sont rebiffés. Fini « l’euthanasie » du rentier, dont la valeur du patrimoine fondait toute seule, entre dévaluation compétitive et inflation. Maintenant tout le monde peut s’endetter. La vérité est que nous ne connaissons toujours pas clairement les causes de la création de richesses.

Réguler les autres secteurs

La régulation, ou les éléments de régulations, existent bel et bien dans tous les secteurs de l’économie. Mais ils sont biaisés parce qu’ils servent souvent à protéger la rente d’un secteur, plutôt qu’à défendre le bien commun.

Les difficultés de l’écologie nous montre à quel point il est difficile de mettre en oeuvre une réglementation qui prenne en compte le bien commun. L’écologie ne pèse presque rien face au secteur pétrolier et gazier. Sur toutes les places boursières du monde, les sociétés pétrolières sont aux premiers rangs des capitalisations. Et ce secteur en entraîne d’autres avec lui, automobile et industrie chimique, sans même parler du lien entre le pétrole et les armées modernes, qui ne peuvent fonctionner sans essence.

Donc il faut réguler. La seconde question est de savoir comment. Il faut déterminer un certain nombre de principes sur lesquels appuyer le contrôle. Et ces principes doivent être dérivé du bien commun. Aujourd’hui certains principes existent, notamment pour la régulation des monopoles et la mise en place de la concurrence, ce qui doit garantir la libre entreprise. Ils fonctionnent mal, et ne concernent que le secteur économique, sans s’étendre à la totalité des nécessités de la vie.

Une autre série de principes régule les risques vitaux et la médecine: il existe des agences gouvernementales du médicament, et une série de réglementation pour garantir la sécurité des biens et des personnes, comme dans les transports, dans l’immobilier, sur les usines et chantiers.

A partir de ces deux principes, on peut aller beaucoup plus loin. Nous pouvons notamment placer la santé en principe commun. Beaucoup de choses peuvent être relancer juste en s’appuyant sur la sauvegarde de la santé.

Le nécessaire rôle de l’Etat

L’échec du libéralisme débridé, caricature de la pensée d’Adam Smith, montre à quel point l’économie livrée à elle-même revient à l’état de nature. La défense de l’individu correspond à un moment de l’histoire, les Lumières, durant lequel les philosophes cherchaient avant tout à limiter le pouvoir de l’Etat, son arbitraire, dans un contexte où les Etats étaient monarchiques, en se fondant sur des droits naturels imprescriptibles. Pour caricaturer les positions, et les rendre ainsi plus compréhensible, la pensée politique est passé de l’extrême hobbesien, de l’homme asocial, nécessitant un pouvoir total, une souveraineté absolue dévolue uniquement à l’Etat pour permettre une vie en commun, à l’extrême inverse, où l’individu est le seul porteur de droit, et où l’existence même de l’Etat est remise en question.

Les forces de la sociabilité et de l’insociabilité sont présentent en tout homme, et ne sauraient trouver de régulation automatique en s’appuyant uniquement sur la « nature ». Défendre la dérégulation, c’est uniquement créer des zones de non droit. Il est impossible de faire confiance à la seule nature humaine. Les préconisations des philosophes des Lumières, qui luttaient contre les tyrannies et la monarchie, ne peuvent conserver le même sens dans des Etats démocratiques. L’Etat, et le droit, la recherche d’un équilibre entre le pouvoir de la communauté et le pouvoir de l’individu, sont nécessaires pour la réguler la vie en communauté, y compris la vie économique. L’intérêt particulier, l’égoïsme, qui n’est pas toujours ou suffisamment rationnel, ne se transforme pas par magie en intérêt général. L’homme doit prendre en charge sa liberté par l’établissement du droit.

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