L’économie – Introduction (1/5)

Comment devenir riche ? Et comment le rester ! Comment assurer à chacun d’entre nous une vie prospère, assurer notre survie, notre alimentation, notre habitation et notre place dans la société au travail ? Comment rendre l’Etat financièrement indépendant, le mettre à l’abri de ses ennemis et lui permettre de donner à chacun de ses membres une activité et une place ?

La discipline qui mène l’enquête sur ces questions et tente de leur donner une réponse est l’économie. Le terme vient du grec Oikos, qui signifie « maison ». Aristote est le premier à lui avoir consacré une série de traités, Les économiques, dont le sujet principal est la prospérité du foyer, de la famille.

Un labyrinthe intellectuel

Comparée à toutes les autres sciences, ou disciplines, l’économie a ceci de particulier qu’elle ressemble à un vrai labyrinthe. Tout semble lié avec tout, et l’on a de grandes difficultés à identifier les causes et les conséquences d’une action. Il paraît difficile de fixer cette analyse sur quelques premiers principes et d’établir à partir d’eux un système déductif more geometrico, à la façon des géomètres.

Partout il semble que l’œuf fasse la poule ou que la poule fasse l’œuf. Faut-il commencer par la monnaie, ou par la production de marchandises ? Par le travail de l’homme ou par celui de la nature ? Doit-on au contraire laisser tout cela de côté pour commencer par le rôle de l’Etat et des impôts ? Ou serait-ce le commerce qui compte le plus ? Dans cette discipline, plus que dans tout autre, tout semble avoir de l’effet sur tout, la monnaie sur l’offre, la demande sur le prix, la technologie sur l’offre, les prix des matières premières sur l’ensemble des prix, les taux d’intérêt sur tout le reste de l’économie.

 

Une méthode pour une science pas comme les autres

Rousseau a parfaitement résumé cette situation en utilisant la métaphore d’un organisme vivant pour décrire l’Etat, dans l’Introduction de son Discours sur l’économie politique, publié dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 1755 :

« Le corps politique, pris individuellement, peut être considéré comme un corps organisé, vivant, et semblable à celui de l’homme. Le pouvoir souverain représente la tête ; les lois et les coutumes sont le cerveau, principe des nerfs et siège de l’entendement, de la volonté, et des sens, dont les juges et magistrats sont les organes ; le commerce, l’industrie et l’agriculture, sont la bouche et l’estomac qui préparent la subsistance commune ; les finances publiques sont le sang qu’une sage économie, en faisant les fonctions du cœur, renvoie distribué par tout le corps la nourriture et la vie; les citoyens sont le corps et les membres qui font mouvoir, vivre et travailler la machine, et qu’on ne saurait blesser en aucune partie, qu’aussitôt l’impression douloureuse ne s’en porte au cerveau, si l’animal est dans un état de santé. »

rousseau604

Dans un corps vivant, chaque organe est une partie plus ou moins dépendante des autres. Un corps humain ne peut fonctionner sans foie, sans cœur, sans cerveau, sans reins. Ce sont ceux que l’on appelle les organes vitaux. Aucun ne saurait être supprimé sans entraîner la mort du corps entier. Quand ils sont tous réunis, ils forment un « tout » viable, le corps humain. On attribue à Aristote cette citation concernant les corps vivants animés qui décrit bien la situation: « La totalité est plus que la somme des parties« . Le système organisé vaut plus que ces engrenages, le corps que ses organes. Le cœur, les reins, le foie, mais aussi la peau, et tous les autres éléments constituant le corps peuvent bien être étudiés chacun en eux-mêmes, analysés comme partie indépendante de la totalité de l’organisme. Claude Bernard mènera par exemple des expériences sur le foie du lapin, montrant que le foie produit tout seul du sucre, du glucose, et découvrira ainsi la fonction glycogénique du foi. Il n’en reste pas moins que pour être viable et vivant, l’organisme doit faire travailler toutes ses parties ensemble. Et dans ce travail en commun, la fonction de chaque partie peut et doit avoir des conséquences sur le tout. Le cœur pompe et diffuse le sang dans le corps, le foi le nettoie et le purifie, les poumons chargent le sang en oxygène et autres aliments qui permettent le fonctionnement des muscles et du cerveau, etc.

Sytème cardio vasculaire

La causalité circulaire

Les parties affectent le tout, et le tout à son tour affecte les parties. Le modèle de la causalité simple, où une cause précède et explique un effet (post hoc ergo procter hoc: avant cela donc à cause de cela), ne peut pas s’applique de manière aussi pure en économie qu’en science physique. Dans un organisme vivant, une cause peut avoir plusieurs effets différents. Ces effets peuvent eux-mêmes devenir causes. Cela peut être direct, ou encore via une ou plusieurs séries de causes. Et l’effet peut également avoir un effet en retour sur sa propre cause. C’est ce que l’on appelle le feedback, la « cause en retour » popularisée notamment par Robert Wiener, l’inventeur de la cybernétique.

Bien avant Wiener, les philosophes avaient inclus ce type de cause dans ce qu’Aristote appelle la cause finale (Aristote), ou, chez Kant et s’agissant d’un organisme, la causalité finale interne.

Il s’agit d’une causalité circulaire qui s’applique aux systèmes et aux organismes de la nature. Le foie existe en vue de purifier le sang. Cela signifie qu’il n’a pas de sens si l’on ne pense pas à sa finalité. Sa véritable cause est dans le but de son action. L’intestin grêle existe pour transmettre les nutriments, et donc de l’énergie, aux autres parties du corps via le sang. Il est finalisé, il existe pour un but. Si au contraire, on le considère uniquement comme un mécanisme de dégradation biologique, il n’y a pas de sens à son existence.

L’utilisation de ce type de raisonnement est essentiel dans la compréhension des phénomènes vivants. Dans l’étude de la nature, la théorie des cycles, qui est au fondement de l’écologie scientifique, utilise le même type de causalité. Comme le soulignait déjà Aristote dans ses Météorologiques, l’eau se transforme en nuage, les nuages se dissolvent en pluie et en neige, la pluie et la neige se déversent dans les rivières et les fleuves, qui eux-mêmes se déversent dans l’océan, et l’eau de l’océan s’évapore à nouveau pour former des nuages. A travers ce cycle, les plantes et les animaux trouvent l’eau dont ils ont besoin pour vivre, prospérer, se développer. La cause et l’effet sont interdépendants.

Haeckel, le fondateur allemand de l’écologie comme discours scientifique, va donner une nouvelle dimension à cette causalité, en l’appliquant à la totalité du globe. Il définit l’écologie, en 1866, comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence ». Selon cette théorie holiste, théorie du tout, tout dans le monde est lié. Tous les organismes individuels ne sont que des parties en interaction constante et formant un super organisme qui les dépasse, dont ils dépendent et qui dépend d’eux. Le terme même d’écologie a la même racine « éco » (Oikos) qu’économie. Toujours sur la même lancée, en 1935, le botaniste anglais Arthur George Tansley va forger le néologisme d’écosystème, pour définir les unités liées qui entrent dans le cadre de l’écologie globale. Le CNRS définit un écosystème comme l’« ensemble vivant formé par un groupement de différentes espèces en interrelations (nutrition, reproduction, prédation…) entre elles et avec leur environnement (minéraux, air, eau), sur une échelle spatiale donnée ».

Ecosystème

Une science sociale

Ce n’est donc sans doute pas un hasard si les premiers économistes étaient en fait soit des penseurs politiques, soit des médecins, habitués à la complexité induite par les systèmes interdépendants.

François Quesnay, fondateur de l’une des toutes premières écoles d’économie, les Physiocrates, était le médecin de Louis XV. Pour en savoir plus sur cet éminent savant : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Quesnay. Il publie son oeuvre économique sous forme d’articles de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Il y exprime une conception que l’on qualifie aujourd’hui de « macroéconomique » de l’économie, où l’ensemble des flux de marchandises, services et monnaie doivent être étudiés tous ensemble.

Physiocrate

Tableau économique de Quesnay

Premiers principes de l’économie

Rousseau va plus loin et pose la problématique principale de l’économie. A bien des égards, c’est exactement la même que celle de la politique.

« Le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important à certains égards que la liberté même ; soit parce qu’il tient de plus près à la conservation de la vie (…) la propriété est le vrai fondement de la société civile, et le vrai garant des engagements des citoyens : car si les biens ne ré­pon­daient pas des personnes, rien ne serait si facile que d’éluder ses devoirs et de se moquer des lois. D’un autre côté, il n’est pas moins sûr que le maintien de l’État et du gouvernement exige des frais et de la dépense ; et comme quiconque accorde la fin ne peut refuser les moyens, il s’ensuit que les membres de la société doivent contribuer de leurs biens à son entretien. De plus, il est difficile d’assurer d’un côté la propriété des particuliers sans l’atta­quer d’un autre, et il n’est pas possible que tous les règlements qui regardent l’ordre des successions, les testaments, les contrats, ne gênent les citoyens à certains égards sur la disposition de leur propre bien, et par conséquent sur leur droit de propriété « .

Depuis la révolution des Lumières et la consécration des droits de l’homme sur les droits de l’Etat, le problème de la politique est de savoir comment concilier les droits et les intérêts des particuliers avec l’Etat et l’intérêt général. Comment rester libre tout en étant sujet d’un Etat de droit ? Rousseau résout cette contradiction en séparant le Souverain, qui choisit la loi, et le Sujet, qui est soumis à la loi qu’il a choisie comme Souverain. Le peuple est autonome, il se donne à lui-même sa loi en étant alternativement Souverain et Sujet.

Cette problématique se redouble en économie. La possession, si ce n’est la propriété, est logiquement antérieure à l’Etat de droit. La possession est nécessaire à la vie de la famille, à la conservation des corps, comme la liberté l’est pour la conservation de l’âme. L’Etat ne peut pas plus attaquer la propriété qu’il ne peut faire qu’un homme né libre par principe puisse demeurer autre chose que libre. Mais pour sa survie et son entretien, l’Etat a également besoin de ressources. Il y a forcément une dialectique entre l’Etat et les citoyens sur les impôts, la propriété privée et la propriété publique, un dialogue dans lequel la propriété et les fruits du travail sont répartis pour le bien de tous.

Les fondements de la science économique

Rousseau pose ainsi les principales bases des questions économiques :

– La forme intellectuelle de raisonnement qui s’applique à l’économie est celle de la causalité circulaire, des interactions, qui prend en compte la cause efficiente – ce par quoi une chose advient -, mais aussi la cause finale – ce en vue de quoi la chose existe ou arrive. Ce cadre épistémologique s’applique à toutes les sciences sociales. Comme la sociologie, la médecine ou l’écologie, l’économie va s’appuyer sur des indicateurs mathématiques imparfaits, des statistiques, des probabilités, mais aussi des théories sociales, et se trouver modifiée en permanence par le comportement des acteurs, individus, groupes d’intérêts divers, et Etat.

– Ceci explique le tropisme à l’homéostasie de presque tous les théoriciens économiques. Tout étant lié avec tout, comme dans l’étude d’un être vivant, le « système » formé par ces liaisons fonctionnerait beaucoup mieux sans aucune intervention des Etats, des banques centrales et autres corps se donnant un pouvoir qu’ils n’ont pas. L’homéostasie est cette thèse qui soutient qu’un système biologique revient de lui-même à l’équilibre, pourvu que le facteur ayant déréglé l’équilibre soit identifié et supprimé. Ainsi également l’art du diagnostic économique ressemble beaucoup à celui du diagnostic différentiel pratiqué en médecine : le médecin émet un certain nombre d’hypothèses et les élimine au fur et à mesure, jusqu’à trouver celle qui permet de « guérir » le patient.

– L’économie n’est pas indépendante du système politique dans lequel elle se développe. Tout à l’inverse, elle en est l’exact reflet. Les lois, la forme du gouvernement, le caractère des citoyens, tout cela influe sur l’économie d’un pays. C’est principalement le cas des droits des citoyens et du droit de propriété. Pour Rousseau, l’Etat est là pour garantir ces droits et leur donner leur extension maximale, non pas contre, mais grâce à la loi et à l’intérêt général. On retrouve les deux pôles du débat, entre la liberté et la propriété individuelle d’un côté, illustré par la doctrine du laissez-faire déjà défendue par les Physiocrates, et le rôle de l’Etat dans l’organisation de l’intérêt commun, illustré par le colbertisme, du nom du ministre des finances de Louis XIV : service public, monnaie commune, soutien des manufactures, comme la future Saint-Gobain, puis plus tard partage de la propriété, contractualisation des échanges et forme juridique de l’entreprise, entité morale à laquelle on donne la personnalité juridique, comme l’Etat.

– L’économie est aussi une science de la liberté des agents. Face à un même problème, une même situation, plusieurs réponses sont possibles. Que l’on considère le halo statistique, ou qu’un homme libre peut décider, individuellement ou souverainement, selon des critères de choix opaques et pas toujours rationnels, la conclusion revient au même : il y a plusieurs issues possibles, voir même probables. Mais l’histoire est remplie de surprises et la rationalisation a posteriori ne garantit pas l’effectivité d’une loi, sa capacité à prévoir l’avenir. L’économie est ouverte sur le champ de la liberté humaine. Le plus souvent, les « lois » économiques sont des tentatives de modélisation de la réalité, plus ou moins sophistiquées. Mais comme leur objet est largement plus complexe que celui d’une planète tournant autour d’un astre.

– A ces axes de réflexion, il convient d’ajouter une dimension internationale, bien présente dans la pensée politique de l’époque. La philosophie politique des Lumières est l’héritière de la tradition du Droit des gens de Grotius et Puffendorf. Les Etats sont entre eux dans la même situation que les individus à l’état de nature. Ils ne forment pas une communauté supérieure d’intérêt. Toutes les relations sont plus ou moins contingentes, révisables, et la rivalité fait rage. C’est dans ce cadre légal que se développeront les théories sur le commerce, notamment ce que l’on a appelé rétrospectivement le Mercantilisme, selon le mot utilisé pour la première fois par le Marquis de Mirabeau en 1763. Il s’agissait selon ce courant de pensée d’augmenter la puissance de l’Etat en maintenant un niveau d’exportation supérieur à celui des importations.

https://www.youtube.com/watch?v=eAwfjBSq8zU

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