« L’homme est fait d’un bois tordu » 2/

Nous ne sommes en rien un absolu. Contrairement à l’illusion de nous-même que peut nous donner l’idée de Liberté quand elle est prise absolument, nous sommes limités de toutes parts.

Ce qui ne dépend pas de nous – la situation

Cette limitation de notre pouvoir est bien identifiée par la tradition. Les stoïciens, notamment Epictète, nous le rappelle sens cesse. Ce qui dépend de nous est limité, et ce qui n’en dépend pas est très important. Si l’on souhaite parler de liberté humaine, il ne peut pas s’agir de la liberté d’un pouvoir absolu.

Descartes nous le rappelle, « …nous avons tous été enfants avant que d’être homme… », Discours de la méthode, seconde partie

Spinoza reprend ce point dans son Traité de la réforme de l’entendement. Nous ne connaissons la date de notre propre naissance que par ouï-dire, sans en avoir ni une expérience consciente, un souvenir, ni une idée adéquate, comme celle que nous pouvons avoir d’un triangle.

Ainsi, nous ne choisissons pas consciemment de vivre, nous ne choisissons pas notre siècle, notre pays, notre famille, le régime politique de notre pays de naissance. Nous ne choisissons pas non plus notre corps, la couleur de notre peau, de nos yeux. Ce qui nous échappe va encore plus loin: nous ne choisissons pas nos dons naturels, ni nos défauts d’ailleurs. Ils nous sont donnés par la nature et sont au sens propre, des « dons ». Nous passons même toute notre vie, ou la plus grande partie de notre vie, à la construire!

Nous sommes ainsi plongé dans une situation donnée, un cadre donné, un génome donné, qui dépend d’ailleurs en partie de la vie vécue par les générations passées de nos géniteurs, puisque l’épigénétique montre qu’une partie du génome et de l’hérédité est construite par les circonstances et les habitudes de vie de nos ancêtres. Notre pouvoir au milieu de tout cela est, premièrement, dépendant de cette situation, et secondement, limité par cette situation. Par dépendant de cette situation, nous voulons dire tout simplement que celui qui naît dans une famille riche et unie a incontestablement plus de possibilité d’agir que celui qui vient d’une famille pauvre et meurtrie par la vie. Nous sommes ainsi placé dans une sorte d’injustice ontologique, contre laquelle nous ne pouvons rien faire, au moins au départ. Secondement, les limites viennent de ce qui va nous être permis d’accomplir dans le cadre qui est le nôtre. Cette seconde partie est celle dans laquelle nous devons déployer notre liberté.

Un bois tordu

Et ce n’est malheureusement pas tout. Nous sommes limités de manière externe par la situation dans laquelle nous naissons, grandissons, vivons. Mais nous sommes aussi intrinsèquement limité par ce qu’il faut bien appelé la nature humaine. Il y a au moins deux manières de présenter la question, celle du pessimisme anthropologique, et celle de la finitude ontologique.

Le pessimisme anthropologique

Sarment de vigne

Le pessimisme anthropologique est cette idée qui pose que l’homme, quoi qu’il fasse, n’est pas fait pour la perfection. Kant a magnifiquement utilisé l’image du bois tordu:

« Dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l’homme, on ne peut rien tailler de tout-à-fait droit »

Kant, Idée universelle d’un point de vue cosmopolitique, proposition 6

Kant en déduit qu’il faut pour faire croître l’homme, agir en parti comme l’office des bois et forêt qui aligne les arbres les uns à côté des autres. Ainsi mis en concurrence pour atteindre la lumière du soleil qui leur permet de vivre, les arbres poussent droit et haut. Ainsi, l’éducation doit redresser les enfants et leur donner une certaine rectitude. Kant n’a en fait pas inventé cette formule. Sur ce point comme sur de nombreux autres, il reprend simplement Aristote:

 » Nous devons nous en arracher (note: des fautes sur nous commettons) à nous-mêmes vers la direction opposée, car ce n’est qu’en nous écartant loin des fautes que nous commettons, que nous parviendrons à la position moyenne, comme font ceux qui redressent le bois tordu. « Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre II, §9, Règles pratiques pour atteindre la vertu

Mandeville dira la même chose dans la conclusion de la Fable des abeilles. « Est-ce que le vin ne nous est pas donné par la vilaine vigne, sèche et tordue? (…) Mais elle nous a donné son noble fruit, dès que ses sarments ont été attaché et taillés ».

Et Hobbes ajoute, dans la même veine, que l’homme est un loup pour l’homme, c’est-à-dire qu’il est dangereux pour ses congénères. Le pessimisme de Hobbes va un cran plus loin, puisqu’il ne dénonce pas uniquement l’homme en lui-même, mais l’homme en société. Cependant cette conception de l’homme tordu a tout de même le désavantage, d’accoler à ce travers humain universel l’idée d’une faute morale, dont l’homme aurait le poids. C’est même le cas dans la description qu’en fait Aristote, qui se réfère aux « fautes » que nous commettons. Il est pourtant possible de regarder la situation de manière moins morale. C’est ce que l’on peut appeler la finitude ontologique.

La finitude ontologique

Nous ne sommes pas éternels. Nous naissons, nous mourrons, nous sommes sujets à la maladie. Tous les jours, nous devons manger, boire, dormir, pour reconstituer notre être et nos forces. Nous ne naissons pas de nous-mêmes, ce qui signifie en terme philosophique, que nous ne sommes pas la cause de nous-mêmes. Toujours il nous faut chercher de quoi survivre et faire notre dîner. Nous sommes au contraire causés par nos parents, puis par la nourriture, l’éducation. Parfois même nous sommes dépassés par nos propres émotions. Nous perdons l’envie et le désir d’agir.

C’est cela, cette incomplétude de notre être, que désigne le terme de finitude. Spinoza en a tiré la conclusion radicale que la liberté n’existait pas pour l’homme. Selon sa doctrine, tout est mécanisme dans l’univers. La cause efficiente est la cause créatrice de tout. Seul Dieu, la substance cause d’elle-même, qui s’est auto-engendrée, est à proprement parler libre, puisqu’il est sa propre cause. Toutes les autres choses ne sont que des parcelles de la substance divine. Nous ne sommes rien d’achever. Nous n’avons pas plus de liberté que celle d’un caillou lancé en l’air, mais conscient tout de même d’être lancé en l’air.

L’on n’est pas obligé de souscrire entièrement à cette doctrine, assez déprimante tout de même. Mais elle a le mérite de marquer nettement nos manques, nos impossibilités. Si nous sommes des êtres de désir, c’est aussi à cause de cela. Le désir, que Spinoza appelle le Conatus, elle la force qui va chercher à nous réunir à ce dont nous avons besoin pour survivre. La conscience, ou l’intelligence, c’est un désir qui a conscience, qui se réfléchit lui-même dans l’intelligence. Rien de plus.

Ce qui est magnifique dans cette doctrine, et ce qui permet de la qualifier d’ontologique, est que la finitude radicale de l’homme, parcelle de la nature, permet de le dédouaner entièrement du mal. Le mal est en effet un concept moral uniquement. Il est complètement absurde de penser que le caillou est fautif parce qu’il retombe sur le sol quand on le jette en l’air. Chez Spinoza, cette amoralité dépasse de loi ce que nous-même en pensons. La morale en tant que telle n’existe pas. Le bien et le mal sont uniquement relatifs à la justice, décidée par les hommes, fixé dans des lois. Sans aller aussi loin, on peut, comme le fera Leibniz dans ses Essais de théodicée, conserver l’idée spinoziste selon laquelle le mal n’est rien de positif. Il est pour Spinoza comme la Leibniz, impossible à définir, et en ce sens, il ne peut pas être le support d’une faute. Nous sommes incomplet par nature. Mais la privation, l’incomplétude, n’est pas un mal en soi. Le mal, n’étant rien d’autre que cette privation, ne peut même pas être défini. Reste cependant à étudier la forme que va prendre cette incomplétude.

Le sentiment d’injustice et la racine de notre torsion

Si nous sommes tous incomplets de nature, et si cette incomplétude, ce manque d’être et de liberté est la cause fondamentale de notre torsion, reste à savoir si nous pouvons déterminer la modalité de cette torsion, de ce décalage par rapport à la médiété ou à l’équilibre.

Dès que nous sommés nés, et parfois avant même notre naissance, puisque nous avons été généré, engendré par des êtres eux-mêmes incomplets, nous sommes déjà pris dans ce mouvement. En cela, l’idée que le péché est originaire, qu’il puise sa source et son histoire dans la nuit des temps, est exacte, à ceci prêt qu’il est inutile de parler de pêché concernant une donnée nécessaire de notre être. D’un désir plus ou moins organisé, de la rencontre de deux désirs, au croisement de nombreuses histoires, ainsi, comme nous l’apprend la psychanalyse, au plus profond de l’être et avant sa naissance, se joue l’organisation de son désir. La psychanalyse rejoint l’anthropologie. La situation dans laquelle nous sommes plongés se structurent au plus profond de notre être, en même temps et avant la constitution de notre corps, bien avant l’apparition ou la construction d’une pensée rationnelle. Nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et pour une large part, nous le restons.

Ce qui reflète le plus cette incomplétude, c’est en quelque sorte la difficulté que nous avons nous-mêmes à l’accepter. C’est ce que nous appelons le sentiment d’injustice, ce qui, au plus profond de notre être, nous manque, que nous n’acceptons pas, ne comprenons pas de la vie. C’est par exemple, le premier né qui est une fille et dont les parents voulaient, consciemment ou non, un garçon. C’est le cadet, qui ne supporte pas la préséance de son aîné, ou l’aîné qui ajoute à sa douleur d’être né le fait d’avoir un ou plusieurs petits frères et sœurs. On voit le mieux la marque de cette construction du désir, malheureusement, chez ceux qui en ont le plus souffert, chez les mal aimés, les non voulus, les rejetés par leur famille. Les conséquences sont, mais il restent difficile de trop généraliser tant ces situations sont relatives à chacun, de deux ordres. D’abord, ils souffrent d’une difficulté à se construire eux-mêmes dans la vie, dans l’extérieur et le rapport aux autres. Ensuite, et c’est sans doute le plus complexe, ils vivent (nous vivons) avec eux-mêmes (avec nous-mêmes) par le biais, dans l’identification à ce désir qui n’est pas le leur. Nous nous aimons et nous construisons dans cette configuration. Heureusement les cas difficiles sont plus rares que les cas disons courant, qui parviennent à construire une image d’eux-mêmes suffisamment positive pour ne pas être dans la destruction de soi. Cela ne signifie pas du tout que les ressorts psychologiques qui sont à l’oeuvre chez eux soit différents et qu’ils échapperaient à cette difficulté. Il en ressort toujours une douleur. Toujours un égoïsme, qui n’est rien d’autre que l’envers du sentiment d’injustice, sentiment de désamour, de séparation.

Ce qu’est l’égoïsme

L’ego, au sens non pas du sujet rationnel que lui a donné Descartes en définissant son sujet rationnel et pensant, « cogito ergo sum », je pense donc je suis, mais au sens de fondement de l’individualité de la personne, de l’égoïsme au sens propre, désigne également, d’une manière légèrement différente, ce même sentiment d’injustice, et lui donne une intégration dans un désir nouveau.

Nous ne sommes pas parfait. Toute naissance est la marque d’un privation, d’une incomplétude, qui est la source de toute notre injustice. Nous ne supportons pas d’être né, et partout nous nous plaignons de cette naissance. Nous pensons toujours que la naissance est une injustice, que la séparation d’avec notre mère est une injustice. Du souvenir de cette union inconditionnelle avec celle qui nous a porté, qui nous a nourri, et dont nous recevions même l’oxygène dont nous avions besoin pour survivre, naissent certainement les idées de Paradis et d’Age d’or, ainsi qu’en contre-point, l’idée de chute. Une fois né, nous ne retrouverons jamais une telle plénitude de l’être, un état où nous étions à ce point pris en charge. D’un seul coup, au moment de la naissance, il nous faut commencer à prendre soin de nous-mêmes, respirer seul, nous nourrir par nous-mêmes, en moins en partie. Puis apprendre toutes ces choses auparavant inutiles: dormir, marcher, faire ses besoins, parler, et ainsi de suite pendant des années de formation, avant de nous lancer sur le marché du travail pour trouver une subsistance. Et encore s’agit-il là des cas les plus favorables, sans guerre, sans rupture familiale. Même en minimisant au maximum les soucis du petit d’homme, nous voyons bien que vivre est un parcours du combattant.

L’injustice, et c’est sans doute ce qui la sépare de la justice, est un sentiment et non pas une idée. John Stuart Mill a en partie exprimé cette idée, en fondant sa théorie de la liberté sur le sentiment moral de la justice.

 » Après tant d’applications diverses de ce mot de justice qu’on ne regarde pourtant pas comme équivoque, il est assez difficile de saisir le lien qui les unit, et dont dépend essentiellement le sentiment moral attaché à ce mot de justice. Peut-être peut-on tirer quelque lumière du mot telle que la donne son étymologie. »

John Stuart Mill, L’Utilitarisme, Du rapport qui existe entre la justice et l’utilité

Avec le sentiment d’injuste, nous considérons alors que cela nous donne un droit d’équilibrer par nous même ce sentiment négatif, que c’est notre droit à. Telle est la source de toutes les décisions pathologiques et de toutes les exceptions que nous nous permettons par rapport à la loi morale. C’est la blessure narcissique qui réclame justice quand elle s’estime lésée. Nous le voyons particulièrement bien dans les revendications des enfants, qui ne sont pas aussi contraintes que celles des adultes. Les enfants nous disent spontanément ce qu’ils considèrent comme étant injuste. Et si l’on regarde le comportement des adultes, il est assez simple, avec un peu de perspicacité de trouver les mêmes ressorts.

La philosophie anglo-saxonne a exploré la voie des sentiments moraux. Elle défend, de Hutcheson à Adam Smith, que la morale ne doit pas être fondée sur des Idées, ni sur la justice positive des hommes, mais sur les doux sentiments qui nous attachent aux autres, comme la pitié, la sympathie, l’amitié, et l’amour. Quoiqu’il en soit de l’issue d’une telle tentative, il est claire que les émotions et les idées morales sont profondément liées. La revendication de justice plonge dans la défense d’un droit. Ce qui est dénoncé comme injuste fait forcément référence à un juste, et ce juste est perçu comme devant être respecté, quelque chose auquel nous avons droit. C’est la définition du droit comme étant la norme par rapport à laquelle on peut dire qu’une chose est juste ou injuste. Dans le chemin qui nous présentons ici, et qui va de la naissance au droit, la question de savoir si le droit auquel nous nous référons est objectif ou subjectif, s’il s’agit d’un « droit de » ou d’un « droit à », n’est pas encore tranchée. Il faudra y revenir. [compléter éventuellement avec l’honneur chez Hobbes].

Cette argumentation va immanquablement tomber sous l’accusation de « psychologisme ». Par cette accusation, la philosophie, surtout universitaire prétend rejeter en dehors de la philosophie tout ce qui a trait à la psychologie et à la psychanalyse. Il n’y aurait rien à inclure dans la philosophie venant de ce domaine. Pourtant les mêmes contradicteurs insistent sur la remise en cause du sujet rationnel cartésien faite par cette même psychanalyse, par la déconstruction nietzschéenne des valeurs, par les avancer de la biologie et de la génomique, qui montre à quel point nous dépendons d’autre que de nous-mêmes, des apports de la sociologie, de l’anthropologie, de l’ethnologie, qui révèlent à quel point nous sommes sans en être toujours conscient, façonné par le ou les groupes auxquels nous appartenons. Mais à quoi bon la philosophie si elle ne prend pas en compte les objections et si elle ne cherche pas à correspondre à une réalité?

La déviation du plaisir et de la peine

Mais ce n’est pas encore tout. Car ce sentiment d’injustice oriente également notre plaisir et notre peine. L’un des problèmes avec la doctrine d’Epicure, c’est que nous ne pouvons pas simplement suivre la voie du plaisir corporelle. Non pas quelle soit fausse en elle-même, surtout dans la version épicurienne qui recommande une ascèse et la recherche des plaisirs les plus simples. Ce n’est pas non plus parce qu’elle nous incline a ne chercher les plaisirs que quand ils correspondent à des plaisirs du corps, ce qui nous incline forcément vers eux, plutôt que vers un plaisir intellectuel.

La plus grande objection, selon nous, contre l’épicurisme, vient du fait que la plupart d’entre-nous trouve son plaisir dans le mal. Comme le dit Leibniz, le méchant prend plaisir à son crime. Et bientôt ce plaisir va dépasser en force la capacité du méchant à combattre ses penchants. La doctrine épicurienne ne permet pas de comprendre les plaisirs malsains, sadismes, masochisme, auto-mutilation. Comment en effet est-il possible que certains trouvent leur plaisir dans des occupations qui sont de toute évidence mal-saine? Quel biais de notre jugement et de notre personnalité peut conduire à prendre bon pour soi et à valider pour soi des conduites objectivement mauvaises et destructrices?

Qu’est-ce qui perverti notre rapport au plaisir? La source est la même que celle de la perversion du jugement. Il s’agit également sur sentiment de justice et d’injustice. D’où l’importance du premier rapport à la justice, des premiers vols, des premières punitions, comme dans la Bible, comme chez Rousseau avec l’histoire du peigne volée, et le plaisir pris à la fessée, comme chez Saint Augustin, avec le vol des poires. L’expérience fondamentale est celle de la justice, de l’injustice, et de ce qu’il révèle de ce que nous sommes.

L’impact sur le plaisir et la peine

Nous associons un plaisir à la réalisation de l’injustice, parce que nous pensons cette injustice justifiée. Il serait de notre devoir de nous mettre en avant, parce que la vie aurait été trop injuste avec nous, par rapport aux autres. Et nous nous autorisons à prendre du plaisir quand nous transgressons la loi morale, parce que nous supposons, à tort bien sûr, que nous pouvons alors justifier notre violation de la loi.

Quand la personne a été éduquée, ou qu’elle a pu développer par ailleurs une certaine conscience morale, son rapport au plaisir ne s’arrêtera pas là. Elle sentira forcément un autre sentiment, de culpabilité, pour avoir violer la loi morale. Il s’agit d’un sentiment alors proprement moral, c’est-à-dire dérivant de la loi elle-même, tout comme nous pouvons éprouver du plaisir à respecter la loi morale, quand bien même cela pourrait être à notre préjudice sur le plan de l’intérêt égoïste.

Selon les développements du sentiment d’injustice, ses ramifications envers soi, les autres, dieu, le père, la mère, la pensée elle-même, les techniques et le développement de l’injustice envers soi et les autres prendront des formes diverses. Le rapport au plaisir et à la peine suivra en partie.

La République idéale et le secret des naissances

Dans sa République, Platon invente un dispositif très sophistiqué pour défaire toutes les familles et rendre tous les citoyens totalement dédiés à la Cité. Pour empêcher les parents et les enfants de se reconnaître, tous les couples doivent se rencontrer derrière un voile. Une fois la naissance arrivée, le bébé est immédiatement retirée à sa mère.

« Que les femmes dont il s’agit, soient toutes communes à tous les hommes dont il s’agit et qu’aucune ne cohabite de manière privée avec aucun; que les enfants, à leur tour, soient communs, et qu’aucun rejeton ne connaisse le générateur qui fut le sien, ni aucun enfant son générateur ». Platon, République, Livre V.

Platon chercher par là à créer une seule communauté, où tous les citoyens ressentent ensemble les mêmes peines et les mêmes joies, annulant toute différence entre les différentes familles. Les gardiens ne doivent rien posséder d’autre en propre que leur seul corps. Ils n’ont aucune propriété. Ils ne connaîtront aucune querelle sur la famille, aucune concernant la propriété. Les générations seront parfaitement soudées, chacun pouvant être entre-eux père, mère, frère, sœur.

Platon décrit toute une procédure, alliant également un eugénisme permettant de sélectionner les meilleurs reproducteurs possibles et des procédures spécifiques pour cacher les naissances. Platon n’envisage aucune objection sérieuse à son système. Elles sont pourtant nombreuses.

La première objection est celle de l’étendue de la procédure. Platon semble la limiter aux gardiens, ce qui entraîne une différence radicale entre les gardiens et les autres citoyens, ce qui ne peut qu’entraîner des conflits inextricables. Pour éradiquer au mieux l’injustice, ce système devrait être étendu à toute la population.

La seconde objection, plus réaliste, consiste dans l’impossibilité radicale de la mise en oeuvre. Les mères ne se laisseront pas toutes faire et enlever leurs bébés. Les enfants eux, voudront connaitre leurs origines, tant il est vrai que connaître ses origines est important pour les êtres de langages que nous sommes. Les ressemblances physiques et de caractères ne peuvent pas être totalement dissimulées et certains finiront par se retrouver. Les besoins de la médecine, qui doit connaître les antécédents familiaux pour traiter de nombreuses pathologies, feront pression pour retrouver les parents et descendants. Car notre finitude ne vient pas que de la Cité et de l’organisation des familles. Elle est métaphysique, tous les corps sont défaillants.

Aldous Huxley, dans le Meilleur des mondes, a repris cette hypothèse platonicienne et l’a poussé à son comble. Les enfants ne sont plus conçus par des parents, mais sont incubés dans un système de procréation centralisé. Les grosses sont toutes extra-utérines, les femmes ne portent plus les enfants. Ils sont élevés dans des incubateurs. Nous voyons aujourd’hui déjà une tendance à séparer les fonction de procréations et de gestations, notamment par le commerce se développant des mères porteuses. Huxley est allé encore plus loin. Devenu scénariste pour le cinéma, il a travaillé sur la série des Superman ou le super héros venant de crypton est incarné par Christopher Reeve. Superman vient d’une civilisation qui a mis en oeuvre les préceptes de Platon. Le mythe a ensuite été repris par Zack Sydner dans son Superman. Dans cette version, le père de Superman ne supporte plus ce système. Il a utilise sa position hiérarchique pour avoir accès à l’emplacement exacte de son fils dans le système de maturation des enfants. Il est tombé amoureux de sa compagne et tous deux veulent connaître leur enfant et l’élever.

Dans Batman versus Superman, Snyder nous montre un autre désavantage de la dissociation du géniteur et de l’éducateur. Le film présente les enfances de Superman et de Batman, et comment les événements de leur naissances respectives affectent leur psyché d’adulte. Superman est d’abord éduqué par la famille Kent. Son père ne veut pas qu’il montre ses pouvoirs au monde. Au lieu d’être fier, il est un peu honteux parce que Clark n’est pas son fils. Clark obéit et laisse finalement mourir son père qui préfère se laisser emporter par une tornade que de voir Clark dévoiler ses pouvoirs au monde. Plus tard Superman retrouve ses origines et son père biologique. Celui-ci a un discours totalement opposé. Clark doit se présenter au monde comme Superman et accepter d’exister. Clark/ Superman, pendant tout le reste du film, est pris dans cette dualité de représentation. Il hésite, il ne sait plus comment se définir, tant il est vrai que nous vivons aussi par le regard et la représentation des autres et principalement de nos proches. Que resterait-il de la psyché des gardiens soumis à un tel traitement affectif? Huxley résout le problème dans le Meilleur des mondes en mettant toute la population sous anesthésiant, c’est le fameux « Soma », qui ressemble beaucoup à de la marijuana.

La troisième objection vient de l’impact exacte qu’aurait le système. Rien ne prouve en effet que l’ignorance des origines renforcerait effectivement les liens dans la communauté. Cela pourrait produire exactement l’inverse: un désintérêt absolument, complet, pour tous les autres, et un développement sans précédent de l’individualisme. On peut accepter beaucoup de chose de ses propres enfants. Mais que sommes-nous prêts à supporter d’un enfant d’autrui? Pas du tout la même chose. La doctrine de Platon est muette sur l’éducation qu’il faudra donner aux nourrissons. Ce n’était évidemment pas son sujet, mais du coup, il est difficile de le prendre au sérieux. Cette individualisme, ce repli sur soi des gardiens, ni compenser par le fait d’avoir une compagne, ni par celui de se dédier à l’éducation des enfants, risque de faire des gardiens d’éternels enfants. La réduction de l’intérêt, quand bien même il serait sexuel, à prendre en compte le désir de l’autre, à dépasser sa propre subjectivité, en serait tellement réduit, qu’il y a fort à parier que la société devienne encore plus violente. L’amour, qui est également un vecteur de dépassement de soi, est totalement absent du système. Or il est totalement improbable que l’amour disparaisse.

La solution de Platon est donc inopérante et risquerait bien d’être pire que le mal. Il n’y a pas de moyen d’éviter l’injustice originel, ce que Leibniz a bien vu en parlant de mal métaphysique, reprenant l’analyse de Spinoza sur la privation consécutive à la naissance et à l’individuation.

Les miroirs astronomiques et la correction du front d’onde

Les premiers astronomes qui observaient les étoiles pensaient que la lumière qui leur venait du ciel était pure et donnait une information parfaite. La lumière pensaient-ils arrivaient directement en ligne droite depuis les confits de l’espace.

Puis la comparaison des différentes observations effectuées à différents endroits de la planète, associée au progrès de l’optique et à une meilleure compréhension des phénomènes de réfraction et diffraction, ont fini par faire douter les observateurs du ciel. La voûte céleste n’apparaît pas de la même manière aux différents endroits de la planète. Les astres n’étaient pas exactement au même endroit. Plus l’air est rare et pure, plus le ciel est clair et visible, et plus la position des planètes est précise. Ainsi les astronomes ont découvert que la lumière des astres était déviée par l’atmosphère terrestre, et que cette déviation suivait des lois mathématiques de la propagation de la lumière dans les gazes.

Les principaux observatoires ont été construits aux endroits où l’air est le plus pur. Sur le Pic du midi en France, à Hawaï et surtout dans le désert de l’Atacama entre le Pérou et le Chili, C’est dans ce désert qu’est construit le VLT, Very Large Telescope, le plus grand télescope au monde. Tous ces observatoires sont équipés de dispositifs permettant de corriger la déformation du front d’onde. La génération précédente de ces optiques adaptatives était constitué d’un dispositif mécanique. Un mini miroir, dont la surface était modifiée par des centaines d’actionneurs piezzo électrique, reproduisaient en l’inversant la déformation produite par l’entrée dans l’atmosphère. La quantité de calcul était telle que jusqu’à très récemment, il fallait utiliser un dispositif mécanique. Désormais les calculs informatiques permettent de redresser l’image des cieux.

Le fait de naître entraîne nécessairement une déformation du sens de la justice et l’apparition d’un égoïsme qui imprègne la totalité du désir. Platon a voulu supprimer le problème en supprimant au maximum la cause. Mais il est impossible de supprimer la cause. La seule chose que nous puissions faire, c’est de construire un remède. Malheureusement pour nous, la déformation des désirs, le « bois tordu » dont est fait l’homme selon Kant, ne se laisse pas redresser aussi facilement que l’on redresse la lumière de l’univers.

Le voile de l’ignorance

Le célèbre « voile » de John Rawls a plusieurs sources historiques. Il correspond et reprend la conception grecque de la vérité. Aletheia, en grec, signifie à la fois voile et dévoilement. Le voile de l’ignorance chez Rawls cache la réalité des différentes positions personnelles dans la réalité. Ainsi, pense Rawls, si personne ne connaissait le sort qui est le sien, tout le monde prendrait une décision rationnelle et équitable. Chacun pourrait accéder « au sien », à ce qui lui convient en fonction de ses talents et de son mérite. Le voile est aussi une autre manière de recherche un « état de nature » comme le firent les philosophes de l’âge classique pour tenter de cerner les conditions premières de toutes sociétés humaines. En utilisant l’image du voile, Rawls supprime la confusion, ou la fusion, entre « état de nature » réel, historique, et « état de nature » au sens de recherche des principes de la natures qui peuvent bien s’appliquer à tous les faits, mais qui ne peuvent dériver des faits, selon le mot de Rousseau au début du Discours sur l’inégalité: « Ecartons tous les faits », ce qui signifie: « cherchons les principes ». En faisant cela Rawls cherche une réponse purement rationnelle et proprement philosophique à la question du meilleur régime possible.

Mais l’utilisation du mot de « voile » renvoie également à un autre sens. Il s’agit du voile qui va permettre de cacher les époux d’un soir aux « géniteurs » des gardiens de la République de Platon. Le voile sert à séparer la raison des émotions, l’émotion et le désir de la pensée, pour tenter de trouver là encore une solution directement intellectuelle. Rawls malgré l’ingénuité et la beauté de son expérience de pensée, ne fait rien de plus que Platon ou Rousseau. Il jette le bébé avec l’eau du bain. Si nous étions de purs esprits, il n’y aurait pas de problème. Pas de souci non plus, ni de grandeur dans le combat de la raison. La plupart d’entre-nous n’est pas rationnelle. Ou pour le dire autrement, il est illusoire de séparer la pensée et les émotions. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de réponse purement intellectuelle qui face l’impasse sur la réalité de notre égoïsme, sauf à se payer de mots et à construire des châteaux en Espagne.

Annexe

Ecclésiaste 7:13 : « Regarde l’oeuvre de Dieu : qui pourra redresser ce qu’il a courbé ? ».

L’idée du pêché qui est au fondement de la Bible, et que l’on retrouve aussi, mais dans une moindre mesure dans la religion grecque, sous la forme de l’hubris, expose la même chose, mais de manière plus symbolique. L’homme n’est plus juste et droit depuis qu’il a été déchu du Paradis, ce qui signifie depuis qu’il est homme et non plus une sorte d’Ange.

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