Last Action Hero ou la magie dans la littérature

Last Action Hero, film de 1993 avec Arnold Schwarzenegger, n’a pas connu un grand succès commercial. La rumeur voudrait même que ce semi-échec commercial ait achevé de décider Schwarzenegger à se reconvertir en politique et à se présenter comme gouverneur de Californie. Pourtant ce film nous montre à l’état chimiquement pur un schéma narratif des plus pertinents.

Le Pitch

Le film nous raconte l’histoire de Danny Mannigan, un jeune garçon de 11 ans. Danny vit dans un New York gris, où la criminalité a envahi les rues. Son père est absent, sans que l’on sache vraiment où il est. Sa mère semble faire de petits boulots alimentaires, mais là non plus, ce n’est pas très clair. Danny est livré à lui-même. Et plutôt que de rester seul dans leur appartement miteux, Danny préfère aller au cinéma rejoindre Nick, son ami projectionniste.   

Le cinéma est l’un de ces théâtres de l’image qui n’ont pas vraiment d’équivalent en Europe, mais qui sont courants aux Etats-Unis. Plusieurs étages, plusieurs balcons, une décoration art déco, tout évoque l’ancien cabaret qui occupait les lieux. Rien n’a changé, si ce n’est les graffitis et tags, le papier décollé et les ampoules cassées d’un commerce qui ne tourne plus très rond. Malgré tout, le projectionniste est fidèle au poste et continue à diffuser dans la salle noire.

Danny attend avec impatience le nouvel opus des aventures de son héros préféré : Jack Slatter, le flic que rien ne saurait arrêter ! Pour lui faire plaisir, Nick lui propose de venir voir le film juste avant sa sortie, et lui donne rendez-vous à minuit. Quand Danny arrive, il a la surprise de voir Nick sur son 31, vêtu de son ancien costume de placeur de cabaret. Le vieil homme lui raconte brièvement cet âge d’or, et revient sur un événement singulier dont il a gardé un souvenir mémorable. Un jour, le grand Houdini, le maître de la magie du début du 20ème siècle, le dernier vrai magicien avant l’arrivée de la prestidigitation, était en représentation dans ce théâtre. Et il fit cadeau à Nick d’un ticket de cinéma magique, qui lui venait, disait-il d’un mage des Indes. Nick n’a jamais osé utiliser le ticket, de peur sans doute de perdre la magie du rêve et de se rendre compte que ce n’était qu’un vulgaire papier.

Danny prend le ticket et n’hésite pas, lui. Il le déchire et place le talon dans la boîte prévue à cet effet, gardant le bordereau pour lui. Au moment où le ticket est déchiré, le spectateur voit une sorte d’arc électrique bleuté s’en échapper. Le ticket est bien magique ! Danny va se retrouver plongé dans l’univers du film comme dans une autre dimension et rencontrer son héros. Jack est tout ce dont Danny rêve. Sans peur, sans reproche, il lutte contre le mal, et gagne toujours à la fin. Il est la caricature ultime du héros flic à la Piège de cristal. Son chef lui crie dessus, mais il est le meilleur élément du commissariat. Sa femme a divorcé, mais elle l’appelle sans cesse. Il a de nombreux amis, qu’il a la plupart du temps sauvés de la mort, au Vietnam ou en mission. Il ne perd jamais, ne recharge jamais, et lance toujours la punch line qui tue : « C’est une énorme erreur » et bien sûr le célèbre « I’ll be back » d’un Schwarzenegger qui n’hésite pas à se caricaturer.  

Danny entre dans la fiction et partage les aventures de son héros. Il apprend à faire face à tout type de situation dramatique et lutte avec brio contre la mafia. En même temps, il essaie de convaincre Jack qu’il n’est rien d’autre qu’un personnage de fiction, un héros de cinéma. Puis l’histoire se renverse. Le méchant trouve le ticket et quitte le film pour aller dans la réalité. Il voit dans New York une terre d’opportunité et pense que grâce au ticket, il pourra, à la manière de Gygès avec son anneau, devenir invisible et commettre ses crimes en toute impunité. Jack, entraîné à sa suite, découvre la « vraie » vie. Non, on ne peut pas briser une vitre avec le poing sans se faire mal, ou courir sur le toit des voitures sous la pluie sans finir par se casser lamentablement la figure. Il rencontre aussi la mère de Danny et tous deux s’entendent très bien. Après de multiples rebondissements, Jack, mortellement blessé, doit retourner dans son monde de cinéma, où même les plus graves blessures ne sont que des égratignures. Danny parvient in extremis à le renvoyer chez lui. Les méchants sont châtiés. et chacun retrouve sa place.

A touch of Magic  

Cette histoire est construite sur plusieurs stéréotypes récurrents dans divers films et romans. Le héros, le jeune Danny, est dans une période de latence. Il n’est pas encore adolescent, mais il n’est plus tout à fait enfant. Il n’est pas très assidu à l’école et préfère passer son temps à regarder des films. Avide d’aventures, il ne fait pas grand chose. Sa situation familiale est tendue. Son père a disparu l’on ne sait où ni pourquoi. Il est comme à moitié orphelin ou abandonné. Sa mère semble avoir des difficultés à joindre les deux bouts et est visiblement à la recherche d’un compagnon. En cela, Danny est comme le héros au début de sa quête dépeint par Campbell dans Le héros aux mille visages. Il est un petit Luke Skywalker, élevé par ses oncle et tante, un Harry Potter, qui grandit dans une épouvantable famille d’accueil. Comme Wade dans Ready Player One, il habite une ville sordide et grise dont l’horizon semble avoir disparu. Et ce héros vient d’une famille dysfonctionnelle, déséquilibrée. 

S’il n’a pas de père, Danny a en revanche un ami plus âgé qui ressemble fort à un tuteur. C’est Nick, le projectionniste. Comme Luke aura Ben Kenobi et surtout Yoda, ou encore comme Wade aura James Halliday, le créateur d’Oasis. Un exemple plus fondamental est celui de Merlin l’enchanteur, le « tuteur » du futur roi Arthur. Tous ces relais éducatifs ont en effet comme point commun d’initier leur élève au monde de la magie. Nick entre dans ce monde magique du film grâce au ticket lui-même magique donné par Houdini. Wade met ses lunettes 3D et entre dans le monde informatique et magique d’Oasis. La vie de Luke bascule quand Obi Wan lui donne le sabre laser, sabre de lumière pure. Quant à Arthur, il retire l’épée de la pierre… ce qui explique assez clairement qu’il est bien prêt à devenir un homme et à passer aux choses sérieuses ! Le rôle du tuteur n’est donc pas de remplacer le père, même s’il est une figure paternelle. D’ailleurs, s’il était un nouveau père, le déséquilibre initial disparaîtrait, le problème serait résolu et l’histoire terminée. Le rôle du Mage, de l’enchanteur, est d’ouvrir le monde de la quête. C’est Gandalf allant chercher le héros dont il a besoin chez les Hobbits. Remercié soit le cinéma pour nous donner tous ces personnages de magiciens, qui sont autant de guides pour nous face aux difficultés de la vie ! 

Dans Last Action Hero, Danny entre dans un film. Dans Jumanji, les enfants entrent dans un jeu de plateau, puis dans un jeu vidéo. Encore plus fort, dans Retour vers le futur, Marty Mac Fly, joué par l’inoubliable Michael J. Fox, est propulsé dans le futur par Doc. Le savant y prend la place de l’enchanteur, et la magie s’incarne dans le voyage dans le temps. Il en va de même dans Jurassic Park, où le créateur du lieu est également un savant, âgé, aux cheveux blancs, sage, rêveur… et fou à la fois, incapable de maîtriser sa magie. Dans l’Histoire sans fin, le héros entre dans un livre. Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini. Mais le média, s’il a son importance, n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, ce sont les caractéristiques de ce monde magique. Elles sont là encore, étonnement communes à tous ces films. Jack Slatter se bat contre le Mal. Luke se bat contre le côté obscur de la force. Bilbon se bat contre Soron et l’étrange pouvoir maléfique de l’anneau, qui permet d’agir sans être vu et comme l’anneau de Gygès d’échapper à la justice des hommes et de laisser libre cours à son égoïsme. Car dans le monde magique, tout est clair. Il y a les bons et les méchants. Il y a le Bien et le Mal. Ils sont clairement identifiés et l’on peut ainsi progresser dans sa quête héroïque. Dans notre monde prosaïque, dans notre nuit, « tous les chats sont gris » comme le dit la sagesse populaire et celle plus mystérieuse de Hegel. Dans le monde réel, le bien et le mal sont mélangés, alternés, répartis. Il est très difficile de les départager, tout pouvant être en partie affaire d’interprétation et de droit. Les situations héroïques sont rares. Il ne naît pas tous les jours des Hitler, ou en tout cas, ils n’arrivent pas tous au pouvoir ! Y trouver des valeurs pour donner du sens à nos vies est complexe, et ça l’est encore plus quand la situation familiale est complexe. Tandis que dans le monde enchanté de Merlin et des chevaliers, les valeurs sont claires. Les chevaliers défendent Dieu, l’honnêteté, l’honneur, le pauvre et l’orphelin, respectent leur roi, et font la cour à leur Dame. La Justice de Dieu s’exprime à tous les croisements de pistes, tout à la fois immanente et implacable : le juste souffre, apprend, est mutilé parfois, pèche sûrement, mais toujours triomphe à la fin. Le méchant, qui est immanquablement très conscient de sa méchanceté, comme s’il était le diable, peut bien avoir une illusion de pouvoir gouverner la galaxie entière, comme l’Empereur et Darth Vador, il finira toujours par perdre, périr, et être châtié pour ses fautes. Le monde magique est limpide, pur, moral.

La quête, la transformation

Quand Danny traverse l’écran, il est confronté à une série d’événements dramatiques. Il les traverse avec succès et devient un homme. En même temps, Jack traverse l’écran dans l’autre sens et devient plus humain. Il sort de sa propre caricature, rencontre même son double réel, l’acteur Schwarzenegger qui fait la promotion du film. Le héros stéréotypé devient un passeur. Le personnage laisse place à une personne. Jack prend le relais du premier mage. Il est un mage aussi, puisqu’il vit dans ce monde magique, mais il est également là pour raccompagner le héros dans la monde réel. Cette transmission se fait en deux étapes : Jack donne en quelque sorte ses pouvoirs à Danny, qui devient comme lui un super flic, et en même temps Jack apprend de Danny à devenir un homme. Jack gagne en humanité et devient un père de substitution. Il semble découvrir l’art en entendant Mozart à la radio et l’amour en parlant toute la nuit avec la mère de Danny. Le déséquilibre initial est en partie résolu, ou du moins une voie est ouverte. La mère de Danny est prête pour un autre homme. Un nouveau père pourrait arriver, ou des pères de substitution seraient maintenant possibles. Danny lui-même plonge complètement dans l’adolescence. 

Dans ce nouveau monde, le héros va découvrir l’amitié. Il va se muscler et livrer ses premiers combats avec le Mal. Evidemment, il faut qu’il découvre l’amour. Mais Danny est trop jeune pour cela, il va juste devenir disponible pour d’autres femmes que sa mère et recevoir un baiser de la fille de Jack, son premier sur la bouche. 

Mort et résurrection 

La dernière étape est celle de la mort. Il faut revenir au monde réel, et cela passe par un décès où le symbolique et le réel se mélange. Jack va jusqu’au sacrifice réel, avant de trouver une épiphanie en retournant dans le monde du film grâce au ticket magique. Revenu dans son monde stéréotypé, le héros renouvelé prend le contrôle complet de l’histoire.

Nous ne pouvons nous empêcher de penser à la mort d’Obi Wan, qui se laisse tuer par Darth Vador devant les yeux de Luke. Obi Wan sait que la tradition des héros, des Jedis, va lui survivre dans la personne de Luke. Sa tâche est accomplie. Il peut disparaître. Il ne meurt d’ailleurs pas vraiment, puisque la force lui permet de réapparaître, de communiquer par delà la mort. Les Jedis sont en cela très chrétiens. Ils accèdent au Corps Glorieux, ce corps parfait promis par la résurrection chrétienne. 

Danny revient dans le monde réel. Les scénaristes ont décidé de jouer à fond avec ces codes qu’ils explicitent, en convoquant la mort du 7ème Sceau, d’Igmar Berman. Elle aussi, touchée par le ticket magique lors d’une péripétie, arrive dans le monde réel, superbement campée par Ian McKellen (« I play Gandalf and Magneto, deal with it »). La mort vient annoncer à Danny qu’il aura une vie longue et prospère et confirme à Jack qu’il n’existe pas, qu’il n’est pas né et n’a donc pas à mourir.

La recette d’un succès garanti !

Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini (Alice au pays des merveilles, avec Alice qui tombe dans le creux de l’arbre, Le Magicien d’Oz, dans lequel Dorothy est projetée dans le monde magique d’Oz à la suite d’une tempête, Matrix, qui fait d’ailleurs référence à Alice, où Néo doit choisir entre la pilule bleue et la pilule rouge, Aladin, jeune adolescent qui frotte une lampe magique pour convoquer un Génie, ou encore Harry Potter qui entre dans un monde explicitement magique). Le schéma narratif est toujours le même. Le héros misérable, souvent un enfant, se trouve plongé dans un nouvel univers où il va accéder à la maturité en trouvant symboliquement les réponses à ses questions familiales réelles. 

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