De Spinoza à Hegel – matrice de la transformation

Comment ne pas être déboussolé par la dialectique de Hegel ? Son génie transforme tout en tout. Le subjectif devient objectif, le réel devient esprit, qui devient absolu. L’architecture laisse place à la sculpture, qui s’efface devant la peinture, elle-même dépassée par la poésie.

Le lecteur ne peut être que pris de vertige, (ou de mal au crâne, c’est selon!) face à l’entreprise de la Phénoménologie de l’Esprit, qui part de la conscience pour aller jusqu’à l’absolu, en passant autant par les catégories logiques que les états psychiques de la conscience.

Comment comprendre ce génie? Quels sont les ressorts secrets qui permettent la transformation de tout en tout? Et comment se repérer dans cette pensée? Nombreux sont ceux qui ont abandonné, vaincu par le génie, écraser par la prolifération des distinctions et le foisonnement des transformation.

L’exemple, tout aussi canon que canonique, de cet incroyable mouvement de transformation, est celui de la graine. La graine donne l’arbre, l’arbre la fleur, et la fleur clos le cycle devenant graine à son tour. Pour le dire de manière un peu plus hégélienne: la graine est parfaite comme graine. Elle contient en puissance, virtuellement, la totalité de l’arbre. Mais cette puissance, qui est sa perfection, est aussi sa limite. La graine ne peut pas rester graine. Elle doit germer. Le germe, qui déployer la totalité de la puissance de la graine, va devenir un arbre superbe et magnifique. S’il a de la chance, il vivra multi-séculaire, quasiment une éternité pour l’homme. Mais l’arbre une fois totalement déployé a atteint sa limite en tant qu’il est seulement arbre. Il lui faut alors donner des fruits, qui commence souvent par une fleur. La fleur atteint la quintessence de sa beauté dans sa fragilité de fleur. Elle est voué à l’éphémère, et doit rapidement laisser place à une nouvelle graine. Ainsi, par les étapes de transformation de cette substance, l’arbre parvient à une sorte d’immortalité.

Cet exemple fait abstraction des saisons, de la météo, du mode de reproduction des plantes, qui peut nécessiter le concours des oiseaux mangeurs de graines. Il s’agit à la fois d’une image profonde et signifiante du mouvement de génération et de la corruption de toute chose. Il correspond au modèle de Ernst Haeckel, inventeur de l’écologie scientifique et de la théorie des cycles, comme le célébrissime cycle de l’eau. Haeckel est né en 1834, 3 ans après la mort de Hegel.

Haeckel et son assistant

C’est aussi l’exemple archétypale de la matrice du philosophe de Iéna. Pourtant la question reste entière, comment Hegel fait-il pour trouver en quoi une chose se transforme en une autre? Si l’on peut suivre ces mouvements dans la réalité concrète: les plantes, les arts, comment le suivre dans la modification des états psychologiques de la Phénoménologie? Au niveau encore supérieur, comment comprendre les passages du concret à l’abstrait, de la matière à l’esprit, du réel à l’absolu, du subjectif à l’objectif? Hegel nous écrase de son génie!

L’une des pistes suivies par la tradition est celle du travail du négatif. Catherine Malabou, développe cette thèse, qui nous laisse tout de même penser que tout est pourri au fond et que tout doit disparaître, travailler de l’intérieur par la négativité. Nous avons du mal à imaginer une manière de présenter la transformation du vivant, la symphonie de la vie, qui puisse être plus désespérante. Et rien dans la pensée de Hegel n’est désespérant, si ce n’est la difficulté à le comprendre.

C’est là que Spinoza peut nous venir en aide. Les deux philosophes sont déistes. Il n’y a pas de rupture entre le monde, dieu, et l’homme. Spinoza part de Dieu et va vers la conscience. Hegel part de la conscience et va vers Dieu. Pour Spinoza, Dieu est tout. Créateur de lui-même et du monde, il est l’être parfait. Tous les autres créatures, étants ou hommes, sont imparfaits. Ils ne peuvent être dit parfait que soit considéré uniquement en eux-mêmes, mais ils sont alors limités; soit encore plus comme partie d’un tout, partie de Dieu lui-même. Pour le philosophe Hollandais, tout est parfait en soi. Et la non perfection par rapport à Dieu est uniquement une privation de qualité. Mais ce n’est absolument pas (et Spinoza le répète à de nombreuses reprises dans sa correspondance) quelque chose de négatif.

Ainsi nous retrouvons chez Spinoza comme la matrice de l’hégélianisme. Tout se passe comme si Hegel pensait en permanence selon le troisième genre de connaissance de Spinoza, l’intuition. L’intuition est la connaissance directe, mystiques disent certains, de ce qui nous unit à Dieu. Elle nécessite un long exercice et nous permet de remonter jusqu’à la connaissance de Dieu, tout en y trouvant le maximum de joie possible. L’intuition de Spinoza est le bonheur et la béatitude elle-même.

Si nous suivons ce chemin, nous avons une piste pour comprendre comment toutes les traversées de Hegel doivent se retrouver en Dieu. Quelque soit l’élément étudié, tant qu’il n’est pas Dieu, il est nécessairement imparfait. Et la pensée de Dieu elle-même est, comme celle de la graine, tellement complète et parfaite, que nous ne pourrions jamais la déployer, ni qu’elle ne pourrait jamais se déployer, s’il n’y avait pas la réalité pour nous en montrer partout de multiples figures. La limite d’une chose, d’une idée, d’un concept, d’une catégorie, est ce qui la rend parfaite en elle-même, mais aussi ce en quoi elle doit se relier au reste de l’univers. L’étant est ainsi en fait doublement défini, par sa cause efficiente, sa cause créatrice, et par sa liaison avec la divinité via la totalité des êtres. A vrai dire, cette hypothèse est assez spéculative. Spinoza s’exprime peut sur ce troisième genre de connaissance. Hegel quant à lui défend une certaine liberté de l’homme et de la conscience. Toujours est-il que cette voie nous permet de mieux appréhender cette remontée vers Dieu ou l’Esprit absolu qui constitue la philosophie de Hegel.

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