Mehdi – ou de la religion

Prologue: La conversation rapportée ici a réellement eu lieu. Elle nous montre que des dialogues comme les dialogues socratiques, aporétiques, mais tout de même riches d’enseignements, sont tout à fait possibles en démocratie. Un dialogue n’est pas un traité. C’est un échange qui permet de souligner des positions sans forcément trouver de solutions immédiatement. Il donne à penser. Nous avons rapporté l’échange aussi fidèlement que possible.

Le 14 octobre 2026, le soleil brillait haut dans le ciel. Jamais peut-être un mois d’octobre n’avait été aussi beau à Paris.

Mike avait commencé un nouveau travail à peine quelques jours avant, dans une grande banque parisienne. Le travail n’avait vraiment rien d’intéressant et Mike cherchait à sympathiser avec ses collègues pour se sentir un peu mieux. Il s’entendait bien avec Julien, le chef d’équipe, Lorrenzo ou encore Mehdi, son voisin de bureau. Mehdi est d’origine marocaine et venait d’obtenir son diplôme d’expert-comptable. Lorenzo est un jeune italien. Il préparait son mariage. Il court tous les matins et est un chrétien très croyant également.

Ce matin-là, en prenant son café à la machine, Mike a entendu un collègue se lamenter d’être dans cette entreprise depuis 16 ans. « 16 ans », répétait-il, « à faire la même chose en permanence ». Il avait vraiment l’air à bout. Et pourtant Mike et lui savaient bien qu’il allait continuer et qu’il n’y avait rien à faire. Il n’avait presque aucune chance de trouver un meilleur poste. Mike retourna à son poste.

Mehdi: Mike, tu crois en Dieu?

Mike: Oui, je crois en Dieu, mais je ne crois pas aux monothéismes.

Méhdi: De toute manière, la démocratie ne respecte pas ses promesses.

Mike: Ah bon? Mais de quelle promesse parles-tu?

Mehdi: L’interdiction du voile, ce n’est pas possible.

Mike: Mais le voile n’est pas interdit, il est limité à l’école. C’est tout. Et il est interdit pour protéger les enfants du fanatisme. Il n’est pas interdit dans la rue. Et toutes les religions ont des règles à respecter.

Mehdi: Mais il y a un maire qui a interdit le burkini. C’est vraiment scandaleux.

Mike: Pourquoi c’est scandaleux? Il a fait passer une loi et ensuite elle a été cassée en justice. La démocratie fonctionne comme cela, avec des allers et des retours.

Mehdi: Ce n’est pas possible, un politique n’a pas à interdire cela.

Mike: Ah bon? Et pourquoi en fait? Quand l’abaya intégrale a été interdite dans la rue, cela n’a pas été pour des raisons religieuses. Le gouvernement l’a fait en s’appuyant sur une interprétation de la sécurité dans l’espace public. Une journaliste, Caroline Fourrest, l’a expliqué il n’y a pas longtemps sur LCI. Le critère me paraît tout à fait valable.

Mehdi: L’abaya, ça n’a rien à voir, c’est une simple jupe. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Mike: Oui, pardon, pas l’abaya, la burqa.

Mehdi: La société française n’est simplement pas tolérante. Elle promet la tolérance, mais elle attaque la religion.

Mike: Mais attends, là, c’est quoi la tolérance? Le Coran contient un système juridique et un droit civil. Tu fais comment si ce droit ne correspond pas ou s’oppose à celui de la République? Par ailleurs, la République a même théorisé ce que l’on appelle les « accomodements raisonnables », pour laisser autant de place que possible aux manifestations religieuses, quand bien même le fond doctrinal serait lui-même intolérant. On ne peut pas dire que la démocratie ne fasse rien.

Mehdi: Moi ma mère porte le voile. Je trouve ça inadmissible de lui dire ce qu’elle doit porter ou pas. La loi n’a rien à dire à l’Islam.

Mike: Dans ce cas, tu défends un modèle multiculturaliste. Ce n’est pas le modèle en France. Le modèle multiculturel, ce sont des lois différentes pour des personnes différentes. C’est la guerre. Partout où il y a eu des tentatives, cela finit plus mal. Même la Grande-Bretagne réfléchissait il y a quelques années à changer son modèle pour mettre en place une laïcité à la française. Et si le modèle français ne convient pas, bah c’est peut-être pas la peine de vivre en France. Il y a une question à se poser sur le pays et la loi sous laquelle on veut vivre. Sachant que les frontières sont ouvertes, personne n’est enfermé en France.

Mike: Le voile n’est pas le vrai problème. Le problème, c’est la religion derrière. L’Islam, pas plus qu’aucun des monothéismes, n’est universaliste.

Mehdi: l’Islam est une religion d’amour, il n’y a pas besoin de loi.

Mike: Ah bon? Pourtant, dans le Coran, de nombreuses personnes pointent les textes qui vont contre les juifs et contre les chrétiens.

Mehdi: non l’Islam est tolérante et accueille tout le monde;

Mike: même si ce que tu dis était vrai, il y a bien dans le Coran une dénonciation des mécréants, de ceux qui ne croient pas au vrai Dieu. D’ailleurs aujourd’hui, avec l’IA, c’est assez simple de se faire une idée et de demander à l’IA de te sortir tous les passages du Coran qui parlent des juifs, des chrétiens, des mécréants et de se faire une idée précise de ce que dit le texte. Il faudra quand même demander plusieurs fois, parce que les IA sont programmées pour faire croire que les religions ne s’opposent pas. Mais en posant les questions et en insistant, tu auras tous les textes.

Mehdi: oui c’est exact

Mike: Il est comme les autres religions. Chez les juifs, tout ce qui n’est pas juif est goy. C’est assez fou. Quand on lit la Bible, c’est frappant. Dieu crée tout l’univers, les animaux, l’humanité. Et tout à coup, un peuple devient élu, différent et supérieur à tous les autres. Comment croire que Dieu, s’il existe, a fait des hommes différents des autres et mis le poison de la division dans l’humanité? Chez les chrétiens, c’est presque pareil. Ceux qui n’ont pas connu Jésus, ou qui ne reconnaissent pas Jésus, n’ont pas accès au Paradis? Pour un immense penseur comme Saint Augustin, Platon ou Aristote n’ont jamais connu le vrai Dieu? Est-ce vraiment de la religion et de la croyance en Dieu? Et l’Islam n’est pas différent;

Mehdi: L’Islam n’a rien à voir avec tout cela.

Mike: La seule religion universaliste que je connaisse, ce sont les Védas. Là, les dieux créent toute l’humanité, sur toute la planète et ne font pas de distinction entre les hommes. Malheureusement, la distinction se fait autrement, par le karma et les castes. C’est assez incroyable de voir que même quand la religion est universaliste, les hommes continuent à chercher des moyens de se classer et de distinguer des meilleurs et des pires.

Mehdi ne répond pas. Il ne connaît pas les Védas.

Mike: Et l’Islam en France n’a pas, comme les autres religions monothéistes, reconnu la supériorité de la loi française. La religion catholique a signé le Concordat en 1801. Puis l’État et l’Église ont été séparés en 1905. En 1807, le Grand Sanhédrin, la haute autorité religieuse convoquée par Napoléon Ier, reconnaît la compatibilité de la loi religieuse juive et de la loi de l’État. Les juifs devaient considérer la France comme leur patrie et ses citoyens comme leurs frères. Les règles religieuses ne devaient pas faire obstacle aux obligations civiles et politiques, notamment au service militaire. Le mariage religieux ne pouvait se substituer au mariage civil. Et l’Islam?

Mehdi: L’Islam n’a pas à faire tout cela;

Mike: Et pourquoi? C’est dans cette perspective que les différents présidents de la République tentent de structurer un Islam de France qui permette de réglementer l’Islam de France.

Mehdi: L’Islam est décentralisé et il n’y a pas d’autorité. De toute manière, il n’y a rien à négocier. La République n’a pas à organiser l’Islam.

Mike: Pourtant les autres religions l’ont fait, au moins en partie. Et de nombreux pays, y compris arabes ou à majorité musulmane, ont interdit les Frères musulmans, même l’Égypte, qui est un pays dont le régime est autoritaire et pas du tout une démocratie. En même temps, les Frères musulmans ne sont pas interdits en Europe.

Mehdi: Mais ils ne représentent pas l’Islam;

Mike: Ah bon? Il faudrait leur dire. Et ils ne sont pas seuls, regarde leur émanation, le Hamas, qui appelle à la destruction d’Israël et a plongé tout Gaza dans la guerre. Ils ne sont qu’amour?

Mehdi ne répond pas.

Mike: Dans toute la tradition musulmane, personnellement, je ne connais qu’un seul penseur qui se soit affranchi de la pensée religieuse, c’est Al Farbai. Tous les autres finissent toujours leur discours par la grandeur d’Allah. Enfin, j’ai étudié tout cela quand j’étais plus jeune et je ne me rappelle plus tous les détails.

Mehdi: Le seul modèle c’est celui de Cordoue, quand les trois monothéismes vivaient ensemble au IXème siècle. Et tu ne cites pas les bons auteurs. Il faut lire [le nom est perdu malheureusement]

Mike: Non, mais c’est un mythe, nous le savons maintenant parfaitement. Les juifs et les chrétiens étaient considérés comme des dhimmis (ذمّيّون, dhimmiyyūn), c’est-à-dire des membres de communautés religieuses protégées, mais soumises à un statut particulier. Il n’y avait pas d’égalité et il y avait même un impôt spécial pour les non-musulmans. C’était une société hiérarchisée selon la religion. De toute manière, nous ne vivons plus dans le même monde.

Mehdi ne répond pas.

Mike: Mais imagine alors que tu sois le législateur et que tu doives mettre en place des lois qui permettent à différentes religions, contradictoires entre elles et opposées entre elles, de vivre ensemble dans une République. Quelles lois alors mettrais-tu en place?

Mehdi: Aucune, la loi n’a à réglementer l’Islam.

Mike: Donc tu prendrais le risque d’un conflit entre les croyants des différentes religions? Mais encore une fois, imagine que tu doives faire vivre ensemble des personnes qui vivent sous des religions qui s’opposent. Tu ferais quoi?

La conversation s’arrêta là. Mehdi ne voulut plus répondre et était pris par son travail. Il est clair à la fin de l’échange, qu’il ne reconnaît aucune loi et aucune autorité comme supérieures, ou même comme devant simplement permettre la cohabitation entre les différentes religions. Le lendemain, Mike le remercia pour cet échange, digne d’un petit dialogue que l’on pourrait appeler Le Mehdi, ou de la religion.

Trois jours après, le vendredi 16 octobre, la veille de la grande manifestation et des émeutes, Mike a démissionné. Il a quitté son poste à 12:05 après trois heures de réunion, dont une bonne trentaine de minutes à se faire traiter avec la dernière des condescendances par une responsable juridique du groupe où il était en mission. « Je n’ai pas les compétences pour travailler dans ce type d’environnement » dit-il à Julien, avant de rendre ordinateur et badge.

La Mecque

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