Atteindre le ciel … sans oublier la terre
La plus part des techniques de méditations, des sagesses ou des philosophies, nous entraînent vers l’infini et l’au-delà. Il faudrait détenir une sagesse divine, ou lâcher prise, nous unir avec l’univers et avec nous-mêmes, pour ainsi dire au-delà de nous même. Oublier ou dépasser l’égo et la terre et n’habiter que les étoiles. Comme si c’était possible…
Toutes ces méthodes et tous ces chemins apportent évidemment énormément. L’essentiel même. Mais ils ont également l’inconvénient d’entretenir la source de leur élan, leur origine. On ne devient passionné par la recherche de la sagesse par hasard et par simple souci de recherche intellectuelle. On le devient parce qu’on a connu un drame ou une injustice. La recherche intellectuelle nait du besoin de sens.
L’injustice est une expérience humaine universelle. Mais elle frappe tout de même différemment à chaque porte. L’essentiel pour notre propos, est que l’injustice et la recherche de la vérité correspondent très souvent à une déconnexion du corps et des émotions. C’est une sur-intellectualisation. Et pendant ce temps, pendant que l’esprit découvre la grandeur des principes, le corps a tendance à devenir un ennemi, ou un étranger. Il devient le symbole de l’imperfection, de l’incarnation, des passions, de la désobéissance à la raison.
Le trauma qui a conduit à la reflexion peut également conduire à l’addiction, qui a toujours un support matériel. Trop boire, trop manger, avoir une activité sexuelle déréglée, prendre telle ou telle drogue… dans tous les cas, il s’agit de retrouver une forme de plaisir par le corps, avec un corps dont on a été séparé par la douleur, la maltraitance, la mauvaise habitude. C’est un déréglement. On retrouve par l’extrême ce que l’on n’arrive plus à avoir à peu près normalement.
C’est évidemment une erreur, et il existe des moyens d’y remédier. Les plus simples sont le sport et une bonne nourriture. Simple, en parole, parce qu’en acte, évidemment, cela ne l’est pas du tout. Et l’est d’autant moins depuis que le sucre, sous toutes ses formes, a envahi notre alimentation depuis deux ou trois générations. Nous proposons ici des méthodes et pratiques venant essentiellement de la méditation, mais aussi de notre expérience personnelle et de la vie elle-même.
L’ancrage dans le corps – technique dérivée de la kundalini yoga
Le yoga kundali de la kundalini est une technique qui permet de faire monter l’energie sexuelle depuis les organes génitaux jusqu’au sommet du crâne. C’est une technique soit disant avancée, mais en fait assez simple… (tant que l’on arrive à se retenir…). Il s’agit juste de se concentrer et de contracter le périnée en imaginant que l’énergie et le désir remonte la colonne vertébrale jusqu’au sommet du crâne.
Mais ce n’est pas l’essentiel. Le plus important, c’est ce que nous montre cette technique. A savoir que nous pouvons prendre du plaisir à habiter notre corps, l’intérieur de notre corps, uniquement parce qu’il est notre corps. Sans support, sans échange direct avec l’extérieur.
Une touche de morale
Il ne s’agit pas de tenir d’un discours finalement simpliste sur le plaisir du corps. Les traditions philosophiques et religieuses nous ont largement mises en garde contre les plaisirs du corps. Les thèses selon lesquelles, il faudrait « se faire plaisir », n’ont pas vraiment de sens. Il s’agit toujours des plaisirs externes, liées à un défaut de contrôle de soi. Notre idée est différente. Elle rejoint la difficulté te les problèmes de la morale.
La morale, suivant Kant, repose sur deux pilliers. Le premier est le principe de conservation. Nous avons un devoir de nous maintenir en vie. Il n’est pas absolu. Nous pouvons choisir de mourir pour une cause. Mais cette grandeur d’âme est très rare. Le second principe est le respect de l’autre. Nous ne devons jamais, dans nos rapports avec autrui, le considérer uniquement comme un moyen, mais aussi comme une fin. (Kant dit bien « pas uniquement », ce qui implique que nous nous utilisons réellement les uns les autres).
Le souci est l’équilibre entre les deux principes. Le souci, c’est le souci de soi quand on cherche à respecter la loi morale. Ce n’est pas du tout aussi simple. Pour aller à l’essentiel pour ne pas trop alourdir la démarche, soulignons que le déséquilibre induit par l’injustice et le traumatisme déplace le rapport à la loi morale et au plaisir. La loi morale, celle qui n’a pas été respectée et dont la violation nous a mis dans une position de victime, nous pousse à sur-valoriser le rapport aux autres, et à nous dévalorisés nous-mêmes, non pas comme intellecte, mais bien comme corps, comme être devant se prendre en charge. Le principe de conservation est mis en défaut, au moins partiellement.
Le rééquilibrage des principes moraux, la moindre dépendance à la loi morale, passe par la réflexion, mais aussi par un retour au corps et à ses besoins. Nous apprenons à ne plus être au service des autres, mais à bien prendre garde d’être également à notre service. Le plaisir suit le même mouvement. Dans le trauma, notre plaisir devient dépendant des autres, et n’est plus vraiment notre plaisir. La rupture de la loi morale s’accompagne d’un sadisme qui vole la capacité au plaisir pour satisfaire le tortionnaire. La plupart des troubles du comportement n’en sont que des conséquences. Il s’agit de le reconquérir pour rééquilibrer notre position morale pratique.
Méditation sur le corps
Il est donc tout à fait possible d’utiliser la technique du kundalini yoga pour réapprendre à habiter notre corps. Pas besoin d’attendre un désir sexuel massif. Nous pouvons apprendre à prendre conscience de ce qui se passe dans notre corps en suivant tous les événements qui le traverse. La faim, la soif, la tristesse, le désir bien sûr, la joie et toutes les autres émotions. Et cela nous donne un moyen très puissant de mieux nous contrôler, sans nous retenir ou sans avoir cette impression désagréable de ne pas être fidèle à notre émotion et de ne pas satisfaire notre besoin.
La principale clé mentale est de considérer ce qui traverse le corps comme un plaisir. Le plaisir de se sentir en vie. Evidemment, certaines sensation corporelles sont plus agréables, et d’autres moins agréables. Mais l’essentiel est de prendre du plaisir à se sentir en vie. C’est ce que nous offre le corps. Alors bien sûr, il est loin d’être parfait. Il est d’ailleurs presque toujours plein de défauts. Mais de le même manière que nous nous ennuyons quand il ne se passe rien dans notre esprit, nous nous sentons vide quand il ne se passe rien dans notre corps.
A travers les sensations et l’attention que nous pouvons y porter, le corps nous parle. Un repas trop lourd, une séance de gym qui produit trop de courbatures. Ou au contraire une envie de marcher, un besoin de se dépenser. La faim, la soif, le chaud, le froid, les soins. Nous pouvons, nous devons mêmes, développer un véritable dialogue avec notre corps. La pensée hindoue a cette théorie, ou cette image, très intéressante du véhicule. Le corps est ce qui nous permet de traverser la vie.

Nous pouvons encore avancer d’un pas et aller jusqu’à considérer que certains élément sont là pour notre plaisir et nous donner du plaisir. Nous inversons alors la charge. Ce n’est plus à nous de faire plaisir aux autres ou à l’extérieur. C’est l’extérieur qui est là pour nous faire plaisir. L’eau a été créé pour épancher notre soif. Ce chemin a des limites.
Le plaisir est essentiel. On ne peut pas vivre une vie sans plaisir, de même que nous ne pouvons pas vivre une vie où il ne se passe rien. L’ataraxie ou l’idée qu’il faudrait rester sans rien faire, sans rien ressentir, pour atteindre le bonheur n’a aucun sens. Nous ne sommes pas en vie pour nous comporter comme si nous étions déjà morts. Nous avons besoin d’une certaine quantité de plaisir. Il est donc également nécessaire d’apprendre à le gérer correctement. Cela n’est pas simple, c’est même tout un art.
Méditation sur les émotions
Dans certaines illustrations hindous, yogiques et bouddhistes, il est fait état d’un certain nombre de corps, superposés les uns aux autres, qui composeraient l’intégralité de notre corps réels. Ils sont souvent représentés comme des couches, ou des niveaux. Nous pouvons reprendre cette image pour l’appliquer à notre réflexion. Nous avons vu le corps fondamental, physique, corporel pourrait-on dire. C’est celui des besoins et des fonctions corporelles. Nous pouvons maintenant considérer un second corps, un corps émotionnel (un troisième corps est le corps moral, le quatrième est le corps de l’action, le cinquième est le mental, l’intellect, le sixième est celui de l’ouverture à la transcendance – notre classification diffère de la classification traditionnelle).

Après nos sensations purement corporelles, ce qui résonne le plus dans le corps lui-même, ce sont les émotions, et notamment nos émotions négatives. Peur, angoisse, sentiment de solitude se diffusent à l’intérieur de nos organes. Les sentiments positifs sont plus facilement tournés vers l’extérieur. Les négatifs nous plongent dans le repli, l’inaction, parfois une sorte d’immobilisme. Ils peuvent ensuite exploser en larmes, colère, paroles trop dures. Il ne s’agit pas du tout de les déconsidérés. La peur de la solitude montre le problème d’équilibre avec les autres. Nous pouvons vraiment être en danger et avoir peur, etc.
Comme pour le corps, la situation des émotions dépend de notre positionnement par rapport à la loi morale. Nos ressentis, que nous croyons si intimes et personnels, sont très dépendants de nos interactions avec les autres. Ce pourquoi certains trouvent leur plaisir de manière si étrange et contre intuitive. La manière dont nous ressentons les émotions dépend de la manière dont nous sommes centrés sur nous-mêmes et de la manière dont l’injustice et les trauma nous ont décentrés, vers l’extérieur ou l’intérieur.
Méthode de visualisation – l’animal en nous
Nous pouvons nous concentrer sur l’impact de nos émotions sur notre intériorité, prendre conscience de l’émotion. C’est déjà une manière de la mettre à distance et de commencer à mettre en oeuvre une forme de dialogue avec elle. Cette étape est essentielle. Elle dépasse un peu la simple prise de conscience. Il s’agti de parvenir à se dissocier suffisamment pour observer l’émotion, sans y céder. Ce n’est pas une méthode miracle. Cela ne fait pas disparaître l’émotion, qui doit écouler son énergie avant que nous puissions revenir à la normale. Il faut du temps. Parfois des jours, pour laisser ce qui ressemble fort à une inflamation, une boursoufflure, comme un bleu (on parle parfois de bleus à l’âme). ll lui faut du temps et des soins.
L’exercice de médiation typique est celui de la consolation par la médiation sur la compassion. Il s’agit désormais d’aller un peu plus en profondeur. Il existe une autre méthode, assez proche des méthodes de méditations pour enfants du yoga. Dans ces méthodes pour enfant, les exercices proposent de méditer sur chaque chackra comme s’il était un animal. Mais nous n’avons pas besoin d’être aussi specifique. Tous ceux qui ont vécu avec un chien par exemple, savent que c’est un être essentiellement émotionnel et pris par ses besoins vitaux.
Nous pouvons tout à fait méditer sur l’image d’un animal, le réceptacle de toutes ces émotions en nous. Nous pouvons imaginer qu’il y a un animal, à l’intérieur de nous et que nous le rassurons et le calinons. Exactement comme nous le faisons avec notre animal de compagnie. Après avoir pratiqué cette médiation pendant quelques temps, nous pouvons changer d’image et méditer sur l’enfant qui est en nous.

Méthode de visualisation – l’enfant en nous
L’enfant, nous enfant, petit bébé même, est cet être presque uniquement émotionnel qui a emmagasiné nos premières expériences de vies. Il est fragile, dépendant. Il est dépassé par ses besoins et ses émotions. Il ne comprend rien à ce qu’il vit lui-même. Il ressent juste de l’intensité. Il a besoin d’aide pour apprendre à se con-tenir, à tenir lui-même ses émotions dans un espace adéquate. Nous pouvons nous concentrer sur une image de nous-même petit enfant. C’est ainsi que nous apprenons à prendre soin de nous-mêmes, de notre enfant intérieur et de nos émotions.

Si nous avons la chance d’être parent nous-mêmes, avec le temps, nous apprenons à élever un autre être humain. Nous avons généralement à coeur de lui donner ce que nous n’avons pas eu, de lui donner une meilleure affection, une vie plus stable. Puis un jour, cet enfant devient autonome. Si tout ce n’est pas trop mal passé, nous réalisons que nous avons réussi à prendre soin d’un autre être humain, et que tout c’est très bien passé. Nous pouvons puiser dans cette expérience la confiance qu’il nous faut pour éduquer à notre tour notre propre enfant intérieur. Tel est peut-être le cercle de la vie.

Cet ensemble de pratique permet de prendre soin de soi, de prendre plaisir à son corps et de maîtriser ses passions comme jamais auparavant. Viser la lune, peut-être, mais sans oublier la terre. Ce n’est pas automatique. Cela nécessite un long apprentissage. Mais une fois ce nouveau dialogue établit, il ne s’arrête plus. Il s’affine et se précise. Nous prenons soin de notre corps comme s’il s’agissait d’une autre personne dont nous avons la charge. Une personne très proche. Nous apprenons à habiter directement la vie.
Se relier à son soi concret
La dialectique du plaisir dans les relations humaines est complexes. L’altruiste prétend donner du plaisir aux autres et en tirer son plaisir, indirect, désintéressé. Mais il se grandit évidemment également en aidant les autres. L’autre doit être soumis et prêt à recevoir cette aide. Il peut même aller jusqu’à l’imposer. Il rend l’autre, qui ne peut plus avoir de plaisir sans son bienfaiteur, dépendant de lui-même. A l’extrême, l’altruiste devient un masochiste, mais ce n’est pas la seule forme possible.
Le narcissique ne pose pas autant de question. Il pense que le monde est conçu pour son plaisir. Les autres doivent trouver leur plaisir à lui faire plaisir. Et il a constamment besoin de preuves que le monde est fait pour lui. L’asservissement des autres est direct. Il demande la soumission et la « loyauté ». Mais là encore, s’il n’a pas les autres pour le confirmer dans sa grandeur en permanence, c’est le drame. Le narcissique peut devenir un sadique, voir carrément un criminel.
Ces deux positions ne sont pas que morales. Elles conditionnent le rapport que nous avons à nous-mêmes. Trop altruiste, trop excentré, nous sommes déconnectés de notre corps. Trop narcissique, nous ne sommes plus ouverts à l’extérieur. C’est une bonne manière de rechercher l’équilibre.
Contrairement aux philosophes du plaisir, nous ne séparons pas la position morale et les émotions de la recherche du plaisir. La seule distinction qui nous paraisse importante, un point sur lequel nous avons souvent buté sur nos analyses précédentes, c’est la différence entre le plaisir intellectuel et le plaisir ou les sensations du corps. Le plaisir intellectuel est insuffisant pour vaincre les pulsions du corps. C’est l’un des points qui, sans l’annuler complètement, rend si difficile la maîtrise des passions par la seule pensée et le raisonnement. Le plaisir du corps est important en lui-même, parce que la quantité de plaisir que nous prenons à vivre, la quantité même de sensations de vie que nous ressentons par jour est l’un des événements nous reliant effectivement à la vie. C’est le lieu d’un véritable existencialisme, loin des vapeurs éthérées.

Annexe
Sex therapy – Thanks for sharing
Ce film, selon son titre français ou anglais, donne une bonne image des troubles que l’on peut avoir après un trauma ou les difficultés de la vie. Le héros, Marc Ruffalo a des troubles sexuels compulsifs. L’amie avec laquelle il essaie de refaire sa vie, a des troubles de l’alimentation et du sport, plus socialement acceptés, mais non moins réels.
Dans l’extrait ci-dessous, Pink, maraine d’abstience d’un médecin ayant sombré dans l’onanisme, lui apprend à reprendre contact avec l’extérieur. Ranger et laver sa maison, s’occuper de son linge, faire du vélo, et dans cet extrait, malheureusement coupé, danser pour se reconnecter à soi-même. Un film qui sait montrer les choses tout en restant pudique et servis par d’excellents acteurs.