- Schumpeter à la rescousse
- Next generation
- Un monde de code
- Le monde de Jensen
- L’énergie
- La guerre du futur
- Est-ce que l’IA pense?
- Pourquoi la vie continue
L’IA génère autant d’espoir que de crainte, ou de crainte que d’espoir. L’IA va penser à notre place, elle va remplacer tous les travaux des cols blancs et des codeurs. Apprendre ne sert plus à rien et devenons tous plombiers! Ah, le plombier aussi sera remplacé par un robot… C’est la Saaspocalipse! Tout le monde va passer au smic mondial. Les Lumières sombres vont envahir le monde et Skynet, le réseau mondial de Terminator, va bientôt détruire l’inutile espèce humaine.
Schumpeter à la rescousse
Comment mobiliser les bons concepts pour penser correctement ce qui a tout l’air d’une nouvelle révolution industrielle? Faisons fi des fausses révélations, la solution est déjà dans le titre de l’article. Étudiant, en économiste, c’est-à-dire en laissant de côté le marxisme dominant de son époque, Schumpeter pose un certain nombre de critères permettant d’identifier une révolution capitaliste:
- L’apparition d’une nouvelle offre:
- Une offre de rupture par rapport au marché précédent,
- Venant tout de même résoudre les principaux goulets d’étranglement du marché précédent
- L’existence d’une nouvelle série d’entreprises:
- Et d’une nouvelle génération d’entrepreneurs.
- La création n’est pas linéaire, elle suppose une rupture avec les « rentiers » de l’ancien monde ». Ce n’est pas une reproduction éternelle de la même bourgeoisie.
- Un homme seul ne peut pas accomplir une révolution aussi significative
- Une création monétaire massive,
- pour soutenir les investissements colossaux du nouveau monde économique.
- pour contrer les effets déflationnistes d’une nouvelle offre arrivant à quantité monétaire constante

Next generation
Comment ne pas voir tous ces ingrédients dans la recette actuelle? La nouvelle génération d’entrepreneurs part de la Paypal mafia et bien sûr, de Trump. Mais d’autres, notamment Jensen Huang, le génial patron de Nvidia, n’en vient pas directement, pas plus que Sam Altman. Notre Arthur Mench français encore moins. Il faut cependant rendre à César ce qui appartient à César. Qui a révolutionné l’automobile et mis l’électrique, enfin, au coeur de cette industrie? Elon Musk. Qui est au fondement de l’IA chez OpenIA et qui a conseillé à Nvidia de pivoter des cartes graphiques à la concurrence frontale contre les CPU? Elon Musk. Thiel, de Palantir, n’a pas vraiment besoin de Musk. Pas plus que Larry Ellison, patron d’Oracle ou Zuckerberg chez Meta. Ironiquement, mais de manière également révélatrice, Musk a été plus révolutionnaire avec les autres que dans ses autres business. Même la fusée réutilisable, ou une fusée plus grosse que les autres, est une évolution dans le business model du spatial, plus qu’une révolution. Starlink, qui remplace les câbles par les satellites, est plus révolutionnaire que SpaceX, qui survit de subventions publiques. D’autres, comme Apple, concentrés sur la rente et la concurrence, ont complètement raté le virage. Meta, après avoir englouti des milliards dans le métavers, a un vrai défi devant lui.

Un monde de code
Nous avons le groupe d’entrepreneurs. Reste le marché. Et là, c’est très simple. Quel était le marché le plus en surchauffe des dix dernières années? Celui des codeurs, tout simplement, alliant des salaires parfois délirants avec des performances, disons-le, tout à fait décevantes. On attribue aux codeurs des performances quasi-magiques. La réalité, surtout en start-up, est tout autre. La réalité est que l’appareil éducatif est resté concentré sur les ingénieurs et que c’est toujours dans l’ingénierie que partent les plus grands cerveaux. Le niveau intellectuel moyen des codeurs est… très moyen. D’ailleurs, Muks reste un ingénieur. Il révolutionne des moteurs de fusée et scale la production automobile. Mais Grock? Mais Tweeter-X? Musk a la vision de l’ingénieur, moins la technique du codeur.
Nous avons un gigantesque besoin de code, pour résoudre toutes les automatisations que nous voyons sans pouvoir les réaliser. Plus que cela, nous avons besoin de nous préparer au vieillissement massif de la population. C’est ça le vrai défi, comme presque toujours, la démographie. Qui va s’occuper d’une humanité entière en train de vieillir? Des robots. Des robots partout, dans le médical, dans les champs pour les récoltes, dans les centres de tri qu’il va falloir automatiser partout. Plus cyniquement, nous pouvons également nous demander qui va mener nos futures guerres? Nous avons déjà la réponse sur le front ukrainien, des robots.
Le monde de Jensen
Nvidia vient de publier ses résultats de Q1 2026. Le groupe va vraisemblablement passer de 200 milliards de CA l’année dernière, à 300 milliards cette année. Jamais de toute l’histoire de l’économie, nous n’avons assisté à une croissance aussi importante. Il a fallu deux générations à Microsoft et Apple pour arriver à tel niveau. Il aurait fallu à peine 5 ans à Nvidia.

Lors de la conférence de presse de présentation des résultats, Jensen Huang a donné sa vision du futur. Des fermes de CPU et de GPU, alimentées en électricité et alimentant elles-mêmes tout le reste des systèmes d’information de la révolution de l’IA et dont les LLM ne sont finalement que les brokers (les détaillants). Toutes les entreprises seront connectées à ce nouveau cloud. Jensen prévoit une segmentation du marché entre GPU et CPU, notamment pour différencier le LLM et l’agentique. L’agentique n’a pas besoin d’une consommation et d’une intelligence aussi développées. Mais c’est aussi ce que demande une partie du marché, justement pour mettre à disposition la puissance du codage à tout le monde. Les systèmes les plus gourmands, ceux qui calculent des milliards de possibilités, pour la chimie et l’ingénierie, notamment, resteront sur des GPU. Savoir quelle puissance de calcul correspondra à l’IA physique n’est pas encore clair.


L’énergie
Le goulet d’étranglement du futur de l’IA est déjà connu. C’est l’énergie. Malgré quelques initiatives, ce marché n’a pas l’air de vraiment décoller. Les start-up du nucléaire aux États-Unis ne font que consommer du cash, dans une industrie où la courbe d’apprentissage physique est particulièrement complexe. Les nouvelles capacités dans le monde ont à peine absorbé la hausse de la consommation. Le gaz et le pétrole, en Russie et à Ormuz, restent des points faibles majeurs pour l’Europe et pour la domination mondiale des États-Unis ; la Chine étant désormais plus que présente dans les hydrocarbures et contrôlant, dans la passivité généralisée de l’Europe, toutes les chaînes de production du renouvelable.
La guerre du futur
Un journaliste demandait un jour à Musk ce que cela faisait d’être l’homme le plus riche du monde. Musk répondit en disant que Poutine était peut-être plus riche que lui, et surtout qu’on n’était pas vraiment riche, prenant Rome en exemple, tant que l’on n’avait pas sa propre armée.

Le plan est assez évident. Muks contrôle une flotte de satellites couvrant la planète entière et essentiellement dédiée aux communications. Tesla se transforme en usine de robots. Grock et Tesla travaillent sur l’IA et sur le pilotage automatique. Palantir fait de l’agrégation d’intelligence militaire. Il y a fort à parier que les armées robotiques existeront bien avant les robots agricoles. Lors du dernier Nouvel an chinois, des animations réalisées en coordonnant une dizaine de milliers de drones ont régalé et éboulé le public… et le monde.
Est-ce que l’IA pense?
Spolier alerte, non, pas du tout. Il faut distinguer trois types d’IA, le LLM, l’agentique et le physique. Ce qui ressemblera le plus à la pensée sera l’IA physique, mais elle n’existe pas encore. L’IA agentique est à l’IA ce que le VBA est à Excel. Ce n’est que du code pour automatiser des processus devenus presque insupportables en entreprise. Ouvrir un logiciel, tirer une requête, ouvrir un second, un troisième… un dixième… créer des tableaux pour réconcilier… Tout ceci n’est que le résultat des mauvais choix d’investissement et de l’anarchie du marché des solutions informatiques. Là, nous avons pris l’exemple des processus financiers, parce que c’est le plus simple à comprendre. Mais c’est pareil en marketing ou dans les services clients. Ce sont des routines sans machines, presque dignes des temps modernes de Chaplin. Presque tout l’agentique est faisable en maîtrisant Python… et d’ailleurs se sera du Python dans 90% des cas.
Pour le code, la situation est différente. Penser dès le départ un code gigantesque avec son architecture, ses modules, son back (côté serveur) et son front (côté opérateur et client) est presque impossible, car le besoin change avec le déploiement. Là, l’IA fait vraiment la différence, en créant énormément de code. Les économies d’échelle sont là. Il faut cependant des équipes IT capables de travailler avec des agents, ce qui ne sera sans doute pas le cas de tous les codeurs actuels.
Le LLM, Aristotle in the pocket
Un LLM, Large Language Model, ne pense pas. Il mime, il copie la pensée, en s’appuyant sur des règles, la grammaire, la syntaxe, la langue, les mathématiques, et les sources, les livres, les sites internet, etc qu’il utilise. Il fait ensuite une synthèse sur base de statistiques.
Si nous avons à ce point l’impression qu’un LLM raisonne, c’est parce qu’il mime tous les raisonnements qui sont à la racine de toute l’intelligence humaine déjà incluse dans ses sources. Or cette pensée conceptuelle humaine a déjà été codée, par Aristote, dans l’Organon, il y a plus de deux mille ans. Chercher la définition, catégoriser (on dit aujourd’hui taguer), aller du simple au plus complexe, penser l’inclusion des concepts les uns dans les autres, s’appuyer sur le vocabulaire en distinguant les homonymes et les synonymes, respect du principe de contradiction, syllogisme…
Mais si l’on demande au LLM de raisonner, si l’on pointe une contradiction dans l’argumentation qu’il a reprise, il est tout simplement incapable de la trouver. Il peut parfois dépasser le filtre de bienséance qui lui a été ajouté. ChatGPT est très woke, Claude accepte de laisser tomber la bienpensance si on lui demande. Mais même dans ces cas, ils restent tributaires des données de base ou réside la vraie pensée. Essayer de critiquer Heidegger ou même pire, Nietzsche ou Foucault… Les systèmes sont engorgés d’éloges concernant ces intellectuels plus que douteux. Et il est impossible de les faire changer d’avis. Pourquoi? Parce que ces critiques sont déjà interdites dans le monde universitaire réel où les LLM vont chercher leurs informations. Si vous demandez à votre IA préférée quels sont les critères de la destruction créatrice de Schumpeter, vous n’obtiendrez pas les réponses exposées ci-dessus, qui viennent de notre lecture de La Théorie de l’évolution économique. Vous obtiendrez ce que pense Internet, en l’absence d’un véritable accès au texte. Et c’est beaucoup moins complet.
L’IA va-t-elle échapper à la tragédie d’internet?
L’intérêt du LLM est essentiellement dans le dialogue et la recherche. Avant, il fallait des heures, des jours, parfois des semaines, pour retrouver des informations ou en faire la synthèse. Il suffit maintenant que quelques heures. Avant, nous pouvions rester des années sans aucune piste sur les questions que nous nous posions. Maintenant, nous pouvons avoir accès, si ce n’est exactement à tout le savoir humain, à une palette assez large pour alimenter toutes nos réflexions.
Comme pour Internet hier, le premier champ, le plus spectaculaire des LLM, est l’accès à la connaissance. Avant, lorsqu’un élève était bloqué dans une matière, en mathématiques par exemple, la progression était terminée. Maintenant, chacun peut progresser à son rythme. A une condition… essentielle… irremplaçable… le faire. Donner son problème de mathématiques ou sa dissertation de philosophie à un LLM ne servira jamais à rien. On peut tricher. On peut même avoir de bonnes notes. Mais on n’est pas devenu mathématicien ou philosophe pour autant. Juste un tricheur.
Les LLM rendent plus intelligents ceux qui le sont déjà, et va faire monter le niveau intellectuel. La question est de savoir s’il va créer un fossé entre les intelligents d’un côté et les idiots de l’autre. Nous penchons du côté de l’intelligence, pour une raison de massification. Avec l’arrivée d’internet, nous avons eu accès à énormément de savoir. Mais, même en passant sa vie sur Wikipédia, il était très difficile de battre un spécialiste ou d’acquérir la culture générale d’un professeur ayant passé sa vie à lire dans les bibliothèques du monde entier. Et bien, c’est désormais possible. Le LLM apporte une analyse précise qui dépasse tout ce qui était disponible auparavant. Nous pouvons apprendre à toute vitesse, pourvu que nous ayons une base déjà solidement construite permettant d’absorber ces apprentissages nouveaux. Dans tous les domaines, la qualité de la recherche va exploser. En fait, elle a déjà explosé.
À côté, bien sûr et malheureusement, les fermes de trolls sont plus actives que jamais, répandant leur poison de fake news, dans le vide sidéral de la réponse légale. Le risque d’abîissement n’est pas à exclure, d’autant que le monde va devenir encore plus complexe et nécessairement plus atomisé. Chacun a son destin en main.
Pourquoi la vie continue
L’inquiétude générée par l’innovation vient de l’impression qu’elle va tout résoudre. Nous avons l’impression que toute notre vie est désormais automatisable, notamment parce que tous nos processus sont très rationalisés. Mais c’est en grande partie une illusion d’optique.
La grandeur des problèmes humains ne s’arrête pas à ce qui peut être automatisé avec un GPU. Elle est peut-être, à l’image de notre finitude et de notre désir, tout simplement infinie. Il va falloir au moins une décennie, et sans doute une génération entière pour créer ce nouveau monde qui s’offre à nous et qui ne fera sans doute que résoudre les problèmes actuels et ceux envisageables. De nouveaux problèmes apparaitront, de nouveaux désirs aussi. Et sans doute de nouveaux savoirs. Si nous avons l’impression que l’IA est la fin de l’histoire, c’est parce que notre compréhension de l’avenir et de ses enjeux s’y arrête. Toute révolution porte en elle l’idée d’une fin de l’histoire. Le nucléaire devait tous nous tuer. Le communisme devait triompher. Mais ce n’est qu’un voile, le voile de l’ignorance du futur et du destin. L’histoire n’a pas de fin.
