La peur de la liberté – Escape from freedom- Erich Fromm

Fromm est un psychanalyste et sociologue dont l’oeuvre n’est, malheureusement, pas aussi connue qu’elle le devrait. Sa contribution à la pensée, notamment de gauche, est cependant comme nous allons le voir, très importante pour éclairer non seulement un point crucial de la liberté moderne, mais aussi les racines de la pensée que l’on appelle désormais wokiste.

Premier moment – liberté interne – liberté externe

La grande distinction que Fromm va léguer à la postérité est celle de l’articulation de la liberté en deux parties, dont la liaison est tout le problème de notre modernité.

La liberté externe

D’un côté, la Révolution et les droits de l’homme nous ont apporté la liberté externe. Nous sommes devenus des citoyens. Nous avons le droit de vote, de nous exprimer, d’aller et venir, de travailler et de fonder notre propre entreprise. Nous avons le choix de notre branche d’activité, mais aussi de nous marier avec qui bon nous semble.

Toutes ces libertés ont été gagnées sur un système féodal et moyenâgeux, dont le seul modèle peut-être toujours réellement en vigueur est celui des castes hindous. Quasiment toute la vie de l’immense majorité de la population était réglée, écrite avant même la naissance: caste sociale, mais aussi professionnelle, religion, et cercle étroit pour la constitution d’une nouvelle famille.

Il s’agit donc là d’une vrai libération. Fromm le reconnaît. Mais cette nouvelle liberté a ses nouveaux soucis, et c’est dans la liberté intérieure que nous en avons, et que nous continuons, à en payer le prix.

La liberté interne

Dans ce nouveau monde, nous avons aussi découvert quelque chose de tout à fait insupportable, mais néanmoins tout aussi réel : la vacuité de notre propre conscience. Fromm reprend ici sans le dire les thèses d’Heidegger et Sartre sur la conscience comme néant, puissance vide de néantisation, puissance de création de la saisie du concept (voir à ce sujet notre article sur le secret de la conscience https://foodforthoughts.blog/2023/09/17/le-secret-de-la-conscience/..).

Pour le résumé rapidement, la conscience est un vide, un néant, qui se dévoile à elle-même dans ses prises de la réalité, des phénomènes, de l’expérience. Elle se jette hors d’elle-même pour échapper à son propre néant, mais finit toujours pas néantiser à nouveau ton contenu qu’elle absorbe. La conscience a la structure du désir. Dès qu’elle est pleine, elle absorbe et revient au vide. Fromm ne donne pas cette analyse, mais il arrive à la même conclusion: la liberté intérieure, c’est l’angoisse, et notamment l’angoisse du vide.

La modernité, malgré tous ces acquis concernant la liberté externe, que Fromm appelle aussi positive, nous a aussi en contrepartie laisser dans une liberté interne construite dans la négativité, le vide et le néant. On commence à voir poindre le vocabulaire de la dialectique de la négativité, l’une des postérités de la dialectique hégélienne. Mais objectivement, s’il utilise le terme, Fromm ne part pas dans cette direction. Sa dialectique reste plus marxiste et matérialiste que proprement philosophique.

Du point de vue de la pensée, la question de la conscience et de son néant n’est pas advenu avec la modernité. La structure de la conscience est une donnée éternelle de l’humanité. Les étapes de la structuration de la conscience dans le temps ne sont a priori que des accidents, des figures du déploiement de la conscience. S’ils ont inventés la philosophie, c’est bien parce que les grecs anciens se posaient la question de la conscience, sous la forme du noùs et de l’intellect, sous la forme des dieux et des démons ( voir par exemple à ce sujet : https://foodforthoughts.blog/2020/04/24/de-la-religion-des-anciens-grecs-la-puissance-du-polytheisme-1-2/). Nous avons de toute éternité lutté contre l’angoisse de la conscience, et les réponses ont quasiment toujours été les mêmes, à savoir la religion, la pensée et la science, et la communauté politique.

Second moment – la dialectique historique de la liberté

Comment en sommes-nous arrivés à cette révolution et à la création de la modernité et de sa liberté d’angoisse? Là Fromm fait des choix, avancer ses arguments. Alors que la thèse principale est profondément philosophique, et pourrait appeler (appel pour de vrai) une réponse philosophique), il va choisir de passer, on pourrait dire de tomber, dans l’analyse historique.

L’analyse des principes, la dialectique hegélienne, continue à penser dans un chemin de rationalité. L’analyse historique, issue de la dialectique matérialiste de Marx, a ceci de complexe qu’elle est confrontée à une très grande diversité de facteurs et de situations. Partir de l’analyse historique pour interroger les principes est à la fois pertinent et dangereux. La sélection et la lecture orientée de certains faits est très difficile à éviter, structurellement, malgré toute la bonne foi du penseur. Donnons un seul exemple: la classe ouvrière du XIXème siècle n’existe plus et est désormais avec l’avancée de l’automatisation, en voie de disparition mondiale. Comment continuer à défendre, à la lettre en tout cas, la lutte des classes marxistes? Ce n’est pas possible, ce qui explique d’ailleurs la modification de la pensée de gauche, qui est allé chercher d’autres « victimes », les femmes, les colonisés, les musulmans… Nous y reviendrons, mais continuons pour l’instant la présentation du texte.

La liberté moderne est née en mettant à bas les structures de l’ancien régime et principalement la croyance religieuse catholique. Fromm ne le dit pas directement, ce serait montrer un peu trop vite son tropisme religieux. Fromm est juif, on a presque envie de dire, évidemment juif, (pour sa vie, sa fiche Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Erich_Fromm, est bien faite, entre continuateur de Freud et École de Francfort). Les silences d’une doctrine compte parfois même plus que ses déclarations. Fromm va reprendre, en la modifiant la thèse de Max Weber sur le Protestantisme et l’esprit du capitalisme.

La modernité peut bien sûr être repérée dans de nombreux phénomènes et endroits. Mais le basculement le plus important est pour Fromm dans la liaison du basculement économique de la fin de l’organisation des guildes du Moyen-Age d’un côté et de la contestation protestante de l’autre. C’est nous dit Fromm, la rencontre d’une doctrine solitaire ou presque, celle de Luther et Calvin, et d’un monde, d’une classe sociale prête à l’entendre, qui fait le moteur de la transformation historique.

Soulignons quelques points sans rentrer dans tous les détails. Fromm tente d’échapper aux contradictions trop évidentes de la thèse de Weber. C’est très simple, Luther prône un retour à la parole stricte du Christ. Il ne veut pas d’un monde d’argent. Fromm éclaire un autre point. Le salut ne dépend pas du tout de la réussite sociale ou économique. Le salut est soit impossible, soit dicté par un Dieu peu aimable qui sauve qui il veut pour montrer sa grandeur (Calvin). Le résultat n’est pas comme chez Weber un salut terrestre par la richesse, qui ne correspond effectivement pas du tout à la pensée de Luther.

Fromm invente donc un autre axe de lecture, qui n’est pas moins paradoxal: le protestantisme a contribué à la destruction de l’estime de soi et de l’amour de soi. Il a attaqué la conscience de soi de toutes les générations à partir de la sortie du Moyen-Age. Le dieu de Luther demande une obéissance complète, et malgré cela n’offre aucun espoir réel de Salut, ni ici-bas, ni au-delà. Pour Fromm, Luther prépare, par sa négation de la réalité de la conscience, le terrain au sado-masochisme qui sera la marque de la société moderne et surtout, évidemment, du nazisme.

Même sans être très religieux, on remarquera tout de même quelques points:

-Le protestantisme n’a pas remplacé partout universellement le catholicisme. Il paraît tout de même abusif de tout faire reposer sur cette révolution religieuse, qui est plutôt un retour intégriste à la lettre du texte. Le catholicisme n’a pas toujours été plus doux sur la question du Salut et de la Grâce. Fromm le rappelle d’ailleurs, Saint Augustin était tout aussi rude que Luther. « Tous ceux qui sont appelés selon son dessein sont ceux qu’il a choisis en Christ avant la fondation du monde. » (De la prédestination des saints, 3).

-Il y a déjà du sado-masochisme dans le catholicisme, avant le protestantisme. Rappelons simplement que Jésus est crucifié par les hommes pour racheter tous leurs péchés. Si ça ce n’est pas un modèle de masochisme… qu’est-ce qui en est un? Que penser des sacrifices des prêtres, du célibat, des renoncements à la vie, des voeux de chasteté, de silence, de pauvreté? Ne faut-il pas toujours tendre l’autre joue (un masochisme que l’on retrouve dans un certain bouddisme). Sans même insister sur ces évidences, il y a aussi un sadisme de la charité, que l’on peut énoncer assez simplement: sans pauvre, on ne peut pas exercer la caritas, la charité, qui a pris bien trop de place dans la doctrine catholique par rapport aux autres formes d’amour (faut-il réduire l’agapé / l’amour mis en avant par Jésus, à la caritas? – nous ne le pensons pas – voir l’Annxe ci-dessous). La société patriarcale du Moyen-Age était bien plus profondément sadomasochiste que la société moderne.

-La révolution philosophique et universaliste, la redécouverte de la pensée antique, est antérieure à la création du Protestantisme. Marsile Ficin, le fondateur intellectuel de la Renaissance, le traducteur de Platon, meurt quasiment à la naissance de Luther. Descartes n’est pas élevé par des protestants (ou des Réformés), mais bien par des jésuites, et le Je pense donc je suis, qui se confronte bien au doute, à dieu et au diable, a l’immense mérite de sortir cette problématique de la religion. (On peut dire avec Marion que Descartes fonde une « théologie blanche », ce qui peut être lu en deux sens: Descartes continue la religion catholique, mais il la met aussi définitivement à distance…). On peut nous objecter que Montaigne et La Boétie sont protestants… On n’en finira pas. Ce qui compte ici, c’est que toute pensée n’est pas réductible à son historicisme.

Le livre qui servit d’anti modèle à Locke pour ses Traités du gouvernement civil

-L’idéalisation du Moyen-Age, cette constante de la pensée romantique et post révolutionnaire est incroyable. Là encore, le principal est de critiquer l’individualisme et la liberté nées de la Révolution, et pour ce faire tout est bon. Fromm n’ose jamais le dire, mais c’est une hypothèse nécessaire de son système, « c’était mieux avant ». Avant, nous dit Fromm, nous avions la sécurité psychique, parce que toute la psyché était entièrement dirigée vers Dieu. Avant, nous avions la sécurité économique, parce que tout était organisé en guilde. Mais qui peut croire une telle fable? On se croirait dans le beau royaume de Beauclair de The Witcher… un pays de cocagne où une belle duchesse règne sur un royaume prospère qui cultive la vigne. C’est l’alliance de l’alcool doux, de la monarchie tranquille, et des valeurs chevaleresques, l’abbaye de Thélème de Rabelais, mais restée monarchiste. Mais même à Novigrad, une autre ville de The Witcher, on brûle les hérétiques. Le Moyen-Age était si beau… qu’il a disparu. Faut-il rappeler la misère, la mort, les famines, le patriarcat, la violence, l’esclavage, les guerres de religions…? Telle est la malédiction de toute dialectique historique, l’histoire c’est l’affreux miroir de la réalité. Il est trop facile d’en sortir tel ou tel aspect pour défendre telle ou telle thèse. Ce pourquoi seul le principe est la voie de la solution, y compris pour corriger le réel.

Cela n’enlève rien à la réalité d’une partie du diagnostic. Cela fausse surtout la vision d’une solution possible. Ce n’est pas en sortant de notre système démocratico-capitaliste qu’on va trouver la solution. C’est bien en luttant de l’intérieur contre les dérives de notre système, pour l’extension et le développement de ses principes, mais pas en démolissant les droits de l’homme sous le prétexte falacieux que les autres systèmes seraient meilleurs. Non, le Moyen Age n’était pas mieux que le monde moderne post révolutionnaire.

Troisième moment – liberté positive et liberté négative

Fromm utile une autre terminologie pour distinguer les deux types de liberté: la liberté positive, celle des droits politiques externes, et la liberté négative, celle de la conscience désormais confrontée à son propre vide.

« Et là, tout bascule ». A cette liberté négative et vide, la modernité n’apporte pour Fromm aucune solution. L’homme est un esprit vide, désemparé, qui cherche une solution à son angoisse existentielle. Et il va la trouver dans le nazisme, dans l’identification au chef, dans l’ivresse de la cause nationale, qui le dépasse et lui permet de se mettre bien au chaud dans le groupe.

La démonstration nous paraît implacable, juste, cruciale même pour l’avenir de la liberté. Fromm montre que l’âme dénudée a besoin de se jeter dans un autre pour se sentir vivre en dehors de sa vacuité. Le respect de l’autorité, qui construit la force du groupe, est ce qui tient le plus facilement, chaud à l’âme. Elle s’inscrit dans un double mouvement de respect du chef devant lequel on s’annule, par masochisme, par dévotion au principe supérieur, et de sadisation de l’inférieur auquel on fait subir le pouvoir que l’on a soi-même acquis en s’avilissant.

La démonstration de Fromm, qui correspond complètement à notre propre doctrine (expliquée notamment ici ; https://foodforthoughts382331951.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=9069&action=edit – un texte écrit bien avant notre découverte de Fromm et Reich. Le texte de Fromm est encore plus clair). Le potentiel de manipulation qui suit la structure de la psyché est fondamental, et nous devons en tenir compte dans notre construction politique. La menace est réelle, et d’ailleurs les partis politique, ou la propagande russe, qui se servent de ces procédés à longueur de journée, ont une lourde responsabilité.

Dans cet ouvrage, Fromm n’apporte aucune solution au problème de la conscience et de la manipulation de la conscience de l’homme libre. Il nous faudra lire ces autres ouvrages pour suivre ses pistes. Mais il en passe aussi une sous silence dans ce texte, un silence là aussi très révélateur. Fromm met le point de bascule de la population allemande vers le nazisme dans la crise de 1929. Après la chute de la monarchie et la défaite de 1918 contre la France, et malgré un certain succès de la République de Weimar et de ses 40% de députés socialistes, la crise de 29, l’inflation et la ruine de la population ont été les coups de trop qui ont achevés de faire bousculer une population déjà largement déboussolée par les changements récents.

L’impensé de cet argument est pourtant assez simple et d’ailleurs bien décrit dans le reste de l’ouvrage. Tant que le système économique qui va de pair avec la démocratie libérale tient, il n’y a aucune raison de le renverser. L’économie de marché, tant qu’elle n’est pas dirigée par des monopoles qui réduisent la population à la pauvreté et à ce nouvel esclavage qu’est le salariat pour tous, propose un Salut par l’action et l’argent ici-bas, qui en vaut bien un autre et nous a tous sortie de la misère noire et de la dictature et du Moyen Age. Cette thèse est évidemment tabou. L’analyse du problème du monopole est pourtant très intéressante. Elle s’applique parfaitement à notre problème actuel: comment faire face la Chine qui a la capacité de produire, à elle seule, tout ce dont la planète a besoin, ou presque. Nous forçons le trait pour le bien de la démonstration, mais à peine. Quand le premier marché automobile est le marché chinois, et que la Chine peut produire pour tout son marché et le monde entier, comment les autres peuvent-ils s’en sortir? Nous sommes écrasés par le monopole et par le gigantisme de nos capacités de production, qui dépassent désormais de loin nos besoins et même nos désirs…. sans pour autant être capable d’offrir une vie descente à tous. A l’inverse, Fromm met l’accent sur l’alliance entre Hitler et le grand capital, Thyssen et Krupp notamment. On commence à bien voir où il veut en venir. L’équivalence capitalisme – nazisme est assez honteuse et intellectuellement indigente.

Quelle est la responsabilité réelle des ouvriers dans l’accessions d’Hitler et des nazis au pouvoir en 1933?

Voilà l’horreur, voilà le scandale. Alors que toutes les conditions paraissaient réunies pour l’arrivée au pouvoir du communisme dans l’Allemagne de l’entre-deux guerre, la gauche a fini par voter Hitler. On dit souvent que le drame de la gauche est d’avoir vue la Révolution se déployer en Russie, ce pays agricole, alors qu’on l’attendait en Angleterre. Le communisme est supposé un renversement dialectique du capitalisme, pas de l’économie agricole dans laquelle il n’y a pas de classe ouvrière au sens moderne. Ce fait était sans doute une défaite intellectuelle de la thèse du communisme. Mais la gifle de la victoire est encore pire, car l’Allemagne était déjà au moins en partie industrielle, et la gauche était largement représentée au parlement. Ce traumatisme est d’ailleurs toujours fondamental pour comprendre l’Allemagne d’aujourd’hui.

Quand on lit Fromm, on est bien obligé de se demander pourquoi ce sujet, la questions des ouvriers dans le vote nazi, prend autant de place, alors que les conséquences du nazisme, la solution finale, comme drame ultime auquel aboutit la soumission volontaire, pourrait tout à fait être le débouché normal, et malheureusement si réel, de l’étude. Le livre rappelons-le, date initialement de 1941. Il est plus que probable qu’à cette époque, ni la gauche allemande, ni peut être Fromm n’ait eu connaissance de la solution finale. La nuit de Cristal pourtant, de sinistre mémoire, eu lieu du 9 au 10 novembre 1938. La planification de la Shoah aurait eu lieu entre 1939 et 1942. Fromm avait quitté l’Allemagne dès 1933.

C’est qu’il faut absolument, par tous les moyens, et à travers toutes les contorsions intellectuelles, sauver la gauche socialo-communiste de l’époque, et l’exonérer autant que possible de la victoire dans les urnes d’Hitler. Et il faut aussi bien sûr, sauver toute la gauche de ce drame, son péché absolu. Ces événements ne font rien d’autre que révélé la nature profondément totalitaire du communisme, comme le stalinisme l’a amplement montré. Mais c’est insupportable quand on se croit du côté de la liberté. Pire encore quand on a tout parié sur la dialectique matérialiste historique, et que l’histoire vous dit exactement l’inverse.

Pour Fromm, la gauche et les ouvriers n’ont pas participé activement à la victoire nazi. Ils ont été « endormis », leur volonté était « épuisée » par les épreuves. Tout le système était contre eux, justement parce que le socialisme allemand fonctionnait trop bien, et le capital s’est allié à Hitler. Les socialistes auraient craqués malgré eux ! « Cet empressement à se soumettre au régime nazi peut s’expliquer par une grande lassitude et une certaine résignation » (p 186-187). Nous remettons pour mémoire les principales dates de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en annexe. Son second argument est encore pire. A partir du moment où Hitler avait gagné dans les urnes, puis imposé sa dictature, attaquer le régime s’était attaqué l’Allemagne tout entière. Donc il était normal de ne pas se rebeller contre le régime. « Le parti nazi était l’Allemagne, s’y opposait signifiait s’opposer à l’Allemagne (p 186-187) ». Il paraissait tout de même plus simple d’expliquer que dans toute dictature, toutes les oppositions sont pourchassées, encore plus en temps de guerre, et que le conformisme social fait le reste.

A l’analyse de Fromm, on préférera l’analyse bien plus développée de Reich. Wilhelm Reich est lui aussi un continuateur de Freud, dont il fut l’élève. Reich présente une analyse implacable de l’échec de la dialectique marxiste. Son texte mériterait une analyse à part, (et il faut dépasser également la réputation un peu sulfureuse du défenseur de l’énergie sexuelle universelle, l’Orgone).

Sauver Nietzsche?

Un point qui apparaît en contre-jour, nous a permis de comprendre ce mystère insondable de la pensée: pourquoi la gauche intellectuelle aime-t-elle tant Nietzsche? Pour faire un rappel rapide, Nietzsche est un précurseur de la pensée nazi, notamment par l’un de ses textes les plus célèbres, à savoir la Première dissertation de la Généalogie de la morale, qui est un manifeste aryen. Tout y passe, de la grandeur des aryens, à la petitesse des autres, notamment les juifs, en passant par la théorisation de la force sur le droit. Et pourtant, la gauche lui pardonne. Pourquoi?

D’abord à cause de Nietzsche lui-même, qui a sans doute réussi à dire tout et son contraire durant sa carrière. Le même qui déteste la raison, finit en admirant la théorie de Spinoza, pour son contenu, le désir c’est la force, et sa forme géométrique! D’ailleurs, dès la Seconde dissertation, le contenu s’embrouille (notamment dans la dialectique du prisionnier que l’on ne peut jamais briser… un texte qui a sûrement beaucoup marqué Hitler lors de son passage en prison…). Mais on a connu nos commissaires de la pensée plus tatillons.

Les vraies raisons sont ailleurs. Nietzsche déteste la raison moderne. Il met à bas les anciennes idoles, ce qui correspond au programme révolutionnaire marxiste. Il n’aime pas les juifs, mais pas plus les chrétiens. Nietzsche n’aime rien. Tout rageux y trouvera de quoi se satisfaire. Pire, et là pour nous, c’est un contre-sens, Nietzsche déteste l’âme mesquine de l’ascète, du juif qui thésaurise, aussi bien que du philosophe qui met les passions de côté et tente de les tenir en bride. C’est ce qu’il appelle la morale du rachitique.

Or pour Fromm, le nazisme s’est développé sur la base d’une classe sociale qui correspondrait aux traits de caractères que dénoncerait Nietzsche, les « couches inférieures de la classe moyenne ». On pense tout de suite au fameux lumpenprolétariat, définit dans Le Manifeste du Parti communiste (1848) par Marx et Engels, comme « Cette lie passive de la population la plus décomposée. ». Chez Fromm cette classe est caractérisée par « son amour du plus fort, sa haine des faibles, sa mesquinerie, son hostilité, son économie des sentiments tout autant que d’argent, et surtout son ascétisme. Leur conception de la vie était étroite, ils suspectaient et détestaient les étrangers… rationalisant leur jalousie derrière l’indignation morale… ». Ce portrait ressemble à la fusion, à fois du fort, et du faible nietzschéen. D’un côté il est fort et haine la faiblesse du droit et de la moraline chrétienne de l’amour de l’autre, en gros la thèse de Nietzsche, et de l’autre il est l’ascétique, le moraliste chrétien que justement il déteste en tant que fort. On pourra s’interroger sans fin sur cette incohérence. On n’en trouvera pas la solution. La pensée est une arme politique. Tout est bon pour le combat. Nietzsche déteste l’universalisme kantien, et c’est bien assez pour une gauche qui veut le nouveau monde, débarrassé de cette angoisse de la liberté… à ses conditions. Il en va de même de la généralisation de l’analyse du « caractère », que de celle des grands moments historiques. Avec un peu d’attention, l’artiste peut trouver ce qui l’intéresse et rentre dans sa cause, sans avoir besoin de justification rationnelle complète. On fera au moins crédit à Fromm d’être clair dans son approche et de nous la rendre aussi compréhensible qu’elle peut l’être.

La dénonciation de la mécanique sadomasochiste du totalitarisme

La démonstration de l’asservissement des masses au nazisme est limpide. Cette question, qui restait en suspend chez La Boétie, qui s’interrogeait sur les mécanismes de la servitude volontaire, trouve ici une explication complète, au moins au niveau réel de la structure de la conscience, si ce n’est dans la compréhension historique totale.

Fromm a aussi le grand mérite de citer Mein Kampf et de montrer qu’Hitler était parfaitement conscient de ces mécaniques de soumission psychique et les a utilisé sciemment de toutes les manières possibles. Fromm cite Hitler: la masse « ne conçoit que la victoire du plus fort et l’anéantissement du plus faible, ou tout au moins son assujettissement sans conditions ». Les femmes sont également considérées par Hitler comme une source très importante de légitimité pour les dictateurs « la femme est peu touchée par des raisonnements abstraits… elle se soumet au fort tandis qu’elle domine le faible ». « La masse préfère le maître au suppliant et se sent plus rassuré par une doctrine qui n’en admet aucune autre près d’elle …. La tolérance lui donne un sentiment d’abandon .. Qu’on exerce sur elle un impudent terrorisme intellectuel… elle ne présent rien de l’erreur de la doctrine.. elle se soumet toujours ». (p 197).

12 miilions d’exemplaire vendus en Allemagne, un best seller – contre qq centaines de milliers pour le Capital

Non seulement tout le monde a suivi Hitler, mais en plus tout le monde connaissait ses méthodes. Tout le monde ou presque avait lu Mein Kämpf, vendu à 12 millions d’exemplaire. Cela paraît tellement incroyable aujourd’hui.

La racine du mal est pour Fromm dans l’annihilation du Moi. Nous pensons qu’il ne va pas assez loin dans l’explication de cette annihilation, en tout cas dans ce livre, et que notre thèse de la déstructuration de l’intersubjectivité est plus profonde, même si le résultat est exactement le même que celui dénoncé par Fromm, à savoir la mise en place d’une relation sadomasochiste (voir à ce sujet nos articles: https://foodforthoughts.blog/2024/07/28/le-secret-du-mal-et-comment-sen-debarrasser-autant-que-possible-1-2/ ). Pour nous, c’est par l’identification à un seul parent, en général violent et autoritaire, identification choisie ou subit pour ne pas devenir victime à son tour, que l’on devient un tortionnaire du quotidien. Des points de vue religieux et politique, le catholicisme et la monarchie sont tout autant responsables, voir bien plus, que le protestantisme. Le protestantisme reste malgré tout un vecteur de l’individualité rationnelle, chacun pouvant lire la Bible par soi-même et n’étant plus obligé de passer par l’Eglise. La première Bible imprimée par Johannes Gutenberg l’a été vers 1454-1455 à Mayence (Allemagne). Elle est communément appelée la Bible de Gutenberg. (Pour les puristes, rappelons que Kant a montré dans La Religion dans les limites de la simple raison, que la question de l’origine du mal est théoriquement insoluble, justement parce qu’on ne peut pas s’amputer de son intersubjectivité qui est le fondement de la loi morale: respecter l’autre comme soi-même, être soi-même par le regard de l’autre, en interprétant très librement à partir des principes kantien. Il n’y a pas de réponse intellectuelle parfaite au mal, et c’est quand même une bonne nouvelle, parce que cela signifie que la liberté peut toujours reprendre le dessus).

Par-delà l’angoisse et la fusion, que faire de la liberté?

On reste malheureusement sur sa faim sur un contenu positif que peut avoir la liberté intérieure. Quelque chose nous dit qu’à cette époque, Fromm est sans doute encore assez proche du communisme, et qu’émigré aux Etats-Unis, il préfère ne pas écrire cette page. Inventeur de l’idée du revenu universel, il paraît clair qu’il n’aura jamais abandonné l’utopie.

Nous ne connaissons pas suffisamment le reste de son oeuvre pour juger, mais dans la conclusion de L’art d’aimer, Fromm donne la piste de l’amour et de la foi dans la raison… un beau retour à Apollon et à la philosophie grecque, sans trop le dire bien sûr.

Annexe

Agapé est-il caritas?

L’hébreu, un peu comme le grec, donne aux termes une large extension. Il semble correspondre à ce monde des origines où le vocabulaire étant moins développé (quantité), chaque mot portait plus de sens (extention) .

Voici quelques points sur Agapé et la traduction de l’hébreu – que nous donne chat GPT.

Dans le Lévitique, le verset auquel vous faites référence est très probablement Lévitique 19:18, qui contient la formule célèbre : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

En hébreu biblique, le verbe utilisé ici est אָהַב (’ahav), qui signifie aimer.

quel est le sens donné à אָהַב (’ahav) ? est-ce que cela correspond à la caritas chréthienne?

ChatGPT a dit :

Excellente question : le verbe hébreu אָהַב (’ahav), dans son contexte biblique, recouvre une gamme de significations larges, mais son emploi dans Lévitique 19:18 correspond effectivement, dans l’interprétation chrétienne, à ce que l’on appelle caritas.


📘 Sens de אָהַב (’ahav) dans la Bible hébraïque

Le verbe אָהַב (’ahav) signifie littéralement « aimer », mais ce verbe peut désigner divers types d’amour selon le contexte :

ContexteType d’amour impliquéExemple
Amour conjugalSentimental, charnelGenèse 24:67 (Isaac aime Rébecca)
Amour parentalFamilialGenèse 22:2 (Abraham aime Isaac)
Amour d’amitiéAffection fraternelle1 Samuel 18:1 (David et Jonathan)
Amour de DieuDévotion, fidélitéDeutéronome 6:5 (Tu aimeras YHWH ton Dieu…)
Amour du prochainBienveillance éthique, justiceLévitique 19:18 (Tu aimeras ton prochain comme toi-même)

Dans Lévitique 19:18, ’ahav renvoie à un acte de volonté éthique, non affectif : il s’agit d’agir avec justice, compassion et loyauté envers autrui, même sans affinité personnelle. Ce n’est pas un amour « de sentiment », mais un amour de comportement.


✝️ Correspondance avec caritas chrétienne

Le christianisme, en particulier dans la tradition paulinienne et patristique, réinterprète ’ahav à travers le prisme grec ἀγάπη, puis latin caritas :

  • Caritas, comme ἀγάπη, désigne l’amour divin et désintéressé, qui va jusqu’à aimer l’ennemi, ce que Jésus explicite dans Matthieu 5:43-48.
  • Jésus cite Lévitique 19:18 comme le second grand commandement, juste après « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… » (Deut. 6:5), et il l’élargit à l’amour universel.
  • Matthieu 22:39
    « Tu aimeras (ἀγαπήσεις) ton prochain comme toi-même. »

Conclusion

  • ’Ahav dans Lévitique 19:18 désigne un amour de justice, de bienveillance, de responsabilité morale envers autrui, non une émotion.
  • Dans la lecture chrétienne, cet amour devient caritas : un amour désintéressé, actif, universel, théologal — l’une des trois vertus majeures avec la foi et l’espérance.
  • Il y a donc continuité sémantique, mais amplification spirituelle dans le passage de l’hébreu au grec, puis au latin chrétien.

Souhaitez-vous une analyse comparative de ce verset dans le judaïsme rabbinique et dans la théologie chrétienne ?

L’arrivée au pouvoir d’Hitler et des nazis

Les nazis (NSDAP – Parti national-socialiste des travailleurs allemands) n’ont jamais obtenu à eux seuls la majorité absolue des sièges au Reichstag (le parlement allemand) par les seules élections.

Voici les faits clés :

  • Juillet 1932 : Le NSDAP devient le premier parti au Reichstag avec 37,3 % des voix et 230 sièges, mais pas la majorité absolue (qui aurait été de 305 sièges sur 608).
  • Novembre 1932 : Leur score chute à 33,1 % et 196 sièges.
  • Mars 1933 : Après l’arrivée d’Hitler au poste de chancelier (le 30 janvier 1933) et l’incendie du Reichstag, des élections sont organisées dans un climat de forte répression. Le NSDAP obtient 43,9 % des voix et 288 sièges sur 647. Là encore, ce n’est pas une majorité absolue. Il leur faut l’appui du DNVP (parti conservateur nationaliste) pour gouverner.

La véritable bascule autoritaire a lieu avec :

  • La loi des pleins pouvoirs du 23 mars 1933 (Ermächtigungsgesetz), qui permet à Hitler de gouverner sans passer par le Reichstag. Cette loi est adoptée grâce aux voix du Zentrum (parti catholique) et sous forte pression et intimidation.

Souhaitez-vous un tableau synthétique des résultats électoraux du NSDAP entre 1928 et 1933 ?

Les causes de la chute du capitalisme chez Marx

Chat GPT:

Dans la doctrine de Karl Marx, l’effondrement du capitalisme n’est pas un événement accidentel ou moralement souhaitable, mais une nécessité historique inscrite dans sa logique interne. Marx décrit un processus dialectique par lequel le capitalisme engendre lui-même les conditions Bien sûr. Voici une version du résumé sur l’effondrement du capitalisme selon Karl Marx, accompagnée de références précises à ses textes, principalement issus du Capital (Das Kapital) et d’autres œuvres majeures.


1. La baisse tendancielle du taux de profit

Principe

  • Le capitalisme accroît la proportion de capital constant (machines, matières premières) au détriment du capital variable (salaires). Or seule la force de travail produit de la plus-value.
  • Résultat : le taux de profit tend à baisser malgré l’augmentation de la productivité.

Référence

  • Marx, Le Capital, Livre III, chapitre 13 : « La loi, selon laquelle le taux de profit tombe à mesure que le capital progresse, s’identifie à la tendance croissante de la composition organique du capital. »
  • Voir aussi les chapitres 14 et 15 (contre-tendances à cette loi).

2. Les crises de surproduction

Principe

  • Les travailleurs, ne recevant qu’un salaire inférieur à la valeur qu’ils produisent, ne peuvent consommer la totalité des marchandises.
  • Il en résulte une surproduction chronique et des crises périodiques.

Référence

  • Marx, Le Capital, Livre III, chapitre 15 : « La cause ultime de toutes les crises réelles reste toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses face à la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives. »
  • Voir aussi Le Capital, Livre II, chapitre 20, sur la reproduction élargie.

3. Concentration du capital et paupérisation

Principe

  • Le capital tend à se concentrer entre quelques mains (« centralisation du capital »).
  • Les travailleurs deviennent plus nombreux, moins stables, et leur condition se dégrade relativement à l’enrichissement des capitalistes.

Référence

  • Marx, Le Capital, Livre I, chapitre 25 : « L’accumulation du capital, donc, entraîne avec elle une accumulation de misère, de torture du travail, d’esclavage, d’ignorance, de bestialisation et de dégradation morale. »
  • Sur la concentration : « L’accumulation de capital est donc, de manière croissante, accumulation de la richesse d’un côté, et de la misère, de la souffrance, de l’ignorance, etc., de l’autre. »

4. Formation de la conscience de classe

Principe

  • Le prolétariat, par sa position commune dans le processus de production, est amené à prendre conscience de ses intérêts communs.
  • Cette conscience de classe est une condition nécessaire à la révolution.

Référence

  • Marx & Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), section I : « Avec le développement de l’industrie, le prolétariat ne s’accroît pas seulement en nombre ; il devient une grande puissance […] Il forge les armes qui lui apporteront la mort ; il crée des hommes qui manient ces armes : les ouvriers modernes, les prolétaires. »

5. Révolution et dictature du prolétariat

Principe

  • Quand les contradictions atteignent leur paroxysme, le prolétariat renverse la bourgeoisie.
  • Il établit une dictature transitoire du prolétariat, étape nécessaire vers la disparition des classes.

Référence

  • Marx, Critique du programme de Gotha (1875) : « Entre la société capitaliste et la société communiste se situe la période de transformation révolutionnaire de l’une en l’autre. À cette période correspond aussi une période de transition politique dont l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. »

6. Dépérissement de l’État et communisme

Principe

  • Une fois les classes abolies, l’État n’a plus de fonction et disparaît.
  • La production est organisée en fonction des besoins humains, non du profit.

Référence

  • Marx, Critique du programme de Gotha : « Dans une phase supérieure de la société communiste […] la société pourra inscrire sur ses bannières : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! »

Conclusion synthétique dans les mots de Marx :

« Le bourgeois produit son propre fossoyeur. »
Manifeste du Parti communiste, 1848


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