Tintin, L’Oreille cassée et le secret des mythes

Un héros sans pareil

Tintin était le héros de notre jeunesse. Il n’avait pas d’armure, pas de gadget. Il n’était pas séduisant. Ces traits, semblables à ceux de Bécassine, sont minimalistes. Il n’est pas milliardaire, pas militaire, pas musclé, pas génial. Drôle de héros, accessible, Tintin habite un drôle d’univers. Ses amis sont un vieux marin alcoolique, qui serait aujourd’hui scandaleux, un inventeur fou qui croit au pouvoir des pendules, des policiers jumeaux ou siamois, identiques comme deux gouttes d’eau, sauf pour le retour de leur moustache, mais qui pourtant nous expliquent en permanence qu’ils ne sont pas de la même famille. Ils sont comme des lettres de l’alphabet d et t, tellement proches, complètement différents. Et un petit chien, Milou, le plus fidèle compagnon de Tintin, qui n’a rien d’un loup, même à demi.

Cette étrangeté, ce dénuement, n’empêche pas Tintin de parcourir le monde et de vivre les plus belles, et parfois les plus étranges des aventures. Le monde n’était pas encore un monde. Nous sommes dans l’entre deux guerres mondiales. Le voyage et la découverte avaient encore un sens. Le journaliste, cette figure emblématique de la République, ce héros de la liberté, faisait encore rêver. Tintin allait chez les Soviets comme en Amérique, alors que la guerre froide se profile à l’horizon. Il continue Jules Verne, ses voyages, son imaginaire, ses inventions, son fantastique. C’est sans doute pour cela que Michel Serres, le philosophe, navigateur de formation, grand admirateur de Jules Verne, devient un acharné défenseur de la tintinophilie, l’amour de l’oeuvre d’Hergé.

L’Oreille cassée

De tous les albums, le sixième, publié en 1937, est l’un des plus profonds. Tintin y suit la piste d’une statuette primitive volée au musée d’ethnographie de Bruxelles, puis remplacée par une copie. Tintin cherche le voleur, la statue, le faussaire, et surtout, motif du vol.

Sa quête donne lieu à de nombreux rebondissements essentiellement politiques. Tintin suit la piste de la statue jusqu’en Amérique du Sud. Il devient l’acteur involontaire d’une série de putschs et de contre putschs politiques, opposants deux pays voisins. Hergé dénonce ainsi de manière documentée, précise, détaillée, les puissances de l’argent, du pétrole, de l’armement, qui sont à l’oeuvre derrière le rideau des dirigeants fantoches et l’instabilité du sous-continent. Cette interprétation du texte est parfaitement démontrée sur le site officiel de Tintin. Hergé fait oeuvre de journaliste et nous explique la mécanique, déjà en ce temps, infernale qui mine ces Etats fragiles.

https://fr.tintin.com/albums/show/id/6/page/0/0/l-oreille-cassee#topComment

Fetiche Arumbaya

La dénonciation est magistrale et magnifiquement documentée. L’histoire, pourtant, ne s’arrête pas là. Tintin poursuit sa recherche, s’enfonce dans ce pays imaginaire qui ressemble à l’Amazonie. De la civilisation européenne, en passant par les nouveaux Etats instables post coloniaux, Tintin remonte le temps jusqu’aux tribus primitives, qui existaient encore dans cette première moitié de 20ème siècle. La piste du fétiche le mène au plus profond de la jungle. Tintin remonte littéralement le fleuve du temps, comme l’ont fait toutes les générations de chercheurs, pour découvrir l’homme des origines, l’homme d’avant l’écriture, l’histoire, les mathématiques, le monothéisme : l’homme premier. Tel est le pouvoir mystérieux du fétiche.

A cette époque, le mot d’ethnologie est un terme rarement utilisé. On parle surtout d’anthropologie pour désigner l’étude des peuples primitifs, cette discipline dominée par les Anglo-saxons qui a émergé peu à peu depuis la découverte de l’Amérique et la colonisation du monde par l’Occident. L’ethnologie proprement dite trouvera son apogée plus tard, avec Levi-Strauss, après la Seconde Guerre mondiale, soit une génération après Hergé, une fois de plus légèrement en avance sur son temps. Levi-Strauss publie sa première étude, La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara, un peuple du Mato Grosso au Brésil, en 1948.

 

Le bon sauvage et l’ethnologue

Une fois dans la jungle, Tintin retrouve Ridgewell, un explorateur anglais qui a révélé au monde l’histoire des Arumbaya. Ridgewell, personnage fictif, calqué sur un explorateur qui voulait comme Levi-Strauss découvrir un peuple nouveau dans le Mato Grosso, est une sorte de Robinson volontaire. Il représente l’archétype de l’explorateur qui finit par s’installer définitivement au milieu de son nouveau peuple, tournant résolument le dos à la civilisation de « l’homme blanc ». C’est le parcours que suivra, là encore, mais sur le mode intellectuel, le grand Levi-Strauss.

         Les Aventures de Tintin – L’Oreille Cassée extrait 3

Les Arumbayas sont un peuple imaginaire inventé par Hergé. Ils ressemblent à de grands enfants.

C’est finalement sur le bateau du retour que Tintin retrouve le fétiche. Il se dispute avec les voleurs. Durant la bousculade, le fétiche tombe et se brise. Il laisse alors apparaître son secret, un magnifique diamant. Aussitôt révélé, le diamant est perdu et disparaît à nouveau. Il tombe dans l’océan. Les voleurs qui plongent pour tenter de le récupérer se noient et rejoignent les enfers. C’est le sommet de l’oeuvre.

Le diamant dissimulé, pierre de lumière cachée dans l’obscurité du fétiche, est ce qui lui donnait son pouvoir aux yeux du peuple primitif. Le contraste entre l’oeuvre de l’homme, la statut de bois sombre et fragile, et son contenu divin, parfait, est saisissant. Une première interprétation serait anthropomorphique. Après tout ce fétiche représente beaucoup plus un homme qu’un dieu. Ce peuple ne serait déjà plus si primitif. Il n’adore ni la nature, ni l’orage, ni le soleil. Il s’adore lui-même, peut-être via le culte d’un ancêtre fondateur, le premier chef, géniteur de toute la tribu ; ces tribus dont on sait par les ethnologues justement à quel point elles peuvent être entièrement construites sur divers systèmes de règles de la parenté.

 

Le sens du mythe

Une seconde interprétation cependant est également possible. Elle tourne autour du sens de l’oeuvre mythique. Que signifie cette statue ? Quelle valeur a-t-elle dans un musée, aux mains de voleurs, dans la collection d’un riche Américain, ou encore dans le peuple qui l’a créée, honorée, vénérée ? Quelle valeur lui reste-t-elle une fois cassée ? L’interprétation des mythes antiques est toujours un défi. C’est ce qui fait leur beauté. Ils sont très difficiles à comprendre, susceptibles de multiples interprétations. Leur lecture est perpétuellement renouvelée. Mais une fois leur sens épuisé, une fois le système de valeur symbolique dont ils sont porteurs dévoilé, les mythes perdent leur puissance. La révélation de leur signification brise leur pouvoir sacré. Le lien à la transcendance qu’ils médiatisent est fait de ce secret qu’ils contiennent. Le secret reste actif tant qu’il reste secret. Il ouvre un champ de possibles. Mais une fois révélé dans toute sa pureté, le sens dont ils sont porteurs devient inactif, et comme le diamant, tombe à la mer. Quand le tour est dévoilé, on ne peut plus croire en sa magie. Le secret est nécessaire à l’émerveillement. L’éclat disparaît en même temps que l’épiphanie qu’il a engendrée.

diamant

La transformation de l’Art

Hergé tire toutes les conséquences de cette disparition de la transcendance. Avant, l’oeuvre était unique, adorée par le peuple en communauté. Dans notre monde moderne, l’oeuvre est « tirée » à des milliers d’exemplaires. Son business model repose justement sur sa reproductibilité. Aucun succès de librairie ne paraît plus sans que la maison d’édition ne donne en même temps le volume du tirage. Il en est de même au cinéma avec le nombre de salles, de billets vendus, de dollars amassés. Que valent toutes les copies, comparées à l’original ? Il faut distinguer par la numérotation. L’oeuvre unique, non reproduite, est aujourd’hui l’oeuvre qui ne vaut rien. Au contraire, prise en photo, présente partout, copiée, modifiée, imitée, la Joconde est partout dans un universel horizontalisé, qui relie les hommes entre eux, mais non plus les hommes et les dieux.

l'oreille partout

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