Management (2/2) – la conduite du changement

Notre pays n’a pas la culture du changement. Il n’accepte qu’un seul type de modification, celui qui va dans le sens d’une supposée plus grande justice sociale. Aucun autre type de changement n’est supporté par le pays. Nous n’avons pas la culture du progrès. Ou plutôt, nous ne l’avons plus. Le pays est idéologiquement fracturé entre un peuple socialiste ou socialisant qui demande à être pris en charge, une partie de l’élite élevée dans les meilleures institutions catholiques, des ingénieurs qui se fichent de la politique, et une communauté intellectuelle qui n’éduque plus la Nation. Toutes ces remarques ne sont pas faites en vain. Car tous ces points sont autant de forces empêchant la réforme en profondeur du pays.

L’exemple du changement dans l’éducation

L’éducation est un excellent révélateur de l’état réel d’un pays. C’est en effet un secteur relativement à l’abri des autres, et où l’on voit de manière assez claire les enjeux parcourant toute la société. C’est ce que Marcel Mauss appelait un fait social total.

A cet égard, la situation de l’éducation en France est édifiante. Un débat ayant opposé le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer au principal défenseur des pédagogies « modernes », Philippe Méirieu, pose l’essentiel des questions. Pour les plus courageux, la vidéo ci-dessous:

Cette opposition montre à l’état quasiment chimiquement pur, la difficulté de faire des réformes. Le contexte est simple. Depuis son arrivée au poste de ministre, M Blanquer n’a de cesse de défaire toutes les mesures mises en oeuvre par M Méirieu. Meirieu est l’inspirateur et l’artisan des méthodes dites « pédagogistes », qui prétendent remettre « l’enfant au cœur de l’apprentissage ». Il a ainsi été l’un des promoteurs de l’apprentissage de la lecture par la méthode globale, du collège unique, du Bac pour tous. Autant de mesures qui sont allées de paire avec une baisse spectaculaire des résultats des élèves, baisse symbolisée par 3 indicateurs majeurs: le décrochage de la France dans le classement Pisa du niveau d’enseignement des pays, la hausse illettrisme, et plus subtile, mais encore plus préoccupant, la baisse des classes préparatoires publiques comme source de recrutement des grandes écoles. L’enseignement privé catholique n’ayant pas baissé son niveau, il a mécaniquement renforcé ses positions. Le résultat étant un développement des inégalités peut-être jamais vu auparavant, entraînant un grippage de l’ascenseur social.

Les arguments anti-changements:

Face à ce résultat quasiment unanimement considérés comme désastreux, M Blanquer a mis en oeuvre une série de réformes. Toute honte bue, M Mérieux vient contester ces réformes. Ses arguments concentrent toutes les attaques que l’on trouve habituellement contre le changement:

  • Les « gens », sous-entendus, parents et professeurs, sont « mécontents ».
  • Le ministre « n’écoute pas » pas la grogne et ne « tient pas compte » des remarques et refuse le « dialogue social ». Le changement n’a pas été « concerté ».
  • Et si jamais les parents ou professeurs ont été consultés, ce fût évidemment un simulacre, ou une manipulation, une mise en scène. Ou alors, ce n’était pas le moment.
  • Les professeurs et les élèves perdent en « autonomie », puisque les programmes sont plus précis et laissent moins de marge de manœuvre. Sous-entendu: vous les transformez en esclave de vos volontés de domination.
  • Le statut social des professeurs et enseignants est misérable. Ils sont « maltraités » par la nation. Ils n’ont pas la « reconnaissance »
  • Les enseignants sont mal payés.
  • Le « travail » est « mal fait »; les élèves sont obligés de bachoter plutôt que de réfléchir et faire du travail de qualité. La réforme est inefficace.
  • La réforme creuse les inégalités

Un exemple de réponse

Une partie de ces remarques est justifiée, notamment celle concernant la rémunération des professeurs. Mais ce qui est le plus frappant, c’est que nulle part, le changement et son but ne sont vraiment pris en compte. Jamais, ou presque, la réforme n’est jugée sur sa pertinence. Et la preuve éclatante en est que l’on peut appliquer – et que l’on applique en effet, le même discours à tous les projets de réformes du gouvernement. La réponse de M Blanquer a ceci de particulièrement intéressant qu’il est conscient de lutter contre un discours, contre une idéologie qui se moque des faits, et qu’il construit sa réponse en conséquence. Tout laisse penser d’ailleurs que M Blanquer a construit, en amont, toute sa politique pour se mettre en capacité de répondre au mieux à toutes ces objections au moment où elles allaient arriver. Le cœur de son argumentation consiste à opposer la rationalité scientifique au discours idéologique.

  • Il attaque le discours « fixiste » de la sociologie, qui explique depuis Bourdieu qu’un étudiant n’a pas son sort dans ses mains, puisque tout le « système » jouerait contre lui, que tout n’est que « reproduction ». A l’idée selon laquelle « les élites resteront élites, et le peuple le peuple », Blanquer défend la cause du progrès social.
  • Il fonde sa pédagogie non pas sur un pré-supposé développement naturel de l’enfant, mais sur des prises de mesures concrètes basée sur une démarche scientifique. Son grand soutien est un neurologue, Stéphane Dehaene. Ce faisant, notre ministre philosophe oppose la science dite dure, en l’occurrence une branche de la médecine, à la science dite « molle », la sociologie.
  • Il a installé un nouveau Comité scientifique des programmes, en remplacement de l’ancien. Il met ainsi en place une équipe qui va dans son sens. Il se crée des appuis et des relais en interne et affaiblit considérablement les anciennes équipes.
  • Un but clair est défini, en tout cas pour les primaires: savoir lire, écrire, compter. Le but principal proposé par Méirieux, but noble entre tous, est le développement de l’esprit critique. Mais comment développer l’esprit d’analyse si l’on ne sait ni lire ni écrire?
  • M Blanquer met en place des outils de mesure. Il s’agit de contrôler plusieurs fois dans le temps les progrès des élèves. Ainsi évidemment, il met indirectement les professeurs et enseignants sous pression, puisqu’ils seront en partie « responsables » de ces résultats.
  • Une nouvelle méthode d’apprentissage de la la lecture est demandée aux enseignants. Des manuels, des exemples spécifiques sont fournis. Mais les enseignants continuent à faire ce qu’ils veulent, suivre ou non, la réforme demandée.
  • Pour répondre aux difficultés des quartiers sensibles, les classes de CP sont dédoublées dans les milieux difficiles. Cette mesure est bonne et en plus elle est la reprise d’une mesure mise en place par Luc Ferry, un prédécesseur de Blanquer, ce qui lui permet d’inscrire son action dans les pas d’un prédécesseur.
  • Une revalorisation complète des salaires est lancée, pour augmenter les professeurs et pour modifier le calcul de leur retraite. La modification de la politique salariale doit aller de pair avec modification des Ressources Humaines de l’éducation, qui n’est pas encore totalement connue.
  • Une concertation faite via un questionnaire est envoyée directement aux enseignants et professeurs, sans passer par les syndicats. Cela n’empêche pas les réunions avec les syndicats de se tenir. Sans surprise, la première réaction lors de l’envoi de ce questionnaire a été de la part des irréductibles, de dénoncer une fausse concertation, une enquête lancée au mauvais moment, etc…
  • Il rappelle les échecs de ses prédécesseurs, mais sans en faire des tonnes, ce qui est tout à son honneur et permet d’éviter de froisser les personnes qui doivent maintenant changer de politique.
  • Il est du sérail, puisqu’il est au ministère depuis des dizaines d’années. On peut lui reprocher d’être responsable de la situation précédente, mais comme il change les choses, cette objection est difficile. On lui reprochera d’être hypocrite et d’être là pour la gamelle. Mais comme il est là depuis des années, cette objection reste difficile. Enfin, on ne peut pas lui reprocher d’être un « parachuté », ce qui n’est d’ailleurs rien moins qu’une objection raciste. Qu’est-ce qu’un parachuté, si ce n’est un immigré, quelqu’un qui ne vient pas d’ici? Une personne qui doit se faire accepter par le groupe, alors même qu’il est supposé diriger le groupe.
  • Last but not least, à travers toutes ces mesures, nous voyons que le ministre n’arrête pas de proposer de nouvelles choses, toujours dans la même direction, et à chaque fois communique sur les sujets dans une grande transparence. Il occupe le terrain médiatique, rappelant à chaque fois sa légitimité au sein du gouvernement, et l’appui du Président et du Premier Ministre. Il n’étale pas sa vie privée, et ne sort du domaine de l’éducation que pour défendre le gouvernement.

Grâce à tous ces éléments, ce ministre est resté au ministère de l’Education nationale plus longtemps qu’aucun de ses prédécesseurs. Malgré tout cela, et de nombreuses mesures mises en place ne se traduisent pas en acte. La nouvelle méthode de lecture met du temps à se généraliser. Les résistances sont fortes et institutionnalisées.

Le principe de résistance

Les professeurs et enseignants résistent pour résister. C’est une fierté de montrer son pouvoir négatif;

-Les enseignants et surtout les professeurs agrégés sont protégés par leur statut. L’agrégation est l’une des profession réglementée les plus puissantes de France. Le principe de la « liberté pédagogique » leur garantit le droit de faire tout ce qu’ils veulent durant leur classe.

-Les professeurs sont inamovibles. Ils n’ont pas de supérieur hiérarchique. L’administration ne peut rien contre eux. Les responsables d’établissement ne peuvent rien faire. Les associations de parents d’élèves ne peuvent rien faire.

-Les professeurs agrégés sont responsables du concours de l’agrégation. Régulièrement, tout en se plaignant du manque de création de postes, ils refusent de pourvoir tous les postes mis au concours. Evidemment, ce n’est jamais de leur faute… et tout diplômé qu’ils soient, la contradiction ne les étouffe pas.

-La réforme n’est pas bien organisée. Le baccalauréat en contrôle continu pose trop de difficulté d’organisation dans les détails. Les professeurs ont commencé par saboter la réforme en donnant les sujets à leurs élèves, histoire d’être sûr que l’on ne puisse pas leur reprocher le faible niveau de leur classe.

Les critiques des professeurs, ou contre le ministère sont toujours les mêmes. Et derrière ces critiques se cache à peine les arrières pensées, la défense du statut, l’organisation de leur emploi du temps, avec la suppression des cours du mercredi matin, quand bien même les études des chronobiologistes expliqueraient l’inverse.

Ainsi la réforme est bloquée. Ceux-là même qui la demandent ne sont pas capables de la supporter. Ils fonctionnent comme les Gilets Jaunes. Ils critiquent tout et se critiquent les uns les autres, sans avancer d’un pouce.

Lessons learned

Quelles leçons de management en tirer? Il convient d’abord de noter les échecs du ministre. Si la volonté de réforme et le but à atteindre sont bien là, en revanche, la réforme ne semble pas bien prendre sur le terrain.

-Blanquer a laisser tomber l’une des mesures phase de Vincent Peillon. Il s’agit de l’école le mercredi matin. Il a redonné aux écoles la liberté de le faire ou de ne pas le faire. Connaissant la pente naturelle des enseignants, il ne reste quasiment plus que Paris proposant l’école le mercredi matin. Pourtant cette mesure était excellente. Elle était notamment défendue par les chronobilogistes, donc c’était une argumentation rationnelle et scientifique. En allant contre, Balnquer est allé contre sa propre thèse et l’idée de progrès qu’il oppose aux pédagosites. On ne peut par ailleurs s’empêcher d’y voir une certaine condescendance envers l’enseignement catholique, qui est contre l’école du mercredi, et ne l’a jamais appliquée.

-Le passage de la méthode globale à la méthode syllabique se heurte à la liberté d’enseignement des professeurs. In fine, le ministre n’a pas suffisamment la main, de moyen de pression, sur les enseignants pour les convertir à cette méthode. Il a demandé aux éditeurs scolaires de changer les manuels d’apprentissage. Il a fait envoyer aux enseignants de la documentation sur la nouvelle méthode. Il a également imposé un contrôle de niveau standardisé tous les ans sur des critères nationaux. Le discours est de dire que l’on juge les élèves, mais bien évidemment, cela met les enseignants sous pression. Pourtant les résultats se font attendre. Ces actions sont faites de trop loin. Elles manquent de relais au sein des établissements pour leur implémentation et leur suivi quotidien. La grande masse des enseignants est tout à fait capable de ne rien faire et ainsi d’avoir des résultats dégradés aux examens de fin d’année. Elle attend, comme elle le fait toujours, le ministre suivant.

-La mise en place du contrôle continue du baccalauréat n’est pas vraiment un succès. La réforme n’a pas été suffisamment travaillé dans les détails. Il n’y a pas eu de d’essai à blanc, de bac blanc national mis en place pour roder le système, identifier, corriger, adapter. Parmi les grosses lacunes: la non confidentialité des sujets. Les sujets sont en effet regroupés dans une banque de données, mise à disposition de tous les professeurs. Alors qu’il paraît plutôt simple de mettre en place des sujets nationaux, pilotés par une administration centrale.

-La réforme du Lycée, qui ne semblait pas du tout essentiel, a été voulu par le Président de la République, percutant l’agenda de son propre ministre. Nous sommes noyés sous les options, avec certains absurdités comme le recul des mathématiques pour les non scientifiques ou des humanités pour les scientifiques.

-La non réforme du mammouth. Rien n’est fait concernant l’administration centrale, pourtant connue pour être l’une des plus importante au monde.

-Rien n’est fait sur le statut des enseignants et professeurs.

Les freins personnel au changement

Les freins personnels ne sont pas différents des freins de groupe.

-L’hypocrisie,

-La défense du pré-carré et de l’intérêt personnel,

-Refuser le changement en demandant la perfection

-Accuser les autres de ne pas changer

-Je suis comme je suis

-Ce n’est pas toi le chef, je refuse de suivre l’autorité que je ne reconnais pas.

-Exiger un autre changement

-Mettre le détail, l’arbre, avant la forêt.

-Le refus des responsabilités et des erreurs.

-Etre dans le tout ou rien.

-Personnaliser les critiques: les propositions d’amélioration devienne des critiques contre la personne, des attaques ad hominem, et non un progrès pour le groupe.

La mère de toutes les causes

La cause principale du manque d’appétance au changement est sociologique et politique. La plupart des français ne cherche absolument pas le progrès. Sinon, il y a longtemps qu’ils auraient regardé et copié l’Allemagne. Ils sont guidés par un positionnement politique et défendent leur propre position, jusqu’à l’absurde. On le voit particulièrement en entreprise, où la rentabilité et la croissance de l’entreprise devraient pourtant est bénéfique à tous. Malgré cela, la guerre des services, la sur-administration, l’immobilisme règnent. Et le premier qui cherche à changer quelque chose est sacrifié au nom du consensus social.

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