La volonté, l’angoisse, le courage et les super-héros 2/2

La volonté ou le courage

Ce que nous montre ce détour par les super-héros, c’est bien qu’il faut réussir à dépasser sa propre subjectivité. La tâche proprement humaine consiste à l’inscrire dans l’objectivité, le plus souvent en passant par une intersubjectivité, des amis, des mentors, des amours. Ils sont le relais du passage à la vie adulte, inscrite dans la réalité. Il s’agit pour le garçon, et futur homme, de définir la manière dont il va lui-même devenir père, entre continuité et rupture avec le legs familial. L’abandon et l’adoption sont comme des formes d’expérience de pensée, le mettant devant un choix radical. Le méchant sert à définir dialectiquement ce que va devenir le fils, en miroir des manques du père. Il a le choix. Nous avons tous le choix. Reproduire le bien. Reproduire le mal. Trouver une voie un peu différente.

La subjectivité et notre subjectivité

La subjectivité est d’abord le tout de la conscience. C’est bien le sujet, à la fois pensant et confronté au vide de soi-même. C’est l’angoisse métaphysique du vide d’être, de cette dynamique obscure, à tout jamais cachée pour nous, que nous devons en permanence spécifier et incarner.

Cette subjectivité absolue s’incarne ensuite dans un être-là, un corps, un pays, un ici et maintenant, une situation. L’infini vide de la conscience se retrouve face à un défini donné que l’on ne comprend pas. Il est nous, mais il ne l’est pas non plus. La subjectivité ne s’y est pas encore inscrite. Elle ne l’a pas acceptée comme son véhicule et son être là. Le monde qui lui fait face est plein, certes, mais aussi plein d’injustice, de chausse-trappes, de violences. Il n’est pas habitable.

A l’intérieur de la subjectivité, le sujet ou la conscience, est confronté directement aux puissances du corps. Si le sujet, dans son rapport au monde, se dévoile comme logique et rationnel, cette même logique ne s’applique pas aux puissances du corps. Quand l’âme intellectuelle rencontre l’âme corporelle, le dialogue se fait par le biais de l’imagination et des images. Cette exposition ou présentation des forces corporelles est faite par les besoins/désirs, et par les émotions. Pourquoi parler de besoin/désir? La distinction séparant les deux occultes trop leur nécessaire mélange. Oui rationnellement, il suffit de boire de l’eau, manger les quantités des classes d’aliment prescrite. Qui fait cela en vrai? Personne, puisqu’il faut aborder le mélange. Pour certains, certaines classes d’aliments seront meilleures ou moins bonnes selon sa physiologie. Et ces différences ne sont pas petites. Pour d’autres, la psychologie, les émotions, va également avoir un impact sur la manière de se nourrir. Et les changements seront difficiles. Pourquoi les émotions? Parce qu’elles sont la traduction, le langage de la puissance vitale qui ne s’exprime pas à travers l’instinct. Un langage qui s’exprime également à travers l’art, la musique pour l’audition, la peinture et le cinéma pour la vision, la sculpture pour le toucher- du sculpteur, la parfumerie pour l’odorat. La littérature pour s’approcher de l’esprit en mettant des mots sur ces images.

La conscience logique reçoit ce matériau des puissances vitales à travers les sens, l’art, la perception de la physiologie du corps, Et ce corps, qui est essentiellement pulsation du cœur, énergie vitale qui cherche à se déployer sans limite, va être confronté à la réalité. Cette confrontation crée la frustration et les changements de battement de rythme. La musique est au cœur de l’expression vitale, comme l’analyse des rythmes du corps est au cœur de la médecine chinoise. Or ce que la conscience découvre derrière son vide et son angoisse, sa potentialité cachée, c’est la rationalité du concept. C’est l’UN, la logique, le raisonnement. Elle ne parle ni le langage de la réalité, ni le ou les langages des émotions. Il n’y a pas deux, mais trois principes. L’âme, la conscience vide et rationnelle, le cœur sens de puissance vitale et la réalité, le monde pris dans ses lois de transformation, cette machine à exprimer l’être dans l’étant. Il ne faut pas trop s’attarder à une distinction trop stricte en trois points. C’est plutôt la gradation et l’articulation des domaines qui comptent ici.

Ce qui est intéressant et difficile, c’est qu’il est finalement assez simple de penser les sens dan leurs déterminations. Le toucher sent le chaud et le froid, le dur et mou. Il a deux dimensions. Le goût se spécifie

Et c’est la rencontre. La subjectivité vide est confronté au monde. La rencontre est d’abord magique, non comprenante. Tout paraît possible et, rien n’est vraiment compris. C’est l’enfance de la conscience. La subjectivité croit qu’elle peut s’incarner, se déverser directement dans la réalité. Elle ne connaît pas le poids, la distance, le temps. À vrai dire, elle ne connaît pas la séparation, le moi et l’autre. Le développement de la conscience correspond à cette objectivation. Quand cette distance est comprise, l’enfance est terminée. C’est alors la latence. La révolte. Mais qu’est-ce que ce monde bordélique que l’on nous offre? Avec l’adolescence et la croissance des puissances et pouvoir du corps, commence l’âge des super-héros. Notre subjectivité s’imagine à nouveau plus forte que la réalité. Mais malgré ce que le super-héros sent bouillir en lui, le monde est toujours là. Il ne négocie pas. Il trie. L’adolescent vit aussi une forme de perpétuel désenchantement. Il réalise que l’amour peut être brisé par la concurrence. La force qu’il pense avoir est impitoyablement mesurée et comparée à celle des autres, au collège, au lycée, à l’université. Il doit trouver sa place.

La volonté doit abandonner son rêve de totalité ou de réunion. Elle découvre à la place des lois de relation plus ou moins claires. Prise en défaut, elle apprend à composer avec des médiations, car rien ne sera plus direct. L’objectivation ressemble à la soumission à d’autres subjectivités, plus fortes, plus installées. La volonté ne se réalise pas. Elle devient obligée de se spécifier, de choisir. Souvent par l’échec, la négation de la totalité, la réalisation de ses limites concrètes et des limites du monde qui l’entoure.

Comment passer du subjectif à l’objectif?

L’enjeu personnel comme familial et social est de passer de manière harmonieuse de la subjectivité à l’objectivité. L’art, nous l’avons vu, est là pour nous aider. Par ses multiples récits, langues et identifications. La société aussi, mais elle n’est pas toujours aidante. Le processus social n’est pas une parfaite affectation des subjectivités. Il vise la masse, la stabilisation d’une forme de peuple autour de valeurs assez larges. Mais nous y reviendrons.

Il n’est pas sûr qu’il y ait une véritable recette de la réussite. Nous pouvons noter deux points. Le premier est que la meilleure philosophie de vie reste celle de Rudyard Kipling dans Tu seras un homme mon fils. Avancer, tomber, se relever, recommencer. La seconde, si nous regardons autour de nous, c’est que personne n’a rien réussi de grand sans croire, en partie au moins, à la puissance de sa subjectivité et de son « self ». Inconscience ou courage? Acceptation de la vie? Talent naturel? Il n’y a en tout cas pas que l’égo vindicatif et accumulateur pour justifier le succès.

A l’inverse, nous voyons un double échec. Celui de l’enfermement dans la subjectivité grandiose mais impuissante et celui de la subjectivité qui s’impose par la violence. La seconde est peut-être bien le lot commun de l’humanité. La plupart joue le jeu de la concurrence. Bien sûr parfois, nous sommes un mélange de tout cela.

L’échec de la réalisation peut entraîner un repli sur soi de la belle âme. Personne n’a mieux vu ce phénomène que Hegel. La belle âme est catastrophée par la violence du monde. Mais elle fait la même erreur que le super-héros masqué. Elle se croit seule. Elle a oublié que le monde n’est pas son monde, mais un monde partagé et co-construit. Les Illusions perdues de Balzac sont le récit de la chute d’une belle âme sur la réalité du pavé parisien.

Elle voit un monde qu’elle qualifie de superficiel, tourné vers l’extériorité, incapable de saisir sa profondeur. Elle croit voir également son opposé, le monde de la superficialité, le théâtre et ses acteurs.

« Le monde entier est un théâtre,/ Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs;/ Ils ont leurs entrées et leurs sorties,/ Et un homme dans le cours de sa vie joue différents rôles… » Comme il vous plaira, Acte II, scène 7. Shakespeare

L’inverse de la trop grande subjectivité est la personnalité perdue dans l’extériorité. Son succès apparent tient à sa manière de tout miser sur le dehors, les conventions, l’habit, le faire parler plutôt que le savoir-faire. Le pire est alors le succès. Mais la superficialité ne dure qu’un temps. Ce n’est que le revers de la même pièce. Si Charybde est le modèle de la subjectivité qui s’engloutit sur elle-même, Scylla représente les rochers sur lesquels s’écrase le narcissisme extérieur.

La difficulté est bien de tenir les deux bouts de la chaîne, ce qui passe forcément par un choix d’activité et une manière d’agir ou d’être qui nous conviennent et résolvent les tensions de la subjectivité.

Les chemins de l’objectivation

Dans un combat militaire, on parle d’opposition, d’affrontement des volontés. En politique, en temps de paix, le gouvernement est supposé représenter la « volonté générale ». Dans un groupe, en entreprise, seule la volonté du directeur compte. ll a droit à sa subjectivité personnelle, quand tous les autres sont objectivés, comme des machines. La volonté des autres est à peine audible. Volonté et pouvoir concret sont ainsi synonymes. Mais l’égalité des volontés n’existe pas vraiment. Il n’y a pas une forme d’égalité des volontés qui ouvrirait le champ à une solution purement rationnelle et acceptable pour tous. C’est sans doute cela la différence.

Égaux comme citoyens, devant le vote, devant la justice, devant l’impôt et autres… nous ne sommes plus égaux à mesure que nous réalisons nos différences dans le concret et le réel. Cet impact peut avoir différentes formes. Pouvoir politique, prestige, aura, pouvoir économique, pouvoir réglementaire, pouvoir culturel, compétence mise au service d’un projet, parent, méditant, prêtre.. Le salarié n’a que très peu de pouvoir. Il ne fait que vendre sa force de travail, quelle qu’en soit la qualité. Seuls quelques-uns parviennent à avoir suffisamment de chance et de compétences pour sortir réellement du lot, tout en payant parfois le prix d’une objectivation subie plus que construite et comprise.

Il faut accepter ce combat, mais aussi cet accord complexe des volontés. L’égalité disparait, ce qui est difficilement supportable pour une personne intelligente. Car cette force de la volonté n’a pas grand-chose à voir avec l’intelligence, dont elle ne se sert que pour en faire un outil. Dans un grand groupe, ce n’est pas le compétent, c’est celui qui saura faire venir la lumière sur lui qui gagnera en aura et sera promu. La capacité à maintenir une forme d’objectivité est d’ailleurs grandement valorisée, jusqu’à se congeler dans un consensus qui bloque toute remise en cause.

La volonté efficace ne doit pas se tromper de terrain et trouver son moyen pour rester aussi objective que possible dans une situation donnée. Il faut réussir avec les règles du jeu donné dans une entreprise ou un environnement donné. La plupart du temps, ces règles du jeu sont opaques. Selon la position que l’on aura dans l’entreprise, la manière de contenir les élans d’une volonté libre seront différents. Or cette manière de se contenir (con-tenir, se tenir ensemble dans un accord des volontés) est aussi une manière d’affronter son angoisse.

Quelques métiers ou activités privilégiés dans leur rapport à l’objectivité

L’exemple, est un puissant moteur. Il montre sans parole. À ce titre, l’exemple du sport, qui présente une réalisation immédiate, un accord de l’effectivité du corps, de la réalisation et du spectacle, fonctionne à tous les coups. Mais le sport est éphémère, évanescent. Un match remplace l’autre. Le cinéma offre plus de profondeur intersubjective, par le jeu d’acteur. Une œuvre peut devenir immortelle. La littérature va encore plus loin, quand elle est réussie, ce qui est loin d’être toujours le cas. Elle entre plus dans l’âme, par la puissance des mots et des émotions. Elle dépasse la réalité. Le jeu vidéo est un peu un entre-deux du cinéma et du sport, pour les jeux de sports, et du cinéma et de la littérature pour les aventures narratives. Il arrive cependant rarement à atteindre des sommets de relation parasociale, comme The witcher. Surtout, dans toutes ces activités, nous restons passifs. C’est là la grande différence avec le travail. Le degré d’objectivité est moindre.

Dans ce processus de transfert du subjectif, certains sont privilégiés. Les sportifs, aux grandes capacités physiques. Avec eux, toutes les personnes gâtées par la nature et possédant un talent directement convertible. Sportifs, beautés, acteurs qui prennent bien la caméra, chanteurs à la voix d’or. Ce sont des dons. La contrepartie est en général une certaine instabilité ou une retraite plus ou moins précoce. Charge à eux de travailler les différentes phases de leur vie. L’objectivation est très liée, très proche du corps.

Les secondes personnes qui ont l’air privilégiées sont les artistes. Ce sont les personnes douées pour l’invention, l’écriture des histoires. L’inventeur semble posséder intuitivement les codes de ces langages de l’imagination et des sens. Inventer des vêtements, des objets, des chansons (nous pouvons séparer les talents de parolier, compositeur, interprète… ). La création littéraire a cet avantage de pouvoir servir à exprimer des émotions et de mettre en oeuvre la créativité, l’imagination (arrangement conduit dans une certaine beauté). La création résout des tensions émotionnelles et constitue une forme d’objectivation. Mais il ne faut malheureusement pas être naïf non plus. L’histoire littéraire est pleine de créateurs montrueux.

Ces deux professions ont, selon l’opinion que s’en fait le public, un grand privilège. Le fond de la subjectivité est en quelque sorte dévoilée dans la forme objective. L’artiste a cette chance, d’expression, mais il reste également dans l’émotion. Ces travaux ont une grande valeur marchande.

Nous pouvons continuer la liste ainsi, passant du plus manuel au plus intellectuel, chaque étape, artisanat, industrie, services… présentant tous des modalités d’objectivation. Au bout de l’intellectuel, nous trouvons le philosophe.

Le passage au groupe

La dynamique d’un groupe, quelqu’il soit, n’est pas la même que la dynamique d’une relation entre deux personnes. Le groupe a ses règles de fonctionnement. Les règles sont mêmes différentes selon le groupe. Le groupe en entreprise n’est pas non plus le groupe d’amis, qui n’est pas le groupe d’experts, qui n’est pas comparable à l’ensemble des députés.

L’Assemblée nationale est par nature non homogène. Les groupes sont là pour s’affronter les uns aux autres et pour tous s’opposer au groupes majoritaires et au gouvernement. Telle est la dynamique, qui ne trouve de repos que dans des victoires politiques ou symboliques.

Un groupe en entreprise est dominé par la hiérarchie des pouvoirs. C’est un groupe bien plus dur que celui de l’Assemblée. On ne peut s’opposer que sur des sujets connexes à la volonté, non pas générale, mais du chef.

La dynamique d’un groupe dépend de sa structure de pouvoir. Un groupe d’égaux est quelque chose de rare. Et même dans ces groupes une dynamique étrange, presque inverse à celle des structures de pouvoir domine. Celui qui défend le plus la tolérance, le plaisir, qui ne sanctionne pas l’avis des autres, est sûr de gagner. L’ambiance est à la fête, au vin, au plaisir. Le plus simple est de discuter avec une seule personne. Comme on peut discuter avec un livre.

Trouver sa voix, trouver son courage

Nous pouvons arrêter ce chemin ici. Nous avons vu que la recherche du bonheur, la lutte contre l’angoisse et la force de construire sa vie, s’articulent autour de ce passage du subjectif à l’objectif. Il ne se fait pas d’un seul tenant. Il peut durer toute une vie. Il confronte des forces en nous qui ne sont apparemment pas faites pour s’entendre, entre raison, imagination, émotion et sensibilité. A y regarder d’un peu plus près cependant, nous avons désormais tous les outils nécessaires pour comprendre ces liens. L’angoisse vient de la difficulté à trouver sa place d’un côté par rapport au vide de la conscience et de l’autre par rapport au roc de la réalité. Le centre se déplace donc vers le corps, sa puissance, le maintien de son intégrité.

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