Avant d’être repris par l’extrême gauche sous le terme de Woke, que nous pouvons traduire par Eveillés, l’Eveil désignait la réalisation spirituelle du sage, le dépassement de toutes contingences. L’éveil se présente à la fois comme un processus, un accomplissement et un état de perfection.
L’éveillé n’est donc pas tout à fait le sage, et pas non plus l’élu. L’élu est choisi directement par Dieu. C’est le peuple juif, ou celui qui reçoit la grâce dans la doctrine augustinienne. L’élu est passif, il reçoit l’élection. Il n’a pas grand-chose à faire, un peu comme Harry Potter. Le sage est surtout considéré comme l’homme qui garde en toutes circonstances un calme olympien. Il est Epictète se laissant casser la jambe par son maître sans montrer le moindre sentiment de colère, ni la moindre douleur. Il est aussi celui qui a perçé de lui-même les secrets de l’univers et en a retiré une sérénité parfaite, comme Bouddha, ou Spinoza.
L’éveillé appartient à une catégorie légèrement différente. Il a réalisé de lui-même l’éveil. Il a trouvé un moyen de dépasser la vie ici-bas, déjà maintenant. Sans attendre la réincarnation. Parfois le Sage cumule toutes les déterminations, comme Néo dans Matrix, qui est à la fois l’élu, celui qui maîtrise le monde par sa connaissance, et celui qui s’en échappe. Socrate est aussi un élu, d’une certaine manière, puisqu’il est désigné comme le plus sage par le représentant du Dieu. Il pratique une forme d’éveil, par la docte ignorance. Mais il ne cherche pas l’éveil dans cette vie. Pour lui, l’éveil complet viendra après la mort, en brisant le cycle des réincarnations, comme dans les Védas.
Cette aspiration au dépassement de l’humanité est commune à de nombreuses cultures et religions à travers le monde. Mais elle a tout de même pris différentes formes. Voici les principales.
La voie de la fusion – l’union avec la divinité
La forme d’éveil la plus haute promet l’union complète avec la divinité. Rien de moins. Par la méditation, nous pourrions dépasser la nature duelle de l’intellect et faire un avec la transcendance. Le prototype de cette union est à trouver dans l’hindouisme, dans la tradition des Vedas et des Upanishads et dans le yoga de Patanjali, qui est une reprise de cette tradition. Nous verrons par la suite que cet éveil peut être complété par la maîtrise du corps. Mais ce n’est pas indispensable.

Cette union est réalisée par la méditation, et pas une faculté spéciale que nous pourrions appeler l’intuition. L’éveil est la réalisation de notre nature et de notre liaison avec le divin, par-delà toutes les manifestations terrestres, qu’il s’agisse des représentations de la conscience, ou de la réalité physique hors de nous.
Parménide donne une version intellectuelle. Il s’agit de faire un avec… l’un. De mettre fin à toute forme de séparation de la totalité. Mais comme le remarque Platon, de l’un, on ne peut plus rien dire.
La voie de la vacuité – l’union avec le néant
Le bouddhisme est une version de l’hindouisme. Une version étrange et souvent mal comprise à vrai dire. Dans l’hindouisme, dans la version de Patanjali, le Moi est séparé en moi substantiel, moi réel d’un côté, et égo de l’autre. Le yoga permet de se connecter au moi véritable et au corps. Puis, du moi véritable à la totalité ou à la divinité, dépassant toutes les formes de séparation et de dualité.
Le bouddhisme est en tous points identique. Tous, sauf un. Le bouddhisme ne fait pas clairement la différence entre l’égo et le moi. Une fois dépassé le voile de l’illusion, la maya de la réalité, il n’y a… rien! Le bouddhisme est un nihilisme qui s’assume. Rien n’a de sens, la réalité n’a aucune substance, il n’y a d’ailleurs pas de dieu. Le bouddhiste remercie son bourreau et la torture qu’il lui inflige, comme étant un chemin vers la réalisation du néant. À ce compte, autant mourir tout de suite.

Bouddha propose l’étrange éveil du renoncement complet à soi. Il est le prélude à toutes les techniques de méditation sur le vide, comme le Zen japonais. Mais il est aussi une base importante pour le confucianisme, qui place la vertu ultime dans conformisme social, la négation de l’individu. Qui fait de la vie humaine en communauté une vie de fourmi. Si l’individu n’existe pas, et comme l’on n’échappe pas à l’existence, c’est le collectif qui devient premier et sens de la vie. Étrange éveil que l’éveil au néant.
La voie des sentiments – l’union avec la divinité par l’Amour
Jésus-Christ promet une double union, avec les hommes, et avec Dieu. Aimez-vous les uns les autres, Aime ton prochain comme toi-même ». C’est court, même pour un dieu.
Cette doctrine a l’avantage de ne pas nécessiter de longues études et le développement de la raison. Elle nous fait passer pour une bonne personne, pleine de sentiments positifs envers les autres, assurant ainsi son succès social. Mais qu’en est-il du contenu réel de cet amour ? Comment dois-je m’aimer moi-même ? Comment Dieu, ce dieu qui est amour, mais n’empêche pas les tremblements de terre ou les épidémies, comment aime-t-il exactement ? N’est-ce pas le dieu des juifs, celui-là même qui conditionne son alliance au respect de plus de 600 commandements, sans même nous offrir un paradis ou une résurrection dans une vie meilleure ? La religion chrétienne va réintroduire un enfer et un paradis, que nous peinons à trouver dans les paroles de Jésus.

L’amour prend de nombreuses formes, bien plus thématisées par Socrate et Platon, dont l’Église reprendra l’héritage, que par Jésus. L’amour physique est Eros. L’amour intellectuel, l’amour de l’âme, est platonique, ou socratique. C’est l’amour de Socrate, l’agapé, pour le bel Alcibiade, centré uniquement sur la tentative de l’éveiller à la philosophie. C’est l’amour désintéressé pour son prochain. Sans doute le plus divin. L’amour est encore philia, amitié, respect, coopération. C’est l’amour du père pour son fils (storgé), et espère-t-on, modèle et base de la concorde sociale, cet amour des citoyens les uns envers les autres. Sans phylia, c’est la guerre civile, voire la guerre tout court, entre nations.
À ces formes, l’Église va ajouter une nouvelle, la caritas, la charité, le fait d’aider son prochain tombé dans la misère. La caritas a la grandeur et la beauté irréelle des fausses bonnes idées. Magnifique de dévouement et d’abandon de soi sur le papier, elle se transforme en vanité dans la réalité. Elle est la base de la gauche caviar. J’aide les autres parce que cela fait de moi une bonne, ou une belle, personne. Mais surtout, qu’il reste des manants. Un proverbe, que l’on attribue sans doute à la Chine pour ne pas heurter nos chrétiennes oreilles, dénonce parfaitement cette fausse monnaie sentimentale. « Donne un poisson à un homme, tu le nourris pour un jour ; apprends-lui à pêcher, tu le nourris pour toute la vie. » La charité ne cherche pas à sortir les pauvres de leur pauvreté. Elle a au contraire besoin des pauvres pour exister.
Jésus ne nous a pas beaucoup aidés. Il nous a mis sur la voie d’une émotion qui permet de nous unir. Mais il ne nous a pas donné le mode d’emploi. Pourquoi? Parce qu’il n’y en a pas. L’amour n’est peut-être qu’un rêve. Même l’affection d’un parent pour ses enfants peut disparaître. L’amour entre les hommes est encore plus éphémère. L’amitié, même la plus sincère, résiste mal aux nécessités économiques et à la grammaire de la politique. Il n’y a pas d’éveil dans la parole de Jésus.
La voie de la raison – L’union avec les Idées
Socrate, nous l’oublions trop souvent, propose également un chemin vers l’éveil. Il n’en fait pas mystère et appelle sa méthode la maïeutique, l’accouchement des âmes. Il s’agit pour lui de nous éveiller à un autre monde, de briser les chaînes de l’esclavage et de nous conduire hors de la caverne, où nous restons prisonniers des fausses imitations, comme la poésie et l’opinion.
La conversion n’est pas sans difficulté. Le disciple, acculé par les questions et la dialectique du maître, découvre qu’il ne sait rien, et c’est un choc. La docte ignorance est le premier moment de l’éveil. Vient ensuite la recherche du vrai savoir, de la nature du bon, du bien, du beau, du juste, de la vérité et des Idées.
Cette recherche est particulièrement ardue. Notre rapport à la vérité ici-bas est tributaire de notre capacité à nous ressouvenir (alethéia, improprement traduit par vérité), des vérités que notre âme a contemplées avant l’incarnation. Nous ne construisons pas le savoir. Il existe, dans son genre d’être, de toute éternité. Il est comme les dieux et Apollon, dieu de la lumière, en est le symbole. La doctrine débouche sur l’immortalité et la transmigration des âmes. Le Phédon est un véritable testament philosophique livré par Socrate juste avant de prendre la cigüe. Le maître espère que la mort lui permettra d’accéder à cette réalité. Nous sommes, dit-il, comme des poissons dans l’eau. Nous ne réalisons pas qu’au-delà de notre ciel, qui est comme la mer, il existe une autre réalité, dont celle-ci n’est qu’une copie, une imitation dégradée. Un autre monde plus pur et plus proche de la vérité. La mort n’est qu’un passage et la vie une préparation à ce passage. Le sage est celui qui a préparé son âme pour sa vie future.

Le socratisme est une religion de la raison. Dans les autres religions de la réincarnation, c’est souvent en obéissant au dieu et à leurs règles que l’on peut accéder à une vie meilleure dans le cycle des réincarnations. La spécificité du socratisme, dans laquelle il a entraîné tout l’Occident, c’est de trouver la purification de l’âme dans l’utilisation de la raison et dans la recherche de la vérité, du logos. Il s’agit de le rechercher en nous directement, selon le commandement de l’oracle, « connais-toi, toi-même », et dans la meilleure partie de nous-mêmes, l’âme.
La voie de la raison – L’union avec la réalité
Le stoïcisme reprend la tradition socratique, mais il l’affine quelque peu et la fait en quelque sorte redescendre sur terre. Socrate dévalorisait toute notre réalité, qui n’est jamais à la hauteur de l’Idée. Lui pouvait au contraire penser l’idéal, comme la Cité idéale de la République.
Les stoïciens, plus modestement peut-être, cherchent déjà à supporter la vie ici-bas et à y trouver leur place. Ce n’est pas tant à nous de créer un monde qui nous convienne selon nos idées, que de nous adapter au monde qui nous est donné et d’y trouver notre place.
Comment faire? En acceptant la réalité, selon le principe de l’amor fati, de l’amour du destin qui nous est donné, et contre lequel de toute manière, nous ne pouvons rien faire. En usant de notre liberté dans le seul domaine qui nous soit entièrement propre, à savoir notre pensée.

Ce qui dépend de moi, nous dit Épictète, c’est ma représentation, la conception que je me fais des choses et du monde. Mais il ne s’arrête pas là. Je ne peux pas avoir n’importe quelle représentation. Je dois chercher celles qui sont conformes à la réalité dans laquelle je vis, à la nature dans laquelle m’a mis le destin. Nous sommes frappés, à la lecture du Manuel, ou des Entretiens, de voir que notre fameux pouvoir se limite finalement exclusivement à accepter le destin donné par les dieux. Epictète pose ainsi le paradoxe de la définition occidentale de la liberté, qui sera repris par Saint Augustin dans son Traité du Libre arbitre. Pour le dire en une phrase, je n’ai finalement qu’une liberté, celle de penser correctement une vérité dont le contenu ne dépend pas de moi. L’esclavage est avant tout l’erreur. Alors que le terme de liberté est si plein de promesses, sa réalité serait au contraire le conformisme le plus stricte. Il n’y a pas de liberté pour l’homme au-delà de la raison. Et pas n’importe quelle raison, mais celle qui donne les lois de la réalité et du monde. La liberté devient un long chemin d’acceptation et de renoncement à la fausse idée de liberté, mais aussi à tout au-delà salvateur.
En ce sens, la pensée des stoïciens reste très religieuse, mais elle ne constitue pas un éveil au sens proprement transcendantale. Nous ne dépassons pas notre condition d’homme et si éveil il y a, celui-ci se limite à l’acceptation rationnelle du réel. Descartes l’a résumé d’une phrase: il faut changer ses désirs et non l’ordre du monde. L’éveil stoïcien est un détachement qui doit nous apporter la paix, l’ataraxie, par la maîtrise de nos désirs et de nos représentations. Il est très proche du bouddhisme et du yoga. Mais il le fait sans penser au corps. Il cherche à produire le détachement par l’acceptation de la réalité. Contrairement au philosophe, Platon ou Aristote, le sage stoïque ne s’énerve jamais. Il est suffisamment détaché du monde et a si bien intériorisé la faiblesse de son pouvoir, qu’il ne se met jamais en colère.
La voie du corps – l’union par le yoga
Nous avons détaillé dans cet article, comment un branche du yoga nous promet l’union avec le divin par la maîtrise de l’énergie corporelle.
En inversant le circuit de toute l’énergie contenue dans le corps, et largement destinée à se répandre dans la nature, nous pouvons nous concentrer sur la liaison avec le divin. Le cycle entier de l’évolution, la roue du destin, est ainsi inversée et nous ouvre les portes du nirvana, de la fin du samsara et de la réincarnation.
Si nous lisons Patanjali de plus près, nous pouvons y voir une approche légèrement différente. Il ne propose pas simplement de mettre le corps au service de l’éveil. Il propose surtout de nous mettre au service de notre corps, d’habiter notre corps comme si c’était un temple. La démarche du kundalini yoga a ceci de paradoxal qu’elle cherche à transformer le véhicule, le support de toutes les finitudes et passions, en instrument même de l’union spirituelle. Chez Socrate, et dans la tradition occidentale, le corps est presque le mal, le soma est un séma, le corps est un tombeau, pour reprendre les mots de Socrate. Patanjali nous propose au contraire d’apprendre à vivre avec notre corps.
Les exercices de Yoga et surtout le souffle et les bandhas, la contraction des muscles du périné, du diaphragme et de la gorge, ne sont pas du tout des fins en eux-mêmes. Ils sont un support à l’éveil de la perception interne du corps. Là où le mental et la conscience se développent par l’introspection, le retour sur les productions du mental, pour les améliorer ou les mettre à distance, Patanjali propose de développer l’intéroception, la conscience corporelle interne. Nous pouvons, en suivant le souffle, prendre conscience des événements infinis se déroulant dans l’organisme. Le souffle est le guide, bientôt relayé par l’imagination. Cette méthode demande un long apprentissage, jusqu’à sentir l’impact des émotions et des idées sur les muscles et les organes.

La connexion avec le corps permet de mettre en suspens le mental égotique toujours prêt à s’enflammer, et à construire une paix intérieure qui soit également une paix du corps. Il en ressort une discipline qui n’est plus une contrainte, comme elle peut l’être en Occident, mais une pratique spirituelle. Les avantages sont immenses. Mais la discipline n’est pas moins stricte que dans une doctrine de la vertu. La grande différence est dans une réconciliation avec le corps.
La voie de l’amour intellectuel de Dieu – l’union intellectuelle à la totalité
Si Spinoza garde cette aura un peu magique et mystérieuse parmi les philosophes, c’est parce qu’il fait partie des rares à nous proposer une sagesse et un éveil à la divinité. Il ne s’agit pas pour lui de comprendre, penser, définir, ou même de régner sur la Cité. Il s’agit d’atteindre la béatitude suprême, le bonheur le plus complet. Et c’est par l’amour de Dieu que nous pouvons y parvenir.
Spinoza y parvient par une magnifique synthèse. Comme dans le stoïcisme, nous sommes soumis aux lois de la nature, dont nous ne sommes qu’une partie. Nous ne sommes pas libres, mais entièrement conditionnés par la chaîne des causes et des effets. Comme chez Epicure, notre liberté se limite à la prise de conscience, à la compréhension de nous et de la nature. C’est possible selon ce que Spinoza appelle le second genre de connaissance, qui correspond à la connaissance rationnelle.
Mais nous avons aussi accès à un troisième genre de connaissance, mal définit dans les œuvres, et qui correspond à une forme d’accès directe par un certain type d’intuition à la pensée de la totalité de l’Être et de Dieu. Cette connaissance est directement transcendante et holistique. Et comme dans le système de Spinoza, il n’y a aucune différence entre Dieu et la nature, nous avons grâce à cette intuition une connaissance intuitive de la divinité. Dieu n’est ici ni transcendant, séparé d’une nature dont il serait le créateur. Ni même exactement immanent, au sens où il ferait partie de la nature et serait comme caché quelque part en elle. Non, pour Spinoza, Dieu est littéralement la nature. C’est par la pensée que nous distinguons d’un côté tout ce qui est relatif à l’espace, c’est-à-dire la nature au sens usuel, en nous et en dehors de nous, et de l’autre côté tout ce qui est intellectuel. Mais même cette distinction, qui relève du second genre de connaissance, est dépassée par la connaissance du troisième genre.
Cette connaissance de Dieu n’est pas encore suffisante. Pour atteindre le bonheur, il faut être heureux, et cela nécessite que nos émotions soient correctement organisées. On ne peut pas être un sage si l’on est tout le temps triste. Pour résoudre cette énigme, Spinoza nous propose d’aimer Dieu. C’est d’ailleurs, nous dit-il, le plus bel amour possible, l’amour de ce qu’il y a de plus aimable et qui ne disparaît jamais. Un amour qui ne connaîtra jamais la trahison, contrairement à tous les autres amours qu’a connus Spinoza dans sa vie.

L’éveil chez Spinoza cherche à fusionner l’amour spirituel et l’amour physique. Il fait la synthèse des inspirations platoniciennes, chrétiennes et stoïciennes. Hélas, il ne nous donne pas beaucoup d’autres clés pour comprendre cet amour. Il n’y a pas chez lui de pensée de la gratitude, ou de la beauté de la nature, qui vienne donner du contenu à l’amour de Dieu. Il n’y a surtout, contrairement à la tentative du yoga, aucune explication nous permettant de comprendre comment dépasser l’amour charnel ou comment trouver la satisfaction de ces besoins en Dieu. Nous ne savons même pas si cela est possible ou non. L’amour de Dieu est-il une transe? Est-il un support pour tous les jours? Spinoza nous enseigne qu’aimer Dieu, c’est aussi nous aimer nous-mêmes, qui sommes une partie de Dieu.
Spinoza réintroduit ainsi le thème de l’intersubjectivité, non seulement entre les personnes, mais entre l’homme et Dieu, telle que Socrate l’avait posée dans le premier Alcibiade. Là où Socrate ramenait entièrement cette expérience à la raison et au logos, notre raison se contemplant dans la divinité pour se purifier, Spinoza ajoute l’élément émotionnel, l’amour, qui doit nous permettre de nous aimer nous-même de la meilleure manière possible, par-delà l’égo sommes-nous tenté de dire.
L’éveil par l’expérience corporelle
Les derviches tourneurs trouvent Dieu dans l’ivresse de la désorientation. Les drogués le trouvent dans l’opium. Certains prétendent renouer avec les coutumes ancestrales de l’Amérique du Sud et trouvent l’éveil dans un champignon, l’ayahuasca. Comme si l’éveil, loin d’être universel, était réservé à une pratique très ésotérique aux résultats somme toute douteux. Rabelais trouvait bien l’inspiration dans la dive bouteille.

Ces méthodes ne montrent qu’une chose, la recherche continue de l’homme pour tenter de sortir de sa propre vie et de son dilemme entre le corps et l’esprit. Mais personne ne saurait faire d’une ingestion de drogue, détruisant les neurones du cerveau, un chemin pérènne et universel du dépassement de soi.
La voie de la gloire
Traditionnellement, la recherche de la gloire n’est pas considérée comme une voie d’éveil. L’éveil est vu comme quelque chose de spirituel. La réussite concrète, matérielle, ici-bas, en est l’antithèse parfaite.
Il est pourtant un cas pour lequel cela n’est pas vrai (ou en tout cas pas pour tout le monde) celui de l’atteinte de la gloire. Dans la Grèce antique, la gloire était vue comme le moyen d’accéder à une certaine éternité, réalisée parce que l’on arrive à inscrire son nom dans l’histoire de l’humanité. Nous ajoutons un critère à cette définition commune, à savoir le fait d’y arriver dès cette vie, durant cette vie. Une personne accédant au rang politique suprême dans son pays est ainsi assurée de figurer à jamais dans les livres d’histoire.
C’est ainsi, en procurant dès cette vie, une assurance sur une forme d’éternité future, que la gloire est vue par la plupart d’entre les hommes, comme la voie la plus magnifique, le but de la vie le plus indépassable. Les personnes atteignant cette renomée dès leur vivant sont automatiquement adulée par la foule, une foule d’esclave serait-on tout de même tenté d’ajouter.
Ainsi, même les plus matérialistes, même assoiffés de pouvoir et de richesses, cherchent toujours une forme de dépassement du carcan de cette vie chaotique. Tel est l’ironie et le comble du matérialisme, il cherche la transcendance au plus profond de la matière. Il est comme le milliardaire fasciné par un diamant qui semble briler de l’intérieur ou par l’or dont la couleur rappelle les rayons du soleil. Il cherche le principe dans la roche… mais il ne cesse jamais de le chercher.
Les Spiritualités qui refusent l’éveil
La voie de la foi – l’éveil, mais pas pour tout le monde
L’amour prôné par Jésus n’était peut-être pas suffisant. La religion chrétienne a ajouté cette notion assez étrange, que l’on ne retrouve pas avec la même intensité dans les autres religions, à savoir la foi.
Chez les hindous, les Égyptiens, ou les Grecs anciens, tous les dieux sont pour ainsi dire bienvenus dans la croyance. L’hindouisme d’aujourd’hui reconnaît Jésus et Bouddha, qui ne font pourtant pas partie de sa tradition. Le christianisme a au contraire érigé une barrière supplémentaire qui le distingue des autres, la foi. Il ne s’agirait pas simplement de croire, ou d’aimer Dieu, mais d’avoir une forme particulière et indestructible de croyance. D’ailleurs, soit nous l’avons et nous sommes de vrais chrétiens, soit nous ne l’avons pas, et c’est tant pis pour nous.
Allons tout de suite à la conclusion. La foi est une idée de l’imagination qui permet de se sentir membre d’une communauté et de donner une fausse assurance à sa croyance en Dieu. C’est un folklore qui n’a pas de valeur intellectuelle, ni de valeur universelle. Il en va de la foi comme de l’espérance, qui n’a rien à envier au simple espoir, ou de la grâce, qui serait donnée au hasard, par Dieu, sans que nous puissions finalement ne rien y faire, comme le défend Saint Augustin.
Croire en Dieu est bien suffisant. Avoir la foi, au sens fort, c’est surtout déclarer socialement son catholicisme, c’est s’enorgueillir d’une forme d’élection qui serait tombée de Dieu sur certains pour les élever au-dessus des autres, de la même manière que le peuple juif serait, à l’inverse de tous les autres, un peuple élu.
La voie du tragique – Le judaïsme ou l’union impossible avec le dieu
Dans le judaïsme, il n’y a pas d’éveil. Vous naissez Juifs et pour le dire trivialement, le tour est joué, vous appartenez au peuple élu. Le meilleur ayant déjà été donné, la problématique est surtout de s’y tenir. Il ne faut pas perdre l’alliance avec Dieu qui fait des Juifs des hommes meilleurs que les autres. La menace est réelle et la Bible est pleine d’exemples de ruptures de l’alliance entre les hommes et les Juifs. La Bible n’est d’ailleurs jamais claire sur la différence entre les Juifs et les autres.

Elu, le Juif risque à tout moment d’être déchu, notamment s’il n’obéit pas aux commandements de Dieu, auxquels s’ajoutent toutes les conventions de la vie communautaire. Le juif est un éveillé qui s’ignore et risque à tout moment de retomber dans le sommeil.
La voie du plaisir – Le matérialisme, le libertinisme, l’épicurisme –
La voie du matérialisme est celle de l’anti-éveil par excellence. Il est folie de chercher quoi que ce soit au-delà de la matière. Le seul bohneur qui nous échoit est ici et maintenant. Le judaïsme lui est souvent associé. N’ayant pas de vie après la mort, la réalisation des Juifs serait terrestre. Ce n’est pas faux, mais l’alliance judaïque nécessite aussi de respecter les lois divines, ce qui la maintient dans une forme de transcendance.

Le matérialisme ne s’embarrasse d’aucune transcendance. « Les dieux ne s’intéressent pas à nous », clame Epicure. Nous n’avons pas, en retour, à régler notre vie sur eux. Le bonheur est dans le plaisir. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. Même le plaisir connaît des bornes naturelles qu’il convient de suivre pour le maximiser. Mais nous sommes bien là dans le contre-éveil maximum. Pas de transcendance, pas d’intuition, pas de dieu, pas de vie après la mort. Profite et c’est terminé. Là où le stoïcisme garde cette marque un peu tragique d’un destin qu’il faudrait accepter, l’épicurisme prend tout beaucoup plus à la légère. Il n’y a pas de destin. C’est évidemment également libérateur. Si seulement cela pouvait fonctionner! Si seulement la vie n’avait finalement aucun sens! Et pourtant, c’est impossible.
La voie du tragique – Kant et la loi morale
Avec Kant, il n’y a plus d’éveil possible. La connaissance de la nature est limitée à la connaissance et l’analyse de ses phénomènes, à travers notre appareil mental. Qu’en est-il de la nature elle-même, de son essence, ou pour le dire en langage kantien, de son noumène? Nous ne le saurons jamais. Il n’y a pas de connaissance absolue.
Il n’y a pas non plus d’union intellectuelle possible avec Dieu ou la nature. Aucune forme d’intuition n’existe. Le concept, l’Un est un pouvoir intellectuel de la conscience, qui crée ses objets intellectuels, avant de leur appliquer les lois qui la constituent elle-même, mais ne saurait être décrétées lois absolues de la nature. Ainsi, la loi de la cause et de l’effet est une nécessité de la conscience, pour sa propre constitution unitaire. La conscience est une à travers tous les éléments qui lui arrivent à travers le temps. Elle en fait une synthèse qui est d’abord une succession. Puis elle pose l’existence des relations à travers la succession.
Il n’y a pas d’absolu, pas de sage réel dans la pensée de Kant. Non seulement l’homme ne connaît ni Dieu, ni la Nature, mais il est encore aux prises avec lui-même. Il se débat avec la loi morale qui lui impose de respecter tout homme comme un autre lui-même, alors que les nécessités de la survie et de la vie en société le poussent constamment à la manipulation et au mensonge. S’il y avait une sagesse kantienne, il faudrait l’assumer comme tragique, impossible. L’idée morale constitue un retour de l’idéalisme qui s’oppose irrémédiablement à la matière. Reste dès lors une simple possibilité de progrès infini vers le mieux. Kant sera l’un des premiers à penser un progrès moral de l’histoire humaine. Il reviendra également à une doctrine de la Vertu, et non réellement de la sagesse, où chacun d’entre nous progresse vers une meilleure version de soi-même.
Le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale en moi.

Conclusion
S’il y a bien une caractéristique commune à toutes ses voies, ou méthodes (méthodos signifiant chemin en grec), c’est de ne jamais être complète, de ne jamais être suffisamment concrète pour être appliquée à la lettre. Nombreux sont ceux qui nous promettent le bonheur. Mais aucun ne nous donne réellement la marche à suivre.
Un autre point commun entre ces méthodes est le caractère en partie factice de leur opposition. Rien ne nous empêche de chercher la transcendance dans l’union mystique avec Dieu, tout en cherchant les plaisirs naturels de la vie de tous les jours, de chercher l’amour de Dieu, tout en acceptant les lois de la logique et en cherchant la connaissance, ou encore de reconnaître le poids du destin, tout en cherchant à construire notre liberté.
Mieux, même, tout nous y oblige. Les méthodes de recherche de l’éveil nous montrent les grandes lignes des questionnements et recherches spirituelles dans lesquelles l’homme est plongé. Le plus complet est très certainement les Yogas Soutras de Patanjali. Il prend en compte les différents aspects de notre vie. Le lien avec la transcendance et le désir d’union, le soi logique, dialectique et pur, distingué du moi, ou de l’égo, et enfin, il tient compte du corps, dans l’exercice et dans l’ascèse.
Quelques repères chronologiques
Les Védas et la tradition hindoue:
| Période (av. J.-C. / ap. J.-C.) | Texte / Courant | Contenu et importance |
|---|---|---|
| 1500–1200 av. J.-C. | Ṛg-Veda | Hymnes védiques aux dieux, rituels, chants sacrés. Début de la tradition védique. |
| 1200–1000 av. J.-C. | Sāma-Veda, Yajur-Veda | Textes liturgiques et rituels. Sāma = chants ; Yajur = formules de sacrifice. |
| 1000–800 av. J.-C. | Atharva-Veda | Incantations magiques, prières domestiques, aspects populaires et pratiques. |
| 800–500 av. J.-C. | Upaniṣad majeures (Bṛhadāraṇyaka, Chāndogya, Kaṭha…) | Philosophie, métaphysique : Ātman (Soi), Brahman (Absolu), libération (mokṣa). Fin des Veda (Vedānta). |
| 600–400 av. J.-C. | Sāṃkhya, Yoga, Bouddhisme, Jainisme | Développement des écoles philosophiques et spirituelles : Yoga et Sāṃkhya en particulier pour la connaissance du Soi. |
| 200 av. J.-C. – 200 ap. J.-C. | Yoga-Sūtra de Patañjali | Systématisation du yoga : 8 membres, méditation, samādhi, contrôle des fluctuations du mental. |
| IIᵉ s. av. J.-C. – IIᵉ s. ap. J.-C. | Mahābhārata (texte final) | Épopée majeure de l’Inde ancienne, récit historique-mythique. |
| IIᵉ s. av. J.-C. – IIᵉ s. ap. J.-C. | Bhagavad-Gītā (inclus dans Mahābhārata) | Dialogue philosophique et éthique entre Arjuna et Krishna : karma-yoga, jnana-yoga, bhakti-yoga. Synthèse des Veda et Upaniṣad en perspective pratique. |
-1560, -1440 – Moïse. Rappelons qu’il n’y a aucune preuve de son existence, en dehors de la Bible. Il est tout à fait possible, voire probable, que ce soit un personnage entièrement mythique.
– 623 ou -543 / -420 ou -380 : Bouddha
-470-469 / -399 : Socrate
-300 / +400 : Patanjali
-342 / -270 : Epicure
+1 / 33 : Jésus
+50 / +135 : Epictète :
+1632 / + 1677 : Spinoza
+ 1724 / + 1804 : Kant