Le consensus et le conflit – l’exemple Ukrainien

Nous voyons deux thèses s’affronter sur la légitimité de la guerre en Ukraine. D’un côté, les légalistes, défendent les traités signés par la Russie, qui a reconnu les frontières de l’Ukraine plusieurs fois, notamment en échange de l’abandon du nucléaire militaire par l’Ukraine. Ce camp est celui de Joe Biden, d’Emmanuel Macron, des Ukrainiens partis au front.

De l’autre, nous avons les « réalistes », qui à l’image de Luc Ferry, de Trump pendant la campagne présidentielle, de nombreux intellectuels français, défendent l’idée que la Crimée est Russe, et que l’Ukraine ne pourra de toute manière jamais gagner la guerre, et qu’il faut donc immédiatement arrêter de lui fournir des armes et négocier avec Poutine.

Les premiers revendiquent le droit à la liberté et à l’autodétermination, rappelle toutes les horreurs de Poutine tortionnaire et exécuteur. Les seconds se mouchent le nez en parlant des traités et préfèrent rappeler le financement du Mouvement Maïdan par la CIA. Pour eux, la vie vaut plus qu’un traité.

Maïdan

Le conflit ou le consensus

Selon nous, il n’y a pas débat. La Russie a violé les traités, fondement du droit international, et la communauté internationale est légitime dans son soutien à l’Ukraine et son rôle de garant de l’ordre international. Luc Ferry, pour citer celui que nous apprécions le plus, se déshonore en ne soutenant pas l’ordre international et en privilégiant la force sur le droit.

Il existe pourtant une autre manière de voir les choses. Comment, sur quel argument profond, peuvent s’appuyer ceux qui défendent la position de la reddition de l’Ukraine ? Nous en voyons deux.

L’identification au bourreau

La première possibilité est l’identification au bourreau. Luc Ferry, malheureusement, en donne un bon exemple. Il explique à l’époque où il participait au gouvernement Chirac, avoir rencontré un Poutine tourné vers l’Occident. Ce serait nous, par notre arrogance, qui l’aurions retourné contre-nous. Cette thèse est difficilement crédible quand on sait tous les efforts diplomatiques qu’on fait la France et l’Allemagne, avec la Russie. Et surtout quand on prend en compte la manière dont l’Allemagne a construit son économie sur le gaz Russe, tournant complètement le dos au nucléaire français. La Russie avait également été admise comme observateur dans de nombreuses organisations européennes.

Cette thèse ne tient pas. L’autre possibilité est bien que tous ceux qui défendent Poutine, se ranger, et s’identifier au bourreau, par une habitude acquise dès la plus tendre enfance, pour éviter de subir la colère du parent tyrannique ou narcissique. On imagine très bien une cellule familiale où l’un des parents tyrannise tout le monde, et où l’un des enfants s’identifie à ce parent, ce qui lui permet de jouir avec lui de ce mauvais pouvoir. Il ne prend jamais la défense de l’agressé. Quand une situation similaire se reproduit, il adopte le même mécanisme. Et finalement, il devient, bon an mal an, un bourreau lui-même. Il y a évidemment des degrés dans l’horreur, et on n’est pas obligé de devenir un parfait tueur psychopathe. Mais on entre dans une logique où la victime a tort. C’est l’histoire de la fille en jupe qui se fait violer. On dédouane le violeur parce que c’est la fille qui aurait trop provoqué l’agresseur et n’aurait pas dû se promener en jupe. Elle aurait dû faire preuve de plus de prudence et est puni pour son manque de retenue vertueuse, sa provocation, etc..

Le consensus comme moyen d’atteindre la paix

Dernière hypothèse : croire que ne rien faire c’est encourager la paix. Là encore, on imagine bien un enfant pris dans un conflit familial et qui choisit de ne rien faire pour ne pas l’envenimer. Son raisonnement n’est pas dénué de sens. L’agresseur explique toujours qu’il agresse « à cause de l’autre ». Les films sont plein de ce type de psychopathes. On peut tout à fait imaginer un enfant entendant ce discours et le prendre pour argent comptant. Il imagine, a de l’empathie pour la douleur de l’agresseur, à tel point qu’il n’arrive plus à différencier l’émotion de l’objectivité de la situation et des réalités.

Il continuera désormais à inverser les responsabilités dans toutes les circonstances où il sera confronté à une agression. Par amour pour son parent, incapable de se détacher de cet amour, il va tout renverser plutôt que de revenir à la réalité.

Passage à la limite

En philosophie, il est toujours pertinent d’universaliser, de généraliser une thèse, pour voir si elle ne contient pas une contradiction.

A première vue, c’est la thèse de la préservation du consensus, le pas de vague, qui souffre le plus de la généralisation. Il est évident qu’elle laisse le champ libre à l’agresseur. Le consensus cache une réelle responsabilité derrière ses bonnes intentions. Ne rien faire en cas de conflit, c’est au mieux être dans le déni et au pire être complice. Lorsque les nazis traquaient les juifs en France, ceux qui ne faisaient rien se justifient en disant qu’ils n’excitaient pas l’ennemi. Qu’au contraire la Résistance, voué à l’échec, ne faisait que mettre la pression sur tout le monde et mettre en danger plus de monde. Mais seule la force arrête la force. Ne rien faire, c’est être complice.

Résoudre le conflit par la confrontation ne peut pas être une règle universelle, sinon nous serions tous en train de nous battre en permanence. La faiblesse des institutions internationales montre que les pays entre eux restent dans une forme de rapport non juridique où la force peut à tout moment ressurgir. Plus efficace que les seules institutions internationales est la Pax romana, ou la Pax Americana, la paix imposée par le pays le plus puissant, qui prend la place de garant de l’ordre international. Du point de vue psychologique, la solution de la confrontation correspond aussi à une position victime / sauveur. Dénoncer l’abus, c’est se mettre en position de victime et se mettre à dos tous les agresseurs, qui prétendent eux être victimes. C’est aussi se mettre dans la position du sauveur, une position de supériorité morale qui est le plus souvent insupportable aux autres.

La justice objective

La manière de s’en sortir est de créer une justice objective, de rédiger des codes de bonnes conduites et de juger les actes et les paroles en fonction de ces codes. Le code, la loi, et la règle qui objective la justice pour tous et doit purger tous les conflits. La loi distribue les responsabilités, les devoirs, les obligations, et les châtiments en cas de non-respect de ces règles sociales.

Malheureusement, cette construction est largement insuffisante. On voit tous les jours les limites de la justice. Elle peut elle-même être manipulée par des groupes de pression politique ou financier. Elle n’est pas complète. On peut citer par exemple l’absence de sanction contre le mensonge en France.

La justice, à bien y regarder, est surtout dissuasive, comme lorsque l’on utilise la peur du gendarme pour calmer les enfants. Mais elle ne se concentre efficacement que contre les meurtriers. Il ne faut pas attendre d’elle qu’elle fasse autre-chose. Rousseau le souligne, l’essentiel est la vertu des citoyens. Si les citoyens perdent leurs bonnes manières, si la philia, l’amitié qui les unit se distant, la justice ne pourra rien faire. Elle sera, comme la police, débordée. C’est exactement ce qui arrive avec le développement du marché de la drogue.

Cruel dilemme!

Alors que faut-il faire? Faut-il être prudent? Faut-il se battre pour la vérité? Faut-il être complice? Se battre pour la vérité est assurément le bon choix moral. Mais ce n’est pas forcément le bon choix tout court. La mort de Socrate nous le rappelle sans cesse. Le courage n’est récompensé que longtemps après la mort.

Faut-il alors être prudent? C’est certainement la réponse la plus pragmatique. Pourquoi nous mettre en danger? Il faut bien comprendre et accepter que la justice est une rare et précieuse exception, et que les gens sont en général lâches et injustes. Avons-nous à subir ces injustices? Vaut-il mieux subir l’injustice que la commettre ? Il nous faut surtout éviter l’injustice, et quand nous en sommes victimes, éviter une injustice encore plus grande en croyant que quelqu’un d’autre et d’extérieur va nous aider. Le consensus doit être rompu quand nous avons le pouvoir de le faire, parce que les salauds ne comprennent pas le langage de la morale et de la raison, mais uniquement celui de la force.

Fordo – bae nucléaire iranienne bombardée par les Etats-Unis

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