La liberté pratique, ou la sagesse

La liberté, idée infinie

La liberté est d’abord une idée, tout simplement l’idée que je suis libre. Cette idée, produite par la conscience, vient de la conscience que nous avons d’être mis devant des choix, devant des possibles parmi lesquels il nous faut choisir, mais aussi devant des problèmes dont nous postulons que nous avons la possibilité de nous sortir, la force de les résoudre.

La liberté, c’est l’idée que nous pouvons vivre sans contrainte extérieure, en choisissant nous-même notre direction. Nous ne serions pas comme un objet soumis aux mouvements venant de l’extérieur, mais capable de nous mouvoir par nous-même. Cette liberté, cette capacité à être son propre moteur, est évidemment limitée et se déploie dans un cadre donné. A ce moment, la liberté, qui se présente de manière si absolue et si métaphysique, se confronte à la réalité.

La liberté incarnée

Les obstacles qui se dressent en face de la liberté sont incroyablement nombreux. Notre liberté est peut-être un pouvoir de création de nos actions qui soit ex-nihilo, mais elle ne s’exerce pas par une création spontanée immédiate de la réalité. Nous ne sommes pas un Dieu ou un génie qui crée de la réalité par la seule puissance de sa pensée. Nous sommes au contraire confrontés à la dure réalité.

La liberté se heurte à la matière, au corps, à la passivité. Il en résulte un dialogue, ou un combat, dans lequel nous devons réaliser autant que possible notre liberté. C’est ici que la liberté devient pratique et devient un exercice de libération des influences, des forces, qui s’appliquent à nous venant de l’extérieur. Il n’y aura pas, dans ce domaine pratique, de liberté absolue telle que nous la ressentons dans notre conscience. Il n’y aura qu’une liberté possible, allant aussi loin qu’elle le pourra. La liberté devra lutter par la force contre la force de deux manières : par sa puissance de vouloir, et par sa maîtrise, sa compréhension des forces en jeux.

Dans cette conversion pratique, la liberté même perd son absolue puissance. Elle est limitée par ce que l’on appelle parfois la force de la volonté, ou le manque de force justement, l’acrasie, à travers laquelle nous nous révélons si faibles à nous-mêmes. Elle sera également limitée par ses puissances, sa puissance intellectuelle d’abord et sa puissance créatrice ensuite. Il faut alors s’acharner à devenir aussi libre qu’il nous est possible de l’être.

La liberté pratique

Les buts de la liberté se présentent désormais de manière différente. On cherchera à fuir ce qui nous asservi et à gagner en autonomie. La souffrance, la maladie, la dépendance, un mauvais travail, des relations non satisfaisantes, un gouvernement oppressant… partout nous chercherons le meilleur équilibre. Et c’est à partir de cette boussole que nous pouvons construire notre vie. La tradition philosophique nous a donné parmi les principaux buts de la liberté, mais peut-être pas tous et sûrement pas tous de la même manière.

La grande affaire de la philosophie occidentale est la maîtrise de ses passions. La liberté vis-à-vis des passions, c’est l’ataraxie, le calme de l’âme, débarrassée principalement de ses émotions négatives, de la tristesse, de la peur, de l’envie, de la jalousie. Mais aussi de toutes les joies perverses, que l’on reconnaît facilement à leur caractère excessif, comme l’ivresse, ou la drogue. Le sage antique grec recherche, selon les titres de deux des œuvres de Sénèque, la tranquillité de l’âme et la vie bonne. C’est, nous dit Spinoza, le bien suprême, la fin de toutes les fins, c’est-à-dire le but ultime de toutes nos actions, le bonheur.

Mais, à la vérité, la liberté pratique se décline de bien des manières. Il nous faut apprendre à utiliser notre corps et à le traiter correctement, à travers le sommeil, la nourriture et le sport. Ce n’est pas rien. Même si la plupart du temps cet apprentissage est fait en famille, la pression extérieure, notamment sur l’alimentation, est très forte. Et ce système ne fonctionne pas de lui-même. Il nécessite un cadre de vie suffisamment serein pour ne pas tomber dans l’addiction. La clé est le contrôle de la glycémie des aliments. Nous avons aujourd’hui une connaissance des impacts des aliments et de leur propriété que nous n’avons jamais eu auparavant. C’est une grande aide.

La liberté émotionnelle est un second axe. La plupart des personnes ne montrent pas beaucoup leurs émotions et sont pris dans un jeu de flatterie sociale. Dans les émotions des groupes, en entreprise ou à l’école, et même dans une démocratie, la seule valeur reconnue socialement est l’obéissance absolue au chef et à la figure de pouvoir. A partir de ce point de départ, toutes les émotions sont priées de se plier à cette organisation de puissance. Aucun désaccord n’est vraiment toléré, ce qui empêche toute sincérité. Il faudra y revenir, mais sous une autre forme.

C’est donc dans la vie privée et intime que se joue la question de la paix avec soi-même. Nos émotions suivent notre questionnement. Nous devons faire la paix avec le cosmos, avec Dieu, avec la nature. La solution à notre présence dans le monde n’est pas donnée. Elle est posée. La religion de nos pères n’est jamais suffisante pour comprendre notre place dans l’univers. L’attitude des stoïciens, l’adjointement à la nature, l’acceptation du fatum, le fait de trouver sa place dans la nature. Mais comme cette thèse n’a pas du tout empêché les stoïciens de chercher de nombreux autres moyens de contrôler leurs actions et leurs représentations, il est clair que cette réponse naturaliste ne porte pas sur l’intégralité de notre rapport au monde. Elle ne porte que sur ce qui ne dépend pas de nous. Inutile de pester contre les dieux ou la nature. Nous pouvons prier, et contempler la beauté du monde. Mais nous ne pouvons rien faire.

La question du pouvoir que nous pouvons avoir sur nos propres représentations et de l’impact que cela peut avoir sur nos émotions dépend finalement de notre rapport à autrui. Soit nous sommes des êtres égoïste, ne pensant qu’à nous, et nous ne jugeons les autres qu’émotionnellement. Celui qui m’obéit, me flatte, me procure des émotions positives est alors vu comme un ami. A l’inverse, celui qui me critique est un salaud. On aurait tort de croire que ce type de raisonnement est une exception réservée au narcisse. Jusqu’à un certain point, nous y sommes tous sujets. Soit, seconde possibilité, nous jugeons les autres en fonction de critères moraux universels, et pour tout dire ce la loi morale. Alors nous voyons que nos émotions dépendent du respect par l’autre de la loi morale. Celui qui ne nous respecte pas, qui nous vole, nous ment, nous jalouse, va déclencher chez nous des réactions de colère, de prudence, et un jugement négatif. Soit, troisième attitude possible, nous allons tenter de nous détacher des autres et arrêter d’attendre quoi que ce soit des autres. Cette troisième position peut avoir deux sources. La première est généralement la blessure. Nous avons fait confiance aux autres et finalement, ils n’ont pas été dignes de cette confiance et nous ont blessé. C’est une blessure d’amour, difficile à réparer. Soit enfin, et c’est la position du sage. la dernière et ultime position, nous comprenons que les autres hommes sont limités dans leur capacité émotionnelle et que nous ne pouvons pas leur demande beaucoup. A vrai dire, nous ne pouvons même pas leur demander de se comporter comme des hommes et des femmes justes, alors que ce sont des êtres passionnés, peu différents, voir souvent largement inférieur en terme de morale, à la manière dont pourrait se comporter la plupart des animaux. Voilà, malheureusement, le sommet de la sagesse. Voilà la doctrine qui permet au sage de passer auprès de tous les autres hommes pour un être impassible.

Le piège de la sagesse – la divine colère

Les égoïstes ne se posent pas la question de la justice morale et politique. La justice ne les intéresse que lorsqu’elle les sert, jamais lorsqu’elle les contraint et leur dicte le principe de leur action. C’est d’ailleurs un excellent moyen de les reconnaître.

Mais le sage et le juste ne se comporte pas de cette manière. Il sait et suit la loi morale kantienne, celle qui lui intime de toujours respecter autrui comme une fin et jamais comme un moyen. Pour le sage, la loi morale n’est pas que le principe de l’action et du comportement envers autrui. C’est aussi la boussole, le principe qui régit ses émotions. Les émotions sont sûrement ce qui correspond le plus chez l’homme a un instinct. Mais elles ne sont pas forcément uniquement attachées à l’instinct de conservation et à la seule préservation du moi. Elles peuvent aussi être organisées autour de la loi morale. C’est d’ailleurs la seule solution pour être un être authentiquement moral, et pas seulement un être pris dans un conflit entre la défense égoïste de soi, et l’inscription dans l’universel. Celui qui ne respecte pas la loi morale ne mérite rien d’autres que nos émotions négatives. Il viole la loi et mérite notre mépris. Il n’a pas méprisé que nous, mais l’intégralité de l’humanité. A l’inverse, celui qui va prendre en compte le bien commun, calculer le meilleur résultat pour tous, est digne de louange et de respect.

Platon, Socrate et Aristote ne condamnent pas entièrement la colère comme une émotion purement négative. La colère, le thumos, la partie irascible de l’âme, est pour eux un auxiliaire de la justice, du courage et de la force d’âme. La colère est juste, comme lorsqu’on parle d’une sainte colère. Elle est comme la guerre juste. Nous préférerions nous en passer, mais elle est tout à fait valable. Nécessaire même. Le méchant, qui manipule, jalouse, ou vol, qui comment sont injustices dans l’ombre pour ne pas être pris, ne se met quasiment jamais en colère. La colère ne va de pair qu’avec la vérité.

Voici dressés les principaux pièges qui attendent l’homme juste pour le faire tomber. Il est comme le sage socratique sortie de sa caverne. Il a vu le ciel des Idées, l’universel, le commun, le transcendant. Mais il est comme l’albatros tombé sur le pont d’un navire de pirates du poème de Baudelaire. Il vit au milieu des mauvais. Comme il est sage et qu’il voit l’idéal, il croit qu’il suffit d’apporter la bonne parole, dans son évidente clarté, pour convaincre les autres. Mais il a tort.

Il est seul ou presque dans la caverne, équipé de sa lampe, de son feu. Tel Prométhée, il montre cette merveille aux autres qui l’entourent. Mais les autres sont aveuglés et se détournent. Pire, mis en face de leur noirceur, confronté au miroir de leur âme, ils sont pris de peur, d’effroi et se retournent immédiatement contre le sage. Il faut vite le pendre, le tuer, le démembrer. Il faut revenir aux jeux de pouvoir quotidien et continuer à vivre selon les vieux principes de l’hypocrisie, de la flatterie et du mensonge.

Tel est le piège du sage. Plus il atteint un haut degré de sagesse, plus il est lui-même sur le chemin de la sagesse, plus il est honnête… plus il croit que les autres hommes sont sur le même chemin de sagesse et cherche la même vérité. Et plus il est déçu par l’humanité qui l’entoure. Le sage joue dans une tragédie dont il est le héros. il croit que « nul n’est méchant volontairement ». Il est pris dans les sables mouvants de la caverne. Plus il voit l’injustice et la comprend, plus il en souffre, plus il s’énerve et lutte contre. Sa volonté se durcit. Sa colère légitime explose. Il ne se protège pas, parce qu’il pense que tout le monde cherche la vérité. Quelle est la récompense de tous ces efforts? Le rejet, la condamnation, la solitude. Il lutte contre des monstres à figures humaine.

L’échec de Socrate

Socrate avait deux principes. Nul n’est méchant volontairement, et vaut mieux subir l’injustice que la commettre. Ces deux principes ne sont pas des définitions. Ils ne nous disent pas ce qu’est la morale ou la justice. Ils ont plutôt le statut de prescriptions et sont destinés à montrer à ses contemporains comment faire pour ne pas être injuste et pourquoi ils devraient accepter d’être juste. Mais le résultat de ces enseignements est la mort de Socrate. C’est un terrible échec, qui montre que la raison seule ne peut pas instaurer la justice. Pire, les accusateurs de Socrate ont retourné contre lui ses propres principes. La condamnation est méchante. Elle distord la réalité de l’action de Socrate envers la jeunesse et sa piété envers les dieux. Elle est mensongère et l’est en toute conscience. La sentence est injuste et met Socrate dans une position impossible. Il n’a pas d’autre choix que d’accepter l’injustice, lui qui n’a pas arrêté de soutenir qu’il vallait mieux subir l’injustice que la commettre. Il n’a pas voulu, comme le fera Aristote, distinguer la justice en tant qu’idée et principe, de la justice comme institution humaine faillible. Aristote, également condamné par Athènes répondit qu’il ne laisserait pas la ville commettre un nouveau crime contre la philosophie.

La mort de Socrate – David – 1787

Quand nous disons la vérité à une personne méchante, bien loin de la mettre sur un chemin de rédemption, nous renforçons au contraire sa méchanceté. Elle fera tout pour ne pas se remettre en cause et ne pas se regarder dans un miroir. Si elle avait les ressources de ne pas mal se comporter, elle les aurait déjà mise en oeuvre. Elle fera ce qu’elle fait de mieux, manier l’inversion accusatoire, utiliser les principes du bon contre lui-même. Comme dans les films. Comme lors du procès de Socrate.

Le renoncement du sage

Socrate n’a jamais renoncé, jusqu’à l’acceptation de la mort. Socrate a renoncé au monde d’ici-bas pour rejoindre l’au-delà, le monde en dehors de la caverne. Il en avait marre. Il est parti en beauté. Mais il était aussi en échec. Ses principes moraux et sa philosophie avaient atteint leurs sommets. Platon a, quant à lui, aussi connu la prison quand il s’est mis en tête de conseiller les princes. Sénèque s’est opposé à Néron, et il en est mort. Cicéron s’est opposé à César, qui était nettement moins fou. Il en est mort aussi. Marc Aurèle, Empereur, fut l’un des rares à ne pas connaître une fin tragique.

La colère n’est pas socialement acceptée. Le sage, telle qu’il est compris socialement, est un être sans passion, qui ne s’énerve jamais contre les autres. Rien à voir avec Socrate, qui pouvait s’énerver lui-même, mais surtout qui était un véritable champion pour ce qui est d’énerver les autres. Il était un sage pour le dieu, mais pas pour ses contemporains. L’image du sage que retient l’opinion, est celle du Bouddha immobile et impassible.

Pour arriver à ce stade, dont on peut se demander s’il est sagesse ou renoncement, il faut accepter que le tragique, le mal, ne fait pas que contaminer au hasard. Il n’est pas présent que chez les seuls salauds officiels condamnés par la justice, voleur, violeur, meurtrier, esclavagistes, etc. Il n’existe pas uniquement dans la nature assassine qui nous envoie ses virus et ses tremblements de terre, ou chez les tyrans qui dominent des peuples entiers. Il existe en fait dans l’essentiel, la très grande majorité de la population. Rare et précieux est le sage. L’honnête est si statistiquement improbable que l’essentiel de l’humanité le déteste comme un pestiféré. Il est le porteur d’une maladie que tout le monde fuit. (Nous avons expliqué le mal dans deux articles que l’on peut trouver ici; https://foodforthoughts.blog/2024/07/28/le-secret-du-mal-et-comment-sen-debarrasser-autant-que-possible-1-2/ et ici https://foodforthoughts.blog/2024/08/12/le-secret-du-mal-et-comment-sen-debarrasserautant-que-possible-deux-voies-la-voie-psychologique-et-la-voie-rationnelle-2-2/)

Le sage va renoncer à l’application universelle de la loi morale. Non pas à la loi elle-même, qui est indépassable. Mais à l’idée que les autres hommes sont suffisamment honnêtes et droits pour vouloir la respecter. Il faut juger les hommes sur la manière dont ils se comportent. Le sage se comporte sagement, ou recherche la sagesse. Tous les autres sont exclus absolument de la sagesse et rien ne peut-être attendu d’eux. Ils ne cherchent pas la vérité, l’amélioration de soi, ou la sagesse. Ils sont. Ils sont ce qu’ils sont, agissant toujours de la même manière, sans jamais s’interroger. Voguant sur leur pouvoir, sur leurs acquis, sans effort, sans volonté. Un homme qui ne s’excuse jamais, mais qui sans cesse se trouve des excuses. Un femme qui ne range pas ses affaires et dit du mal de son voisin « pour rire ». Ils sont la banalité du mal au quotidien.

Caute – Prudence – la devise de Spinoza

Le sage ne cherchera plus à les changer. Il aura intégré déifnitivement son caractère exceptionnel. Il continuera avec humilité à augmenter sa liberté, à cultiver son courage, à faire prendre de respect dans ses actions avec les autres, quand bien même les autres ne le ferait pas. Mais il n’attendra, n’espérera rien en retour. Le sage lui-même a déjà du mal à progresser en sagesse et à se modifier en suivant ses idées. Il est fou et illusoire de croire que des gens malhonnêtes soient capables d’un tel travail. Le sage se contentera de donner l’exemple de la sagesse et de continuer ses travaux, à l’usage de ceux qui pourraient les trouver utile. Mais il aura compris qu’il ne pourra convaincre que quelques personnes au mieux. Il gardera son courage pour lui. Il sera prudent, et évitera de se confronter au mal.

12 avril 65 – le suicide de Sénèque – Manuel Dominguez, 1871 

Ainsi le sage peut à la fois être sage, connaître les principes de la morale et de la justice, et rester calme, accepter l’injustice, le tragique, et ne plus en être troublé. Il peut atteindre une sorte d’ataraxie, ou d’équanimité, sans se leurrer sur la réalité et tout en faisant son possible, selon ses moyens limités, pour rendre la vie meilleure.

La liberté, c’est la vertu

Quand il dit que le sage doit s’occuper de ce qui dépend de lui, Epictète vise l »epitêdeia hexis ». Hexis signifie habitude, et Epitêdeia signifie ce qui est approprié, utile, convenable, ou même nécessaire à la vie (nourriture, vêtements, outils). La traduction la plus appropriée serait donc « la bonne habitude ». La liberté du stoïcien, c’est d’arriver à se créer de bonnes habitudes correspondant à une vie sage. Nous sommes très loin du combat métaphysique de la liberté contre la nécessité. Nous sommes également loin de la vie du sage aristotélicien caractérisée par la contemplation du divin, la vie théorique (theo, dieu – orao, vision, donnant theoria). C’est au contraire, la capacité de la liberté, soutenue par un jugement juste, de créer les bonnes habitudes, la discipline nécessaire à une vie de sagesse.

Le credo, les vertus

La philosophie grecque de Platon à Aristote n’a pas échafaudé une théorie de la liberté, mais au contraire une pensée de la pratique de la liberté. La liberté, comme idée moderne de liberté individuelle et subjective, n’est pas du tout thématisée, parce qu’elle est uniquement comprise comme liberté politique, liberté du citoyen qui participe à la décision, tandis que l’esclavage et le métèque n’ont pas de droits civiques. La liberté en notre sens correspond à la doctrine de la vertu, qui donne les moyens d’être libre au jour le jour, prudence, justice, tempérance, et courage, auquel il faudrait ajouter au moins la piété, si présente dans de nombreux dialogues.

A vrai dire, la liste n’est pas limitative. Certains textes ajoutent de nombreuses autres qualités au sage. Pire peut-être, la définition des termes reste sujette à caution et interprétation. La tradition du commentaire remplace souvent la prudence par la métis, ou par une forme d’intelligence, La prudence, c’est se protéger du mal et accepter qu’il existe dans l’homme même. La justice, c’est le respect de la loi morale, malgré tout, malgré le mal. Le courage, c’est de ne pas se soumettre à la peur, et de se remettre en cause en permanence. La tempérance, c’est la discipline de l’alimentation, du sport et de la sexualité. La sagesse, c’est la réunion de tout cela. C’est la recherche du savoir, de la sagesse, et de la liberté.

Les trois libertés fondamentales

Il y a finalement trois libertés à conquérir dans la vie. La première est la liberté du corps, qui allie la discipline du sport et de l’alimentation. C’est dans ce registre là que l’on luttera contre les addictions, la cigarette, l’alcool, de la maîtrise de l’activité et du désir sexuel. Ce sera le soutien de notre santé, mais aussi de notre calme et de notre maîtrise émotionnelle. La mauvaise alimentation, la consommation trop importante de sucre rapide, est un terrain très favorable aux émotions extrêmes. (Voilà aussi pourquoi nous rédigeons tant d’articles sur le régime alimentaire). La deuxième liberté est la liberté des passions. Elle ne s’acquiert complètement que par la méthode décrite ici-même, par la possibilité de tenir en même temps la référence à la loi morale kantienne, et la substance tragique de la vie, y compris dans le coeur des hommes. Contrairement à ce que pensait Socrate, la vérité ne libère pas du mal. Epictète compare l’injuste à un malade, à un aveugle. L’injustice est une maladie morale contre laquelle la vérité est inefficace. C’est une tragédie qui s’ajoute à la tragédie du mal. Mais l’accepter est la seule solution pour rester calme. Un salaud agira toujours en salaud.

La troisième liberté est économique. Elle rejoint la chrématistique, l’art de créer de l’argent. Nous avons également écrit un traité d’économie. Mais sur le côté pratique, nous ne sommes pas suffisamment indépendant, salarié que nous sommes. Voilà la liberté qu’il nous faut conquérir. La liberté économique peut être acquise par l’exercice d’une profession réglementée, protégée par son statut. Mais il est encore plus beau de se libérer en vendant le produit de son propre travail et les fruits de sa propre créativité. L’idéal d’autonomie antique, qui consistait à tout faire soi-même, à devenir polymaths, à l’image d’Hippiads, n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui. Nous avons besoin des autres pour vivre, subjectivement et objectivement. Il vaut mieux au contraire se spécialiser dans un domaine.

Il sera alors possible de songer à participer aux décisions de la Cité, d’être libre au sens politique. Mais la liberté politique commence dans le comportement de tous les jours, et la politique est un combat de pouvoir où le Sage aura bien peu de chance d’être audible.

Le Pérugin. Collegio del Cambio.  La justice et la tempérance

Annexe

La philosophie, un système de pensée qui nous rend libre

Ce que l’on attend généralement de la philosophie, c’est qu’elle nous rende moralement le plus fort possible. Il suffit de voir le nombre de systèmes et le succès actuel du développement personnel, pour constater que ce programme n’a toujours pas été rempli. Tout se passe comme si ceux y ayant réfléchi n’avait pas trouvé la solution, alors que de nombreux autres semblent ne pas avoir besoin de ce manuel de vie, et restent également incapable d’expliquer leur attitude face à la vie.

Ce que l’on attend de la philosophie, comme on le cherche parfois dans la religion, ou comme nous rêvons de le trouver dans une communauté, c’est un crédo, une liste de maximes simples et claires, qui répondent à nos questions morales. Voici où nous en sommes de notre credo.

La nature n’est pas juste. Il y a du mal dans la nature.

-L’univers, la nature, même s’il est beau parfois, comme le ciel étoilé, n’est pas juste. Il n’est pas moral. Même s’il y a un créateur de toutes choses, la nature ne suit pas les lois de la morale, mais celle de la matière. Maladie, tempête, sècheresse, famine… rien ne nous sera épargné. Pire encore, la nature ne nous parle pas. Elle est silencieuse. Même si nous prenons en compte l’activité humaine comme facture de dérèglement, la nature ne se sauvera pas elle-même et ne nous sauvera pas.

-Il n’y a pas de théodicée. Il n’y a aucune justice divine à l’oeuvre dans la nature, qui viendra nous sauver si nous nous comportons moralement. Le lien intellectuel que nous faisons entre notre comportement moral et la réalisation de notre bonheur sur terre, ne peut pas fonctionner comme une réponse de la nature à notre activité. Au contraire, nous devons nous protéger du mal de la nature. Les inondations, les animaux sauvages, les maladies… tout cela continue à tuer et à faire mal.

-Il n’y a pas non plus de lois de la nature qui soit si stricte qu’elles

L’homme est souvent mauvais. Seul le sage est juste. Ne compte que sur les justes.

-De la même manière que nous ne pouvons pas faire confiance en la nature, nous ne pouvons pas faire confiance à tous les hommes. Le mal existe et nous devons nous en prémunir. Les mauvais ne sont pas difficiles à identifier. Là où le sage se trompe le plus, c’est lorsqu’il croit que la raison seule peut corriger le mal. La raison est intellectuelle. Le mal est morale. La liaison entre les deux ordres est complexe. Elle n’a rien de directe. De la même manière, la prise de conscience ne suffit pas à guérir le malade, et Freud est trop restée dans une tradition purement rationnaliste. La vérité, l’honnêteté doivent déjà être là, pour que la croissance soit possible.

-Un point que nous n’avons pas assez soulevé dans l’article précédent, l’existence du mal, et le fait d’y être confronté toute la journée, ne doit pas nous rendre cynique. Nous ne devons pas renoncer à la vérité et à la morale parce que nous voyons partout autour de nous les menteur, manipulateur et méchants, réussir de mille et une manière. Leur succès n’est que d’apparence. Le seul vrai succès est de respecter la loi morale, de toujours respecter tous les hommes. Mais sans s’épuiser à les changer. Il faut rester un modèle, sans prétendre modeler. Même avec ses propres enfants. Nous voyons très vite si une personne est honnête ou a un tempéramment philosophique. Si elle ne l’a pas, quelque soit son intelligence, il n’y aura rien à en attendre. Si vous avez une fois soulevé un problème et que la personne en face n’a pas réagit, n’a même pas douté de ses positions la messe est dite. Il faut se réfugier dans la prudence. Nous ne sauverons personne, ni nos parents, ni même nos enfants. C’est en étant juste, en augmentant la communauté des gens justes et en la rendant plus puissante, que nous rendrons le monde meilleur. Il faut rendre les meilleurs encore plus forts.

-Il n’y a pas de récompense à être moralement juste. Il n’y a pas de saut de notre comportement à une réponse de l’univers. La récompense est intrinsèque, dans l’estime que nous avons de nous-même, une estime de qualité qui nous permet de nous remettre en cause.

Dieu ne répond pas

Notre psyché ne dialogue pas qu’avec la nature, nous-même et les autres. Elle dialogue avec notre créateur. Qui ne prie pas? Qui ne demande pas de l’aide au ciel? Qui n’a pas même, l’impression parfois que le ciel nous écoute, dans le désordre de nos propres désirs? Et pourtant, nous ne pouvons pas ne pas remarquer qu’il n’y a pas de réponse, quelque soit parfois la puissance de nos voeux ou de notre exaltation. Même si nous parlons à Dieu, la réponse, la création de notre propre vie, est en face de nous.

Trouve ton plaisir dans l’effort

L’hédonisme reste un piège, mais le plaisir est nécessaire. La voie est très étroite entre les deux. Il faut trouver des sources de joies, de contentement, qui ne soient pas aussi violentes que le plaisir.

Le plaisir a deux points faibles, qui le rendent problématique. Ce qui appelle le plaisir, c’est très généralement une source négatif. Nous cherchons à nous « faire plaisir » quand nous avons connu un déplaisir. Il ne faut donc pas avoir de source de déplaisir. Et pour cela, il faut accepter la réalité telle qu’elle est. Le plaisir compensation est toujours une certaine violence. Du sucre, de la drogue, de la masturbation. Il est d’une certaine manière sans action et arrive quand nous sommes dans un état de passivité.

Le second problème du plaisir excès, c’est qu’il est addictif et appelle le plaisir. Comme il ne vient pas de l’effort auquel le contentement doit naturellement être attaché, il est déséquilibré. Et ce déséquilibre demande à nouveau une compensation. Dès que l’on chute, il est donc difficile de remonter en selle

Construis ta liberté

Pas la peine de rêver que l’argent et les bonnes habitudes vont tomber du ciel. Elles ne valent et ne sont ancrées dans la vie que lorsqu’elles ont été conquises. L’éducation peut beaucoup aider pour être plus sage. Mais il ne sert à rien d’hériter la richesse. Le risque d’être trop gâté, c’est-à-dire pourri en fait, par la vie, est trop important. Un certain niveau d’aversité construit le caractère. Bien sûr, il ne s’agit pas de devenir un clochard.

Respecte toujours la loi morale, sans jamais devenir l’instrument du mal

La construction du respect de toi-même et la confiance en toi dépende uniquement de ta capacité à rester bon dans un monde mauvais. Il ne s’agit pas de se mettre toute la journée dans la main des salauds. Bien au contraire. Contrairement à Kant, nous ne pensons pas qu’il faille dire la vérité au voleur ou au meurtrier. Ce cas reste hautement problématique. Mais il faut défendre la justice et cela fait parti du respect que nous lui devons, et pas uniquement la respecter en tant que loi.

Mets ton énergie dans ta liberté et ta création

Le thumos, le cheval irrascible de l’âme selon Platon, est un auxiliaire de courage. Il est le vecteur de la sainte colère et donne l’énergie de défendre la justice. On ne peut pas le condamner aussi rapidement que le fait l’opinion, car la vie est souven injuste, et la capacité à le voir montre une certaine sagesse.

Mais l’énergie mise dans la colère épuise. Elle ne va nulle part. Sur la base des autres préceptes, nous voyons le chemin ouvert pour investir notre énergie, sans attendre que le monde soit parfait, mais pour faire ce que nous pouvons ici et maintenant. Il y a aussi une forme de lâcheté à rester bloqué dans la colère et à ne pas se lancer.

Contre l’injustice de la vie, aies de la gratitude pour les bons moments

Les études montrent toutes que nous avons un biais de négativité qui nous pousse à toujours regarder le verre à moitié vide, à nous concentrer sur le négatif. C’est une force, parce que cela montre que nous sommes capables d’évaluer réellement une situation. Mais la vision perpétuelle du mal draine notre énergie et nous épuise. Elle est trop envahissante, et elle nous fait oublier toutes les bonnes choses que nous avons eu dans la vie.

La gratitude pour ce qui nous est arrivé de bien est l’émotion qui nous libère le plus du deuil. Elle donne du sens, et un sens positif, à ce que nous avons vécu et à ce que nous ont transmis nos parents, nos amis, nos collègues, etc. Il n’y a pas que du mal sur terre. Cela n’empêche pas d’être lucide, mais cultiver la positivité de ce qui nous est arrivé, c’est aussi donner du sens à notre vie, la rendre précieuse parce que d’autre y ont cru et ont émotionnellement investis en nous, parfois beaucoup plus que nous ne sommes capables de le réaliser. Faisons le tri. Mettons le pour et le contre sur la balance. Rappelons-nous et cultivons le souvenir de l’amour reçu, et de l’amour donné.

Je sais réagir à l’injustice qui me tombe dessus

Quand l’injustice arrive, non seulement je sais que le mal vient de la nature et des autres, mais je sais aussi ne pas le prendre pour moi. Quand l’injustice me démoralise au point de tomber dans une attitude de compensation, je me définis comm une victime. C’est un sentiment, un rapport à soi dont il faut réussir à sortir pour redevenir actif. Il ne faut pas tomber dans le comportemnet inverse qui consiste à devenir un tortionnaire. L’injustice est toujours porteuse d’une certaine violence, et c’est pour cela qu’elle est difficile à éviter. Elle déclenche trois types de réactions, la colère, le thumos, juste colère; la fuite, qui n’est pas toujours possible, surtout en famille, ou quand on ne veut pas tout démollir; et la compensation, quand on se cache pour compenser et restaurer un peu de plaisir. Aucune de ces attitudes n’est la bonne. Le mieux est de faire quelque chose qui va nous rendre fier de nous-mêmes et restaurer notre estime de nous-même.

Je fais preuve d’humilité pour maîtriser mon égo

L’humilité est la bride que l’on attache à notre hybris. Quand nous en demandons trop à la vie, quand nous ne sommes jamais satisfait et pensons que toute l’injustice du monde nous tombe dessus, c’est nous que nous devons remettre en place.

Construit ton propre crédo

Je peux être courageux face à la vérité, savoir me remettre en question et changer d’avis quand on me prouve que mon opinion précédente n’était pas infaillible. Mais tout en étant courageux de cette manière, je peux être lâche en ce qui concerne ma manière de gagner ma vie et ne pas réussir à devenir indépendant et autonome sur ce sujet.

Nous avons tous nos qualités et nos défauts. Et si le moyen d’arriver à la vertu est de parvenir à la médiété, alors nous avons tous à améliorer nos points faibles, ou saillants, et à compenser par des maximes morales, des règles de vie particulières, les excès et les défauts de notre tempéramment.

Voici un exemple, tout à fait application à votre serviteur:

Liste des vertus:

-Ne porte pas les problèmes des autres

-Ne pas se laisser exploiter quand on est triste

-Etre Prudent et ne pas croire que les gens sont rationnels

-Pratiquer la Gratitude

-Pratiquer l’Humilité pour se remettre à sa place

-Pratiquer l’Expiation, pour se rappeler l’importance de l’action propre, de mon action

– La peine, ou plutôt l’effort, doit venir avant le plaisir. Il n’y a pas de plaisir gratuit qui ne viennent sans être accompagné de peine ultérieure (Socrate, le Protagoras). Dans ce sens, le plaisir est supérieur à la peine. Dans l’autre sens, la peine qui vient après est toujours supérieur. Cela demande une belle discipline. Les dieux ont placé la sueur en avant de la vertu, comme le dit Hésiode.

-Arrête de demander à Dieu ce que tu dois faire toi-même. Prier, c’est en partie se dédouanner et se déresponsabiliser de sa propre recherche. Il y a une passivité dans la prière qui ne correspond pas à la recherche d’autonomie. Et pourtant, dois-je l’avouer? A chaque fois que j’ai prié pour demander quelque chose, je l’ai en grande partie reçu!

Aux pieds d’Athéna, le héros Persée exhibe la tête de Méduse pour effrayer son ennemi Phinée, qui lui dispute Andromède. Jean-Marc Nattier, XVIIIe siècle.

-Penser la liaison à tous les autres dans la substance, l’Un, le tout. (§22 du Mémoire sur le fondement de la morale de Schopenhauer). Nous sommes donc cependant malgré tout pris dans une dualité. Au niveau des corps et de la réalité, nous sommes séparés et différents. Nous devons nous méfier de l’Autre, être incroyablement prudent, et l’être d’autant plus que nous sommes plus philosophe et plus préoccupé d’union. A ce niveau, nous sommes radicalement séparés, et l’union est extrêmement rare et précieuse. Mais au niveau de la pensée, du troisième genre de connaissance de Spinoza, nous sommes tous reliés et nous pouvons penser l’union et en tirer tout le plaisir possible.

Il en va ainsi des parents, qui s’étend démené toute la journée avec leurs enfants, se couchent le soir en pensant combien il les aime, malgré tout.

La plupart du temps, nous voyons les gens perdu dans l’un ou l’autre de ces moments. Soit nous pensons l’insociabilité, le mal, la séparation, la méfiance. Soit au contraire, certains illuminés pensent Jésus, union, amour, et totalité. Les deux attitudres, séparation complètement et fusion avec l’au-delà, sont inopérantes. Il faut au contraire, et ce n’est pas un travail facile, penser les deux. Rien dans le monde ne nous garantit l’union, tout nous la garantit dans la pensée de la totalité. C’est peut-être ainsi que nous devons aller de la solitude à la communauté, et tenter d’éviter la pulsion de mort.

Laisser un commentaire