Le deuil – variation sur Etre et temps d’Heidegger

L’Etre hors le temps et l’impasse de la critique de l’utile

Notre lecture subjective d’Heidegger nous paraît d’une certaine manière que nous aimerions expliquer ici, plus authentique que n’est le texte lui-même. Etre et temps, on le sait, n’est pas vraiment une oeuvre unie, mais plutôt un recueil de différents essais cousus ensemble sans doute un peu rapidement parfois, pour présenter aussi vite que possible une thèse à l’université et accès à un poste de professeur. L’oeuvre se ressent de ces contingences, et il y a pour nous une cassure nette entre la première partie, sur l’âme les formes d’être et le dévalement, que nous comprenons comme la chute d’une âme dans le monde, et de l’autre côté tout ce qui fait suite à l’utile ou l’outil, dont nous considérons qu’elle manque complètement sa cible, à savoir le rapport de l’âme au monde.

Parfois, et c’est le second point qui faire la différence entre notre compréhension et un commentaire du texte, il nous semble qu’Heidegger ne voit pas la grandeur de son propre texte, qui est la description, non pas de l’âme dans le monde, mais de l’âme qui, venant d’ailleurs, des profondeurs insondables de ce qui nous paraît le non-être, profondeurs pour nous fermées par son indétermination totale (il n’est rien), et qui pourtant travers le non-être pour entrer dans le monde et être au monde. Le plus important, comme dans l’Odyssée, on comme la Phénoménologie de l’Esprit, qui sert de modèle au texte, c’est la traversée. La saisie possible d’un Etre, et les manières de le saisir sont éclairés dans ce dévalement. Mais fois l’âme dévalé, il nous semble complètement improductif de se lancer dans une dévalorisation complète de notre rapport utilitariste au monde. Nous y reviendrons à la fin de ce texte.

L’expérience de la mort et le deuil, l’être au-delà de l’étant

La pensée d’Heidegger empreinte à la phénoménologie et nous n’avons pas l’impression de le trahir, si pour expliquer le rapport au temps de la conscience et de l’âme, puis ouvrir à la question de l’être, nous prenons une expérience fondamentale entre toute, l’expérience de la mort. Peu d’entre-nous en effet on un souvenir de leur propre venu au monde suffisamment clair – et comment le pourrait-il, la conscience n’étant pas encore accessible à elle-même dans les premiers temps de la vie – pour qu’à la manière d’Heidegger et avec son brio, nous retracions l’entrée de l’âme dans l’actualité. Revenons plus modestement à la mort, et explorons cette nouvelle manière de comprendre que philosopher c’est apprendre à mourir.

On se demande souvent ce qu’il y a après la mort. Y-a-il un avenir pour l’âme, une autre vie possible, pour ce qui fut le principe du mouvement de ce corps? Ce corps désormais inerte parce qu’il a justement été quitté par son âme. Aristote dans le De anima, définit ainsi l’âme, comme ce qui fait la différence entre le corps vivant, en mouvement, et le corps mort, qui n’est plus que gisant. Il n’est pas sûr cependant que ce soit la meilleure manière de poser la question de l’immortalité de l’âme et de son accès à l’au-delà. Le corps mort n’indique pas grand chose, sinon qu’il a atteint sa limite de mouvement. Même si l’âme est immortelle, part en jugement, au ciel des idées, ou au Paradis, ce ne sera plus nous. Ce ne sera plus l’âme incarnée et la frontière nous paraît telle, que nous ne voyons pas comment imaginer la vie de l’âme autrement que par des images. La coupure, la transcendance, est trop radicale.

Mais nous pouvons expérimenter la mort d’une autre manière, en pensant simplement à l’effet qu’ont sur nous les morts de nos proches ou des personnages publics qui nous ont accompagné tout au long de notre vie. Il s’agit de considérer non ce qui part au-delà, insaisissable, mais ce qui reste ici-bas. Ce qui reste, c’est le souvenir, la mémoire du passé que le défun laisse chez ceux qui restent et qu’il a touché durant sa vie proches ou lointains. Cela peut-être des souvenirs directs, pour les proches et intimes, des souvenirs indirects, pour les artistes et les œuvres qu’ils ont pu réaliser et qui défient le temps.

La mort est très difficile à supporter pour ceux qui restent. C’est comme si nous mourrions également à notre tour. Il faut passer par le deuil, ce processus par lequel ce qui était hier une réalité humaine tangible, affective, accède comme à une autre forme d’être, celui du souvenir, de l’avoir-été mais qui n’est plus comme il était avant. C’est ce passage d’un statut d’être à un autre qui provoque la douleur du deuil, accélère et purifie ce que l’autre nous a donné pendant sa vie et nous permet d’en recueillir en pensée, en émotion, dans notre subjectivité, une nouvelle catégorie d’être.

Les pensines dans Harry Potter

C’est ainsi que se forment, symboliquement, toutes les créatures de l’après-vie, les fantômes, l’image idéalisée, le souvenir qui vit en nous du désormais défunt. Même ce que la personne a fait, possédé, légué, se trouve modifié dans sa forme être par la disparition de son ancien maître. On ne regardera plus un film d’Alain Delon comme avant, comme on n’écoute plus une chanson de Johnny Halliday comme avant. Avant ils appartenaient pour ainsi dire à notre vie-vivante, à notre Dasein dit Heidegger, notre être-là, notre être présent au monde. Ces souvenirs-là deviennent désormais des souvenirs-été, un être qui a été, auquel j’ai toujours accès, mais qui n’existe plus sous sa forme d’être vivante.

Bientôt les morts sont trop nombreux. Comme si une part trop importante de notre vie avait déjà basculée dans le non-être. Nous n’appartenons plus à cette réalité. Les morts nous appellent. Nous pensons à eux, réunis dans l’au-delà. Nous demeurons seuls, ici, contemplant la question du sens de la vie. Nous les revoyons comme nous les avons connus quand nous étions enfants. Nous sentons alors la valeur du « trésor des souvenirs partagés » dont parle Saint Exupéry dans Terre des hommes, et l’absurdité d’une vie dont personne ne partage plus la mémoire. De là vient la promesse de l’Eglise, celle de retrouver nos êtres chers après la mort, dans leur « corps glorieux », c’est-à-dire dans le plus beau souvenir que nous en avons. L’être été, le passé, dépasse l’être à venir. Ce passé, cette enfance, nous n’avons bientôt, si nous n’avons pas la chance d’avoir un frère ou une soeur, plus aucun témoin pour la partager avec nous. La présence de nos proches a disparu, et une partie de la nôtre avec elle. Nous ne sommes plus nous-mêmes à nous-mêmes dans notre présence, dans notre conscience. Le néant qui a pris nos proches nous prend également en partie. Vanitas, vanitatis. Face à la mort , tout est vanité

18 août 2024 – décès d’Alain Delon, qui rejoint les étoiles.

Nous pouvons ainsi décliner les formes d’être auxquels nous avons accès selon la temporalité et l’expérience de l’existence que nous avons pu faire d’eux. Nous n’avons pas les mêmes rapports à l’histoire entièrement passé, le tableau dans le musée, à l’histoire qui s’est faite pendant notre vie, et la réalité actuelle. A travers le temps, le statut de l’être change; voilà ce que signifie proprement le titre Etre et temps d’Heidegger.

Il y a une certaine forme de tragédie dans cette découverte des autres modalités de l’être à travers les différentes temporalités que nous traversons. Notre vie, alors même que nous sommes toujours vivant, est envahi par une forme d’au-delà et de néant… Plus l’on vieillit et plus c’est vrai… Je pense souvent à ma grand-mère ou à la grand-mère de mon épouse, disparue à plus de 100 ans… Comment ont-elles pu vivre avec autant de deuil? Avec les mémoires de la guerre, des camps, des frères, soeurs, maris disparus… Et surtout la conscience d’être à la fin les seules à porter ses souvenirs. Perdre un être cher, c’est perdre une partie de nous-mêmes. Les expériences autrefois partagées deviennent de simple souvenir. Leur être là disparaît et elles deviennent des l’être-été. Il n’y a plus de témoin, plus personne pour en prouver l’existence vivante. Comment cet être-là fait-il pour ne pas sombrer dans la folie de l’être-été mort tragiquement? Ce mouvement, évidemment, ne peut que s’accélérer avec l’âge. Apprendre à mourir, détacher son âme de l’être-là et se préparer à avoir-été… non, cela n’a rien de drôle, ni de facile. On entend souvent chez nos anciens ce constat terrible: ils sont tous morts, je suis le dernier. La vie ne se rejoue pas.

Dernier légionnaire de la Grande Guerre, Lazare Ponticelli fut aussi le dernier poilu à nous avoir quittés, à l’âge de 110 ans. C’était le 12 mars 2008. 

Personnellement, je ne me supporte pas le passé…. Quand je pense à la planète que nous avons connue quand nous avions 20 ans.. mon voyage en Indonésie… Une grande partie de ces gens sont morts.. La planète que nous avons connue a disparue… Même ce que nous avons été nous même, nos expériences, les personnes avec lesquelles nous les avons partagés, cela n’existe plus. Nous ne sommes même pas la totalité de nous-mêmes. Nous sommes traverser par le néant sur le vaisseau du temps. L’enfer est là, sous nos pieds, le néant s’ouvre béant même dans ce que nous avons été nous-mêmes et bientôt nous ne serons même plus. Tel Pénélope, nous brodons tous les jours pour échapper au néant du souvenir de ce qui fût, l’amour, l’union, Ulysse. Et toutes les nuits, le néant nous rattrape.

Notre seule échappatoire, ce n’est pas le présent et l’être-là. Il est constamment rempli de trous et sur le versant de n’être plus. Notre seul horizon, c’est le futur, l’être pour, le pro-jet, le fait de se jeter dans un non-être qui vient à l’être et qui reste, un peu déterminable. C’est le miracle d’une nouvelle naissance, d’une nouvelle création. C’est un nouveau nous-mêmes qui nous attend demain. La liberté, dans sa forme la plus haute, c’est de n’être jamais soi-même, de pouvoir toujours être autrement, de se créer soi-même créateur. Ce n’est pas seulement l’autonomie, ou la libération des passions, c’est la capacité que nous avons à justement ne pas être notre être-là, qui s’écroule s’il n’est pas maintenant, ou se fige dans une répétition qui est déjà la mort. C’est d’être un être de projet, un être-avenir (à venir). C’est Satre, bien plus qu’Heidegger, qui a vu ce qu’est ainsi l’existentialisme.

La musique de l’espoir, qui dans le film trouve sa source dans la beauté de Claudia Cardinale

A travers l’être et le temps

Si vous êtes un peu comme moi, et que sans doute, vous avez connu votre lot de deuils et de séparations, vous avez sans doute du mal à ne pas penser à tout cela sans pleurer. La musique d’Ennio Morricone, sur ce point à nulle autre pareille, n’aide pas forcément à rester joyeux.0

Grâce au deuil nous comprenons comment notre esprit, notre âme et notre subjectivité habite ces temps qui ne sont pas les siens et investit différemment les idées, émotions et concepts qui sont reliés au temps de manière différente. Il y a le passé, ce qui a été que nous n’avons pas connu, mais qui continue à sa manière, d’être, d’agir sur le présent. Il y a l’être-été, plus proche de nous, ce qui fût, que nous avons connu et expérimenté et qui n’est plus. L’être-là est une forme de durée, il est un peu comme la totalité du vivant ensemble et maintenant, traversant le temps, accueillant des nouveaux arrivants en permanence, et perdant ce qui devient le a-été. C’est à la fois le navire commun du présent, et la conscience de notre conscience, qui nous porte à travers la vie, dans la présence. Puis il y a l’être-avenir, le pour-soi, le futur du monde où le nôtre que nous essayons de construire. Sartre appelle ce déploiement de la conscience dans le temps des ek-stases, ou plus simplement des formes d’existence.

L’homme, berger de l’être, mais de l’étant également

Cette compréhension de l’extension de notre rapport à la temporalité appelle nécessairement une forme de vertige de l’âme. A travers ces voyages dans les différentes dimensions du temps, nous sentons et nous expérimentons, pour reprendre les mots de Spinoza, que notre âme, qui peut s’y mouvoir, dépasse d’une certaine manière toute temporalité et qu’elle peut prendre en charge différente modalité de l’être, du néant complet à l’immortalité de la vérité la plus haute.

Comment l’âme ne pourrait être immortelle si elle parvient à tenir ensemble toutes ces dimensions de la temporalité? Comment ne pourrait-elle être divine si elle peut s’ouvrir à tant de dimensions à la fois de l’être, mais aussi du non-être et même du néant?

Fasciner par toutes ces modalités de perception de l’Etre, Heidegger propose un nouveau chemin de pensée, où l’homme se concentrerait sur cette compréhension renouvelée de l’être. C’est au non de cet être qu’il va dévaloriser l’étant, la chose, comme la pierre, l’arbre, et plus encore l’objet technique, la table, la chaise, l’usine.

Heidegger fait comme si ces expériences des différents modes de l’être renvoyaient à quelque chose d’objectif, à de l’être en soi séparé de la conscience qui les pense. Nous savons depuis Kant que ce statut d’être est impossible à prouver, puisqu’il ne se révèle que dans l’expérience interne et ne correspond à aucune réalité, ou être-là. Ces rapports à l’être sont subjectifs. Il en découle qu’on ne peut pas dévaloriser l’étant, les êtres au sens courant, les choses qui sont, et que l’on voit, avec lesquelles nous vivons, au profit d’un être en lui-même qu’on ne trouvera jamais nulle part. Heidegger a transformé sa pensée en religion dogmatique. C’est sûrement pour cela qu’elle est encore si dominante, comme le dénonce Adorno dans La Dialectique Négative. (Une critique qui va bien plus loin que celle de Ferry-Renaut, mais pas aussi loin que celle que nous présentons ici, qui sauve tout de même la première partie d’Etre et temps).

Comme berger de l’être, l’homme aurait pour mission de laisser s’exprimer l’être à travers l’étant, sans jamais intervenir. Cela signifie que toute technique est interdite, parce qu’elle constitue une violence envers l’être. Cela revient tout simplement à diviniser entièrement la nature et à subordonner l’homme. Cela est possible dans son système parce que l’Etre est considéré comme objectif et non pas simplement comme un pensée subjective. C’est ainsi que l’existentialisme d’Heidegger n’est pas un humanisme. Il rabaisse l’homme sous l’être, dieu ou la nature.

Evidemment, la réalité, la quotidienneté comme l’appelle Heidegger, c’est la lutte avec et contre la nature pour trouver la meilleure union possible. La soumission serait la mort. En commençant tout simplement par la mort de faim. C’est ainsi que le morbide du voyage à travers les différents êtres c’est retourné contre lui, au point rappelons-le de cautionner l’hitlérisme.

Heidegger, la photo qui fait peur

Comme souvent, il suffit de ne pas insulter la réalité et de chercher tout simplement la synthèse pour voir qu’il doit être possible d’allier le fait d’être berger de l’être, et le fait d’être comme maître et possesseur de la nature. C’est bien le chemin que cherche l’humanité actuelle, une technique plus respectueuse des systèmes de la nature. Il n’y a pas d’autres voies.

Comme modèle de rapport à l’être, Heidegger prend l’art. Hoderlin, mais surtout Pindare, lui servent de modèle. Nous pouvons trouver chez le poète le modèle de l’homme inspiré par l’Etre, directement, sans médiation du temps.

Pindare -518-488 – aussi difficile que la première lecture de La phénoménologie de l’esprit..

Il en est de même lorsque nous contemplons une oeuvre d’art. Le temps disparaît lorsque nous contemplons un tableau. Nous sommes transportés dans l’univers infini lorsque nous écoutons de la musique. L’espace est aboli par les rythmes de la musique. Nous sortons pour ainsi dire de nous-mêmes quand nous nous identifions aux héros d’une tragédie ou d’un film d’actions.

Quand nous avons une attitude philosophique ou technique envers le monde, pense Heidegger, nous utilisons au contraire, non pas les outils de l’imagination, mais ceux de la raison. Le concept, qui découpe artificiellement. Le nombre, qui fait disparaître toutes les autres dimensions de l’être. La formule, qui explicité un rapport purement logique entre deux éléments naturels, sans les comprendre ni l’un, ni l’autre. Nous sommes enfermés dans la raison calculante. Seul l’art et l’inspiration peuvent nous en sortir.

Ce n’est qu’à moitié vraie cependant. Le concept et les mathématique nous permettent bien de comprendre autant qu’humainement possible la nature Dans ce domaine comme dans les autres, nous faisons avec ce que nous avons. La pense est là pour penser (nom d’une pipe en bois!). Il y a bien dans la science une forme de connaissance de l’être, des étants, de leur propriétés, et de leurs loi commune.

C’est là pour nous qu’est l’erreur de perpective d’Heidegger. Sa compréhension de l’être nous ouvre à l’au-delà, au destin, à la mort et à la vie, tout à fait comme il l’exprime lui-même dans la première partie, quand l’âme est hors du temps. Mais une fois le dévalement accompli, il faut bien faire avec ce que l’on a dans notre être-là, notre être au monde. Chaque ordre de l’être a ses outils et ses nécessités pour être exploré correctement.

John Williams – peindre un destin en quelques notes de musique

Surmonter le deuil

Un insupportable paradoxe dont seule la vie à le secret est de rendre le deuil d’autant plus insupportable que nous avons aimé et été soutenu par le défunt ou la défunte. L’amour apporte la tristesse. A l’inverse, nous ne ressentons quasiment rien à la mort de ceux qui ne nous ont pas été bénéfiques. Nous pourrions même nous sentir libéré.

Alors comment surmonter cette peine immense? Par la gratitude. Si nous avons tant aimé, c’est que la personne nous a tant apporté. Et derrière cette belle rencontre, il faut remercier le destin, l’univers, qui l’a mis sur notre chemin. Remercier pour tout ce que nous avons reçu et nous montrer responsable, conscient, à la hauteur de ce souvenir et de cette mémoire.

Se réconcilier avec les morts

Y-a-t-il une manière de discuter avec les morts ou avec la mort, qui ne soit pas morbide? On a beaucoup critiquer Socrate pour avoir accepter sa condamnation et accepté la mort. Aristote refusa la sentence et quitta Athènes. Socrate nous donnerait l’exemple d’une philosophie morbide, préférant la mort et l’au-delà, à la vie. Pour Socrate, l’âme est immortelle et doit quitter le corps pour sortir de la caverne et avoir accès à l’autre monde, le monde des Idées. La vie actuelle n’a pas tant de valeurs. Le pari reste pour la plupart d’entre-nous, immense, et complètement incertain. Ce n’est pas troquer l’ombre pour la proie, mais peut-être bien l’inverse.

Il y a cependant une autre lecture possible, comme toujours chez Platon. Et si la mort n’était pas du côté de Socrate? Qui est le plus morbide, de Socrate ou de ceux qui le condamne? Pourquoi vouloir rester à tout prix dans cette Cité qui le déteste et qui vénèrent des Sophistes passant leur temps à expliquer comment devenir plus puissant que son voisin, à son détriment bien sûr. La pulsion de mort qui s’exprime dans la condamnation de Socrate, ainsi que dans de nombreux dialogues, comme le Gorgias, les second et troisième livres de la République, et tant d’autres tournant autour des sophistes, peut avoir fini par épuiser Socrate. Il n’est pas si absurde de vouloir chercher une autre vie quand on ne voit plus que la pulsion de mort à l’oeuvre dans celle-ci, sous un vernis de civilisation si fin et fragile. Ce point de vue reste contestable. Socrate pourrait vouloir la mort sans accepter la condamnation comme il le fait dans le Criton. D’une certaine manière, il accepte toutes les morts, l’accusation, la condamnation, le poison… Ce n’est pas un suicide, mais une mort venant de l’extérieur.

Cependant, Socrate nous donne aussi un espoir, qui s’exprime ausi dans les pensées religieuses de l’au-delà. Au §22 de son Mémoire sur le fondement de la morale, Schopenhauer nous explique qu’au-delà de la conscience individuelle, il y a le monde du noumène. Or ce noumène est pour lui l’un, la substance universelle, le tout. C’est le dieu de Spinoza. Et c’est dans ce lieu que sont toutes les âmes, cmme toutes les Idées, qu’est toute la réalité de la réalité. C’est là qu’est selon lui, le principe unificateur de tout et de tous, tandis que la réalité n’est qu’un principe de manifestation individualisé. C’est dans cet au-delà de la conscience que se situe le lien entre moi et tous les autres. Nous partageons tous le même noumène, comme l’Un plotinien.

Nous pouvons dès lors communiquer, ou nous imaginer que nous communiquons avec l’âme des défunts. L’âge de Schopenhauer est aussi l’âge du spiritisme. Or communiquer, dialogue avec l’âme des défunts nous permet d’avancer dans le deuil et la réconciliation. Pour Socrate, le principale principe du mal est le corps. C’est lui qui nous impose quantité de besoins, envies, peur, etc, tous faits pour le contenter et le préserver sur terre. C’est le corps qui lutte et fini par mourir. C’est lui qui est le principe de la pulsion de mort qui nous habite tous. Quand nous dialoguons avec les âmes des défunts, nous les trouvons sans leur corps physique (nous pouvons les imaginer comme tel). Le résultat en est la dissociation de leur passions, de leurs faiblesses, de leur foie, avec la réalité de leurs âmes. Il est alors possible de retrouver une forme de bonté en elles. La dissociation de l’âme et du corps permet la purification des passions de l’âme. Il faut bien quelque chose de positif dans ce processus et ce passage! La doctrine du corps glorieux ne dit rien d’autre. C’est l’abandon métaphorique du corps pas glorieux du tout qui nous a accompagné lors de notre vie. Nous sommes ainsi en mesure de beaucoup mieux comprendre les conflits psychiques qui hantaient les défunts et le prix qu’ils leur faisaient payés. Les doctrines de l’enfer et du purgatoire vont dans le même sens; La mort est une purification du mal et de l’égoïsme qui viennent avec l’individuation, la lutte pour la vie et surtout la peur de la mort. Le mort n’a plus peur de la mort. Il est, par la nature, débarrassé du problème.

Appendice:

Aragon

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

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