Les trois définitions de l’intuition

Un petit article rapide pour éclairer cette notion d’intuition, qui est un peu victime de son succès.

  1. L’intuition intellectuelle – connaissance directe et immédiate des premiers principes.
    1. D’où vient la lumière naturelle?
  2. L’intuition holistique, le lien entre chaque partie et la totalité
  3. L’intuition – gut feeling – le sentiment comme pré-cognition
  4. Conclusion – 3 formes de connaissance immédiate très différentes

L’intuition intellectuelle – connaissance directe et immédiate des premiers principes.

La première forme de l’intuition, la plus importante, est celle-ci. L’intuition est la connaissance directe des premiers principes simples et clairs. En effet, les premiers principes ne peuvent pas être déduits. Ils sont à, l’inverse, ce que nous utilisons pour déduire tout le reste.

Ils ne sont donc pas connaissables par une démonstration ou une argumentation, mais doivent être connus directement par l’intellect. Il faut pour cela une faculté intellectuelle différente de celle du raisonnement. Cette faculté est l’intuition, le noùs, pour Socrate et plus tard Aristote.

On parle parfois de perception des premiers principes, la métaphore de la sensibilité servant à marquer le côté passif de la raison, qui se contente de voir, de recevoir les premiers principes, pour ensuite les utiliser dans un raisonnement.

τὰ μὲν στοιχεῖα ἄλογά ἐστι καὶ ἀγνώριστα, αἰσθητά δέ-ta men stoikheia aloga esti kai agnôrista, aisthêta de ( Théétè 201 -202C)

  • τὰ στοιχεῖα : les éléments (lettres, composants simples)
  • ἄλογά ἐστι : sont sans logos (non analysables, sans raison explicative)
  • καὶ ἀγνώριστα : et inconnaissables (au sens de connaissance articulée)
  • αἰσθητά δέ : mais perceptibles/saisissables par sensation

οὐκ ἔστιν ἐπιστήμη τῶν πρώτων ἀρχῶν· νοῦς δ’ ἐστὶν ὁ τῶν ἀρχῶν – ouk estin epistêmê tôn prôtôn arkhôn ; nous d’ estin ho tôn arkhôn –

« Il n’y a pas de science des premiers principes ; c’est le νοῦς qui en est [la saisie]. » Seconds Analytiques II, 19

  • ἐπιστήμη (epistêmê) : connaissance démonstrative (science)
  • νοῦς (nous) : saisie directe, non démonstrative des principes

Nous retrouvons exactement la même doctrine chez Descartes, dans la thèse de la lumière naturelle. C’est la lumière naturelle qui nous permet de voir les premiers principes, qui ont la double propriété d’être clairs et distincts.

Règles pour la direction de l’esprit, règle III.

Intuitus est mentis purae et attentae conceptus,
qui a sola rationis luce nascitur,
et est certior quam ipsa deductio

« L’intuition est la conception d’un esprit pur et attentif,
qui naît de la seule lumière de la raison,
et elle est plus certaine que la déduction elle-même. »

Les Principes de la philosophie (I, §45) : Omnia illa sunt vera, quae clare et distincte percipimus : « Toutes les choses que nous percevons clairement et distinctement sont vraies. »

Les Méditations métaphysiques : Troisième Méditation. quae lumine naturali mihi ostenduntur, nullo modo possunt esse falsa « Les choses qui me sont montrées par la lumière naturelle ne peuvent en aucune façon être fausses. »

Au 14 siècle av-JC, le pharaon Akenaton change le polythéisme égyptien pour instaurer un monothéisme basé sur le dieu soleil. Cette doctrine ne lui survivra pas

D’où vient la lumière naturelle?

Mystère. Les philosophes ne se sont pas plus apesantis que cela sur la question. La réponse canonique est dans le Livre 6 de La République, où Socrate explique que l’idée de Bien, la reine de toutes les Idées, est à l’esprit ce que le Soleil est à la nature. C’est elle, c’est le Bien, qui éclaire la conscience et la pensée et permet de voir les autres Idées. En revanche, de la même manière que regarder le soleil nous aveugle, l’Idée du Bien ne peut pas être observée directement elle-même.

Socrate : « Voici donc la déclaration à faire : c’est le Soleil que je dis être le rejeton du Bien, rejeton que le Bien a justement engendré dans une relation semblable à la sienne propre : exactement ce qu’il est lui-même dans le lieu intelligible, par rapport à l’intelligence comme aux intelligibles, c’est cela qu’est le Soleil dans le lieu visible, par rapport à la vue comme par rapport aux visibles.

Adimante : Qu’est-ce à dire ? Recommence ton exposé.

Socrate : Les yeux, quand on ne les tourne plus vers ces objets sur les couleurs desquels s’épandent, au lieu de la lumière du jour, les feux nocturnes, n’ont-ils pas alors une vision affaiblie, proche de ce qu’ils seraient étant aveugles et comme si la vue n’existait plus en eux dans son intégrité ?

Adimante : Ah ! je crois bien !

Socrate : Mais, quand c’est vers les objets dont le soleil illumine les couleurs, alors ils voient clair et l’existence de la vue en ces mêmes yeux est évidente.

Adimante : Sans conteste !

Socrate : Eh bien ! conçois aussi, semblablement, de la façon que voici, l’œil de l’âme : quand ce dont il y a illumination est la vérité aussi bien que l’existence, et que là-dessus s’est appuyé son regard, alors il y a eu pour lui intellection et connaissance, et il est évident qu’il possède l’intelligence. Mais, quand c’est sur ce qui a été mélangé d’obscurité qu’il s’est appuyé, sur ce qui naît et périt, alors il opine, sa vision est affaiblie, c’est un bouleversement sans arrêt de ses opinions, et, inversement, il a l’air de ne point posséder l’intelligence.

Adimante : Il en a l’air en effet.

Socrate : Eh bien ! ce principe qui aux objets de connaissance procure la réalité et qui confère au sujet connaissant le pouvoir de connaître, déclare que c’est la nature du Bien ! Représente-toi que c’est elle qui est cause du savoir et de la réalité, il est vrai en tant que connue ; mais, en dépit de toute la beauté de l’une et de l’autre, de la connaissance comme de la réalité, si tu juges qu’il y a quelque chose de plus beau encore qu’elles, correct sera là-dessus ton jugement ! Savoir et réalité, d’autre part, sont analogues à ce qu’étaient, dans l’autre cas, lumière et vue : s’il était correct de les tenir pour apparentés au soleil, admettre qu’ils soient le soleil lui-même manquait de correction ; de même, ici encore, ce qui est correct, c’est que savoir et réalité soient, l’un et l’autre, tenus pour apparentés au Bien ; ce qui ne l’est pas, c’est d’admettre que n’importe lequel des deux soit le Bien lui-même ; la condition du Bien a droit au contraire d’être honorée à un plus haut rang !

Adimante : Beauté inimaginable, à t’entendre, si savoir et réalité en sont les produits et que le Bien lui-même les surpasse en beauté !

Socrate : Mais c’est toi le responsable, en me forçant à dire mes pensées sur lui.

Socrate : Le soleil, aux choses vues, n’est-ce pas non seulement, je suppose, le pouvoir d’être vus qu’il procure, mais aussi le devenir et la croissance et la nourriture, bien que n’étant pas lui-même devenir.

Adimante : Comment donc !

Socrate : Eh bien donc, aux choses qu’on apprend à connaître, ce n’est pas seulement le fait d’être reconnus, faut-il dire, qui est présent sous l’effet du Bien, mais aussi l’être (intelligibles) et aussi l’ousia, sous son effet, sont en plus à chacun d’eux, sous l’effet du Bien qui n’est pas ousia, mais encore au-delà de l’ousia, se tenant au-dessus par l’ancienneté et la puissance.

Glaucon : Apollon ! Quelle divine surabondance ! »

La connaissance du Bien sera souvent associée au caractère divin de notre intelligence. Nous participons à l’intelligence divine.

L’intuition holistique, le lien entre chaque partie et la totalité

La seconde définition, ou le second usage du mot intuition, correspond à la connaissance de la totalité. C’est donc presque l’inverse du premier sens. L’intuition est ce sentiment intellectuel, qui pour nous relève de l’imagination, de la connexion de tout avec tout, selon laquelle tout est lié. L’intuition est la connaissance holistique de tout.

La meilleure définition est celle donnée par Spinoza, qui l’appelle le troisième genre de connaissance.

Lettre 32 à Henry Oldenburg

« La connaissance du troisième genre procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses. »

La connaissance du troisième genre est l’intuition : elle saisit directement l’essence des choses dans leur lien avec Dieu (ou la Nature), sans passer par des raisonnements intermédiaires. la connaissance du troisième genre consiste à comprendre une chose singulière en la saisissant comme une conséquence nécessaire de la nature de Dieu, c’est-à-dire de ses attributs infinis (pensée, étendue, etc.).

L’« essence formelle » d’une chose désigne ce qu’est cette chose en elle-même, indépendamment du fait qu’on la pense. C’est sa réalité propre, son être effectif, ce qui constitue son identité et ses propriétés nécessaires. Par exemple, l’essence formelle d’un triangle est ce qui fait qu’il est un triangle (trois côtés, somme des angles, etc.), non pas l’idée qu’on en a, mais la structure réelle qui définit ce qu’il est.

Chez Spinoza, cette notion s’inscrit dans une métaphysique où tout ce qui existe est une expression de Dieu ou de la Nature. Chaque chose singulière possède donc une essence formelle qui est une manière déterminée dont les attributs de Dieu s’expriment.

L’être objectif renvoie à ce que cette chose est en tant qu’elle est représentée dans une idée.

https://hyperspinoza.caute.lautre.net/Lettre-21-Spinoza-a-Blyenbergh-28-janvier-1665#:~:text=Nous%20ne%20pouvons%20juger%20ainsi,diable%20ou%20de%20la%20pierre.

Nous pouvons et devons concevoir tous les corps de la nature en même manière que nous venons de concevoir le sang ; tous en effet sont entourés d’autres corps qui agissent sur eux et sur lesquels ils agissent tous, de façon, par cette réciprocité d’action, qu’un mode déterminé d’existence et d’action leur soit imposé à tous, le mouvement et le repos soutenant dans l’univers entier un rapport constant. De là cette conséquence que tout corps, en tant qu’il subit une modification, doit être considéré comme une partie de l’Univers, comme s’accordant avec un tout et comme lié aux autres parties. Et comme la nature de l’Univers n’est pas limitée ainsi que l’est celle du sang, mais absolument infinie, ses parties subissent d’une infinité de manières la domination qu’exerce sur elles une puissance infinie et subissent des variations à l’infini. Mais je conçois l’unité de substance comme établissant une liaison encore plus étroite de chacune des parties avec son tout. Car, ainsi que je vous l’écrivais dans ma première lettre, alors que j’habitais encore Rijnsburg, je me suis appliqué à démontrer qu’il découle de la nature infinie de la substance que chacune des parties appartient à la nature de la substance corporelle et ne peut sans elle exister ni être conçue.

La définition de Spinoza est soumise à une tension entre une connaissance individuelle d’une chose ou de son essence et la connaissance de la totalité. Cette tension est assumée, parce que l’intuition est justement cette connaissance de la liaison d’une chose à la totalité et de la totalité à chaque chose, selon une liaison nécessaire et saisie intellectuellement.

L’intuition – gut feeling – le sentiment comme pré-cognition

La troisième forme ou définition de l’intuition correspond au moment où nos perceptions de la réalité se synthétisent pour produire un sentiment. Le meilleur exemple est sans doute donné par Star Wars et son célèbre « I have a bad feeling about that ».

Des recherches en neurosciences ont montré que nous pouvons juger certaines situations à partir de micro-détails, extrêmement rapidement. Le corps fabrique alors une forme de réaction émotionnelle que nous ressentons avant d’avoir la conscience rationnelle de la situation.

Parfois même, nous construisons un scénario mental pour nous dire que tout va bien se passer (ou pas), alors que notre estomac sait déjà que la situation va mal (ou bien tourner).

Le mécanisme est assez proche de celui de la somatisation, où nous pouvons commencer à avoir mal aux pieds et du mal à marcher quand nous avons l’impression que nous sommes entravés dans notre marche en avant, ou que nous avons mal au ventre, quand nous sentons que nous ne pouvons pas accepter / digérer la situation émotionnelle dans laquelle nous sommes plongés.

Conclusion – 3 formes de connaissance immédiate très différentes

Peu de formes de connaissances font l’objet d’une telle confusion que l’intuition, qui désigne presque tout et son contraire. Le point commun est de désigner des formes de connaissances qui ne passent pas, au moins au début, par la connaissance rationnelle qui sépare les éléments et ensuite les articule dans un jugement. L’intuition est directe quand la connaissance rationnelle est médiatisée. Mais la connaissance directe de l’intellecte, le noùs, n’est pas celle de l’imagination et de la totalité, et encore moins celle des émotions.

Tout ce passe comme si chaque source de connaissance avait sa forme immédiate, la raison, l’imagination et l’émotion. Auxquels il faudrait ajouter la sensibilité, qui est une connaissance immédiate par les différents sens, de la nature en nous et surtout hors de nous.

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