De droit ou de force
Dans les premiers chapitres du Contrat Social, Rousseau donne deux fondements possibles à la politique, la force et le principe.
La force, celle de Calliclès du Gorgias, de Thrasymaque dans La République ou encore de Machiavel dans Le Prince. C’est la source historique, anthropologique, de la fondation du droit. La force, kratos en grec, fonde la Cité. Quand le peuple est le plus fort parce qu’il s’unit contre les riches, ou les militaires, la forme du pouvoir est démocratique, ce qui signifie littéralement que le pouvoir, kratos, appartient au peuple. C’est exactement ce que Thrasymaque reproche au régime athénien dans les livres 2 et 3 de la République. Les forts sont dépossédés de leur force individuelle et soumis par la multitude. Toute justice est l’intérêt du plus fort.

A côté de ce principe réel et historique, Rousseau pose le principe et le fondement intellectuel. Celui-ci n’a rien à voir avec la force, mais tout avec la définition de l’homme comme un être libre. Pour le dire avec les mots de Kant, tous les hommes sont libres et cette liberté s’arrête uniquement à la liberté d’autrui. Cet accord des libertés, ou des égales libertés de chacun, est ce qui doit être mis en oeuvre par la loi et par la justice.
De la nullité des critiques des droits de l’homme
Il est aujourd’hui de bon ton de se donner l’air d’un grand penseur en critiquant les droits de l’homme, issus de la théorie du droit naturel. Ces critiques peuvent être synthétisées en deux positions extrêmes, celle de Nietzsche, et celle de Marx.
L’individualisme nietzschéen
Nietzsche tient le discours de la force naturelle et trouve chez Spinoza la meilleure expression de sa pensée. Le droit d’un homme dépend uniquement de sa force naturelle, de ses aptitudes données par la nature. L’égalité de droit est une fiction mise en place par la morale du ressentiment des Juifs et autres prêtres.
On peut considérer Nietzsche comme la racine de l’individualisme absolu. Un individualisme qui n’est fondé ni sur les droits de l’homme, ni même sur la raison. L’homme fort, l’Übermensch, même s’il a plutôt été pensé par Nietzsche comme un artiste créant de nouvelles formes d’art, a surtout tous les traits de caractère de l’entrepreneur américain. Il crée de nouvelles entreprises, bouscule d’anciens secteurs et acquiert un pouvoir essentiellement économique qui peut devenir colossal.
Il ne respecte rien et peut tout acheter. Le héros actuel de cette thèse est assurément Donald Trump, qui utilise la présidence américaine de toutes les manières possibles pour renforcer la puissance économique de son clan, sans qu’aucune loi ne puisse l’arrêter. La force gagne par chaos. La justice a été incapable de juger Trump pour l’assaut du Capitole du 6 janvier, un échec gravissime.

Cette folie collective et l’absence de garde-fous légitiment les discours de la force, et notamment celui selon lequel c’est le vainqueur qui écrit l’histoire. Nous sommes en plein relativisme.
La doctrine nietzschéenne est en parfaite adéquation avec les Lumières noires, cette nouvelle théorie fumeuse qui vente les thèses de l’anarchie libertarienne. Rien ne doit arrêter le pouvoir d’un individu. L’Etat ne sert à rien. Le marché est le lieu de toutes les transactions et de la régulation autonome de l’offre et de la demande.
Ce type de discours plonge d’abord tout le monde dans l’anarchie. Il en émerge quelques hommes surpuissants fondant une oligarchie. Elle-même sera bientôt renversée par une monarchie, quand l’un de ces puissants aura suffisamment manoeuvré pour récupérer l’intégralité de l’inévitable pouvoir politique.
Le marxisme – terreur totalitaire
A l’autre extrême du spectre, nous retrouvons la tyrannie communiste. La théorie est inverse, mais le résultat final est quasiment identique. Là aussi, les droits de l’homme sont dénoncés, mais comme fable bourgeoise destinée à défendre les riches, et non comme chez Nietzsche comme fable des prêtres pour asservir les puissants. Il n’y a pas plus de vérité et toute philosophie est une idéologie. Seul compte la force du discours, ou la force tout court, Marx étant totalement matérialiste.
La force de l’histoire n’est pas la force individuelle, mais celle du peuple qui doit, c’est la thèse du matérialisme historique, dépasser l’individualisme du capitalisme en devenant propriétaire des moyens de production. Telle est la stricte définition du communisme.
L’invention de Marx, assise sur de nombreuses erreurs d’analyse, a produit un système politique qui est une anomalie dans l’histoire. C’est en effet sans doute le seul système qui n’a absolument jamais fonctionné. Le communisme, en URSS, en Chine et ailleurs, c’est 100% d’échec. Un taux jamais vu. Un nombre de morts colossal, les estimations du Grand bon en avant et de la Révolution culturelle en Chine n’ayant même pas encore réussi à nous donner de chiffres réels.
Georges Orwell, dans La ferme des animaux, a parfaitement exposé le problème principal. Il y aura forcément des animaux plus égaux que d’autres au sommet de la pyramide politique. Il y a en fait l’administration, qui vient bien, et le peuple, qui s’enfonce dans la misère.

Le tout-État ne vaut pas mieux que l’individualisme radical. Totalitarisme et libertarisme se vantent tous deux de surpasser la fable des droits de l’homme et de rendre à la force, individuelle ou collective, sa pleine place. Elles oublient toutes les deux que l’homme est aussi un animal spirituel. La théorie de l’égale liberté est pour l’instant indépassée. Voilà ce qu’il en coûte de ne pas entendre la voix de la philosophie et les prophètes de la raison comme Kant.
La réalité de la force et d’un système mixte
Faut-il pour autant clamer haut et fort que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles? Évidemment non. Mais là où individualisme et totalitarisme jettent le bébé avec l’eau du bain, la doctrine des droits de l’homme continue de pointer les vrais problèmes et la véritable exigence morale de l’humanité.
Notre droit est effectivement ambigu. Le droit de propriété n’a pas de limite. Cela créer aux Etats-Unis une caste de milliardaires très puissants qui peut renverser le pouvoir. En France, c’est l’inverse. Nous produisons peu de nouveaux riches. Le libéralisme des droits est étouffé par le communisme d’Etat, avec 57% du PIB passant par le gouvernement. La seule solution statistiquement viable pour s’en sortir en France est de faire partie d’une profession réglementée, dont les tarifs et la rareté sont protégés par l’Etat (médecine, notariat, expertise comptable, notariat, greffes et quelques autres).
Pire, et c’est un point souvent mis en exergue par les juristes, le droit napoléonien, le code civil, a introduit une brèche dans l’égalité juridique en donnant des droits spéciaux aux chefs d’entreprise. Le pouvoir d’un Président ou d’un Directeur général sur ses employés est exorbitant. Lui-même peut d’ailleurs être en théorie révoqué ad notum par ses actionnaires. Et i peut renvoyer sans justification tout employé qu’il lui plaira de faire.
La force, pure, cachée sous le droit, est partout dans la réalité de notre vie.
La richesse et la puissance ne sont pas des vertus
J’ai longtemps cru en une certaine vertu attachée à la richesse. Je pensais, et cela fut peut-être vrai un temps, que les personnes aisées avaient la sagesse de comprendre qu’elles n’avaient pas besoin de plus que leur bel appartement parisien, leurs deux voitures, leurs maisons ou appartements à la mer et à la montagne et pouvaient, nantis de toutes ces richesses, laisser de la place aux autres.
J’avais tort. Sans doute pris dans l’illusion de l’enfance et d’un pays qui fût riche. L’aisance matérielle ne s’accompagne pas toujours, rarement même, d’une vraie générosité du cœur. C’est presque impossible. Les riches, les bourgeois, les multi-millionnaires et les milliardaires sont essentiellement et fondamentalement des personnes matérialistes. Ils cherchent le salut dans le confort matériel et dans leur place dans une hiérarchie humaine construite sur l’argent, le rang, le pouvoir.

Faillite des élites, faillite des fonctionnaires
Fonctionnaires pour eux-mêmes
Les fonctionnaires se sont vu donner par l’État le privilège de structurer nos nombreux systèmes administratifs. Qu’en restent-ils? Beaucoup et très peu à la fois. Le monopole des services et la liberté syndicale font structurellement et nécessairement pencher les administrations à gauche.
Le service de l’État, selon la triste formule, devient le moyen de se servir de l’État. Nous ne comptons plus les exemples. Le dernier en date est le scandale du train de vie de France Télévision. Mais nous pouvons rappeler la gauchisation de la justice, ou encore les syndicats de la RATP prétendant défendre le bien commun, mais défendant réellement la retraite à 54 ans du personnel roulant. On défend son petit prés carré égoïste en se cachant derrière des valeurs universelles. J’y ai longtemps cru. Je n’en reviens toujours pas. Mais cette manière de bafouer les valeurs est cohérente avec les positions marxistes considérant les droits de l’homme comme une idéologie. L’universalisme est pour eux un jouet politique comme un autre.
La situation est exactement celle décrite par Orwell dans La ferme des animaux. L’élite administrative utilise son pouvoir pour vivre dans le luxe pendant que le reste de la population vit dans la misère la plus complète. Le système devient une gigantesque machine de détournement

Elites en roue libres
Du côté des élites, c’est pareil. Il suffit de revoir les témoignages d’Arnaud Montebourg sur la vente d’Alstom. Le président s’était vendu aux Américains qui lui prévoyaient une prime plus importante. Tout simplement. Rien à faire de la France, son principal client, le pays de son école, Polytechnique. Contrairement à ce que j’ai cru, le privé ne reconnaît pas la compétence. Il n’y a pas de reconnaissance dans le milieu professionnel. Nous ne sommes utilisés qu’à la hauteur de nos compétences et de notre pouvoir perçu. Fragile, instable, aux mains des détenteurs de titres et prébendes.
Les systèmes de management basés sur la loyauté, système de type mafieux, sont désormais partout. Même faire son travail de manière objective est interdit. Il faut plaire et faire de la rhétorique.
Les affaires Epstein, ou Weinstein, nous rappellent que la richesse ne protège pas du tout du crime. Plus près de nous, en France, nous avons le scandale Bettencourt. Partout les ressorts sont les mêmes. Cupidités, avidités, plaisirs des soirées et de se sentir supérieur. Voler en jet, violer de jeunes filles plus ou moins consentantes. La violence est partout, comme l’a rappelé le rapport du Sénat sur les violences faites aux enfants, violences essentiellement familiales et touchant presque 10% de la population.
Les riches sont matérialistes. Ils ne pensent qu’à leur confort et au plaisir terrestre. Ils rêvent de sacs à main coûtant parfois des dizaines de milliers d’euros ou de voitures vendues pour plusieurs millions. C’est totalement absurde. Mais tel est leur horizon et leur doctrine. Le salut, le sens de la vie, le succès, c’est la richesse et le pouvoir ici-bas, et certainement pas la loi morale. Le système capitaliste désormais grandement en roue libre, renforce cette tendance en rendant les riches toujours plus riches (« on ne prête qu’au riche » dit le dicton bancaire, ce qui rend très difficile à celui qui n’est pas déjà riche d’entrer dans le système et d’y rester).
Comment rester juste?
Dans notre monde, personne ne s’intéresse aux valeurs. En dehors de quelques heureux sains d’esprit, le but de tous semble bien être la destruction de l’humanisme et des droits de l’homme. Partout chacun veut valoir plus que son voisin, ou être plus victime du système que l’autre.
Les critiques du système jettent le bébé avec l’eau du bain. Critiquer au nom de l’individualisme triomphant, du libertérianisme ou de l’anarchisme, revient exactement au même, replonger l’homme dans la violence de l’état de nature où seul compte la force physique et les talents naturels. Critiquer les droits de l’homme parce qu’ils seraient une idéologie bourgeoise est à l’inverse totalement destructeur de l’individu et prépare le chemin du totalitarisme. Non seulement la conclusion est intellectuellement évidente, mais la démonstration a même eu lieu dans l’histoire. Pas grave pour nos Français qui détestent la liberté et la responsabilité qui va avec. La servitude a de beaux jours devant elle.
Face à ces faillites intellectuelles, la réalité est pathétique d’égoïsme. Les serviteurs de l’État se servent pendant que les riches deviennent esclaves de leur confort et de leur puissance matérielle. Il en a peut-être toujours été ainsi. Mais peut-être pas non plus, la démocratie libérale étant une invention brillante. Comme le dit Churchill, « le pire régime à l’exception de tous les autres ». Les citoyens cependant n’ont que très peu de place pour l’être. La justice prend des années pour le moindre problème, y compris en droit du travail. Le droit est entièrement orienté vers la consommation. Nous avons plus de pouvoir comme consommateurs que comme citoyens. C’est un comble… (le grand renversement que note Benjamin Constant entre la politique des modernes, qui ont le droit de ne pas se mêler de politique, et les anciens, qui avaient le devoir de s’en mêler, est bien plus subi que voulu. La seule démocratie qui fonctionne, c’est la Suisse. Ce qui ne la rend pas incriticable, sa neutralité étant une violente lâcheté…).
La grammaire de la force
Alors que faire? Comment agir et réagir quand on essaie d’être juste et que l’on est sans cesse confronté à la grammaire de la force, qui exige non pas de la raison, mais de la soumission?
Il aurait certainement dû y penser plutôt. Trouver un poste indépendant où plus protégé. Mais cela n’aurait pas non plus été une vie de liberté.
La force exige la soumission qui prouve qu’elle existe. Sans la soumission, la force n’est pas la force, elle est une tyrannie pure. La force déteste qu’on lui renvoie son image. Cet affreux reflet dans le miroir du narcissisme est immédiatement puni. La force ouvre le chemin du plaisir et du succès matériel. Hors de question de lui rappeler sa laideur, sous peine de sanction.
Le bouc émissaire est le coupable idéal. Le mécanisme est assez différent de celui que décrit Girard. Le Bouc émissaire n’a même pas besoin de contester le système. Un groupe dysfonctionnel va autocréer un bouc-émissaire pour purger les haines recuites entre ces membres. Le bouc-émissaire est celui qui l’on charge de régler les dysfonctionnements. Mais plutôt que de le laisser faire, ce qui prouverait au système sa bêtise et ses limites, il va être rendu responsable des défauts du système et va subir toutes les critiques, que les autres n’arrivent pas à s’adresser entre eux, pris dans leurs valeurs de loyauté et d’obéissance aveugle. Et ensuite il sera viré pour ressouder le groupe. La mécanique est presque implacable. il est impossible de s’en sortir.
Caute, nous recommande Spinoza. Prudence. Tais-toi, ne dis rien. Ne réponds pas aux provocations. Même pas avec les yeux, même pas avec le corps. Tout est scruté, toute intelligence est coupable. La surveillance est maximale.
Se taire, faire les tâches, ne pas faire de commentaires. Se protéger et ne pas se donner, tellement difficile à faire. Prendre ses vacances. Faire bien attention au contrat, bien fixer les termes. Et ne pas hésiter à partir, plutôt que de se faire virer, quand on est dans une situation impossible.
Toujours demander gentiment. Tout te sera reproché, parce que c’est toi qui pointes l’erreur et renvoies une mauvaise image. Alors ne dis rien. Mais communique sur ce que tu fais, pour ne pas te laisser enfermer dans les contradictions des autres.
Changer de but de vie
La force salit tout. Elle est sale. Mais elle est aussi inévitable. Lui opposer la morale ne la calme pas, cela la rend encore plus folle. La justice corrective est bien trop lente. Je me perds à essayer de construire un monde plus moral. Le narcissisme, surtout présent chez les puissants, qui n’ont pas à se remettre en cause pour survivre, suivant là l’analyse du Maître et de l’Esclave de Hegel, les rend incapables de progrès moral.
Partout je reproduis ma névrose d’enfant, mon cri et ma demande d’être traité comme un être humain. C’est peine perdue. À moi de me dresser seul. Je suis assez âgé et assez fort pour cela. Il me faut un nouveau but, qui ne dépende pas des autres. La justice est une interaction, un échange, un équilibre. Même quand on pense à la justice, que l’on connait ses principes ou ceux de la morale, on se soumet de fait à la transgression que l’autre s’autorise à faire. Elle nous touche. Elle nous blesse.
Les autres valeurs sont le Bien, le Beau et le Bon. Il faut donc les vouloir pour elles-mêmes. En faire nos guides, indépendamment des autres, qu’il faut se résigner à laisser dans les ténèbres et l’ignorance. Dans le Phédon, le cocher de l’attelage de l’âme cherche à se rapprocher le plus possible du Beau, pas du Juste. La justice est une vertu morale avant même d’être une idée. Le destin de l’âme est de se vouer au Dieu pour se purifier. Faire régner l’idée, c’est l’incarner plus que la défendre par les mots. La beauté est une frontière entre le monde d’ici-bas, la matérialité et le désir d’un côté, mais aussi l’au-delà, la perfection, l’harmonie mathématique des formes et l’éternité.
Nous poursuivrons cette réflexion dans notre prochain article sur la beauté.