Voyage rapide au pays du matérialisme

La matière unique principe

Le matérialisme est essentiellement un physicisme. Il place comme premier principe de tout, la matière ‘hylé’. Tout autour de nous n’est-il pas composé de terre, d’air, d’atomes, de chaleur, de lumière, etc ? Il est vain de chercher ailleurs, dans un monde invisible qui ne serait accessible que par l’oeil de l’esprit, une quelconque transcendance.

Pas de dieu, pas d’idée, pas de principe dépassant la matière. Les seules réalités sont celles de la force et de ses différentes modalités, inertie, mouvement, transformation. Le vrai matérialiste ne fait rien d’autre que calculer ces rapports de force, à l’image de Spinoza dans son Traité politique. La nature a donné à chacun une puissance d’action, et ces puissances s’enchainent selon les lois de la physique. La vie n’a pas de but. Elle est, c’est tout.

Démocrite d’Abdère, fondateur de l’atomisme

Le matérialisme et le relativisme

Le matérialisme ne s’intéresse pas aux théories politiques ou morales. Ce grand matérialiste un peu caché qu’est Pascal le dit d’une formule lapidaire: « Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà », ce qui signifie très simplement qu’il n’y a pas de vérité du tout, mais uniquement des opinions à un instant donné, fabriquées par un équilibre de forces. C’est du Nietzsche dans le texte.

Héraclite, Panta rhei, tout coule – tout est mouvement (selon la présentation qu’en fait Platon)

La vie est une toupie qui ne fonctionne que grâce à la puissance vitale, à la volonté de puissance, ou à la volonté de volonté. Sans idée, sans but. Sans autre fin que le pouvoir sur l’étant ici et maintenant. Une branche radicale, celle de Nietzsche, refuse les dieux et la morale. Dieu est mort, et la pensée du surhomme se fait par-delà le bien et le mal.

Dans la même veine, le matérialisme est la base du sensualisme, où tout vient et est ramené au sens, et de l’empirisme, où il n’y a aucune vérité possible, mais uniquement la répétition des mêmes expériences (chez Hume). Les concepts ne viennent pas d’un pouvoir de l’esprit, mais d’une synthèse faite dans l’imagination, d’expériences répétées.

Le matérialisme, du nationalisme au racisme

Nietzche tombe d’ailleurs dans ce que le matérialisme a de pire, la distinction des races selon leurs supposées puissances. La première dissertation de la Généalogie de la morale, ce texte qui prétend déconstruire l’histoire des idées de la morale, est un véritable manifeste nazi avec l’heure, qui place le peuple aryen au sommet de la hiérarchie des peuples et dénonce le peuple juif comme le peuple des prêtres. On connaît la suite. (notons que cette dérive est totalement occultée par le système éducatif français, alors qu’en Allemagne Nietzsche n’est pas enseigné en philosophie).

Dieu est mort – Par delà Bien et mal – L’Antéchiste – le surhomme, etc.

Le matérialisme et la foi

Pascal nous donne le type assez paradoxal au premier abord du scientifique matérialiste et très religieux. Mais à y regarder de plus près, la cohérence est importante. Pascal est surtout l’homme des statistiques et des probabilités, c’est-à-dire des mathématiques traitant des corrélations, sans chercher la cause, et du hasard dans un système donné. Ses autres œuvres n’ont pas la même puissance. Tout le monde faisait des coniques. L’expérience sur le vide et le baromètre lui aurait été soufflée par Descartes, une réalité bien cachée par les pascaliens).

Pascla, le Jansénisme de Port Royale

Pascal, on le sait, détestait la doctrine de Descartes, qu’il qualifiait « d’inutile et incertain ». Un comble quand on pense que Descartes cherchait justement la certitude la plus inébranlable et l’a trouvée dans le Cogito. Pascale réduit le cogito à l’égo, c’est-à-dire à l’égoïsme et à la méchanceté, ce qu’il n’est évidemment pas du tout chez Descartes, mais ce qui convient bien mieux à la doctrine chrétienne.

Pour Pascal, le relativisme philosophique est une étape vers la foi chrétienne. La seule vérité est révélée, par le Christ en l’occurence. Cela fait de Pascal, ni plus ni moins, qu’un obscurantiste parmi les autres. Un superstitieux qui sera un janséniste tellement radical qu’il finira par gêner tout le monde. C’est ainsi que l’on peut travestir l’intellectualisme, le déguiser en pensée et finalement n’être qu’un idôlatre comme un autre. Pascal est beaucoup plus représentatif du mal intellectuel français que Descartes, vrai philosophe autant que physicien et mathématicien.

Le matérialisme et le capitalisme

Le capitalisme est évidemment très matérialiste. Pas pour tout le monde, tout dépend des valeurs de la personnes. Mais en dehors de quelques singularités comme Warren Buffet et son associé, les riches sont matérialistes. Jusque-là d’ailleurs pas de souci. On peut tout à fait augmenter ses richesses et propriétés sans nuire à autrui.

En revanche, quand la disproportion de fortune devient phénoménale, qui est capable de supporter un tel pouvoir? L’argent est de la force de travail stockée sur un compte en banque. Un homme, un Musk, un Rockfeller, un JP Morgan, ayant été capable de bâtir une fortune insensée, peut-il se contrôler? On voit bien chez Trump que le matérialisme peut conduire à une forme d’hybris narcissique en partie insensée (attention, la personnalité de Trump, également capable d’empathie à géométrie variable, est plus complexe que cela).

Mandeville – les vices privés font la vertu (richesse) publique – on a le droit de ne pas être d’accord

Le riche trouve son bonheur et son pouvoir terrestre dans sa fortune et son accroissement. Plus prosaïquement, chacun d’entre-nous travaille pour gagner de l’argent essentiellement pour améliorer sa condition terrestre. La bonne nourriture, de bons vêtements, un appartement confortable, la capacité à payer des soins de santé et une éducation variée sont des luxes mais aussi des nécessités. Nous sommes des animaux terrestres et le confort est primordial.

Alors nous pouvons tomber dans une forme de dépendance au marché, nous travaillons pour jouir. Nous réinvestissons notre argent dans la matérialité et n’en ayant plus assez, nous recommençons. C’est ainsi que le plaisir, comme le dit Platon, nous attache, nous « cloue » à la matière et corrompt notre âme.

Le matérialisme et la morale

Comme il n’inclut pas de moral et reste attaché à la terre, le matérialiste n’a pas de morale au sens de bien et de mal. C’est bien tout le problème et ce qui rend cette thèse impossible à tenir.

Dans la version la plus simple, le matérialisme devient une doctrine du plaisir, comme chez Épicure. Il s’agit alors de trouver le plus de plaisir possible, mais aussi le meilleur plaisir possible. Or le bon plaisir est déjà un critère de bien qui dépasse le matérialisme. Telle est la grandeur et la faille d’Epicture. Le bien n’est pas le plaisir.

Epicure en son jardin

Le matérialiste pur reviendra à la simple force et non pas au plaisir, mais à la jouissance pure. A quoi peuvent bien servir la puissance et l’argent à ceux qui prétendent que la morale n’existe pas? A jouir de leur pouvoir de domination des autres. A ce titre d’ailleurs, le matérialiste n’a pas besoin d’être riche pour être un salaud. Les scandales, même s’ils sont bien plus spectaculaires quand ils concernent les riches, sont aussi légion chez les moins riches.

Le relativisme est ainsi également chez nos interlocuteur, un indice du matérialisme. Tous ceux qui prétendent ne pas trancher, ne pas vouloir prendre partie, et se donnent ainsi de faux airs de sagesse, tout en se préservant d’un véritable examen des idées, ne pensent finalement qu’à l’accroissement de leur pouvoir sur terre.

It’s the equilibrium stupid!

Marx dénonce l’économie capitaliste parce qu’elle ne permettrait pas une juste répartition des richesses. Mais il ne fait pas que cela. Ayant fait sa thèse sur Démocrite et l’atomisme, Marx est un pur matérialiste qui dénonce même les droits de l’homme (dans La Question Juive et La Critique du programme de Gotha).

C’est ainsi que sa réflexion est au ras des paquerettes. Seule compte pour lui la répartition de la propriété et des biens. Le reste, la religion, mais aussi la pensée, n’existe pas. C’est ainsi qu’il renverse et trahit la dialectique de Hegel en la faisant redescendre du magnifique élan de l’Idée et de la spéculation, à la répartition des pommes de terre sur terre. Cela ne peut pas fonctionner. C’est une destruction de la justice humaine. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur ce paradoxe d’une pensée qui dénonce le capitalisme au nom d’un matérialisme radical et aboutit à une doctrine économique qui a, dans 100% des cas, une constance qui relève de l’exploit dans l’histoire, débouché sur la faillite.

La purification de l’âme

Nous avons vu que le matérialiste ne croit en rien d’autre que la matière et la force. Il refuse ainsi au sens strict, autant la vérité que la morale et la religion. Il ne lui reste que la volonté pour la volonté, le plaisir, la jouissance et la domination naturelle sur les autres.

Le matérialisme, toujours relativiste, trouve un allié inattendu dans la foi chrétienne. La foi chrétienne pose que le rapport au divin est l’objet d’une révélation et que le Salut dépend d’une grâce que seul dieu peut donner. La vérité est partout inutile dans ce système. Le relativisme prospère. Mais l’alliance reste contre-nature pour le pur matérialiste qui ne croit pas aux dieux. « Les dieux ne se mêlent pas de nos affaires », affirme Épicure. Ce n’est pas la peine de les prier ou de leur offrir présents, offrances et sacrifices.

Surtout, l’homme n’est pas un animal. Derrière la dénonciation chrétienne de l’épicurisme comme une doctrine de pourceau se roulant dans la fange du plaisir, il y a cette idée, moins violente et plus profonde, que l’homme n’est pas un animal (bien sûr, Epicure ayant introduit l’idée de bon plaisir, un peu caché sous la distinction de plaisir naturel et nécessaire – n’est pas resté purement matérialiste). À l’état de nature, nous pouvons penser l’homme selon la force. Mais cet état est justement celui de la guerre de tous contre tous, et l’État est l’entrée dans un monde moral et civil où nous pouvons organiser les libertés et puissances de chacun. La route est évidemment longue et complexe. Mais largement préférable au retour à l’état de nature que nous proposent toutes les doctrines matérialistes.

Le serment du jeu de paume – 20 juin 1789 – bel exemple de contrat social par la création d’un Assemblée Constituante

L’âme enfin, pas plus que le sens d’une vie d’homme, ne saurait en aucun cas se limiter au plaisir matériel et à la simple utilisation mathématique des facultés intellectuelles. Le matérialisme suppose finalement que la vie n’a pas de sens, ou pas d’autre sens que de surfer, s’adapter aux contingences de l’étant. Aucune âme humaine ne peut se contenter d’une telle réduction. Penser étant difficile et long, la plupart va se tourner vers la religion pour compléter le matérialisme. Le corps et l’esprit sont ainsi satisfaits, mais désunis. La solution est dans l’instauration d’une communauté morale et politique, qui permet à l’âme du sage de trouver un chemin de liberté et de purification ou d’équilibre dans ses penchants uniquement matérialistes.

Socrate dans Le Criton est presque satisfait de quitter cette vie. On lui a largement reproché. Mais parmi les arguments du maître, il en est un qui porte sur la matière. Le corps est un tombeau, et il n’est pas possible dans cette vie de se libérer totalement des contingences de la matière. La sagesse dans cette vie est contrainte de trouver un accord avec la matière, aussi minimaliste et efficace que possible. Et ce n’est pas une mince affaire.

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